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OEUVRES . 

DB 

J. J. ROUSSEAU. 



TOME TROISIÈME. 



DE L'IMPRIMERIE DE P. DIDOT L^AINÊ» 

OHEVALlSa DE l'oRDRE HOTAL DE SAINT-MICHEL , 
UfVADlEim DU BOI. 



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M û CCC XVII. 



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OEUVRES 

DE 

J. J. ROUSSEAU 

CITOYEN DE GENÈVE. 



NOUVELLE ÉDITION 

ORNÉE DE yiNGT ORAVURSS. 



TQME TP.OÎÇIÈME, 




A PARIS 

CHEZ DETERVILLE, LIBRAIRE, 

■ V> ■AOTiriVILLC, ■' 8, 

ET LEFÈVHE, 101 DE L'tPEBOR, V9 6. 

M D CGC XVII. 



JULIE, 



OU 

LA NOUVELLE HÉLOÏSEi 

ou 
LETTRES DE DEUX AMANTS, 

BA1ITA9TS D'rVK ÏBTITI TILLE AV PIED DBS ALPEi; 

PAR JEAN-JACQUES RftUisSEAU. 

Kon î& 'ébnSf^be'if miiffujbf, mentre tekhê: 

Pethae. 

Le monde la posséda sans la connottre; 
' et moi je lai connue, je reste ici-bas à la 

pleurer. 



•.* . • • •• 



• • • •• • 

• • • • • 

M • •• •- • 

•• • • • • 

• • ••• • 

• • •• 

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• •• •• 

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•• •,• • • ••• ••• • • 



• • • • « 



PRÉFACE. 

Il fiEiut des spectacles dans les grandes villes, et des 
romans aux peuples corrompus. J^ai vu les mœurs de 
mon temps I et j^ai publié ces lettres; que n'ai-je vécu 
dans an siècle où je dusse les jeter au feu! 

Quoique je ne porte ici que le titre d'éditeur, j^ai 
travaillé moi-même à ce livre , et je ne m^en cache pas. 
Ai-je fait le tout, et la correspondance entière est-elle 
une fiction? Gens du monde, que vous importe? c^est 
sûrement une fiction pour vous. 

Tout honnête homme doit avouer les livres qu'il pu- 
blie : je me nomme donc à la tête de ce recueil , non 
pour me l'approprier , mais pour en répondre. S'il y a 
du mal, qu'on me l'impute; s'il y a du bien , je n'en« 
tends point m'en'fiare honneur. Si le livre est man* 
vais, j'en suis plus obligé'dé le reconnoître : je ne veux 
pas passer pour meilleur Ç'uè je fié suis. 

Quant à la vérité. des &its, Je décl&re qu'ayant été 
plusieurs fois dans te payç des ^ecx amants, je n'y ai 
jamais ouï parler du baron d'Ëtange ni de sa fille, ni 
de M. d'Orbe , ni de mylord Edouard Bomston , ni de 
M. de Wolmar; j'avertis encore que la topographie est 
grossièrement altérée en plusieurs endroits , soit pour 
mieux donner le change au lecteur, soit qu'en effet 
Fauteur n'en sût pas davantage. Voilà tout ce que je 
puis dire ; que chacun pense comme il lui plaira. 

Ce livre n'est point fait pour circuler dans le monde, 
et convient à très peu de lecteurs. Le style rebutera les 
gens de goût; la matière alarmera les gens sévères ; 
tous les sentiments seront hors de la nature pour ceux 



4 PRÉFACE, 

qui ne croient pas à la yertu. Il doit déplaire aux dévote, 
aux libertins, aux philosophes ; il doit choquer les fem- 
mes galantes , et scandaKser les honnêtes femmes. A 
qui plaira-t-il donc? Peut-être à moi seul ; mais à coup 
sûr il ne plaira médiocrement à personne. 

Quiconque veut se résoudre à hre ces lettres doit 
s^armer de patience sur les feutes de langue, sur le 
style emphatique et plat , sur les pensées communes 
rendues en termes ampoulés ; il doit se dire d^avance 
que ceux qui les écrivent ne sont pas des François, 
des beaux-esprits , des académiciens, des philosophes, 
mais des provinciaux , des étrangers , des solitaires , 
des jeunes gens, presque des enfants , qui, dans leurs 
imaginations romanesques, prennent pour de la philo- 
sophie les honnêtes délires de leur cerveau. 

Pourquoi craindrois-je de dire ce que je pense? Ce 
recueil avec son gothique ton convient mieux aux 
femmes que**^^iv£es.'tl^]2}iilô|9pl)ie: il peut même 
être utUe à Celles dtii, dans une vïeT déréglée, ont con- 
servé quelque amduf jpoQslSbonQèteté. Quant aux filles, 
c^est autre chose. JhîiliSdS AUé chaste n^a lu de romans, 
et j^ai mis à celf|i-ç^i»D.t]t{*^«fc|sefc décidé pour qu^en 
rouvrant on sât*à*qûoi sVn (énîr. Celle qui, malgré 
ce titre , en osera lire une seule page est une fille per- 
due : mais qu^elle nlmpute point sa perte à ce livre; le 
malétoit fait d^avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle 
achève de lire : elle n'a plus rien à risquer. 

Qu'un homme austère, en parcourant ce recueil, se 
rebute aux premières parties, jette le Uvre avec co- 
lère, et s'indigne contre l'éditeur, je ne me plaindrai 
point de son injustice; à sa place, j'en aurois pu faire 
autant. Que si , après l'avoir lu tout entier, quelqu'un 
m'osoit blâmer de l'avoir pubUé, qu'il le dise, s'il veut, 



PRÉFACE. 5 

& toute la terre ; mais qu^il ne vienne pas me le dire : 
je sens que je ne pourrois de ma vie estimer cet homme- 
là. 

Allez y bonnes gens avec qui j^aimai tant à vivre , et 
qui m^avez si souvent consolé des outrages des mé- 
chants, allez au loin chercher vos semblables; fuyez 
les villes , ce n^est pas là que vous les trouverez. Allez 
dans d'^humbles retraites amuser quelque couple d^é- 
poux fidèles , dont Punion se resserre aux charmes de 
la vôtre ; quelque homme simple et sensible qui sache 
aimer votre état; quelque solitaire ennuyé du monde, 
qui, blâmant vos erreurs et vos fentes, se dise pour- 
tant avec attendrissement: Ah! voilà les âmes qu^il 
Êdloit à la mienne ! 



AVERTISSEMENT 
SDR LA. PRÉFACE SUIVANTE. 

La foime et la longueur de ce dialogue , on entretien 
supposé , ne m^ayant permis de le mettre que par extrait 
à la tête du recueil des premières éditions , je le donne à 
celle-ci tout entier, dans Tespoir quW y trouvera quel- 
ques vues utiles sur Tobjet de ces sortes d'écrits. J*ai cru 
d'ailleurs devoir attendre que le livre eût fait son effet 
avant d'en discuter les inconvénients et les avantages , ne 
voulant ni faire tort au libraire , ni mendier l'indulgence 
du public. 



SECONDE PRÉFACE 

DE 

LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 



N. Voila yotre mannscril; je Fai lu tout entier. 

R. Tont entier? J'entends; vous comptez sur peu 
d'imitateurs. 

N. Felduo, velnemo. 

R. Turpe et miserabile. Mais je yeux un jugement 
positif. 

N. Je n'ose. 

R. Tout est osé par ce seul mot. Expliquez-vous. 

N. Mon jugement dépend de la réponse que vous 
m'allez faire. Cette correspondance est-elle réelle, ou 
«i c'est une fiction ? 

R. Je ne vois point la conséquence. Pour dire si un 
livre est bon ou mauvais, qu'importe de savoir com- 
ment on l'a feit ? 

N. Il importe beaucoup pour celui-ci. Un portrait 
a toujours son prix , pourvu qu'il ressemble, quelque 
étrange que soit l'original. Mais dans un tableau d'ima- 
gination toute figure humaine doit avoir les traits com- ' 
muns à l'homme , ou le tableau ne vaut rien. Tous 
deux supposés bons, il reste encore cette différence que 



8 SECONDE PBÉFACE. 

le portrait intéresse peu de gens ; le tableau seul peut 
plaire au public. 

R. Je TOUS suis. Si ces lettres sont des portraits , ils 
nUntéressent point; si ce sont des tableaux, ils imitent 
mal. N^est-ce pas cela ? 

N. Précisément. 

B. Ainsi j^arracherai toutes tos réponses avant que 
TOUS Yn'ayez répondu. Au reste, comme je ne puis sa- 
tisfaire à votre question, il 6kut tous en passer pour ré- 
soudre la mienne. Mettez la cliose au pis : ma Julie... 

N. Oh ! si elle avoit existé ! 

R. Hé bien? 

N. Mais sûrement ce n^est qu^une fiction. 

R. Supposez. 

N. En ce cas, je ne connois rien de si maussade. Ces 
lettres ne sont point des lettres ; ce roman n'est point 
un roman : les personnages sont des gens de Fautre 
monde. 

R. J^en suis fâché pour celui-ci. 

N. Consolez-Tous ; les fous n'y manquent pas non 
plus : mais les TÂtres ne sont pas dans la nature. 

R. Je pourrois... Non , je Tois le détour que prend 
Totre curiosité. Pourquoi décidez-Tons ainsi ? SaTez- 
Tous jusqu'où les hommes diffèrent les uns des autres; 
combien les caractères sont opposés; combien le^ 
mœurs, les préjugés, varient selon les temps, les lieux, 
les âges ? Qui est-ce qui ose assigner des bornes pré- 
cises à la nature , et dire : Voilà jusqu'où l'homme peut 
aller, et pas au-delà ? 



SECONDE PRÉFACE. 9 

N. Avec œ beau raisonnement, les monstres inouis , 
les géants, les pygmées, les chimères de toute espèce , 
tout pourroit être admis spécifiquement dans la na- 
ture , tout seroit défiguré ; nous n^aurions plus de mo- 
dèle commun. Je le répète, dans les tableaux de Thu- 
manité chacun doit reconnottre Fhomme. 

R. Ten conviens , pourra qu'on sache aussi discer- 
ner ce qui fait les variétés de ce qui est essentiel à Fes- 
pèce. Que diriez-vous de ceux qui ne reconnottroient 
la nôtre que dans un habit à la firançoise ? 

N. Que diriez-Tous de celui qui , sans exprimer ni 
traits ni taille, Toudroit peindre une figure humaine 
avec un voile pour vêtement ? N'auroît-on pas droit de 
lui demander où est Fhomme ? 

R. Ni traits ni taille! Êtes*vous juste? Point de 
gens parfaits, voilà la chimère. Une jeune fille offen- 
saut la vertu qu'elle aime , et ramenée au devoir par 
rhorreur d'un plus grand crime; une amie trop fecile, 
punie enfin par son propre cœur de l'excès de son in- 
dulgence ; un jeune homme honnête et sensible, plein 
de fioiblesse et de beaux discours ; un vieux gentil- 
homme entêté de sa noblesse, sacrifiant tout à Fopi- 
nion ; un Anglois généreux et brave , toujours pas- 
sionné par sagesse , toujours raisonnant sans raison. . . 

N. Un mari débonnaire et hospitalier, empressé d'é- 
tablir dans sa maison l'ancien amant de sa femme. . . 

R. Je vous renvoie à l'inscription de Festampe. 

N. Les telles âmes!,.. Le beau mot! 

R. O philosophie ! combien tu prends de peine à 



fO SECONDE PRÉFACE. 

rétrécir les cœurs, à rendre les hommes petits! 

N. L^esprit romanesque les agrandit et les trompe. 
Mais reyenons. Les deux amies îL. Qu'en dites-Tous?... 
Et cette conversion subite au temple?... La grâce, 
sans doute?... 

R. Monsieur... 

N. Une £emme chrétienne , une dëyote qui n'apprend 
point le catéchisme à ses enfants ; qui meurt sans tou- 
loir prier Dieu ; dont la mort cependant édifie un pas- 
teur , et convertit un athée. . . Oh !. . . 

R. Monsieur... 

N. Quant à Fintérét , il est pour tout le monde, il 
est nul. Pas une mauvaise action, pas un méchant 
homme qui fasse craindre pour les bons ; des éyéne* 
ments si naturels, si simples, qu'ils le sont trop; rien 
d'inopiné , point de coup de théâtre : tout est prévu 
long- temps d'avance, tout arrive comme il est prévu. 
Est-ce la peine de tenir registre de ce que chacun peut 
▼oir tous les jours dans sa maison ou dans celle de 
son voisin ? 

R. C'est-à-dire qu'il vous faut des hommes com- 
muns et des événements rares : je crois que j'aimerois 
mieux le contraire. D'ailleurs , vous jugez ce que vous 
avez lu comme un roman. Ce n'en est point un ; vous 
l'avez dit vous-même. C'est un recueil de lettres. . . 

N. Qui ne sont point des lettres ; je crois l'avoir dit 
aussi. Quel style épistolaire ! qu'il est guindé ! que 
d'exclamations ! que d'apprêts ! quelle emphase pour 
ne dire que des choses communes ! quels grands mots 



8BC0NDE PRÉFACE. Il 

pour de peûu raisonnements ! rarement du sens , de 
la justesse ; jamais ni finesse , ni force , ni profondeur. 
Une diction toujours dans les nues , et des pensées qui 
rampent toujours. Si tos personnages sont dans la 
nature, avouez que leur style est peu naturel. 

B. Je couTiens que, dans le point de vue où tous 
êtes, il doit tous parottre ainsi. 

N. Comptez-Tous que le public le verra d'un autre 
ceil ? et n^est-ce pas mon jugement que vous deman- 
dez? 

B. Cest pour Tavoir plus au long que je vous ré* 
plique. Je vois que vous aimeriez mieux des lettres fei- 
tes pour être imprimées. 

N. Ce souhait parott assez bien fondé pour celles 
qu'on donne à Fimpression. 

B. On ne verra donc jamais les hommes dans les 
livres que comme ils veulent s'y montrer ? 

N. L'auteur comme il veut s^y montrer ; ceux qu'il 
dépeint tels qu'ils sont. Mais cet avantage manque 
encore id. Pas un portrait vigoureusement peint , pas 
un caractère assez bien marqué, nulle observation 
solide, aucune connoissance du monde. Qu'apprend-on 
dans la petite sphère de deux ou trois amants ou amis 
toujours occupés d'eux seuls? 

B. On apprend à aimer l'humanité. Dans les gran- 
des sociétés on n'apprend qu'à haïr les hommes. 

Votre jugement est sévère ; celui du public doit 
l'être encore plus. Sans le taxer d'injustice, je veux 
vous dire à mon tour de quel oeil je vois ces lettres : 



12 SECONDE PRÉFACE. 

moins pour excuser les dëfeuts que vous y blâinea ^ 
que pour en trouver la source. 

Dans la retraite on a d^autres manières de voir et de 
sentir que dans le commerce du monde ; les passions 
autrement modifiées ont aussi d^autres expressions : 
rimagination toujours frappée des mêmes objets s^en 
affecte plus vivement. Ce petit nombre dHmages re- 
vient toujours , se mêle à toutes les idées , et leur 
donne ce tour bizarre et peu varié qu^on remarque 
dans les discours des solitaires. S^ensuit-il de là que 
leur langage soit fort énergique? Point du tout; il 
n^est qu'extraordinaire. Ce n'est que dans le monde 
qu'on apprend à parler avec énergie. Premièrement , 
parcequ'il faut toujours dire autrement et mieux que 
les autres, et puis que , forcé d'affirmer à chaque ins- 
tant ce qu'on ne croit pas , d'exprimer des sentiments 
qu'on n'a point , on cherche à donner à ce qu'on dit 
un tour persuasif qui supplée à la persuasion inté- 
rieure. Croyez-vous que les gens vraiment passionnés 
aient ces manières de parler vives, fortes, coloriées , 
que vous admirez dans vos drames et dans vos ro^ 
mans? Non ; la passion, pleine d'elle-même , s'exprime 
avec plus d abondance que de force ; elle ne songe pas 
même à persuader; elle ne soupçonne pas qu'on piiisse 
douter d'elle. Quand elle dit ce qu'elle sent, c'est moins 
pour l'exposer aux autres que pour se soulager. On 
peint plus vivement l'amour dans les grandes villes ; 
l'y sent-on mieux que dans les hameaux ? 

N. C'est-à-dire que la foiblesse du langage prouve la 
force du sentiment. 



8EGO!9DE PRÉFACE. l3 

R. Quelquefois du moins elle en montre la vérité. 
Lisez une lettre d'amour foite par un auteur dans son 
cabinet, par un bel esprit qui veut briller; pour peu 
qu^il ait de feu dans la tête, sa plume va, comme on 
dit, brûler le papier; la chaleur n^ira pas plus loin : 
vous serez enchanté, même agité peut-être, mais d'une 
agitation passagère et sèche, qui ne vous laissera que 
des mots pour tout souvenir. Au contraire, une lettre 
que Tamour a réellement dictée, une lettre d^un amant 
vraiment passionné seralftche, diffuse, toute en lon- 
gueurs, en. désordre, en répétitions. Son cœur, plein 
d'un. sentiment qui déborde, redit toujours la même 
chose , et n'a jamais achevé de dire, comme une source 
vive qui coule sans cesse et ne s'épuise jamais. Rien de 
saillant, rien de remarquable; on ne retient ni mots, 
ni tours , ni phrases ; on n'admire rien , Ton n'est frappé 
de rien.. Cependant on se sent Famé attendrie ; on se 
sent éma sans savoir pourquoi. Si la force du senti- 
ment ne nous firappe pas, sa vérité nous touche; et 
c'est ainsi que le cœur sait parler au cœur. Mais ceux 
qui ne sentent- rien, ceux qui n'ont que le jargon paré 
des passions , ne connoissent point ces sortes de beautés 
et les méprisent. 

N. J'entends. 

R. Fort biçn. Dans cette dernière espèce de lettres, 
si les pensées sont communes , le style pourtant n'est 
pas familier, et ne doit pas l'être. L'amour n'est qu'il- 
lusion; il se bÀt pour ainsi dire un autre univers; il 
s'entoure d'objets qui ne sont point, ou auxquels lui seul 
a donné Têtre; et; comme il rend tous ses sentiments 



l4 SECONDE PRÉFACE. 

en images, son langage est toujours figure. Mais ces 
figures sont sans justesse et sans suite; son éloquence 
est dans son désordre; il prouve d^autant plus quM 
raisonne moins. L^entbousiasme est le dernier degré 
de la passion. Quand elle est à son comble, elle voit 
son objet parlait ; elle en fait alors son idole , elle le 
place dans le ciel : et , comme Tenthousiasme de la dé« 
▼otion emprunte le langage de Tamour, Fenthousiasme 
de Tamour emprunte aussi le langage de la dévotion. 
Il ne Toit plus que le paradis, les anges , les vertus des 
saints, les délices du séjour céleste. Dans ces trans* 
ports , entouré de si hautes images, en parlera-t-il en 
termes rampants? se résoudra-t-il d*abaisser, d'avilir 
ses idées par des expressions vulgaires? n^élévera-t-il 
pas son style? ne lui donnera-t-il pas de la noblesse , 
de la dignité? Que parlez -vous de lettres, de style 
épistolaire? En écrivant à ce qu^on aime, il est bien 
question de cela ; ce ne sont plus des lettres que Ton 
écrit, ce sont des hymnes. 

N. Citoyen, voyons votre pouls. 

R. Non, voyez Fhiver sur ma tête. Il est un âge pour 
Texpérience , un autre pour le souvenir. Le sentiment 
s^éteint à la fin ; mais Tame sensible demeure toujours. 

Je reviens à nos lettres. Si vous les lisez comme Ton- 
vrage d^un auteur qui veut plaire ou qui se pique d'é- 
erire , elles sont détestables. Mais prenez-les pour ce 
qu^elles sont, et jugez-les dans leur espèce. Deux ou 
trois jeunes gens simples, mais sensibles, s'entretien- 
nent entre eux des intérêts de leurs cœurs; ils ne son- 



SECONDE PRÉFACE. l5 

gent point à hriller aux yeux les uns des autres. Us sa 
connoissent et s^aiment trop motueUement pour que 
Famour-propre ait plus rien à faire entre eux. Us sont 
en&nts y penseront-ils en hommes ? ils sont étrangers, 
écriront-ils correctement? ils sont solitaires, connot- 
tront-ils le monde et la société ? Pleins du seul senti- 
ment qui les occupe, ils sont dans le délire, et pensent 
philosopher. Voulez-vous qu^ils sachent observer, ju- 
ger , réfléchir? Us ne savent rien de tout cela. Us sa- 
vent aimer; ils rapportent tout à leur passion. L'im- 
portance qu^ils donnent à leurs foUes idées est-elle 
moins amusante que tout l'esprit qu'ils pourroient éta- 
ler? Us parlent de tout; ils se trompent sur tout , ils ne 
font rien connottre qu'eux ; mais , en se feisant con- 
noître , ils se font aimei: : leurs erreurs valent mieux 
que le savoir des sages; leurs cœurs honnêtes portent 
par-tout, jusque dans leurs foutes, les préjugés de 
la vertu toujours confiante et toujours trahie. Bien ne 
les entend, rien ne leur répond , tout les détrompe. Us 
se refusent aux vérités décourageantes : ne trouvant 
nulle part ce qu'ils sentent, ils se replient sur eux« 
mêmes ;ils se détachent du restede l'univers, et, créant 
entre eux un petit monde différent du nôtre, ils y for- 
ment un spectacle véritablement nouveau. 

N. Je conviens qu'un homme de vingt ans et des 
filles de dix-huit ne doivent pas, quoique instruiu, 
parler en philosophes , même en pensant l'être; j'avoue 
encore, et cette différence ne m'a pas échappé, que 
ces filles deviennent des femmes de mérite, et ce jeune 



l8 SECONDE PRÉFACE. 

goûter; vous en avez dit la raison vous-même* Mais^ 
avant que de publier ce manuscrit, songez que le pu- 
blic n^est pas composé d^ermites. Tout ce qui pour- 
roit arriver de plus heureux seroit qu^on prît votre 
petit bon-honune pour un Céladon, votre Edouard 
pour un don Quichotte, vos caillettes pour deux As* 
trées, et qu^on s^en amusât comme d'autant de vrais 
fous. Mais les longues folies n^amusent guère : il fiiut 
écrire comme Cervantes pour feire lire six volumes de 
visions. 

R. La raison qui vous feroit supprimer cet ouvrage 
m^encourage à le publier. 

N. Quoi! la certitude de n^étre point lu? 

B. Un peu de patience, et vous allez m'entendre. 

En matière de morale , il n^y a point, selon moi, de 
lecture utile aux gens du monde. Premièrement, par- 
ceque la multitude des livres nouveaux qu^ils parcou- 
rent, et qui disent tour-à-tour le pour et le contre, 
détruit Feffet de Fun par Tautre , et rend le tout comme 
non avenu. Les livres choisis qu'on relit ne font point 
d'effet encore : s'ils soutiennent les maximes du monde, 
ils sont superflus; et s'ils les combattent, ils sont inu-* 
tiles. Ils trouvent ceux qui les lisent liés aux vices de 
la société par des chaînes qu'ils ne peuvent rompre. 
L'homme du monde qui veut remuer un instant son 
ame pour la remettre dans l'ordre moral, trouvant de 
toutes parts une résistance invincible, est toujours for- 
cé de garder ou reprendre sa première situation. Je 
suis persuadé qu'il y a peu de gens bien nés qui n'aient 



SECONDE PRÉFACE. 19 

fiiit cet essai , do moins uoe fois en leur vie ; mais , bien- 
tôt découragé d^un vain effort, on ne le répète plus, 
et Ton s'accoutume à regarder la morale des livres 
comme un babil de gens oisife. Plus on sMloigne des 
affaires, des grandes villes, des nombreuses sociétés, 
plus les obstacles diminuent. Il est un terme où ces 
obstacles cessent d'être invincibles , et c'est alors que 
les livres peuvent avoir quelque utilité. Quand on vit 
isolé, comme on ne se hâte pas de lire pour faire pa- 
rade de ses lectures, on les varie moins, on les médite 
davantage; et comme elles ne trouvent pas un si grand 
contre-poids au dehors, elles font beaucoup plus d'efiet 
au dedans. L'ennui, ce fléau de la soUtude aussi bien 
que du grand monde, force de recourir aux livres amu- 
sants, seule ressource de qui vit seul et n'en a pas en 
lui-même. On lit beaucoup plus de romans dans les 
provinces qu'à Paris , on en lit plus dans les campagnes 
que dans les villes , et ils y font beaucoup plus d'iin- 
pression : vous voyez pourquoi cela doit être. 

Mais ces livres qui pourroient servir à-la-fois d'amu- 
sement, d'instruction, de consolation au campagnard, 
malheureux seulement parcequ'il pense l'être, ne sem- 
blent feits au contraire que pour le rebuter de son état , 
en étendant et fortifiant le préjugé qui le lui rend mé- 
prisable; les gens du bel air, les femmes à la mode, les 
grands, les militaires; voilà les acteurs de tous vos ro- 
mans. Le raffinement du goût des villes, les maximes 
de la cour, l'appareil du luxe, la morale épicurienne; 
voilà les leçons qu'ils prêchent et les préceptes qu'ils 



20 secoiAe préface. 

donnent. Le coloris de leurs feusses vertus ternit Té- 
clat des yëritables ; le manège des procédés est substi- 
tué aux devoirs réels; les beaux discours font dédaigner 
les belles actions; et la simplicité des bonnes mœurs 
passe pour grossièreté. 

Quel efFet produiront de pareils tableaux sur un 
gentilhomme de campagne, qui voit railler la franchise 
avec laquelle il reçoit ses hôtes, et traiter de brutale 
orgie la joie qu^il fait régner dans son canton? sur sa 
femme , qui apprend que les soins d^une mère de fe- 
mille sont au-dessous des dames de son rang? sur sa 
fille, à qui les airs contournés et le jargon de la ville 
font dédaigner Thonnéte et rustique voisin qu'elle eât 
épousé? Tous de concert , ne voulant plus être des ma- 
nants, se dégoûtent de leur village, abandonnent leur 
vieux château, qui bientôt devient masure, et vont 
dans la capitale, où le père, avec sa croix de S. Louis, 
de seigneur qu'il étoit, devient valet , ou chevalier d'in- 
dustrie; la mère établit un brelan; la fille attire les 
joueurs; et souvent tous trois, après avoir mené une 
vie infâme , meurent de misère et déshonorés. 

Les auteurs, les gens de lettres, les philosophes, ne 
cessent de crier que , pour remplir ses devoirs de ci- 
toyen, pour servir ses semblables, il faut habiter les 
grandes villes. Selon eux , fuir Paris, c'est haïr le genre 
humain ; le peuple de la campagne est nul à leurs yeux : 
à les entendre on croiroit qu'il n'y a des hommes qu'où 
il y a des pensions, des académies et des dîners. ' 
De proche en proche, la même pente entraine tous 



SECONDE PRÉFACE. 21 

les ëtat8. Les contes, les romans, les pièces de théâtre, 
tout tire sur les provinciaux; tout tourne en dérision la 
simplicité des mœurs rustiques ; tout prêche les ma- 
nières et les plaisirs du grand monde : c^est une honte 
de ne les pas connoitre ; c^est un malheur de ne les pas 
goûter. Qui sait de combien de filous et de filles pu- 
bliques Tattrait de ces plaisirs imaginaires peuple Paris 
de jour en jour? Ainsi les préjugés et Topinion, renfor- 
çant Pefiet des systèmes politiques, amoncellent, en- 
tassent les habitants de chaque pays sur quelques 
points du territoire, laissant tout le reste en friche et 
désert : ainsi , pour faire briller les capitales , se dépeu- 
plent les nations; et ce frivole éclat, qui firappe les 
yeux des sots, fieiit courir l'Europe à grands pas vers sa 
ruine. Il importe au bonheur des hommes qu^on tâche 
d^arréter ce torrent de maximes empoisonnées. G^est le 
métier des prédicateurs de nous crier. Soyez bons et 
sages j sans beaucoup s^inquiéter du succès de leurs 
discours. Le citoyen qui s^en inquiète ne doit point 
nous crier sottement. Soyez bons, mais nous faire 
aimer Tétat qui nous porte à Tétre. 

N. Un moment; reprenez hejeine. J'aime les vues 
utiles; et je vous ai si bien suivi dans celle-ci , que je 
crois pouvoir pérorer pour vous. 

Il est clair, selon votre raisonnement, que, pour don 
ner aux ouvrages dHmagînation la seule utilité qu'ils 
puissent avoir, il faudroit les diriger vers un but op- 
posé à celui que leurs auteurs se proposent; éloigner 
toutes les choses d'institution ; ramener tout à la na- 



32 SECONDE PREFACE. 

ture; donner aux hommes Famour dWe ^ie égale et 
simple ; les guérir des fantaisies de Topinion ; leur ren-* 
dre le goût des vrais plaisirs; leur faire aimer la soli* 
tude et la paix; les tenir à quelques distances les uns 
des autres; et, au lieu de les exciter à s^entasser dans 
les villes, les porter à s^étendre également sur le ter- 
ritoire pour le vivifier de toutes parts. Je comprends 
encore qu^il ne s^agit pas de faire des Daphnis, des 
Sylvandres, des pasteurs d^Arcadie, des bergers du 
Lignon, d^illustres paysans cultivant leurs champs de 
leurs propres mains, et philosophant sur la nature, ni 
d^autres pareils êtres romanesques, qui ne peuvent exis- 
ter que dans les livres ; mais de montrer aux gens aisés 
que la vie rustique et Tagriculture ont des plaisirs 
qu^ils ne savent pas connoître; que ces plaisirs sont 
moins insipides, moins grossiers qulls ne pensent; 
qu'il y peut régner du goût, du choix, de la délicatesse; 
qu^un homme de mérite qui voudroit se retirer à la 
campagne avec sa famille, et devenir lui-même son 
propre fermier, y pourroit couler une vie aussi douce 
qu^au milieu des amusements des villes; qu^une ména- 
gère des champs peut être une femme charmante, aussi 
pleine de grâces et de grâces plus touchantes, que tou- 
tes les petites maîtresses; qu'enfin les plus doux sen-^ 
timents du cœur y peuvent animer une société plus 
agréable que le langage apprêté des cercles, où nos 
rires mordants et satiriques sont le triste supplément 
de la gaieté qu'on n'y connott plus. Est-ce bien cela? 
B. C'est cela même. A quoi j'ajouterai seulement 



SECONDE PRÉFACE. 23 

une Inflexion. Uon se plaint que les romans troublent 
les têtes; je le crois bien. En montrant sans cesse à 
ceux qui les lisent les prétendus charmes d^un état qui 
n'est pas le leur, ils les séduisent, ils leur font prendre 
leur état en dédain , et en fieiire un échange imaginaire 
contre celui qu'on leur fait aimer. Voulant être ce 
qu'on n'est pas, on parvient à se croire autre chose 
que ce qu'on est, et voilà comment on devient fou. Si 
les romans n'offroient à leurs lecteurs que des ta- 
bleaux d'objets qui les environnent, que des devoirs 
qu'ils peuvent remplir, que des plaisirs de leur condi* 
tion, les romans ne les rendroient point fous, ils les 
rendroient sages. Il feut que les écrits faits pour les 
solitaires parlent la langue des solitaires: pour les 
instruire, il laut qu'ils leur plaisent , qu'ils les intéres^ 
sent; il faut qu'ils les attachent à leur état en le leur 
rendant agréable. Us doivent combattre et détruire les 
maximes des grandes sociétés; ils doivent les montrer 
Élusses et méprisables, c'est-à-dire, telles qu'elles sont 
A tous ces titres, un roman, s'il est bien fait, au moins 
s'il est utile, doit être sifflé, haï, décrié par les gens à 
la mode comme un Uvre plat, extravagant, ridicule; 
et voilà, monsieur, comment la folie du monde est 
sagesse. 

N. Votre conclusion se tire d'elle-même. On ne peut 
mieux prévoir sa chute, ni s'apprêter à tomber plua 
fièrement. Il me reste une seule difficulté. Les provin- 
ciaux, vous le savez, ne lisent que sur notre parole : il 
ne leur parvient que ce que nous leur envoyons. Un 



24 SECONDE PRÉFACE. 

livre destiné pour les solitaires est d^abord jugé par 
les gens du monde; si ceux-ci. le rebutent, les autres 
ne le lisent point. Répondez. 

B. La réponse est facile. Vous parlez des beaux es- 
prits de province, et moi je parle des vrais campa- 
gnards. Vous avez, vous autres qui brillez dans la ca- 
pitale, des préjugés dont il fiiut vous guérir: vous 
croyez donner le ton à toute la France, et les trois 
quarts de la France ne savent pas que vous existez. 
Les livres qui tombent à Paris font la fortune des li- 
braires de province. 

N. Pourquoi voulez-vous les enrichir aux dépens des 
nôtres? 

R. Raillez. Moi , je persiste. Quand on aspire à la 
gloire, il faut se faire lire à Paris; quand on veut être 
Utile, il faut se faire lire en province. Combien d'hon- 
nêtes gens passent leur vie dans des campagnes éloi- 
gnées à cultiver le patrimoine de leurs pères, où ils se 
regardent comme exilés par une fortune étroite! Du- 
rant les longues nuits d^hiver, dépourvus de sociétés, 
ils emploient la soirée à lire au coin de leur feu les 
livres amusants qui leur tombent sous la main. Dans 
leur simplicité grossière, ils ne se piquent ni de litté- 
rature , ni de bel esprit; ils lisent pour se désennuyer 
et non pour s'instruire; les livres de morale et de phi- 
losophie sont pour eux comme n^existant pas : on en 
feroit en vain pour leur usage; ils ne leur parvien- 
droient jamais. Cependant, loin de leur rien ofFrir de 
convenable à leur situation , vos romans ne servent 
qu^à la leur rendre encore plus amère. Us changent 



SECONDE PRIËFAGE. 2D 

lear retraite en an désert afFreax; et, pour quelques 
heures de distraction qu^ils leur donnent , ils leur pré- 
parent des mois de malaise et de vains regrets. Pour • 
quoi n'oserois-je supposer que, par quelque heureux 
hasard, ce livre, comme tant d'autres plus mauvais 
encore, pourra tomber dans les mains de ces habitants 
des champs, et que Timage des plaisirs d'un état tout 
semblable au leur le leur rendra plus supportable? 
J'aime à me figurer deux époux lisant ce recueil en- 
semble, y puisant un nouveau courage pour supporter 
leurs travaux communs, et peut-être de nouvelles vues 
pour les rendre utiles. Comment pourroient-ils y con- 
templer le tableau d'un ménage heureux, sans vouloir 
imiter un si doux modèle? Comment s'attendriront-ils 
sur le charme de l'union conjugale, même privé de 
celui de l'amour. Sans que la leur se resserre et s'affer- 
misse? En quittant leur lecture, ils ne seront ni attris- 
tés de leur état , ni rebutés de leurs soins. Au contraire , 
tout semblera prendre autour d'eux une fece plus rian- 
te; leurs devoirs s'ennobliront à leurs yeux; ils repren- 
dront le goût des plaisirs de la nature ; ses vrais senti- 
ments renaîtront dans leurs cœurs; et en voyant le 
bonheur à leur portée ils apprendront à le goûter. Ils 
rempliront les mêmes fonctions, mais ils les rempli- 
ront avec une autre ame , et feront en vrais patriarches 
ce qu'ils feisoient en paysans. 

N. Jusqu'ici tout va fort bien. Les maris, les fem- 
mes, les mères de femille... Mais les filles, n'en dites- 
vous rien? 

R. Non. Une honnête fille ne lit point de livres d a- 



26 SECONDE PRÉFACE. 

mour. Que celle qui lira celui-ci , maigre son titre , ne 
se plaigne point du mal quHl lui aura (ait : elle ment. 
Le mal ëtoit fait d'avance; elle n^a plus rien à risquer. 

N. A merveille! Auteurs erotiques, venez à Técole, 
vous voilà tous justifies. 

R. Oui , sHls le sont par leur propre cœur et par 
Fobjet de leurs écrits. 

N. L^étes-vous aux mêmes conditions? 

R. Je suis trop fier pour répondre à cela; mais Julie 
s^étoit fait une régie pour juger les livres; si vous la 
trouvez bonne, servez-vous-en pour juger celui-d. 

On a voulu rendre la lecture des romans utile à la 
jeunesse; je neconnois point de projet plus insensé: 
c^est commencer par mettre le feu à la maison pour 
fiiire jouer les pompes. Diaprés cette folle idée, au lieu 
de diriger vers son objet la morale de ces sortes d^ou- 
vrages, on adresse toujours cette morale aux jeunes 
filles (i), sans songer que les jeunes filles n'ont point 
de part aux désordres dont on se plaint. En général 
leur conduite est régulière, quoique leurs cœurs soient 
corrompus. Elles obéissent à leurs mères en attendant 
qu'elles puissent les imiter. Quand les femmes feront 
leur devoir, soyez sûr que les filles ne manqueront 
point au leur. 

N. L'observation vous est contraire en ce point. II 
semble qu'il faut toujours au sexe un temp$ de liber- 
tinage, ou dans un état, ou dans l'autre. C'est un mau- 

(i) Ceci ne regarde qae les modernes romani anglois. 



SECONDE PRÉFACE. 27 

7U8 levain qui fermente tôt ou tard. Chez les peuples 
qui ont des mœurs , les filles sont fieiciles et les femmes 
sévères : c^est le contraire chez ceux qui nVn ont pas. 
Les premiers n'ont égard qu'au délit, et les autres 
qu'au scandale. Il ne s'agit que d'être à l'abri des preu- 
ves; le crime est compté pour rien (1). 

R. A l'envisager par ses suites on n'en jugeroit pas 
ainsi. Mais soyons justes envers les femmes; la cause 
de leur désordre est moins en elles que dans nos mau- 
vaises institutions. 

Depuis que tous les sentiments de la nature sont 
étou£Rés par l'extrême inégalité, c'est de l'inique des- 
potisme des pères que viennent les vices et les mal- 
heurs des enfants; c'est dans des nœuds forcés et mal 
assortis que, victimes de l'avarice ou de la vanité des 
parents, de jeunes femmes efE^cent, par un désordre 
dont elles font gloire, le scandale de leur première hon- 
nêteté. Voulez- vous donc remédier au mal, remontez 
à sa source. S'il y a quelque réforme à tenter dans les 
mœurs publiques, c'est par les mœurs domestiques 
qu'elle doit commencer; et cela dépend absolument 
des pères et mères. Mais ce n'est point ainsi qu'on di- 
rige les instructions; vos lâches auteurs ne prêchent 
jamais que ceux qu'on opprime; et la morale des livres 
sera toujours vaine, parcequ'elle n'est que l'art de feire 
sa cour au plus fort. 

N. Assurément la vôtre n'est pas servile; mais à for- 

(1) Taiù ettvia muiierù adultene qme eomeéHt, et tergem os tmun 
iBeii: /ton imn operata mahtm, ProTerb. XXX, 30. 



38 SECONDE PRÉFACE» 

ce d^étre libre, ne Fest-elle point trop? Est-ce assez 
qu^elle aille à la source du mal? ne craignez-vous point 
qu'elle en fasse? 

R. Du mal? A qui? Dans des temps d'épidémie et de 
contagion, quand tout est atteint dès Fenfence, feut-il 
empêcher le débit des drogues bonnes aux malades , 
sous prétexte qu'elles pourroient nuire aux gens sains? 
Monsieur, nous pensons si diflBéremment sur ce point, 
que, si Ton pou voit espérer quelque succès pour ces 
lettres, je suis très persuadé qu'elles feroient plus de 
bien qu'un meilleur livre. 

N. 11 est vrai que vous avez une excellente prêcheu- 
se. Je suis charmé de vous voir raccommodé avec les 
femmes; j'étois fîàché que ?ous leur défendissiez de 
nous feire des sermons (i). 

R. Vous êtes pressant, il feut me taire; je ne suis 
ni assez fou ni assez sage pour avoir toujours raison : 
laissons cet os à ronger à la critique. 

N. Bénignement : de peur qu'elle n'en manque. Mais 
n'eût-on sur tout le reste rien à dire à tout autre, com- 
ment passer au sévère censeur des spectacles les situa* 
tions vives et les sentiments passionnés dont tout ce 
recueil est rempli? Montrez-moi une scène de théâtre 
qui forme un tableau pareil à ceux du bosquet de Cla- 
rence (a) et du cabinet de toilette. Relisez la lettre sur 
les spectacles; relisez ce recueil... Soyez conséquent, ou 
quittez vos principes... Que voulez -vous qu'on pense? 

(i) Voyez la LeUre de M. d'Alembert sur les spectacles. 
(3) On prononce Gamn. 



SECONDE PRl^AGE. 29 

R. Je yeux, monsieur, qu'un critique soit consé- 
quent lui-même, et qu'il ne juge qu'après avoir exa- 
miné. Relisez mieux Técrit que vous venez de citer ; 
relisez aussi la préface de Narcisse, vous y verrez la 
réponse à Finconséquence que vous me reprochez. Les 
étourdis qui prétendent en trouver dans le Devin du 
Village en trouveront sans doute bien plus id. Ils fe- 
ront leur métier; mais vous... 

N. Je me rappelle deux passages (1)... Vous estimez 
peu vos contemporains. 

B. Monsieur, je suis aussi leur contemporain. Ohl 
que ne suis-je né dans un siècle où je dusse jeter ce re- 
cueil au feu! 

N. Vous outrez, à votre ordinaire ; mais , jusqu'à 
certain point, vos maximes sont assez justes. Par exem- 
ple, si votre Héloïse eût été toujours sage , elle instrui- 
roit beaucoup moins; car à qui serviroit-^llede modèle? 
C'est dans les siècles les plus dépravés qu'on aime les 
leçons de la morale la plus parfeite : cela dispense de 
les pratiquer ; et l'on contente à peu de frais, par une 
lecture oisive, un reste de goût pour la vertu. 

R. Sublimes auteurs, rabaissez un peu vos modè- 
les , si vous voulez qu'on cherche à les imiter. A qui 
vantez-vous la pureté qu'on n'a point souillée ? £h ! 
•parlez-nous de celle qu'on peut recouvrer ; peut-éti*e 
au moins quelqu'un pourra vous entendre. 

N. Votre jeune homme a déjà feit ces réflexions : 

(1) Préfiuse de NarcisM; Lettre à M. d'Alembert. 



3o SECONDE PRÉFACE. 

mais n'importe; on ne vous fera pas moins un crime 
d^avoir dit ce quW fiadt, pour montrer ensuite ce qu'on 
devroit fieiire. Sans compter qu'inspirer Pamour aux 
filles et la réserve aux femmes , c'est renverser Tordre 
établi, et ramener toute cette petite morale que la 
philosophie a proscrite. Quoi que vous en puissiez dire , 
Tamour dans les filles est indécent et scandaleux , et 
il n'y a qu'un mari qui puisse autoriser un amant. 
Quelle étrange maladresse que d'être indulgent pour 
des filles qui ne doivent point vous lire, et sévère pour 
les femmes qui vous jugeront! Croyez-moi, si vous 
avez peur de réussir, tranquillisez-vous; vos mesures 
sont trop bien prises pour vous laisser craindre un 
pareil affront. Quoi qu'il en soit, je vous garderai le 
secret ; ne soyez imprudent qu'à demi. Si vous croyez 
donner un livre utile , à la bonne heure; mais gardez- 
vous de l'avouer. 

R. De l'avouer, monsieur? Un honnête homme se 
cache-t*il quand il parle au public? ose-t-il imprimer 
ce qu'il n'oseroit reconnottre ? Je suis l'éditeur de ce 
livre , et je m'y nommerai comme éditeur. 

N. Vous vous y nommerez? vous? 

B. Moi-même. 

N. Quoi ! vous y mettrez votre nom? 

R. Oui , monsieur. 

N. Votre vrai nom? Jean Jacques Rousseau, en 
toutes lettres ? 

R. Jean Jacques Rousseau , en toutes lettres. 

N. Vous n'y pensez pas ! que dira-t-on de vous? 



SECONDE PRÉFACE. 3t 

B. Ce qu^on Toudra. Je me nomme à la tête de ce 
recueil , non pour me Tapproprier, mais pour en ré- 
pondre. S^il y a du mal, qu^on me Fimpute; s^il y a 
du bien , je n^entends point m'en &ire honneur. Si Ton 
trouve le livre mauvais en lui-même , c'est une raison 
de plus pour y mettre mon nom. Je ne veux pas passer 
pour meilleur que je ne suis. 

N. Êtes-vous content de cette réponse ? 

R. Oui , dans des temps où il n'est possible à per^ 
sonne d'être bon. 

N. Et les belles âmes, les oubliez-vous ? 

B. La nature les fit, vos institutions les gâtent. 

N. A la tête d'un livre d'amour on lira ces mots : 
ParJ. J. Rousseau, citojren de Genèi^e ! 

B. Citoyen de Genèi^e? Non pas cela. Je ne profane 
point le nom de ma patrie; je ne le mets qu'aux écrits 
que je crois lui pouvoir faire honneur. 

N. Vous portez vous-même un nom qui n'est pas 
sans honneur, et vous avez aussi quelque chose à 
perdre. Vous donnez un hvre foible et plat qui vous 
fera tort. Je voudrois vous en empêcher; mais si vous 
en Ssiites la sottise J'approuve que vous la fassiez hau- 
tement et franchement ; cela du moins sera dans votre 
caractère. Mais, à propos, mettrez-vous aussi votre 
devise à ce livre? 

B. Mon libraire m'a déjà fait cette plaisanterie, et 
je l'ai trouvée si bonne , que j'ai promis de lui en faire 
honneur. Non, monsieur, je ne mettrai point ma de- 
vise à ce livre; mais je ne la quitterai pas pour cela, 



3a SECONDE PRÉFACE. 

et je m^effiraie moins que jamais de PaToir prise. Soa* 
venez- vous que je songeois à fiiire imprimer ces lettres 
quand j^écrivois contre les spectacles, et que le soia 
dVxcuser un de ces écrits ne m^a point (ait altérer la 
vérité dans Fautre. Je me suis accusé d'avance plus 
fortement peut-être que personne ne m^accusera. Ce- 
lui qui préfère la vérité à sa gloire peut espérer de la 
préférer à sa vie. Vous voulez qu^on soit toujours con- 
séquent ; je doute que cela soit possible à Fhomme ; 
mais ce qui lui est possible est d'être toujours vrai : 
voilà ce que je veux tâcher d'être. 

N. Quand je vous demande si vous êtes Fauteur 
de ces lettres , pourquoi donc éludez-vous ma ques* 
tion? 

R. Pour cela même que je ne veux pas dire ud 
mensonge. 

N. Mais vous refusez aussi de dire la vérité ? 
R. C'est encore lui rendre honneur que de déclarer 
qu'on la veut taire : vous auriez meilleur marché d'un 
homme qui voudroit mentir. D'ailleurs les gens de 
goût se trompent-ils sur la plume des auteurs? Com- 
ment osez-vous feire une question que c'est à vous de 
résoudre ? 

N. Je la résoudrois bien pour quelques lettres, elles 
sont certainement de vous ; mais je ne vous reconnois 
plus dans les autres , et je doute qu'on se puisse con- 
tredire à ce point. La nature , qui n'a pas peur qu'on 
la méconnoisse , change souvent d'apparence ; et sou- 
vent Fart se décèle en voulant être plus naturel qu'elle ; 



SECONDE PRÉFACE. 33 

c'est le grogneor de la fidble, qui rend la voix de rani- 
mai mieux que Tanimal même. Ce recueil est plein de 
choses d'une maladresse que le dernier barbouilleur 
eût évitée : les déclamations , les répétitions, les con- 
tradictions , les étemelles rabâcheries. Où est Fhomme 
capable de mieux ftiire qui pourroit se résoudre à fiedre 
si mal? Où est celui qui auroit laissé la choquante 
proposition que ce fou d'Edouard feit à Julie? Où est 
celui qui n'auroit pas corrigé le ridicule du petit bon- 
homme qui, voulant toujours mourir, a soin d'en 
avertir tout le monde, et finit par se porter toujours 
bien ? Où est celui qui n'eût pas commencé par se 
dire : il fieiut marquer avec soin les caractères ; il fiiut 
exactement varier les styles ? Infailliblement , avec ce 
projet, il auroit mieux fait que la nature. 

J'observe que dans une société très intime les styles 
se rapprochent ainsi que les caractères, et que les 
amis, confondant leurs âmes , confondent aussi leurs 
manières de penser, de sentir et de dire. Cette Julie, 
telle qu'elle est, doit être une créature enchanteresse ; 
tout ce qui l'approche doit lui ressembler ; tout doit 
devenir Julie autour d'elle ; tous ses amis ne doivent 
avoir qu'un ton. Mais ces choses se sentent et ne s'ima- 
ginent pas. Quand elles s'imagineroient , Finventeur 
n'oseroit les mettre en pratique : il ne lui fout que des 
traits qui frappent la multitude ; ce qui redevient simple 
à force de finesse ne lui convient plus : or , c'est là 
qu'est le sceau de la vérité ; c'est là qu'un œil attentif 
cherche et retrouv»la nature. 

3. 3 



34 SECONDE PRÉFACE. 

B. Hé bien ! tous coaclaez donc? 

N. Je ne conclus pas, je doute; et je ne sauroîs yoos 
dire combien ce doute m'a tourmenté durant la lecture 
de ces lettres. Certainement, si tout cela n'est que fic^ 
cion, vous ayez fait un mauvais livre ; mais dites que 
ces deux femmes ont existé, et je relis œ recueil tous 
les ans , jusqu'à la fin de ma vie. 

R. Eh! qu'importe qu'elles aient existé? vous les 
diercherîez en vain sur la terre : elles ne sont plus. 

N. Elles ne sont plus? elles furent donc? 

B. Cette conclusion est conditionnelle : si elles fo- 
rent, elles ne sont plus. 

N. Entre nous, convenez que ces petites subtilités 
sont plus déterminantes qu'embarrassantes. 

R. Elles sont ce que vous les forcez d'être, pour ne 
point me trabir ni mentir. 

N. Ma foi, vous aurez beau foire, on vous devinera 
malgré vous. Ne voyez-vous pas que votre épigraphe 
seule dit tout ? 

R. Je vois qu'elle ne dit rien sur le foit en question : 
car qui peut savoir si j'ai trouvé cette épigraphe dans 
le manuscrit j ou si c'est moi qui l'y ai mise? qui peut 
dire si je ne suis point dans le même doute où vous 
êtes, si tout cet air de mystère n'est pas peut-être une 
feinte pour vous cacher ma propre ignorance sur ce 
que vous voulez savoir? 

N. Mais enfin , vous connoissez les lieux ? vous avez 
été à y evai , dans le pays de Vaud ? 

R. Plusieurs fois ; et je vous déclare que je n'y ai 



SECONDE PRÉFACE. 35 

point oaï panier du barofi d'Etange ni de sa fille. Le 
nom de M. de Wolmar n'y est pas même connn. 5^ai été 
à Glarens ; je n^ ^ nen vu de sen^able à la maison 
décrite dans ces lettres. J^ s^i passé, revenant dltalie , 
Tannée même de l^événement funeste, et Fou n^ pleu- 
rait ni Julie de Wolmar, ni rien qui lui ressemblât , 
que je sache. Enfin, autant que je puis me rappeler la 
situation du pays , j'ai remarqué dans ces lettres des 
transpositions de lieux et des erreurs de topographie , 
soit que Fauteur n'en sût pas davantage, soit qu'il vou- 
lût dépayser ses lecteurs. C'est là tout ce que vous ap- 
prendrez de moi sur ce point ; et soyez sur que d'au- 
tres ne m'arracheront pas ce que j'aurai refusé de vous 
dire. 

N. Tout le monde aura la même curiosité que moi. 
Si vous publiezc|et ouvrage, dites donc au public ce que 
vous m'avez dit. Faites plus ; écrivez cette conversation 
pour toute préface : les éclaircissements nécessaires y 
sont tous. 

R. Vous avez raison, elle vaut mieux que ce que 
j'aurais dit de mon chef. Au reste, ces sortes d'apolo- 
gies ne réussissent guère. 

N. Non, quand on voit que Fauteur s'y ménage; 
mais j'ai pris soin qu'on ne trauvât pas ce défaut dans 
celle-ci. Seulement, je vous conseille d'en transposer 
les rôles. Feignez que c'est moi qui vous presse de pu- 
blier ce recueil , et que vous vous en défendez. Donnez- 
vous les objections , et à moi les réponses. Cela sera 
plus modeste, et fera un meilleur effet. 

3. 



36 SECONDE PRÉFACE. 

R. Gela sera-t-il aussi dans le caractère dont tous 
m'avez loué ci-devant? 

N. Non , je vous tendois un piège : laisses les choses 
comme elles sont. 



JULIE 



OU 

LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

PREMIÈRE PARTIE. 
LETTRE PREMIÈRE. 

A JULIE. 

Il faut TOUS fuir, mademoiselle, je le sens bien: 
j aurois dû beaucoup moins attendre, ou plutôt 
il falloit ne vous voir jamais. Mais que faire au- 
jourdliui? comment m y prendre? Vous m avez 
promis de Tamitié; voyez mes perplexités , et 
conseillez-moi. 

Vous savez que je ne suis entré dans votre 
'maison que sur ï invitation de madame votre 
mère. Sachant que j avois cultivé quelques ta- 
lents agréables , elle a cru qu ils ne seroient pas 
inutiles , dans un lieu dépourvu de maîtres , à 
réducation d une fille qu elle adore. Fier , à mon 
tour , d orner de quelques fleurs un si beau na- 
turel, j'osai me charger de ce dangereux soin 
sans en prévoir le péril , ou du moins sans le re- 



38 LA NOUVELLE HÉLOÏ8E. 

douter. Je ne vous dirai point que je commence 
à payer le prix de ma témérité : j espère que je 
ne m oublierai jamais jusqu a vous tenir des dis- 
cours qu'il ne vous convient pas d entendre , et 
manquer au respeci que je dois à vos moeurs 
encore plus qu'à votre naissance et à vos char- 
mes. Si je souffre , j ai du moins la consolation 
de souffrir seul , et je ne voudrois pas dun bon- 
heur qui pût coûter au vôtre. 

Cependant je vous vois tous les jours , et je 
m aperçois que , sans y songer , vous aggravez 
innocemment des maux que vous ne pouvez 
plaindre, et que vous devez ignorer. Je sais, il est 
vrai , le parti que dicte en pareil cas la prudence 
au défaut de lespoir; et je me serois efforcé de 
le prendre , si je pouvois accorder en cette oc- 
casion la prudence avec llionnêteté : mais com- 
ment me retirer décemment d une maison dont 
la raattresse elle-même ma offert lentrée , ou 
elle m'accable de bontés , où elle me croit de 
quelque utilité à ce qu elle a de plus cher au 
monde? comment frustrer cette tendre mère 
du plîuisir de surprendre un jour son époux par 
vos progrès dans des études qu elle lui cache à 
ce dessein ? Faut-il quitter impoliment sans lui 
rien dire ? ibut-il lui déclarer le sujet de ma re« 
traite ? et cet aveu même ne Toffensera-t-il pas 
de la part d un homme dont la naissance et la 
fortune ne peuvent lui permettre d'aspirer à 
vous ? 

Je ne vois , mademoiselle, quun moyen de 



PREMIÈRE PARTIE. 3g 

sortir de l'embarras où je suis ; c est que la main 
qui m y plonge m en retire; que ma peine, ainsi 
que ma faute, me vienne de vous; et quau 
moins par pitié pour moi vous daigniez m In- 
terdire votre présence. Montrez ma lettre à 
vos parents , fiiites-moi refuser votre porte , 
chassez-moi comme il vous plaira ; je puis tout 
endurer de vous, je ne puis vous fuir de moi- 
même. 

Vous^ me chasser ! moi , vous- fuir ! et pour- 
quoi? Pourquoi donc est-ce un crime detre sen- 
sible au mérite, et d'aimer ce qu'il fiaut qu'on 
honore? Non, belle Julie; vos attraits avoient 
ébloui mes yeux; jamais ils n'eussent égaré mon 
cœur sans l'attrait plus puissant qui les anime. 
C'est cette union touchante d'une sensibilité si 
vive et d'une inaltéraUe douceur ; c'est cette pi- 
tié si tendre à tous les maux d'autrui ; c'est cet 
esprit juste et ce goût exquis qui tirent leur pu- 
reté de ceUe de l'ame; ce sont, en un mot , les 
charmes des sentiments bien plus que ceux de 
la personne, que j'adore en vous. Je consens 
qu'on vous puisse imaginer plus belle encore : 
mais plus aimable et plus digne du cœur d'un 
honnête homme ; non , Julie, il n'est pas pos- 
sible. 

J'ose me flatter quelquefois que le ciel a mis 
une conformité secrète entre nos affections , 
ainsi qu'entre nos goûts et nos âges. Si jeunes 
encore , rien n'altère en nous les penchants de 
la nature , et toutes nos inclinations semblent 



4o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

se rapporter. Avant que d avoir pris les unifor- 
mes préjugés du monde , nous avons des ma- 
nières uniformes de sentir et de voir ; et pour- 
quoi noserois-je pas imaginer dans nos cœurs ce 
même concert que j aperçois dans nos jugements? 
Quelquefois nos yeux se rencontrent ; quelques 
soupirs nous échappent en même temps ; quel- 
ques larmes furtives 6 Julie ! si cet accord 

venoit de plus loin si le ciel nous avoit des- 
tinés toute la force humaine Ah ! par- 
don ! je m'égare : j'ose prendre mes vœux pour 
de Fespoir ; Fardeur de mes désirs prête à leur 
ohjet la possibilité qui lui manque. 

Je vois avec effroi quel tourment mon cœur 
se prépare. Je ne cherche point à flatter mon 
mal; je voudrois le haïr s il étoit possible. Jugez 
si mes sentiments sont purs par la sorte de grâce 
que je viens vous demander. Tarissez, si! se 
peut , la source du poison qui me nourrit et me 
tue. Je ne veux que guérir ou mourir ; et jlm- 
plore vos rigueurs comme un amant imploreroit 
vos bontés. 

Oui , je promets, je jure de faire de mon côté 
tous mes efforts pour recouvrer ma raison , ou 
concentrer au fond de mon ame le trouble que 
j y sens naître : mais , par pitié , détournez de 
moi ces yeux si doux qui me donnent la mort ; 
dérobez aux miens vos traits , votre air , vos 
bras , vos mains , vos blonds cheveux , vos ges- 
tes , trompez lavide imprudence de mes regards ; 
retenez cette voix touchante quon nentend 



PREMIÈRE PARTIE. J^l 

point sans émotion : soyez , hélas ! une autre 
que vous-même , pour que mon cœur puisse re- 
venir à i^i. 

Vous le dirai-je sans détour? Dans ces jeux 
que loisiveté de la soirée engendre , vous vous 
livrez devant tout le mcmde à des familiarités 
cruelles ; vous n avez pas plus de réserve avec 
moi qu avec un autre. Hier même , il s en fallut 
peu que , par pénitence , vous ne me laissassiez 
prendre un baiser : vous résistâtes foiblement. 
Heureusement je n eus garde de iti obstiner. Je 
sentis à mon trouble croissant que jalloisme 
perdre , et je m arrêtai. Ah ! si du moins je leusse 
pu savourer à mon gré , ce baiser eût été mon 
dernier soupir , et je serois mort le plus heu- 
reux des hommes ! 

De grâce , quittons ces jeux qui peuvent avoir 
des suites funestes. Non , il n y en a pas un qui 
n'ait son danger , jusqu'au plus puéril de tous. 
Je tremble toujours d y rencontrer votre main , 
et je ne sais comment il arrive que je la ren- 
contre toujours. A peine se pose-t-elle sur la 
mienne , qu'un tressaillement me saisit ; le jeu 
me donne la fièvre ou plutôt le délire : je ne 
vois , je ne sens plus rien ; et, dans ce moment 
d'aliénation , que dire , que faire , oii me cacher ^ 
comment répondre de moi ? 

Durant nos lectures, c'est un autre inconvé- 
nient. Si je vous vois un instant sans votre mère 
ou sans votre cousine , vous changez tout-à- 
coup de maintien ; vous prenez un air si sérieux y 



42 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

si froid, si glacé, que le respect et la crainte* 
de vous déplaire m'ètent la présence d'esprit 
et le jugement , etj ai peine à bégayer en trem- 
blant quelques mots dune leçon que toute 
votre sagacité vous fait suivre à peine. Ainsi 
linégalité que vous affectez tourne à^^la-fois au 
préjudice de tous deux : vous me désolez et ne 
vous instruisez point , sans que je puisse conce- 
voir quel motif fait ainsi changer d'humeur une 
personne si raisonnable. J'ose vous le deman- 
der, comment pouvez-vous être si folâtre en 
public, et si grave dans le tête-à-téte ? Je pen- 
sois que ce devoit être tout le contraire, et qu'il 
falloit composer son maintien à proportion du 
nombre des spectateurs. Au lieu de cela, je vous 
vois, toujours avec une égale perplexité de ma 
part , le ton de cérémonie en particulier , et le 
ton familier devant tout le monde. Daignez être 
plus égale, peut-être serai-je moins tourmenté. 
Si la commisération naturelle aux âmes bien 
nées peut vous attendrir sur les peines d'un in- 
fortuné auquel vous avez témoigné quelque es- 
time, de légers changements dans votre con- 
duite rendront sa situation moins violente , et 
lui feront supporter plus paisiblement et son si- 
lence et ses maux. Si sa retenue et son état ne 
vous touchent pas , et que vous vouliez user du 
droit de le perdre, vous le pouvez sans qu'il en 
murmure : il aime mieux encore périr par vo- 
tre ordre que par un transport indiscret qui le 
rendit coupable à vos yeux. Enfin , quoi que 



PREMIÈRE PARTIE. 43 

TOUS ordonniez de mon sort , au moins n aurai* 
je point à me reprocher davoir pu former un 
espoir téméraire ; et si vous avez lu cette let- 
tre , vous avez fait tout ce que j oserois vous de- 
mander y quand même je n aurois point de re- 
fus à craindre. 



LETTRE IL 

A JULIE. 

Que je me suis abusé , mademoiselle , dans ma 
première lettre! Au lieu de soulager mes maux, 
je n ai Êiit que les augmenter en m exposant à 
votre disgrâce, et je sens que le pire de tous est 
de vous déplaire. Votre silence , votre air froid 
et réservé , ne m'annoncent que trop mon mal* 
heur. Si vous avez exaucé ma prière en partie, 
ce n est que pour mieux m en punir. 

E poi ch' amor di me vifece accorta , 

Fur i biondi capelU allor velati^ 

E tamoroso sguardo in se raccoUo (i). 

Vous retranchez en public Tinnocente fami- 
liarité dont j eus la folie de me plaindre ; mais 
vous n en êtes que plus sévère dans le particu- 

(i) Et l'amour vous ayant rendue attentive, vous voi- 
lâtes vos blonds cheveux , et recueillîtes en vous-même 
vos doux regards. 

Métabt. 



44 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

lier ; et votre ingénieuse rigueur s'exerce égale- 
ment par votre complaisance et par vos refus. 

Que ne pouvez-vous connoître combien cette 
froideur m est cruelle! vous me trouveriez trop 
puni. Avec quelle ardeur ne voudrois-je pas re- 
venir sur le passé , et faire que vous n eussiez 
point vu cette fatale lettre ! Non, dans la crainte 
de vous offenser encore , je nécrirois point celle- 
ci si je n eusse écrit la première , et je ne veux 
pas redoubler ma faute , mais la réparer. Faut- 
il , pour vous apaiser , dire que je m abusois 
moi-même ? faut-il protester que ce n étoit pas 

de Famour que j avois pour vous ? Moi , je 

prononcerois cet odieux parjure ! Le vil men- 
songe est-il digne d un cœur où vous régnez ? 
Ah ! que je sois malheureux , s il faut letre ; 
pour avoir été téméraire je ne serai ni menteur 
ni lâche , et le crime que mon cœur a commis , 
ma plume ne peut le désavouer. 

Je sens d avance le poids de votre indigna- 
tion , et j en attends les derniers effets comme 
une grâce que vous me devez au défaut de toute 
autre ; car le feu qui me consume mérite d'être 
puni , mais non méprisé. Par pitié , ne m aban- 
donnez pas à moi-même ; daignez au moins dis- 
poser de mon sort;, dites quelle est votre vo- 
lonté. Quoi que vous puissiez me prescrire, je 
ne saurai qu obéir. M'imposez -vous un silence 
éternel , je saurai me contraindre à le garder. 
Me bannissez- vous de votre présence, je jure 
que vous ne me verrez plus. M'ordonnez -vous 



PREMIÈRE PARTIE. 4^ 

de mourir, ah! ce ne sera pas le plus difficile, 
n n y a point d ordre auquel je ne souscrive , 
hors celui de ne vous plus aimer : encore obéi- 
rois-je en cela même , s il m'étoit possible. 

Cent fois le jour je suis tenté de me jeter à 
yos pieds, de les arroser de mes pleurs, dy ob- 
tenir la mort ou mon pardon; toujours un effroi 
mortel glace mon courage ; mes genoux trem- 
blent et n osent fléchir; la parole expire sur mes 
lèvres, et mon ame ne trouve aucune assurance 
contre la frayeur de vous irriter. 

Est-il au monde un état plus affreux que le 
mien? Mon cœur sent trop combien il est cou- 
pable, et ne sauroit cesser de letre; le crime et 
le remords lagitent de concert; et sans savoir 
quel sera mon destin , je flotte , dans un doute 
insupportable, entre lespoir de la clémence et 
la crainte du châtiment. 

Mais non, je n espère rien, je nai droit de 
rien espérer. La seule grâce que j attends de 
vous est de hâter mon supplice. Contentez une 
juste vengeance. Est-ce être assez malheureux 
que de me voir réduit à la solliciter moi-même? 
Punissez^moi, vous le devez; mais si vous nêtes 
impitoyable, quittez cet air froid et mécontent 
qui me met au désespoir : quand on envoie un 
coupable à la mort , on ne lui montre plus de 
colère. 



46 LA NOUVELLE HÉLOtSE. 

LETTRE IIL 

A JCLIE. 

ISe vous impatieatez pas, mademoiselle; voici 
la dernière importunité que vous recevrez de 
moi. 

Quand je commençai de vous aimer, que j'é- 
tois loin de voir tous les maux que je m apprè- 
tois ! Je ne sentis d'abord que celui d un amour 
sans espoir, que la raison peut vaincre à forcir 
de temps; jen connus ensuite un plus grand 
dans la douleur de vous déplaire, et mainte- 
nant j'éprouve le plus cruel de tous dans le sen« 
timent de vos propres peines. O Julie ! je le voi^ 
avec amertume, mes plaintes troublent votre 
repos; vous gardez un silence invincible: mais 
tout décèle à mon cœur attentif vos agitations 
secrètes. Vos yeux deviennent sombres, rêveurs, 
fixés en terre ; quelques regards égarés s'échap- 
pent sur moi ; vos vives couleurs se fanent ; une 
pâleur étrangère couvre vos joues ; la gaieté vous 
abandonne; une tristesse mortelle vous aecaUe; 
et il n'y a que l'inaltéraUe douceur de votre 
ame qui vous préserve d'un peu d'humeur. 

Soit sensibilité, soit dédain, soit pitié pour 
mes souffrances , vous en êtes affectée, je le vois; 
je crains de contribuer aux vôtres , et cette crain- 
te m'afflige beaucoup plus que l'espoir qui de- 



PREMIÈRE PARTIE. 4? 

vroit en naître ne peut me flatter; car ou je me 
trompe moi-même, ou votre bonheur m est plus 
cher que le mien. 

Cependant, en revenant à mon tour sur moi , 
je commence à connottre combien j avois mal 
jugé de mon propre cœur, et je vois trop tard* 
que ce que j avois d abord pris pour un délire 
passager fera le destin de ma vie. C est le pro- 
grès de votre tristesse qui ma fait sentir celui 
de mon mal. Jamais, non jamais le feu de vos 
yeux, ledat de votre teint, les charmes de votre 
esprit, toutes les grâces de votre ancienne gaieté, 
n eussent produit un effet semblable à celui de 
votre abattement. N'en doutez pas, divine Julie, 
si vous pouviez voir quel embrasement ces huit 
jours de langueur ont allumé dans mon ame , 
vous gémiriez vous-même des maux que vous 
me causez. Us sont désormais sans remède , et 
je sens avec désespoir que le feu qui me con- 
sume ne s'éteindra qu au tombeau. 

N'importe ; qui ne peut se rendre heureux peut 
au moins mériter de l'être, et je saurai vous for- 
cer d estimer un homme à qui vous n'avez pas 
daigné faire la moindre réponse. Je suis jeune 
et peux mériter un jour la considération dont je 
ne suis pas maintenant digne. En attendant, il 
fieiut vous rendre le repos que j'ai perdu pour 
toujours, et que je vous ôte ici malgré moi. Il 
est juste que je porte seul la peine du crime 
dont je suis seul coupable. Adieu, trop belle 
Julie; vivez tranquille, et reprenez votre en- 



48 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

jouement; dès demain vous ne me verrez plus. 
Mais soyez sûre que Famour ardent et pur dont 
jai brûlé pour vous ne s éteindra de ma vie, 
que mon cœur plein dun si digne objet ne 
sauroit plus s avilir, quil partagera désormais 
ses uniques hommages entre vous et la vertu , 
et qu on ne verra jamais proian^r par d autres 
feux lautel où Julie fut adorée. 



BILLET 

DE JULIE. 

N'emportez pas lopinion d avoir rendu votre 
éloignement nécessaire. Un cœur vertueux sau- 
roit se vaincre ou se taire, et deviendroit peut- 
être à craindre. Mais vous... vous pouvez rester. 

RÉPONSE. 

Je me suis tu long-temps, vos froideurs m'ont 
fait parler à la fin. Si Ion peut se vaincre pour 
la vertu. Ion ne supporte point le mépris de ce 
qu on aime. Il faut partir. 



PBEMIÈRE PAHTIE. 49 

IP BILLET 

DE JULIE. 

Non, monsieur, après -ce que vous avez paru 
sentir, après ce que vous m'avez osé dire , un 
homme tel que vous ave? feint d'être ne part 
point ; ii fait plus, 

RÉPONSE. 

Je n*ai rien feint qu'une passion modérée dans 
m cœur au désespoir. Demain vous serez con- 
tente, et, quoi que vous en puissiez dire, j'aurai 
moins fait que de partir. 



IIP BILLET 

PE JULIE. 



Insensé ! si mes jours te sont chers , crains d'at- 
tenter aux tiens. Je suis obsédée , et ne puis ni 
vous parler ni vous écrire jusqu'à demain. Ay 
tendez. 



50 LA NOUVELLE HÉLOiSE. 



LETTRE IV. 

DE JULIE. 

Il faut donc Favouer oqfin ce fatal secret trop 
mal déguisé l Comhien de fois j ai juré qu'il ne 
sortiroit de mon cœur qi^avec la viel ^a tienne 
en danger me larrache; il m'échappe, et Thon- 
neur est perdu. Hélas ! j ai trop tenu parole : est- 
il une mort plus cruelle que de survivre à Fhon- 
neur? 

Que dirç? CQçp^ment rompra un si pénible si- 
lence? ou plutôt nai-jç pas déjà tout dit, et ne 
m as-tu pas trop entendue? Ah ! tu en as trop yi| 
pour ne pas deviner le reste I Entraînée par de* 
grés dans les pièges d un vil séducteur, je vois , 
sans pouvoir m arrêter, l'horrible précipice oii 
je cours. Homme artificieux l c'est bien plus mon 
amour que le tien qui fait ton audace. Tu vois 
l'égarement de mon cœur, tu t'en prévaux pour 
me perdre ; et quand tu me rends méprisable , 
le pire de mes maux est d'être forcée à te mépri- 
ser. Ah! malheureux, je t'estimois, et tu me 
déshonores ! crois-moi , si ton cœur étoit fait pour 
jouir en paix de ce triomphe, il ne leùt jamais 
obtenu. 

Tu le sais, tes remords en augmenteront; je 
n avois point dans l'ame des inclinations vicieu- 
ses. La modestie et Thonnêteté m'étoient chères; 



PBEMtÈKfi PARTIt. 5t 

faim ois à les nourrir dans une vie simple et la- 
borieuse. Que m ont servi des soins que le ciel 
a rejetés? Dès le premier jour que j eus le mal- 
heur de te voir, je sentis le poison qui corrompt 
mes sens et ma raison; je le sentis du premier 
instant ; et tes yeux, tes sentiments, tes discours, 
ta plume criminelle, le rendent chaque jour plus 
mortel. 

Je n ai rien négligé pour arrêter le progrès de 
cette passion funeste. Dans Timpuissance de ré- 
sister, j'ai voulu me garantir d'être attaquée; 
tes poursuites ont trompé ma vaine puissance. 
Cent fois j ai voulu me jeter aux pieds des au- 
teurs de mes jours; cent fois j ai voulu leur ou- 
vrir mon cœur coupable : ils ne peuvent con-> 
nottre ce qui s'y passe ; ils voudront appliquer 
des remèdes ordinaires à un mal désespéré; ma 
mère est foible et sans autorité ; je connois l'in- 
flexible sévérité de mon père , et je ne ferai que 
perdre et déshonorer moi, ma famille, et toi- 
même. Mon amie est absente, mon frère n'est 
plus; je ne trouve aucun protecteur au monde 
contre l'ennemi qui me poursuit ; j'implore en 
vain le ciel , le ciel est sourd aut prières des foi* 
blés. Tout fomente l'ardeur qui me dévore; tout 
m'abandonne à moi-même, ou plutôt tout me 
livre à toi; la nature entière semble être ta com^ 
plice; tous mes efforts sont vains, je t'adore en 
dépit de moi-même. Comment mon cœur , qui 
n'a pu résister dans toute sa force, céderoit-il 
maintenant à demi? comment ce cœur, qui ne 

4. 



52 LA ROUVELLE HÉLOISE. 

sait rien dissimuler, te cacheroit-il le reste de sa 
foiblesse? Âh! le premier pas, qui coûte le plus, 
étoit celui quil ne falloit pas faire; comment 
marrèterois-je aux autres? Non, de ce premier 
pas je me sens entraîner dans labyme , et tu 
peux me rendre aussi malheureuse quil te 
plaira. 

Tel est Fétat afireux où je me vois, que je ne 
puis plus avoir recours qu à celui qui m y a ré- 
duite, et que, pour me garantir de ma perte, tu 
dois être mon unique défenseur contre toi. Je 
pouYois, je le sais, différer cet aveu de mon 
désespoir; je pouvois quelque temps déguiser 
ma honte , et céder par degrés pour m'en impo- 
ser à moi-même. Vaine adresse qui pouvoit flat- 
ter mon amour-propre, et non pas sauver ma 
vertu! Va, je vois trop, je sens trop où mène la 
première feute, et je ne cherchois pas à prépa- 
rer ma ruine , mais à Féviter. 

Toutefois, si tu nés pas le dernier des hom- 
mes , si quelque étincelle de vertu brilla dans 
ton ame^ sll y reste encore quelque trace des 
sentiments d'honneur dont tu m as paru péné- 
tré, puis-je te croire assez vil pour abuser de 
Faveu fatal que mon délire m arrache? Non, je 
te connois bien ; tu soutiendras ma foiblesse, tu 
deviendras ma sauvegarde, tu protégeras ma 
personne contre mon propre cœur. Tes vertus 
sont le dernier refuge de mon innocence ; mon 
honneur s ose confier au tien, tu ne peux con«» 



PBEMièRE PARTIE. 53 

êerver Tun sans Fautre : ame généreuse, ah! 
conserve -les tous deux; et, du moins pouf^ 
lamour de toi-même, daigne prendre pitié de 
moi. 

O Dieu! suis-je assez humiliée? Je t'écris à 
genoux ; je haigne mon papier de mes pleurs ; 
j'élève à toi mes timides supplications. Et ne 
pense pas cependant que j'ignore que c etoit à 
moi d'en recevoir , et que , pour me faire obéir , 
je n avois qu'à me rendre avec art méprisable. 
Ami , prends ce vain empire , et laisse-moi l'hon- 
nêteté : j'aime mieux être ton esclave et vivre 
innocente, que d'acheter ta dépendance au prix 
de mon déshonneur. Si tu daignes m'écouter ,. 
que d'amour, que de respects, ne dois-tu pas 
attendre de celle qui te devra son retour à la vie! 
Quels charmes dans la douce union de deux 
âmes pures! tes désirs vaincus seront la source 
de ton bonheur, et les plaisirs dont tu jouiras 
seront dignes du ciel même. 

Je crois, j'espère, qu'un cœur qui m'a paru 
mériter tout l'attachement du mien ne démen- 
tira pas la générosité que j'attends de lui; j'es- 
père encore que , s'il étoit assez lâche pour abu- 
ser de mon égarement et des aveux qu'il m'ar- 
rache, le mépris, l'indignation, me rendroient 
la raison que j'ai perdue, et que je ne serois pas 
assez lâche moi-même pour craindre un amant 
dont j'aurois à rougir. Tu seras vertueux , ou 
méprisé; je serai respectée, ou guérie. Voilà 



54 LA KOUVELLB HÉLOÏSE. 

Tunique espoir qui me reste avant celai de 
mourir. 



LETTRE V. 

A JULIE. 

Puissances du ciel ! j avois une ame pour la 
douleur, donnez-m'en une pour lafélicité.Amour, 
vie de lame y viens soutenir la mienne prête à 
défaillir. Charme inexprimable de la vertu, force , 
invincible de la voix de ce qu on aime, bonheur, 
plaisirs , transports , que vos traits sont poii- 
gnants! qui peut en soutenir latteintei^Oh! com- 
ment suffire au torrent de délices qui vient inon- 
der mon cœur? comment expier les alarmes d'une 
craintive amante? Julie.... non; ma Julie à ge- 
noux! ma Julie verser des pleurs !.... celle à qui 
lunivers devroit des hommages supplier un 
homme qui ladore de ne pas loutrager , de ne 
pas se déshonorer lui-même ! Si je pouvois 
m 'indigner contre toi , je le ferois , pour te» 
frayeurs qui nous avilissent. Juge mieux, beauté 
pure et céleste, de la nature de ton empire. Eh! 
si j'adore les charmes de ta personne, n'est-ce pas 
sur-tout pour l'empreinte, de cette ame sans 
tache qui l'anime, et dont tous tes traits portent 
la divine enseigne? Tu crains de céder à mes 
poursuites? Mais quelles poursuites peut redou<« 



PEEMIÈBB PARTIS. 55 

fer celle qui couvre de respect et (fhoimèteté 
tous les sentiments qu'elle inspire? Est-ii un 
homme assez vil sur la terre pour oser être té- 
méraire avec toi? 

Permets, permets que je savoure le bonheur 
inattendu d*ètre aimé... aimé de celle... trône du 
monde, combien je te vois au-dessous de nloi ! 
Que je la relise mille fois cette lettre adorable 
oii ton amour et tes seùtîmenis sont écrits en 
caractères de feu; où, malgré tout remporte- 
ment duû côetir algité , je vois avec transport 
combien dans une ame honnête les paissions lés^ 
plus vives gardent encore le saint caractère de 
la vertu! Quel nionstre, après avoir lu cette tou- 
chante lettre, pourroit abuser de ton état et té- 
moigner par Tacte le plus marqué son profond 
mépris pour lui-même? Non, chère amante, 
prends confiance en un aAii fidèle qui n est point 
foit pour te tromper. Bien que ma raison soit 
à jamais perdue, bien que le trouble de mes sens 
S accroisse à chaque instant, ta personne est 
désormais pour moi le plus charmant, mais le 
plus sacré dépôt dont jamais mortel fut ho- 
noré. Ma flamme et son objet conserveront en- 
semble une inaltérable pureté. Je firémirois de 
porter la main sur tes chastes attraits plus que- 
du plus vil inceste ; et tu n es pas dans une sû- 
reté plus inviolable avec ton père qu'avec ton 
amant. Oh ! si jamais cet amant heureux s oubliée 
un moment devant toi!... L amant de Julie auroit 



56 tA KOUVBLLK HéLOÏSE. 

une ame abjecte! Non, quand je cesserai d^aimer 
la yertu, je ne t'aimerai plus; à ma première 
lâcheté, je ne veux plus que tu m*aimes. 

Rassure-toi donc, je ten conjure au nom du 
tendre et pur amour qui nous unit; cest à lui 
de t'étre garant de ma retenue et de mon respect; 
c'est à lui de te répondre de lui-même. Et pour- 
quoi tes craintes iroient-elles plus loin que mes 
désirs ? à quel autre bonheur voudrois-je aspirer, 
si tout mon cœur suffit à peine à celui qu il goûte ? 
Nous sommes jeunes tous deux, il est vrai; nous 
aimons pour la première et Tunique fois de la 
vie , et n'avons nulle expérience des passions : 
mais rhonneur qui nous conduit est-il un guide 
trompeur? a-t-il besoin d'une expérience sus-* 
pecte qu on n'acquiert qu'à force de vices? J'i- 
gnore si je m'abuse; mais il me semble que les 
sentiments droits sont tous au fond de mon 
coeur. Je ne suis point un vil séducteur comme 
tu m appelles dans ton désespoir, mais un homme 
simple et sensible , qui montre aisément ce qu il 
sent, et ne sent rien dont il doive rougir. Pour 
dire tout en un seul mot , j'abhorre encore plus 
le crime que je n'aime Julie. Je ne sais, non, je 
ne sais pas même si lamour que tu fais naître 
est compatible avec l'oubli de la vertu, et si tout 
autre qu'une ame honnête peut sentir assez tous 
tes charmes* Pour moi, plus j'en suis pénétré, 
plus mes sentiments s'élèvent. Quel bien , que 
je n'aurois pas fait pour lui-même , ne ferois-je 
pas maintenant pour me rendre digne de toi? 



I^REMIÈRX PARTrE. 5^ 

Ah! daigne te confier aux feux que tu mlns- 
pires , et que tu sais si bien purifier ; crois qu il 
suffit que je t adore pour respecter à jamais le 
précieux dépôt dont tu mas chargé. Oh! quel 
cœur je vais posséder! Vrai bonheur, gloire 
de ce quon aime, triomphe dun amour qui 
s'honore , combien tu vaux mieux que tous ses 
plaisirs ! 



LETTRE VI. 

DE JULIE A GLAIRE. 

Veux-tu, ma cousine, passer ta vie à pleurer 
cette pauvre Chaillot , et faut-il que les morts te 
fassent oubUer les vivants ? Tes regrets sont 
justes, et je les partage; mais doivent-ils être 
étemels? Depuis la perte de ta mère , elle t avoit 
élevée avec le plus grand soin : elle étoit plutôt 
ton amie que ta gouvernante ; elle t'aimoit ten- 
drement , et m'aimoit parceque tu m aimes ; elle 
ne nous inspira jamais que des principes de sa- 
gesse et d'honneur. Je sais tout cela, ma chère, 
et j'en conviens avec, plaisir. Mais conviens aussi 
que la bonne femnte étoit peu prudente avec 
nous; quelle nous faisoit sans nécessité les con- 
fidences les plus indiscrètes; quelle nous entre- 
tenoit sans cesse de^ maximes de la galanterie , 
des aventures de s^ jeunesse, du manège des 
amants; et que, pour nous garantir des pièges 



58 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

des hommes, si elle ne nous apprenoit pas & 
leur en tendre, elle nous instruisoit au moins 
de mille choses que de jeunes filles se pAsse- 
roient hien de savoir. Gonsole-toi donc de sa 
perte comme d'un mal qui n est pas ians quel* 
que dédommagement : à lage où nous sommes, 
ses leçons commençoietit à devenir datigefetfses, 
et le ciel nous la peut-être ôtée au moment où 
il n étoit pas bon qu elle nous restât plus long- 
temps. Souviens-toi de tout ce que tu me disois 
quand je perdis le meilleur des frères. La Chail- 
lot t est-elle plus chère? as-tu plus de raison de 
la regretter? 

Reviens , ma chère , elle n a plus besoin de toi. 
Hélas! tandis que tu perds ton temps en regrets 
superflus , comment ne crain9-tu pornt de t'en 
attirer d autres? comment ne crains-tu point, toi 
qui connois Fétat de mon cœur , d'abandonner 
ton amie à des périls que ta présence auroit pré« 
vem»? Oh! qu'il s'est passé de choses depuis toi» 
départ! Tu frémiras en apprenant quels dangers 
j'ai courue par mon imprudence. J'espère en être 
délivrée; mais je me vois, pour ainsi dire, à la 
discrétion d'autrui : c'est à toi de me rendre à 
moi-même. Hàte-toi donc de revenir, je n'ai rien 
dit tant que tes soins étoient utiles à ta pauvre 
bonne ; j'eusse été la première à t'exhorter à les 
lui rendre. Depuis qu'elle n'est plus , c'est à sa 
famille que tu les dois : nous les remplirons mieux 
ici de concert que tu ne ferois seule à la campa^ 



/ 
PEEMIÈEE PARTIS. Sg 

gne, et tu t'acquitteras des devoirs de la recon- 
noissance sans rien ôter à ceux de lamitié. 

Depuis le départ de mon père nous avons re- 
pris notre ancienne manière de vivre, et ma 
mère me quitte moins; mais cest par habitude 
plus que par défiance. Ses sociétés lui prennent 
encore bien des moments quelle ne veut pas 
dérober à mes petites études, et Babi remplit 
alors sa place assez négligemment. Quoique je 
trouve à cette bonne mère beaucoup trop de se* 
curité, je ne puis me résoudre à len avertir ; je 
voudrois bien pourvoir à ma sûreté sans perdre 
son estime , et c'est toi seule qui peux concilier 
tout cela. Reviens, ma Claire, reviens sans tar- 
der. J ai regret aux leçons que je prends sans toi, 
et j'ai peur de devenir trop savante : notre maî- 
tre nest pas seulement un bomme de mérite, il 
est vertueux, et nen est que plus à craindre. Je 
suis trop contente de lui pour Tètre de moi : à 
son âge et au nôtre, avec l'homme le plus ver« 
tueux, quand il est aimable, il vaut mieux être 
deux filles qu'une. 



LETTRE VII. 

RÉPONSE. 



Je t entends, et tu me fais trembler, non que je 
croie le danger aussi pressant que tu rimaginea* 



62 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

qui trahit lamitié , la foi , la confiance ; j'ima- 
gine que chaque relation, chaque &ge, a ses 
maximes , ses devoirs , ses vertus ; que ce qui 
seroit prudence à d autres , à moi seroit perfi- 
die , et qu au lieu de nous rendre sages , on nous 
rend méchants en confondant tout cela. Si ton 
amour est fbible y nous le vaincrons ; s'il est ex- 
trême, cest lexposer à des tragédies que de 
f%ittaquer par des moyens violents ; et il ne con* 
vient à lamitié de tenter que ceux dont elle peut 
répondre. Mais, en revanche, tu nas quà mar- 
cher droit quand tu seras sous ma garde. Tu 
verras , tu verras ce que c est qu une duègne de 
dix-huit ans. 

Je ne suis pas, comme tu sais, loin de toi 
pour mon plaisir ; et le printemps n est pas si 
agréable en campagne que tu penses ; on y 
souffre à-la-fois le froid et le chaud; on n'a point 
d ombre à la promenade, et il faut se chaufier 
dans la maison. Mon père , de son côté , ne laisse 
pas , au milieu de ses b&timents , de s aperce- 
voir quon a la gazette ici plus tard qu'à la ville* 
Ainsi tout le monde ne demande pas mieux 
que d y retourner , et tu m'embrasseras , j'espère , 
dans quatre ou cinq jours. Mais ce qui m'in- 
quiète est que quatre ou cinq jours font je ne 
sais comlMcn d'heures dont plusieurs sont des- 
tinées au philosophe. Au philosophe , entend»» 
tu , cousine ? Pense que toutes ce» heures-là ne 
doivent sonner que pour lui. 

Ne va pas ici rougir et baisser les yeux. Pren- 



PREMIÈBE PARTIE. 63 

dre un air grave , il t est impossible ; cela ne 
peut aller à tes traits. Tu sais bien que je ne 
saurois pleurer sans rire , et que je n en suis 
pas pour cela moins sensible ; je nen ai pas 
moins de chagrin d être loin de toi ; je nen 
regrette pas moins la bonne Chaillot. Je te sais 
un gré infini de vouloir partager avec moi le 
soin de sa femille^ je ne labandonnerai de mes 
jours ; mais tu ne serois plus toi-même si ûi 
perdois quelque occasion de £adre du bien. Je 
conviens que la pauvre mie étoit bahillarde, 
lissez libre dans ses propos familiers, peu dis* 
crête avec de jeunes filles, et quelle aimoit à 
parler de son vieux temps. Aussi ne sont-ce pa# 
tant les qualités de son esprit que je regrette , 
bien qu elle en eût d excellentes parmi de mau- 
vaises. La perte que je pleure en elle , c'est son 
bon cœur , son par&it attachement , qui lui 
donnoit à-la-ibis pour moi la tendresse d une 
mère et la confiance d'une sœur. Elle me tenoit 
lieu de toute ma famiUe. A peine ai-je connu ma 
mère; mon père m'aime autant qu il peut aimer: 
nous avons perdu ton aimable frère , je ne vois 
presque jamais lès miens. Me voilà comme une 
orpheline délaissée. Mon enfant , tu me restes 
seule ; car ta bonne mère , cest toi. Tu as raison 
pourtant ; tu me restes. Je pteurois ! j etois donc 
folle ; quavois-je à pleurer? 

P. S, De peur d accident, j'adresse c^te lettre 
à notre maître , afin qu'elle te parvienne plus 
sûrement. 



64 LA nOUVELLE HÉLOISE. 

LETTRE VIII (i). 

A JULIE. 

Quels sont, belle Julie, les bizarres caprices 
de lamour ! Mon cœur a plus qu il n espéroit , et 
n est pas content ! Vous m'aimez , vous me le 
dites , et je soupire ! Ce cœur injuste ose désirer 
encore , quand il n a plus rien à désirer ; il me 
punit de ses fantaisies , et me rend inquiet au 
sein du bonheur. Ne croyez pas que j aie oublié 
les lois qui me sont imposées , ni perdu la vo- 
lonté de les observer; non : mais un secret dépit 
m agite en voyant que ces lois ne coûtent qu à 
moi, que vous qui vous prétendiez si foible êtes 
si forte à présent , et que j ai si peu de combats 
à rendre contre moi-même , tant je vous trouve 
attentive à les prévenir. 

Que vous êtes changée depuis deux mois , sans 
que rien ait changé que vous ! Vos langueurs ont 
disparu ; il n est plus question de dégoût ni d a- 
battement; toutes les grâces sont venues repren* 
dre leurs postes; tous vos charmes se sont rani* 

(i) On sent qu'il y a ici une lacune, et Ton en tron< 
vera souvent dans la suite de cette correspondance. Plu- 
sieurs lettres se sont perdues, d'autres ont été suppri- 
mëes, d*autres ont souffert des retranchements; mais il 
ne manque rien d'essentiel qu'on ne puisse aisément sup* 
pléer à l'aide de ce qui reste. 



PREMIÈRE PARTIE. 65 

mes ; la rose qui vient d eclore n est pas plus 
fraîche que vous ; les saillies ont recommencé ; 
vous avez de lesprit avec tout le monde ; vous 
folâtrez , même avec moi , comme auparavant ; 
et, ce qui m'irrite plus que tout le reste , vous 
me jurez un amour éternel d'un air aussi gai que 
si vous disiez la chose du monde la plus plai- 
sante. 

Dites ^ dites , volage ; est-ce là le caractère 
d'une passion violenté réduite à se combattre 
elle-même '^ et si vous aviez le moindre désir à 
vaincre, la contrainte nétoufferoit-elle pas au 
moins 1 enjouement?Oh !* que vous étiez bien plus 
aimable quand vous étiez moins belle ! Que je 
regrette cette pâleur touchante , précieux gage 
du bonheur dun amant! et que je hais l'indis- 
crète santé que vous avez recouvrée aux dépens 
de m^on repos ! Oui ^ j'aimerois mieux vous voir 
malade elicore que cet air content, ces yeux 
brillants , ce teint fleuri , qui m'outragent. Avez- 
vous oublié sitôt que vous n'étiez pas ainsi quand 
vous imploriez ma clémence? Julie , Julie , que 
cet amour si vif est devenu tranquille en peu 
de temps ! 

Mais ce qui m'offense plus encore , c'est qu'a- 
près vous être remise à ma discrétion , vous pa- 
roissez vous en défier , et que vous fuyez les 
dangers comme s'il vous en restoit à craindre. 
Est-ce ainsi que vous honorez ma retenue ? et 
mon inviolable respect méritoit-il cet affront de 
votre part ? Bien loin que le départ de votre 
3. 5 



66 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

père nous ait laissé plus de liberté , à peine 
peut-on vous voir seule. Votre inséparable cou- 
sine ne vous quitte plus. Insensiblement nous 
allons reprendre nos premières manières de vi- 
vre et notre ancienne circonspection , avec cette . 
unique différence qu'alors elle vous étoit à char- 
ge , et qu elle vous plait maintenant. 

Quel sera donc le prix d un si pur hommage 
si votre estime ne lest pas ? et de quoi me sert 
labstinence éternelle et volontaire de ce qu'il y 
a de plus doux au monde , si celle qui Fexige 
ne m'en sait aucun gré? Certes, je suis las de 
soufFrir inutilement et de me condamner aux 
plus dures privations sans en avoir même le 
mérite. Quoi ! feut-il que vous embellissiez im- 
punément tandis que vous me méprisez? faut- 
il qu*incessamment mes yeux dévorent des char- 
mes dont jamais ma bouche n ose approcher ? 
iàut-il enfin que je m'ôte à moi-même toute es- 
pérance sans pouvoir au moins m'honorer d un 
sacrifice aussi rigoureux? Non; puisque vous 
ne vous fiez pas à ma foi , je ne veux plus la 
laisser vainement engagée : c'est une sûreté in- 
juste que celle que vous tirez à-la-fois de ma pa- 
role et de vos précautions ; vous êtes trop in- 
grate, ou je suis trop scrupuleux , et je ne veux 
plus refuser de la fortune les occasions que vous 
n aurez pu lui ôter. Enfin , quoi qu il en soit de 
mon sort , je sens que j ai pris une charge au- 
dessus de mes forces. Julie, reprenez la garde 
de vous-même , je vous rends un dépôt trop dan- 



PREMIÉHE PARTIE. 67 

gereux pour la fidélité du dépositaire , et dont 
la défense coûtera moins à votre cœur que vous 
n avez feint de le craindre. 

Je vous le dis sérieusement : comptez sur vous , 
ou chassez-moi , c'est-à-dire 6tez-moi la vie. J'ai 
pris un engagement téméraire. J admire com^ 
ment je lai pu tenir si long-temps ; je sais que 
je le dois toujours ; mais je sens qu'il m'est im- 
possible. On mérite de succomber quand on 
s'impose de si périlleux devoirs. Croyez-moi , 
chère et tendre Julie , croyez-en ce coeur sensi- 
ble qui ne vit que pour vous ; vous sere^s tou*^ 
jours respectée : mais je puis un instant man-^ 
quer de raison , et l'ivresse des sens peut dicter 
un crime dont on auroit horreur de sang froid. 
Heureux de n'avoir point trompé votre espoir , 
j'ai vaincu deux mois , et vous me devez le pri|; 
de deux siècles de souffrances. 



LETTRE IX. 

DE JULIE. 

J'entends ; les plaisirs du vice et l'honneur de 
la vertu vous feraient un sort agréable. Est-ce 
là votre morale ? . . . Ëh ! mon bon ami , vous vous 
lassez bien vite d'être généreux ! Ne létiez-vous 
donc que par artifice ? La singulière marque d'at- 
tachement que de vous plaindre de ma santé ! 
6eroit-ce que vous espériez voir mon fol amour 

5. 



68 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

achever de la détruire, et que vous m attendiez 
au moment de vous demander la vie ? ou bien , 
comptiez-vous de me respecter aussi long-temps 
que je ferois peur , et de vous rétracter quand 
je deviendrois supportable? Je ne vois pas dans 
de pareils sacrifices un mérite à tant taire valoir. 

Vous me reprochez avec la même équité le 
soin que je prends de vous sauver des combats 
pénibles avec vous-même, comme si vous ne 
deviez pas plutôt m en remercier. Puis vous vous 
rétractez de rengagement que vous avez pris 
comme dun devoir trop à charge; en sorte que 
dans la même lettre vous vous plaignez de ce 
que vous avez trop de peine , et de ce que vous 
n en avez pas assez. Pensez*-y mieux , et tâchez 
d'être d accord avec vous pour donner à vos pré- 
tendus griefs une couleur moins frivole ; ou 
plutôt y quitter toute cette dissimulation qui 
n est pas dans votre caractère. Quoi que vous 
puissiez dire, votre cœur est plus content du 
mien qu il ne feint de Têtre : ingrat , vous savez 
trop qu'il n'aura jamais tort avec vous ! Votre 
lettre même vous dément par son style enjoué y 
et vous n auriez pas tant d'esprit si vous étiez; 
moins tranquille. En voilà trop sur les vains re- 
proches qui vous regardent ; passcms à ceux qui 
me regardent moi-même , et qui semblent d'abord 
mieux fondés. 

Je le sens bien , la vie égale et douce que noue 
menons depuis deux mois ne s'accorde pas avec 



. PREMIÈRE PARTIE. 69 

ma déclaration précédente , et j avoue que ce 
nest pas sans raison que vous êtes surpris de ce 
contraste. Vous m avez d abord vue au désespoir, 
vous me trouvez à présent trop paisible; de là 
vous accusez mes sentiments d'inconstance et 
mon cœur de caprice. Ah ! mon ami , ne le jugez- 
vous point trop sévèrement? Il faut plus dun 
jour pour le connoitre. Attendez , et vous trou- 
verez peut-être que ce cœur qui vous aime n est 
pas indigne du vôtre. 

Si vous pouviez comprendre avec quel effroi 
j éprouvai les premières atteintes du sentiment 
qui m'unit à vous , vous jugeriez du trouble qu il 
dut me causer: j ai été élevée dans des maximes 
si sévères, que Famour le plus pur me paroissoit 
le comble du déshonneur. Tout m apprenoit ou 
me faisoit croire qu une fille sensible étoit per- 
due au premier mot tendre échappé de sa bou-r 
che; mon imagination troublée cohfondoit le 
crime avec laveu de la passion ; et j avois une 
si affreuse idée de ce premier pas , qu à peine 
voyois-je au-delà nul intervalle jusqu'au dernier. 
L excessive défiance de moi-même augmenta mes 
alarmes ; les combats de la modestie me paru- 
rent ceiux de la chasteté: je pris le tourment du 
silence pour l'emportement des désirs. Je me crus 
perdue aussitôt que j'auroâs parlé , et cependant 
il feUoit parler ou vous perdre. Ainsi , ne pou<' 
vant plus déguiser mes sentiments, je tâchai 
d'exciter la générosité des vôtres; et, méfiant 



^O LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

phis à VOUS qu'à moi, je voulus , en mtéressatit 
votre honneur à ma défense , me ménager des 
ressources dont je mè croyois dépourvue. 

Jai reconnu que je me trompois; je neus pas 
parlé que je me trouvai soulagée ; vous n eûtes 
pas répondu que je me sentis tout-à-^Êlit calme i 
et deux mois d expérience m ont appris que mon 
cœur trop tendre a besoin d'amour ^ mais que 
mes sens n ont aucun besoin d amant. Juges , 
Vous qui aimez la vertu , avec quelle joie je fis 
Cette heureuse découverte. Sortie de' cette pro- 
fonde ignominie où mes terreurs m avoientplon^ 
gée s je goûte le plaisir délicieux d'aimer pure* 
ment. Cet état fait le bonheur de ma vie ; mon 
humeur et ma santé s'en ressentent ; à peine 
puis-je en concevoir un plus doux , et l'accord dé 
l'amour et de l'innocence me semble être le pa- 
radis sur la terre. 

Dès-lors je ne vous craignis plus; et , quand je 
pris soin d'éviter la solitude avec vous, ce fut 
Autant pour vous que pour moi ; car vos yeux et 
vos soupirs antionçoient plus de transports que 
de sagesse ; et si vous eussiez oubUé l'arrêt que 
Vous avez prononcé vous-même , je ne l'aurois 
pas oublié. 

Ah ! mon ami , que ne puis-je &ire passer dans 
Votre amé le sentiment de bonheur et de paix 
qui régne aU fond de la tnienne ! que ne puis-je 
Vous apprendre à jouir tranquillement du plus 
diélicieux état de la vie ! Les charmes de l'union 
des cœurs se joignent pour nous à ceux de l'in- 



PAEMIÈIiB PABTIE. 7! 

Bocence : nulle crainte, nulle honte ne trouble 
notre félicité; au sein des vrais plaisirs de lamour^ 
nous pouvons parler de la vertu sans rougir , 

E v' e il piacer con V onestade accanto (i). 

Je ne sais quel triste pressentiment s'élève dans 
mon sein , et me crie que nous jouissons du seul 
temps heureux que le ciel nous ait destiné. Je 
n'entrevois dans l'avenir qu'absence , orages , 
troubles, contradictions: la moindre altération 
à notre situation présente me paroit ne pouvoir 
être qu'un mal. Non , quand un lien plus doux 
nous uniroit à jamais, je ne sais si l'ei^cès du 
bonheur n'en deviendroit pas bientôt la ruine. 
Le moment de la possession est une crise de 
l'amour, et tout changement est dangereux au 
nôtre ; nous ne pouvons plus qu'y perdre. 

Je t'en conjure, mon tendre et unique ami, 
tâche de calmer l'ivresse des vains désirs que 
suivent toujours les regrets, le repentir, la tris- 
tesse. Goûtons en paix notre situation présente. 
Tu te plais à m'instruire, et tu sais trop si je me 
plais à recevoir tes leçons. Rendons-les encore 
plus fréquentes; ne nous quittons qu'autant qu'il 
faut pour la bienséance ; employons à nous écrire 
les moments que nous ne pouvons passer à nous 
voir, et profitons d'un temps précieux après le- 
quel peut-être nous soupirerons un jour. Ah ! 

(i) Et le plaisir s'unit à Thonnéteté* Mxtast. 



7^ LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

puisse notre sort, tel qu'il est, durer autant que 
notre vie ! L esprit s'ome , la raison s éclaire , 
lame se fortifie , le cœur jouit : que nianque-t-il 
à notre bonheur ? 



LETTRE X, 

A JULIE. 

Que vous avez raison , ma Julie , de dire que je 
ne vous connois pas encore ! toujours je crois 
connoitre tous les trésors de yotre belle ame, et 
toujours jen découvre de nouveaux. Quelle 
femme jamais associa comme vous la tendresse 
à la vertu , et , tempérant lune par lautre , les 
rendit toutes deux plus charmantes? Je trouve 
je ne sais quoi d'aimable et dattrayant dans 
cette sagesse qui me désole ; et vous ornez avec 
tant de grâce les privations que vous m'imposez, 
qu'il s'en faut peu que vous ne me les rendiez 
chères. 

Je le sens chaque jour davantage, le plus grand 
des biens est d'être aimé de vous ; il n'y en a 
point , il n'y en peut avoir qui l'égale ; et s'il fal- 
loit choisir entre votre cœur et votre possession 
même, non , charmante Julie , je ne balancerois 
pas un instant. Mais d où viendroit cette araère 
alternative, et pourquoi rendre incompatible ce 
que la nature a voulu réunir? le temps est pré- 
cieux, dites-vous; sachons en jouir tel qu'il est^ 



PREMIÈRE PARTIE. 78 

etçardons-nous par notre impatience den trou- 
bler le paiaible cours. Eh ! qu il passe et qu il 
8oit heureux ! Pour profiter d un état aimable 
faut-il en négliger un meilleur, et préférer le 
repos à la félicité suprême ? Ne perd-on pas tout 
le temps quon peut mieux employer? Ah! si 
Ton peut vivre mille ans en un quart d'heure , à 
quoi bon compter tristement les jours qu on aura 
vécu? 

Tout ce que vous dites du bonheur de notre 
situation présente est incontestable; je sens que 
nous devons être heureux , et pourtant je ne le 
suis pas. La sagesse a beau parler par votre bou- 
che, la voix de la nature est la plus forte. Le 
moyen de lui résister quand elle s accorde à la 
voix du cœur? Hors vous seule je ne vois rien 
dans ce séjour terrestre qui soit digne d occuper 
mon ame et mes sens : non , sans vous la nature 
n est plus rien pour moi ; mais son empire est 
dans vos yeux , et c est là qu elle est invincible. 

Il n en est pas ainsi de vous , céleste Julie ; 
vous vous contentez de charmer nos sens, et 
n'êtes point en guerre avec les vôtres. Il semble 
que des passions humaines soient au-dessous 
d'une ame si sublime ; et comme vous avez la 
beauté des anges, vous en avez la pureté. O pu- 
reté que je respecte en murmurant , que ne puis- 
je ou vous rabaisser ou melever jusqu'à vous ! 
Mais non , je ramperai toujours sur la terre , et 
vous verrai toujours briller dans les cieux. Ah ! 
soyez heureuse aux dépens de mon repos ; j ouissez 



74 l'A IVOUVELLE HÉLOlSE. 

de toutes vos vertus; périsse le vil mortel qui 
tentera jamais d en souiller une ! Soyez heureuse ; 
je tâcherai d oublier combien je suis à plaindre , 
et je tirerai de votre bonheur même la consola- 
tion de mes maux. Oui , chère amante , il me 
semble que mon amour est aussi parfait que son 
adorable objet; tous les désirs enflammés par 
vos charmes s éteignent dans les perfections de 
votre ame ; je la vois si paisible , que je n ose 
en troubler la tranquillité. Chaque fois que je 
suis tenté de vous dérober la moindre caresse, 
si le danger de vous offenser me retient , mon 
cœur me retient encore plus par la crainte d al- 
térer une félicité si pure; dans le prix des biens 
où j aspire je ne vois plus que ce qulls vous peu- 
vent coûter ; et , ne pouvant accorder mon bon- 
heur avec le vôtre , j^g^z comment j'aime, cest 
au mien que j ai renoncé. 

Que d'inexplicables contradictions dans les 
sentiments que vous m'inspirez ! Je suis à-la-fois 
soumis et téméraire, impétueux et retenu , je ne 
saurois lever les yeux sur vous sans éprouver des 
combats en moi-même. Vos regards , votre voix , 
portent au cœur, avec Famour, 1 attrait touchant 
de linnocence ; c est un charme divin qu on au- 
roit regret d efiacer. Si j ose former des vœux 
extrêmes , ce n est plus qu en votre absence ; 
mes désirs, n osant aller jusqu'à vous, s'adres- 
sent à votre image , et c'est sur elle que je me 
venge du respect que je suis contraint de vous 
porter. 



f^BËMIÈftË I^AtlttK« 7S 

Cependant je languis et me consume ; le feu 
coule dans mes veines; rien ne sauroit 1 éteindre 
ni le culmer , et je Firrite en voulant le contrain* 
dre. Je dois être heureux , je le suis , j en con* 
viens ; je ne me plains point de mon sort ; tel 
qu il est je n en changerois pas avec les rois de 
la terre. Cependant un mal réel me tourmente, 
je cherche vainement à le fîiir ; je ne voudrois 
point mourir , et toutefois je me meurs ; je vou-» 
drois vivre pour vous , et c est vous qui m'ôtea 
la vie. 



LETTRE XI. 

DB JULIE. 

JVf ON ami , je sens que je m attache à vous cha* 
que jour davantage ; je ne puis plus me séparer 
de TOUS ; la moindre ahsence m est insupporta* 
ble y et il faut que je vous voie ou que je vous 
écrive , afin de m occuper de vous sans cesse. 

Ainsi mon amour s augmente avec le vôtre ; 
car je connois à présent combien vous m aimez 
par la crainte réelle que vous avez de me dé* 
plaire , au lieu que vous n en aviez d'abord qu une 
apparente pour mieux venir à vos fins. Je sais 
fort bien distinguer en vous lempire que le cœur 
a su prendre , du délired utie imagination échauf* 
fee; et je vois cent fois plus de passion dans la 
contrainte où vous êtes que dans vos premiers 



^6 LA NOUVELLE UÉLOÏSE. 

emportements. Je sais bien aussi que votre état, 
tout gênant qu il est , n'est pas sans plaisirs. Il 
est doux pour un véritable amant de faire des 
sacrifices qui lui sont tous comptés, et dont au- 
cun n est perdu dans le cœur de ce qu il aime. 
Qui sait même si , connoissant ma sensibilité , 
vous n employez pas pour me séduire une adresse 
mieux entendue ? Mais non , je suis injuste , et 
vous n êtes pas capable d*user d artifice avec moi. 
Cependant si je suis sage je me défierai plus en- 
core de la pitié que de Famour. Je me sens mille 
fois plus attendrie par vos respects que par vos 
transports , et je crains bien qu en prenant le 
parti le plus honnête vous n'ayez pris enfin le 
plus dangereux. 

Il faut que je vous dise , dans lepanchement 
de mon cœur, une vérité quil sent fortement, 
et dont le vôtre doit vous convaincre : c'est qu'en 
dépit de la fortune , des parents et de nous-mê- 
mes, nos destinées sont à jamais unies, et que 
nous ne pouvons plus être heureux ou malheureux 
qu'ensemble. Nos âmes se sont pour ainsi dire 
touchées par tous les points, et nous avons par- 
tout senti la même cohérence. ( Corrigez-moi , 
mon ami, si j'applique mal vos leçons de physi- 
que.) Le sort pourra bien nous séparer, mais 
non pas nous désunir. Nous n'aurons plus que 
les mêmes plaisirs et les mêmes peines; et comme 
ces aimants dont vous me parliez, qui ont, dit-** 
on , les mêmes mouvements en différent^ lieux , 



PHÊMIÈRE PARTIE. 77 

nous sentirons les mêniès choses aux deux extré- 
mités du monde. 

Défaites-vous donc de l'espoir^ si vous leùtes 
jamais , de vous faire un bonheur exclusif, et de 
Tacheter aux dépens du mien. N'espérez pas 
pouvoir être heureux si j'étois déshonorée, ni 
pouvoir d un œil satisfait contempler mon igno- 
minie et mes larmes. Croye^moi , mon ami , je 
connois votre cœur bien mieux que vous ne le 
connoissez. Un amour si tendre et si vrai doit 
savoir commander aux désirs ; vous en avez trop 
fait pour achever sans vous perdre, et ne pou- 
vez plus combler mon malheur sans faire le 
vôtre. 

Je voudrois que vous pussiez sentir combien 
il est important pour tous deux que vous vous 
en remettiez à moi du soin de notre destin com- 
mun. Doutez-vous que vous ne tne soyez aussi 
cher que moi-même? et pensez-vous quil pût 
exister pour moi quelque félicité que vous ne 
partageriez pas? Non, mon ami; j ai les mêmes 
intérêts que voiis, et un peu plus de raison pour 
les conduire. J avoue que je suis la plus jeune ; 
mais n avez-vous jamais remarqué que si la rai- 
son d'ordinaire est plus foible et s'éteint plus tôt 
chez les femmes , elle est aussi plus tôt formée , 
comme un frêle tournesol croît et meurt avant 
un chêne? Nous nous trouvons dès le premier 
âge chargées dun si dangereux dépôt, que le 
soin de le conserver nous éveille bientôt le ju- 



n8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

gement; et cest un excellent moyen de bien voir 
les conséquences des choses, que de sentir vive- 
ment tous les risques qu elles nous font courir. 
Pourmoi,plus je moccupe de notre situation, 
plus je trouve que la raison vous demande ce 
que je vous demande au nom de lamour. Soyez 
donc docile à sa douce voix, et laissez-vous con- 
duire , hélas ! par un autre aveugle , mais qui 
tient au moins un appui. 

Je ne sais, mon ami, si nos cœurs auront le 
bonheur de s'entendre, et si vous partagerez, 
en lisant cette lettre , la tendre émotion qui la 
dictée ; je ne sais si nous pourrons jamais nous 
accorder sur la manière de voir comme sur 
celle de sentir : mais je sais bien que lavis de 
celui des deux qui sépare le moins son bon- 
heur du bonheur de l'autre est lavis quil faut 
préférer. 



LETTRE XIL 

A JULIE, 

Ma Julie, que la simplicité de votre lettre est 
touchante! Que jy vois bien la sérénité dune 
ame innocente, et la tendre sollicitude de la- 
mour! Vos pensées s exhalent sans art et sans 
peine; elles portent au cœur une impression dé« 
licieuse que ne produit point un style apprêté, 



PREMIÈRE PARTIE. 79 

Vous donnez des raisons invincibles d un air si 
simple , qu il y faut réfléchir pour en sentir la 
force ; et les sentiments élevés vous coûtent si 
peu y quon est tenté de les prendre pour des ma- 
nières de penser communes. Ah! oui sans doute, 
cest à vous de régler nos destins ; ce n est pas 
un droit que je vous laisse, cest un devoir que 
j exige de vous, c'est une justice que je vous 
demande, et votre raison me doit dédommager 
du mal que vous avez fait à la mienne. Dès cet 
instant je vous remets pour ma vie l'empire de 
mes volontés : disposez de moi comme dun 
homme qui n est plus rien pour lui-même , et 
dont tout letre na de rapport quà vous. Je 
tiendrai, nen doutez pas, rengagement que je 
prends, quoi que vous puissiez me prescrire. 
Ou j'en vaudrai mieux, ou vous en serez plus 
heureuse , et je vois par-tout le prix assuré de 
mon obéissance. Je vous remets donc sans ré- 
serve le soin de notre bonheur commun; fiiites 
le vôtre, et tout est fait. Pour moi, qui ne puis 
ni vous oublier un instant ni penser à vous sans 
des transports qu'il faut vaincre , je vais m'oc- 
cuper uniquement des soins que vous m'avez 
imposés. 

Depuis un an que nous étudions ensemble , 
nous n'avons guère fait que des lectures sans or* 
dre et presque au hasard , plus pour consulter 
votre goût que pour l'éclairer. D'ailleurs tant de 
trouble dans Tame ne nous laissoit guère de li« 



/ 

80 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

berté d esprit. Les yeux étaient mal fixés sur le 
livre; la bouche en prononçoit les mots; latteD- 
tion manquoit toujours. Votre petite cousine , 
qui n étoit pas si préoccupée , nous reprochoit 
notre peu de conception , et se £usoit un hon- 
neur facile de nous devancer, insensiblement 
elle est devenue le maître du maître ; et quoique 
nous ayons quelquefois ri de ses prétentions, 
elle est au fond la seule des trois qui sait quel- 
que chose de tout ce que nous avons appris. 

Pour regagner donc le temps perdu ( ah ! Ju- 
lie, en fut-il jamais de mieux employé!), j'ai ima- 
giné une espèce de plan qui puisse réparer par 
la méthode le tort que les distractions ont fait 
au savoir. Je vous lenvbie ^ nous le lirons tan- 
tôt ensemble, et je me contente dy faire ici 
quelques légères observations. 

Si nous voulions, ma charmante amie, nous 
charger d'un étalage d érudition , et savoir pour 
les autres plus que pour nous , mon système ne 
vaudroit rien; car il tend toujours à tirer peu de 
beaucoup de choses , et à faire un petit recueil 
d'une grande bibliothèque. La science est dans 
la plupart de ceux qui la cultivent une monnoie 
dont on fait grand cas, qui cependant n ajoute 
au bien-être qu autant qu'on la communique, 
et n est bonne que dans le commerce. Otezà nos 
savants le plaisir de se faire écouter, le savoir ne 
sera rien pour eux. Us n amassent dans le cabi- 
net que pour répandre dans le public; ils ne 
veulent être sages qu'aux yeux d'autrui ; et ils ne 



PREMIÈRE PARTIE. 8t 

sesoucieroient plus de letude s'ils n avoient plus 
d'admirateurs (i). Pour nous qui voulons pro^ 
fiter de nos connoissances , nous ne les amas- 
sons point pour les revendre, mais pour les con-» 
vertir à notre usage; ni pour nous en charger, 
mais pour nous en nourrir. Peu' lire, et beau-' 
coup miéditer sur nos lectures, ou, ce qui est la 
même chose, en causer beaucoup entre nous , 
est le moyen de les bien digérer. Je pense que , 
quand on a une fois lentendement ouvert par 
rhabitude de réfléchir, il vaut toujours mieux 
trouver de soi-même lés choses qu on trouveroit 
dans les livres ; c est le vrai secret de les bien 
mouler à sa tête , et de se les approprier : au lieu 
qu en les recevant telles qu'on nous les donne , 
cest presque toujours sous une forme qui n est 
pas la nôtre. Nous sommes plus riches que nous 
ne pensons; mais, dit Montaigne, on nous 
dresse à l'emprunt et à la quête ; on nous ap- 
prend à nous servir du bien d autrui plutôt que 
du nôtre; ou plutôt, accumulant sans cesse, 
nous n'osons toucher à rien : nous sommes 
comme ces avares qui ne songent qu'à remplir 
leurs greniers , et dans le sein de l'abondance se 
laissent mourir de faim. 

Il y a, je l'avoue, bien des gens à qui cette 
méthode seroit fort nuisible, et qui ont be^ 

(i) GVst ainsi que pensoit Senéque lui-même, u Si l'on 
« me donnoit , dit-il , la science à condition de ne la pas 
M montrer, je n*en voudrois point, n Sublime philoso- 
phie , voilà donc ton usage ! 

X 6 



82 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

soin de beaucoup lire et peu méditer, parce-" 
qu ayant la tète mal faite ils ne rassemblent rien 
de si mauvais que ce qu'ils produisent d eux-mè* 
mes. Je vous recommande tout le contraire à 
vous qui mettez dans vos lectures mieux que 
ce que vous y trouvez, et dont l'esprit actif fidt 
sur le livre un autre livre , quelquefois meilleur 
que le premier. Nous nous communiquerons 
donc nos idées ; je vous dirai ce que les autres 
auront pensé , vous me direz sur le même sujet 
ce que vous pensez vous-même, et souvent 
après la leçon j en sortirai plus instruit que 
vous. 

Moins vous aurez de lecture à faire, mieux il 
j&udra la choisir , et voici les raisons de mon 
choix. La grande erreur de ceux qui étudient 
est, comme je viens de vous dire, de se fier trop 
à, leurs livres, et de ne pas tirer assez de leur 
fonds, sans songer que de tous les sophistes no- 
tre propre raison est presque toujours celui qui 
nous abuse le moins. Sitôt qu on veut rentrer en 
soi-même, chacun sent ce qui est bien , chacun 
discerne ce qui est beau ; nous n avons pas be- 
soin qu on nous apprenne à connoitre ni lun ni 
lautre , et Ton ne s'en impose là-dessus qu au- 
tant qu on s en veut imposer. Mais les exemples 
du très bon et du très beau sont plus rares et 
moins connus , il les faut aller chercher loin de 
nous. La vanité, mesurant les forces de la nature 
sur notre foiblesse, nous fait regarder comme 
chimériques les qualités que nous ne sentona 



t^REMlÈRE PAftTIE. 83 

pas en nous-mêmes; la paresse et le vice sap-« 
puient sur cette prétendue impossibilité; et ce 
qu'on ne voit pas tous les jours , Thomme foible 
prétend qu on ne le voit jamais. C est cette er- 
reur qu il faut détruire. Ce sont ces grands objets 
qu'il hxxt s'accoutumer à sentir et à voir , afin 
de s'ôter tout prétexte de ne les pas imiter. L'ame 
s eléve , le cœur s'enflamme à la contemplation 
de ces divins modèles ; à force de les considérer 
on cherche à leur devenir semblable , et l'on ne 
aouflre plus rien de médiocre sans un dégoût 
mortel. 

N'allons donc pas chercher dans les livres des 
principes et des régies que nous trouvons plus 
sûrement au-dedans de nous. Laissons là touteë 
ces vaines disputes des philosophes sur le bon- 
heur et sur la vertu ; employons à nous rendre 
bons et heureux le temps qu'ils perdent à cher- 
cher comment on doit l'être, et proposons-nous 
de grands exemples à imiter plutôt que de vains 
systèmes à suivre. 

J'ai toujours cru que le bon n*étoit que le beau 
mis en action, que l'un tenoit intimement à l'au- 
tre, et qu'ils avoient tous deux une source corn- 
mune dans la nature bien ordonnée. Il suit de 
cette idée que le goût se perfectionne par le^ 
mêmes moyens que la sagesse, et qu'une ame 
bien touchée des charmes de la vertu doit à pro- 
portion être aussi sensible à tous les autres 
genres de beautés. On s'exerce à voir comme à 
sentir y ou plutèt une vie exquise n'est qu'un 

6. 



84 LA NOUVELLE HÉLOÏ8E. 

sentiment délicat et fin. C est ainsi qu'un peintre 
à laspect d un beau paysage ou devant un beau 
tableau s extasie à des objets qui ne sont pas 
même remarqués d'un spectateur vulgaire. Com- 
bien de choses qu on n aperçoit] que par sen- 
timent et dont il est impossible de rendre raison! 
Combien de ces je ne sais quoi qui reviennent 
si fréquemment et dont le goût seul décide! Le 
goût est en quelque manière le microscope du 
jugement; cest lui qui met les petits objets à sa 
portée, et ses opérations commencent où s ar- 
rêtent celles du ^dernier. Que faut-il donc pour 
le cultiver? S exercer à voir ainsi qu'à sentir, et 
à juger du beau par inspection comme du bon 
par sentiment. Non, je soutiens qu'il n'appar- 
tient pas même à tous les cœurs d'être émus au 
premier regard de Julie. 

Voilà , ma charmante écolière , pourquoi je 
borne toutes vos études à des livres de goût et 
de mœurs. Voilà pourquoi , tournant toute ma 
méthode en exemples , je ne vous donne point 
d'autre définition des vertus qu'un tableau des 
gens vertueux , ni d'autres régies pour bien 
écrire que les livres qui sont bien écrits. 

Ne soyez donc pas surprise des retranche- 
«nents que je fais à vos précédentes lectures ; je 
suis convaincu qu'il faut les resserrer pour les 
rendre utiles, et je vois tous les jours mieux que 
tout ce qui ne dit rien à l'ame n'est pas digne de 
vous occuper. Nous allons supprimer les lan- 
gues 9 hors l'italienne que vous savez et que 



PREMIÈRE PARTIE. 85 

VOUS aimez. Nous laisserons là nos éléments d'al- 
gèbre et de géométrie. Nous quitterions même 
la physique si les termes qu elle vous fournit 
m'en laissoient le courage. Nous renoncerons 
pour jamais à l'histoire moderne , excepté celle 
de notre pays , encore | n'est-ce que parceque 
c'est un pays libre et simple , où l'on trouve des 
hommes antiques dans les temps modernes : car 
ne vous laissez pas éblouir par ceux qui disent 
que l'histoire la plus intéressante pour chacun 
est celle de son pays. Cela n'est pas vrai. 11 y a 
des pays dont l'histoire ne peut pas même être 
lue , à moins qu'on ne soit imbécille ou négocia- 
teur. L'histoire la plus intéressante est celle où 
l'on trouve le plus d'exemples de mœurs , de ca- 
ractères de toute espèce, en un mot le plus d'in- 
struction. Ils vous diront qu'il y a autant de tout 
cela parmi nous que parmi les anciens. Cela 
n'est pas vrai. Ouvrez leur histoire et faites les 
taire. Il y a des peuples sans physionomie aux- 
quels il ne iaut point de peintres ; il y a des 
gouvernements sans caractère auxquels il ne 
feut point d'historiens , et où , sitôt qu'on sait 
quelle place un homme occupe, on sait d'avance 
tout ce qu'il y fera. Ils diront que ce sont les 
bons historiens qui nous manquent ; mais de-' 
mandezrleur pourquoi. Cela n'est pas vrai. Don- 
nez matière à de bonnes histoires , et les bons 
historiens se trouveront. Enfin ils diront que les 
hommes de tous les temps se ressemblent, qu'ils 
ont les mêmes vertus et les mêmes vices ; qu'où 



86 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

nadmire les anciens que parccquils sont an- 
ciens. Gela n'est pas vrai non plus; car on fei- 
3oit autrefois de grandes choses avec de petits 
moyeps , et Ion fait aujourd'hui tout le con-r 
traire. Les anciens étoient contemporains de 
leurs historiens , et nous ont pourtant appris à 
les admirer. Assurément , si la postérité jamais 
admire les nôtres , elle ne Faura pas appris de 
nous. 

J ai laissé par égard pour votre inséparable 
cousine quelques livres de petite littérature que 
je n aurois pas laissés pour vous. Hors le Pétrai^ 
que, le Tasse, le Métastase, et les maîtres du 
théâtre François, je n'y mêle ni poètes ni livres 
d amour , contre, lordinaire des lectures con- 
sacrées à votre sexe^ Quapprendrions-nous de 
t'amour dans ces livres ? Ah ! Julie , notre cœur 
nous en dit plus qu eux , et le langage imité des 
livres est bien froid pour quiconque est pas- 
sionné lui-même. D ailleurs ces études énervent 
lame, la jettent dans la mollesse, et lui ôtent 
tout son ressort. Au contraire, lamour véritable 
est un feu dévorant qui porte son ardeur dans 
les autres sentiments, et les anime dune vi- 
gueur nouvelle. Cest pour cela qu on a dit que 
lamour faisoit des héros. Heureux celui que le 
sort eût placé pour le devenir^ et qui auroit Julie 
pour amante ! 



PREMIÈRE PARTIE. 87 

" LETTRE. XIIL 

DE JULIE. 

JE VOUS le disois bien que nous étions heureux ; 
rien ne me l'apprend mieux que Fennui que j'é- 
prouve au moindre changement d état. Si nous 
avions des peines bien vives , une absence de 
deux jours nous en feroit-elle tant? je dis nous ; 
car je sais que mon ami partage mon impa^ 
dence ; il la partage parceque je la sens , et il la 
sent encore pour lui-iàème : je n ai plus besoin 
qu'il me dise ces choses-là. 

Nous ne sommes à la campagne que d'hier au 
soir; il nest pas encore Theure où je vous ver- 
rois à la ville , et cependant mon déplacement 
me fait déjà trouver votre absence plus insup- 
portable. Si vous ne m aviez pas défendu la géo- 
métrie 9 je vous dirois que mon inquiétude est 
en raison composée des intervalles du temps et 
du lieu ; tant je trouve que Téloignement ajoute 
au chagrin de labsence. 

J ai apporté votre lettre et votre plan d études 
pour méditer Fun et lautre, et j'ai déjà relu 
deux fois la première : la fin m en touche extrê- 
mement. Je vois , mon ami , que vous sentez le 
véritable amour , puisqu'il ne vous a point ôté 
le goût des choses honnêtes , et que vous savez 
encore dans la partie la plus sensible de votre 



88 LA ^NOUVELLE HÉLOÏSE. 

cœur faire des sacrifices à la vertu. En effet , em- 
ployer la voie de Imstructioii pour corrompre 
une femme est de toutes les séductions la plus 
condamnable; et vouloir attendrir sa maîtresse 
à laide des romans est avoir bien peu de res- 
source en soi-même. Si vous eussiez plié dans 
vos leçons la philosophie à vos vues , si vous 
eussiez tâché d établir des maximes favorables à 
votre intérêt , en voulant me tromper vous 
m eussiez bientôt détrompée ; mais la plus dan- 
gereuse de vos séductions est de n en point em- 
ployer. Du moment que la soif d^aimer s empara 
de. mon cœur , et que j y sentis naître le besoin 
d'un éiernel attachement, je ne demandai point 
au ciel de m unir à un homme aimable , mais à 
un homme qui eût lame belle ; car je sentois 
bien que c est , de tous les agréments quon 
peut avoir , le moins sujet au dégoût ^ et que la 
droiture et Thonneur ornent tous les sentiments 
qu ils accompagnent. Pour avoir bien placé ma 
préférence,jaieu comme Salomon,avecce que 
j avois demandé , encore ce que je ne demandois 
pas. Je tire un bon augure pour mes autres vœux 
de laccomplissement de celui-là , et je ne déses^ 
père pas , mon ami , de pouvoir vous rendre 
aussi heureux un jour que vous méritez de 1 être. 
Les moyens en sont lents , difficiles , douteux ; 
les obstacles terribles. Je n ose rien me promet* 
tre ; mais croyez que tout ce que la patience et 
1 amour pourront faire ne sera pas oublié. Gonti* 
nuez cependant à complaire en tout à ma mère, 



PREMIÈRE PARTIE.' 89 

«t préparez-yous , au retour de mon père, qui 
se retire enfin tout-à-fiait après trente ans de ser- 
vice , à supporter les hauteurs d un vieux gen- 
tilhomme brusque , mais plein d'honneur, qui 
vous aimera sans vous caresser , et vous esti- 
mera sans le dire. 

J'ai interrompu ma lettre pour m aller pro- 
mener dans des bocages qui sont près de notre 
maison. O mon doux ami ! je t y conduisois avec 
moi , ou plutôt je t y portois dans mon sein. Je 
choisissois les lieux que nous devions parcourir 
ensemble; j y marquois des asiles dignes de nous 
retenir ; nos coeurs s'épanchoient d avance dans 
ces retraites délicieuses, elles ajoutoient au plai- 
sir que nous goûtions d être ensemble , elles re- 
cevoient à leur tour un nouveau prix du séjour 
de deux vrais amants , et je m'étonnois de n y 
avoir point remarqué seule les beautés que j y 
trouvois avec toi. 

Parmi les bosquets naturels que forme ce lieu 
charmant, il en est un plus charmant que les 
autres, dans lequel je me plais davantage, et 
où , par cette raison , je destine une petite sur- 
prise à mon ami. Il ne sera pas dit quil aura 
toujours de la déférence , et moi jamais de gé- 
nérosité. CTest là que je veux lui faire sentir , 
malgré les préjugés vulgaires , combien ce que 
le cœur donne vaut mieux que ce qu arrache 
rimportunité. Au reste , de peur que votre ima- 
gination vive ne se mette un peu trop en frais , 
je dois vous prévenir que nous n'irons point en- 



90 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

semble dans le bosquet sans ïinséparable cou^ 
sine. 

A propos d elle , il est décidé , si cela ne vous 
f&che pas trop, que vous viendrez nous voir 
lundi. Ma mère enverra sa calèche à ma cousine; 
vous vous rendrez chez elle à dix heures ; elle 
vous amènera; vous passerez la journée avec 
nous , et nous nous en retournerons tous ensem- 
ble le lendemain après le diner. 

J en étois ici de ma lettre quand j ai réfléchi 
que je navois pas pour vous la remettre les 
mêmes commodités qu a la vdle. J avois d abord 
pensé de vous renvoyer un de vos livres par 
Gustin , le fils du jardinier , et de mettre à ce 
livre une couverture de papier , dans laquelle 
j'aurois inséré ma lettre. Mais , outre qu il n est 
pas sûr que vous vous a visassiez de la chercher, 
ce seroit une imprudence impardonnable d ex- 
poser à de pareils hasards le destin de notre vie. 
Je vais donc me contenter de vous marquer sim- 
plement par un billet le rendez-vous de lundi , 
et je garderai la lettre pour vous la donner & 
vous-même. Aussi bien j aurois un peu de souci 
qu'il n y eût trop de commentaires sur le mys^ 
tère du bosquet. 



r 



PREMIÈRE PARTIE. 9I 

LETTRE XIV. 

A JULIE. 

(^u'as*tu fait, ah! quWtu fait, ma Julie? tu 
voulois me récompenser , et tu mas perdu. Je 
suis ivre , ou plutôt insensé. Mes sens sont al- 
térés , toutes mes facultés sont troublées par ce 
baiser mortel. Tu voulois soulager mes maux ! 
Cruelle ! tu les aigris. C est du poison que j ai 
cueilli sur tes lèvres ; il fermente , il embrase 
mon sang; il me tue ; et ta pitié me fait mourir. 

O souvenir immortel de cet instant d'illusion , 
de délire et d^enchantement , jamais, jamais tu 
ne tefia'ceras de mon ame; et, tant que les 
charmes de Julie y seront gravés , tant que ce 
cceur agité me fournira des sentiments et des 
soupirs , tu feras le supplice et le bonheur de 
ma vie ! 

Hélas ! je jouissois d une apparente tranquil- 
lité ; soumis à tes volontés suprêmes , je ne mur- 
murois plus d'un sort auquel tu daignois prési' 
der. J'avois dompté les fougueuses saillies d une 
imagination téméraire ; j avois couvert mes re- 
gards dun voile , et mis une entrave à mon 
cœur; mes désirs nosoient plus s échapper qua 
demi ; j'étois aussi content que je pouvois 
Tètre. Je reçois ton billet , je vole chez ta cou-» 
§ÎQe ;noqs qous rendons à Clarens, je t aperçois, 



92 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

et mon sein palpite ; le doux son de ta voix y 
porte une agitation nouvelle; je t aborde comme 
transporté , et j avois grand besoin de la diver- 
sion de ta cousine pour cacber mon trouble à 
ta mère. On parcourt le jardin ^ Ion dtne tran- 
quillement, tu me rends en secret ta lettre que 
je n ose lire devant ce redoutable témoin ; le so- 
leil commence à baisser , nous fuyons tous trois 
dans le bois le reste de ses rayons, et ma paisi- 
ble simplicité nimaginoit pas même un état 
plus doux que le mien. 

En approchant du bosquet j aperçus, non sans 
une émotion secrète, vos signes d'intelligence, 
vos sourires mutuels , et le coloris de tes joues 
prendre un nouvel éclat. En y entrant je vis 
avec surprise ta cousine s approcher de moi , et , 
dun air plaisamment suppliant, me demander 
un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère, 
j embrassai cette charmante amie; et, tout ai- 
mable, toute piquante quelle est, je ne connus 
jamais mieux que les sensations ne sont rien 
que ce que le cœur les fait être. Mais que devins- 
je un. moment après quand je sentis... la main 
me tremble... un doux frémissement... ta bouche 
de roses... la bouche de Julie... se poser, se pres- 
ser sur la mienne , et mon corps serré dans tes 
bras? Non, le feu du ciel nest pas plus vif ni 
plus prompt que celui qui vint à Tinstant m em- 
braser. Toutes les parties de moi-même se ras- 
semblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu 
. sexhaloit avec nos soupir^ de nos lèvres brû- 



PREMIÈBE PARTIE. 93 

lanles, et mon cœur se mouroit 80us le poids de 
la volupté... quand tout-à-coup je te vis pàlir, 
fermer tes beaux yeux, t appuyer sur ta cousine, 
et tomber en défeillance. Ainsi la frayeur étei- 
gnit le plaisir, et mon bonheur ne fut quun 
éclair. 

A peine sais-je ce qui m est arrivé depuis ce 
&tal moment. L'impression profonde que jai 
reçue ne peut plus se£Facer. Une faveur!... cest 
un tourment horrible... Mon, garde tés baisers, 
je ne les saurois supporter... ils sont trop acres, 
trop pénétrants ; ils percent , ils brûlent jusqu'à 
la moelle... ils me rendroient furieux. Un seul, 
un seul ma jeté dans un égarement dont je ne 
puis plus revenir. Je ne suis plus le même , et ne 
te vois plus la même. Je ne te vois plus comme 
autrefois réprinxante et sévère; mais je te sens 
et te touche sans cesse unie à mon sein conune 
tu fiis un instant. O Julie ! quelque sort que 
mannonce un transport dont je ne suis plus 
maître, quelque traitement que ta rigueur me 
destine , je né puis plus vivre dans Tétat où je 
suis , et je sens qu'il faut enfin que j'expire à tes 
pieds... ou dans tes bras. 



94 tA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

LETTRE XV. 

DE JULIE. 

Il est important , mon ami^ que nous nous sé- 
parions pour quelque temps , et cest ici la 
première épreuve de lobéissanceque vous ma- 
vez promise. Si je lexige en cette occasion , 
croyez que j en ai des raisons très fortes : il faut 
bien , et vous le savez trop , que j en aie pour 
m y résoudre; quant à vous , vous n'en avez pas 
besoin d autre que ma volonté. 

11 y a long-temps que vous avez un voyage à 
faire en Valais. Je voudrois que vous pussieas 
lentreprendre à présent qu'il ne fait pas encore 
froid. Quoique lautomne soit encore agréable 
ici 9 vous voyez déjà blanchir la pointe de la 
Dent-de-Jamant (i), et dans six semaines je ne 
vous laisserois pas faire ce voyage dans un pays 
si rude. Tâchez donc de partir dès demain : voua 
m'écrirez à ladresse que je vous envoie , et voua 
menverrez la vôtre quand vous serez arrivé à 
Sion. 

Vous n avez jamais voulu me parler de Fétat 
de vos affaires ; mais vous n êtes pas dans votre 
patrie; je sais que vous y avez peu de fortune 
et que vous ne faites que la déranger ici, où 

(i) Haute montagne du pays de Vaud. 



PREMIÈRE PARTIE. 9$ 

VOUS ne resteriez pas sans moi. Je puis donc 
supposer qu une partie de votre bourse est dans 
la mienne , et je vous envoie un léger à-compte 
dans celle que renferme cette boite qu il ne faut 
pas ouvrir devant le porteur. Je nai garde daller 
au-devant des difficultés , je vous estime trop 
pour vous croire capable d'en faire. 

Je vous défends , non seulement de retourner 
sans mon ordre , mais de venir nous dire adieu. 
Vous pouvez écrire à ma mère ou à moi , sim-> 
plement pour nous avertir que vous êtes forcé 
de partir sur-le-champ pour une af&ire impré- 
vue , et me donner, si vous voulez, quelques avis 
sur mes lectures jusqu'à votre retour. Tout cela 
doit être fait naturellement et sans aucune ap- 
parence de mystère. Adieu, mon ami; n oubliez 
pas que vous emportez le cœur et le repos de 
Julie. 



LETTRE XVI. 

RÉPONSE. 

Je relis votre terrible lettre , et je frissonne à 
chaque ligne. J obéirai pourtant , je lai promis, 
je le dois; j'obéirai. Mais vous ne savez pas, 
non, barbare, vous ne saurez jamais ce quun 
tel sacrifice coûte à mon cœur. Ah ! vous n'aviez 
pas besoin de l'épreuve du bosquet pour me le 
rendre sensible : c est un raffinement de cruauté 



96 LA 190UVELLE HÉLÔÏSE. 

perdu pour votre ame impitoyable; et je pair 
au moins vous défier de me rendre plus mal- 
heureux. 

Vous recevrez votre boite dans le même état 
oii vous lavez envoyée. C'est trop d'ajouter l'op- 
probre à la cruauté ; si je vous ai laissée mai- 
tresse de mon sort, je ne vous ai point laissée 
l'arbitre de mon honneur. C'est un dépôt sacré 
(l'unique, hélas! qui me reste), dont jusqu'à la 
fin de ma vie nul ne sera chargé que moi seul. 



LETTRE XVII. 

RÉPLIQUE. 

Votre lettre me fait pitié; c'est la seule chose 
sans esprit que vous ayez jamais écrite. 

J'ofiense donc votre honneur, pour lequel je 
donnerois mille fois ma vie? J'offense donc ton 
honneur , ingrat ! qui m'as vue prête à t'aban- 
donner le mien ? Où est-il donc cet honneur que 
j'ofiense? Dis-le-moi, cœur rampant, ame sans 
.délicatesse. Ah! que tu es méprisable si tu n'as 
qu'un honneur que Julie ne connoisse pas! 
Quoi ! ceux qui veulent partager leur sort n'o- 
seroient partager leurs biens , et celui qui fisiit 
profession d'être à moi se tient outragé de mes 
dons ! Et depuis quand est-il vil de recevoir de 
ce qu'on aime? Depuis quand ce que le cœur 
donne déshonore-t-il le cœur qui l'accepte? Mais 



PREMIÈRE PARTIE. 97 

on méprise un homme qui reçoit d un autre : on 
méprise celui dont les besoins passent la fortune. 
Et qui le méprise ? Des âmes abjectes qui met- 
tent rhonneur dans la richesse, et pèsent les 
vertus au poids de lor. Est-ce dans ces basses 
maximes qu un homme de bien met son hon- 
neur? et le préjugé même de la raison n est -il 
pas en faveur du plus pauvre? 

Sans doute, il est des dons vils quun honnête 
homme ne peut accepter ; mais apprenez qu ils 
ne déshonorent pas moins la main qui les of- 
fre, et quun don honnête à faire est toujours 
honnête à recevoir ; or sûrement mon cœur ne 
me reproche pas celui-ci, il s en glorifie (i). Je 
ne sache rien de plus méprisable qu un homme 
dont on achète le cœur et les soins , si ce n est 
la femme qui les paye ; mais entre deux cœurs 
unis la communauté des biens est une justice et 
un devoir; et si je me trouve encore en arrière 
de ce qui me reste de plus quà vous, j accepte 
sans scrupule ce que je réserve , et je vous dois 
ce que je ne vous ai pas donné. Ah ! si les dons 
de lamour sont à charge , quel cœur jamais peut 
être reconnoissant? 

Supposeriez-vous que je ivefuse à mes besoins 
ce que je destine à pourvoir aux vôtres? Je vais 
vous donner du contraire une preuve sans ré- 

(i) Elle a raison. Sur le motif secret de ce voyage, on 
voit que jamais argent ne fut plus honnêtement employé. 
C'est grand dommage que cet emploi n'ait pas fait un 
meilleur profit. 

- 3. 7 



98 Là nouvelle héloïse. 

plique. C est que la bourse que je vous renvoie 
contient le double de ce quelle contenoit la 
première fois , et qu il ne tiendroit qu'à moi de 
la doubler encore. Mon père me donne pour 
mon entretien une pension , modique à la vé* 
rite, mais à laquelle je n ai jamais besoin de tou- 
cher, tant ma mère est attentive à pourvoir à 
tout , sans compter que ma broderie et ma den- 
telle suffisent pour m entretenir de Tune et de 
Fautre. Il est vrai que je n'étois pas toujours 
aussi riche; les soucis d'une passion fatale m ont 
fait depuis long-temps négliger certains soins 
auxquels j employois mon superflu ; cest une 
raison de plus d en disposer comme je fais : il 
faut vous humilier pour le mal dont vous êtes 
cause , et que lamour expie les fautes qu'il fait 
commettre. 

Venons à Fessentiel. Vous dites que l'honneur 
vous défend d'accepter mes dons. Si cela est je 
n'ai plus rien à dire , et je conviens avec vous 
qu'il ne vous est pas permis d'aliéner un pareil 
soin. Si donc vous pouvez me prouver cela, faites- 
le clairement , incontestablement , et sans vaine 
subtilité ; car vous savez que je hais les sophis- 
mes. Alors vous pouvez me rendre la bourse, je 
la reprends sans me plaindre, et il n'en sera plus 
parlé. 

Mais comme je n'aime ni les gens pointilleux 
ni le faux point d'honneur, si vous me renvoyez 
encore une fois la boite sans justification, ou 



PREMlàBE PARTIE. 99 

que votre justification soit mauvaise, il faudra 
ne nous plus voir. Adieu; pensei^y. 



LETTRE XVIII. 

A JULIE. 

J'ai reçu vos dons, je suis parti sans vous voir, 
me voici bien loin de vous ; ètes-vous contente 
de vos tyrannies, et vous ai-je assez obéi? 

Je ne pim vous parler de mon voyage; à peine 
sais^je comment il s est fait. J ai mis trois jours 
à faire vingt lieues ; chaque pas qui meloignoit 
de vous séparoit mon corps de mon ame , et me 
donnoit un sentiment anticipé de la mort. Je 
voulois vous décrire ce que je verrois. Vain pro- 
jet ! Je n ai rien vu que vous , et ne puis vous 
peindre que Julie. Les puissantes émotions que 
je viens d'éprouver coup sur coup m ont jeté 
dans des distractions continuelles; je me sentois 
toujours où je n étois point : à peine avois-je 
assez de présence desprit pour suivre et de-* 
mander mon chemin , et je suis arrivé à Sion 
sans être parti de Vevai. 

Cebt ainsi que j'ai trouvé le secret d'éluder 
votre rigueur et de vous voir sans vous désobéir. 
Oui , cruelle, quoi que vous ayez su faire , vous 
n'avez pu me séparer de vous tout entier. Je 
n ai traîné dans mon exil que la moindre par* 

7- 



rôO LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

tie de moi-même: tout ce qu'il y a de vivant 
en moi demeure auprès de vous sans cesse. 
Il erre impunément sur vos yeux , sur vos lè- 
vres, sur votre sein, sur tous vos charmes; il 
pénètre par- tout comme une vapeur subtile; 
et je suis plus heureux' en dépit de vous que je 
ne fus jamais de votre gré. 

J ai ici quelques personnes à voir, quelques 
affaires à traiter; voilà ce qui me désole. Je ne 
suis point à plaindre dans la solitude où je puis 
moccuper de vous et me transporter aux lieux 
où vous êtes. La vie active qui me rappelle à 
moi tout entier mest seule insupportable. Je 
vais faire mal et vite , pour être promptement 
libre, et pouvoir m'égarer à mon aise dans les 
lieux sauvages qui forment à mes yeux les char- 
mes de ce pays. Il faut tout fuir et vivre seul au 
monde , quand on n'y peut vivre avec vous. 



LETTRE XIX. 

A JULIE. 

xliEN ne m arrête plus ici que vos ordres ; cinq 
jours que j y ai passés ont suffi et au-delà pour 
mes affaires ; si toutefois on peut appeler des 
afiaires celles où le cœur na point de part. 
Enfin vous n'avez plus de prétexte , et ne pou- 
vez me retenir loin de vous qu afin de me tour- 
menter. 



PBEMIÈRE PARTIE. lOf 

Je commence à être fort inquiet du sort de 
ma première lettre; elle fut écrite et mise à la 
poste en arrivant; l'adresse en est fidèlement 
copiée sur celle que vous m'envoyâtes ; je vous 
ai envoyé la mienne avec le même soin , et si 
vous aviez fait exactement réponse elle auroit 
déjà dû me parvenir. Cette réponse pourtant ne 
vient point , et il n y a nulle cause possible et 
funeste de son retard que mon esprit troublé 
ne se figure. O ma Julie ! que d'imprévues ca- 
tastrophes peuvent en huit jours rompre à ja- 
mais les plus doux liens du monde! Je frémis 
de songer qu'il n'y a pour moi qu'un seul moyen 
d'être heureux, et des millions d'être miséra- 
ble (i). Julie, m'auriez-vous oublié? Ah! c'est la 
plus affreuse de mes craintes 1 Je puis préparer 
ma constance aux autres malheurs , mais toutes 
les forces de mon ame défaillent au seul soup- 
çon de celui-là. 

Je vois le peu de fondement de mes alarme» 
et ne saurois les calmer. Le sentiment de mes 
maux s'aigrit sans cesse loin de vous; et, comme 
si je n'en avois pas assez pour m'abattre , je m'en 

(i) On me dira que c'est le devoir d'un éditeur de cor- 
riger les fautes de langue. Oui bien pour les éditeurs qui 
font cas de cette correction ; oui bien pour les ouvrages 
dont on peut corriger le style sans le refondre et le gâter; 
oui bien quand on est assez sûr de sa plume pour ne pas 
substituer ses propres fautes à celles de l'auteur. Et avec 
tout cela, qu'aura-t-on gagné à faire parler on Suisse 
comme on académicien? 



loa LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

forge encore d'incertains pour irriter tous lèê 
autres. D'abord mes inquiétudes étoient moind 
vives. Le trouble d'un départ subit, l'agitation 
du voyage , donnoient le change à mes ennuis ; 
ils se raniment dans la tranquille solitude. Hé- 
las ! je combattois ; un fer mortel a percé mon 
sein, et la douleur ne s'est fait sentir que long* 
temps après la blessure. 

Cent fois en lisant des romaus j'ai ri des froi- 
des plaintes des amants sur l'absence. Ahl je 
ne savois pas alors à quel point la vôtre un jour 
me seroit insupportable! Je sens aujourd'hui 
combien une ame paisible est peu' propre à 
juger des passions, et combien il est insensé 
de rire des sentiments qu'on n'a point éprouvés. 
Vous le dirai-je pourtant? je ne sais quelle idée 
consolante et douce tempère en moi l'amertume 
de votre éloigneraent, en songeant qu'il s'est 
fait par votre ordre. Les maux qui me viennent 
de vous me sont moins cruels que s'ils m'étoient 
envoyés par la fortune; s'ils servent à vous con- 
tenter, je ne voildrois pas ne les point sentir; ils 
sont les garants de leur dédommagement , et je 
connois trop bien votre ame pour vous croire 
barbare à pure perte. 

Si vous voulez m'éprouver je n'en murmure 
plus; il est juste que vous sachiez si je suis con- 
stant, patient, docile, digne en un mot des biens 
que vous me réserve^. Dieux ! si c'étoit là votre 
idée , je me plaindrois de trop peu souffrir. Ah ! 
non, pour nourrir dans mon cœur une si douce 



PREMIÈRE PARTIE. Io3 

attente, inventez, s'il se peut, des maux mieux 
proportionnés à leur prix. 



LETTRE XX. 

DE JULIE. 

Je reçois à-la-fois vos deux lettres ; et je vois , 
par Tinquiétude que vous marquez dans la se-* 
conde sur le sort de l'autre, que, quand rimagi- 
nation prend les devants, la raison ne se hâte 
pas comme elle, et souvent la laisse aller seule. 
Pensâtes-vous en arrivant à Sion qu un courrier 
tout prêt n attendoit pour partir que votre let* 
tre, que cette lettre me seroit remise en arri- 
vant ici , et que les occasions ne favoriseroient 
pas moins ma réponse? 11 nen va pas ainsi, 
mon bel ami. Vos deux lettres me sont parve- 
nues à-la-fcHS, parceque le courrier, qui ne passe 
quune ibis la semaine (i), nest parti quavec la 
seconde. Il feiut un certain temps pour distri- 
buer les lettres ; il en faut à mon commission- 
naire pour me rendre la mienne en secret, et le 
courrier ne retourne pas d'ici le lendemain du 
jour qu'il est arrivé. Ainsi, tout bien calculé, il 
nous faut huit jours , quand celui du courrier est 
bien choisi , pour recevoir réponse Fun de Tau- 
tre; ce que je vous explique afin de calmer une 

(i) Il passe à présent deux fois. 



lo4 LA NOUVELLE HÉLOÏ8E. 

fois pour toutes votre impatiente vivacité. Tan- 
dis que vous déclamez contre la fortune et ma 
négligence, vous voyez que je m'informe adroi- 
tement de tout ce qui peut assurer notre corres- 
pondance, et prévenir vos perplexités. Je vous 
laisse à décider de quel côté sont les plus ten- 
dres soins. 

Ne parlons plus de peines , mon bon ami : ah ! 
respectez et partagez plutôt le plaisir que j'é- 
prouve, après huit mois d absence, de revoir le 
meilleur des pères! Il arriva jeudi au soir; et je 
nai songé qua lui (i) depuis cet heureux mo- 
ment. O toi que j aime le mieux au monde après 
les auteurs cie mes jours , pourquoi tes lettres , 
tes querelles, viennent-elles contrister mon ame, 
et troubler les premiers plaisirs dune famille 
réunie? Tu voudrois que mon cœur s occupât 
de toi sans cesse; mais, dis-moi, le tien pourroit- 
il aimer une fille dénaturée à qui les feux de 
lamour feroient oublier les droits du sang, et 
que les plaintes dun amant rendroient insen- 
sible aux caresses d'un père? Non , mon digne 
ami, nempoii[sonne point par d'injustes repro- 
ches FinnocenteLjoie que m'inspire un si doux 
sentiment. Toi dont-Tame est si tendre et si sen- 
sible , ne conçois-tu point quel charme c'est de 
sentir, dans ces purs et sacrés embrassements , 
le sein d'un père palpiter d'aise contre celui de 
sa fille? Ah ! crois-tu qu'alors le cœur puisse un 

(i) L'article qui précède prouve qu'elle ment. 



PREMIÈRE PARTIE. Io5 

moment se partager, et rien dérober à la na- 
ture? 

Sol che son figlia io mi rammento adesso (i). 

Ne pensez pas pourtant que je vous oublie. 
Oublia-t-on jamais ce quon a une fois aimé? 
Non, les impressions plus vives, qu on suit quel- 
ques instants, n effacent pas pour cela les autres. 
Ce n est point sans chagrin que je vous ai vu 
partir, ce nest point sans plaisir que je vous 
verrois de retour. Mais... prenez patience ainsi 
que moi, puisqu'il le faut, sans en demander 
davantage. Soyez sûr que je vous rappellerai le 
plus tôtqu il me sera possible; et pensez que sou- 
vent tel qui se plaint bien haut de labsence n est 
pas celui qui en souffre le plus. 



LETTRE XXI. 

A JULIE. 

Que jai souffert en la recevant, cette lettre 
souhaitée avec tant d ardeur ! J attendois le cour- 
rier à la poste. A peine le paquet étoit-il ouvert 
que je me nomme; je me rends importun: on 
me dit qu'il y a une lettre, je tressaille; je la 
demande , agité d'une mortelle impatience ; je 

(i) Tout ce dont je me souviens en ce moment, c'est 
que je suis sa fille. 



106 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

la reçois enfin. Julie, j aperçois les traits de ta 
main adorée! La mienne tremble en s avançant 
pour recevoir ce précieux dépôt. Je voudrois 
baiser mille fois ces sacrés caractères: ô cir- 
conspection dun amour craintif! je nose porter 
la lettre à ma bouche , ni l'ouvrir devant tant 
de témoins. Je me dérobe à la hâte. Mes genoux 
trembloient sous moi; mon émotion croissante 
me laisse à peine apercevoir mon chemin : j ou- 
vre la lettre au premier détour; je la parcours, 
je la dévore; et à peine suis-je à ces lignes où tu 
peins si bien les plaisirs de ton cœur en embras- 
sant ce respectable père, que je fonds en lar- 
mes; on me regarde, j'entre dans une allée pour 
échapper aux spectateurs; là je partage ton at- 
tendrissement ;j embrasse avec transport cet heu- 
reux père que je connois à peine; et la voix de 
la nature me rappelant au mien , je donne de 
nouveaux pleurs à sa mémoire honorée. 

Et que vouliez-vous apprendre, incomparable 
fille , dans mon vain et triste savoir ? Ah ! c est 
de vous quil faut apprendre tout ce qui peut 
entrer de bon, d'honnête, dans une ame hu- 
maine , et sur-tout ce divin accord de la vertu , 
de lamour et de la nature, qui ne se trouva ja- 
mais qu en vous. Non , il n y a point d affection 
saine qui n ait sa place dans votre cœur, qui ne 
s y distingue par la sensibilité qui vous est pro- 
pre; et, pour savoir moi-même régler le mien, 
comme j ai soumis toutes mes actions à vos vo- 



PREMIÈRE PARTIE. Ï07 

lôntés , je vois bien qu il faut soumettre encore 
tous mes sentiments aux vôtres. 

Quelle diflerence pourtant de votre état au 
mien ! daig^nez le remarquer. Je ne parle point 
du rang et de la fortune , Thonneur et lamour 
doivent en cela suppléer à tout: mais vous êtes 
environnée de g;ens que vous chérissez et qui 
vous adorent : les soins d une tendre mère, d un 
père dont vous êtes Tunique espoir; Tamitié dune 
cousine qui semble ne respirer que par vous; 
toute une &mille dont vous faites lomement ; 
une ville entière fière de vous avoir vue naître ; 
tout occupe et partagée votre sensibilité; et ce 
qu'il en reste à lamour n est que la moindre par- 
tie de ce que lui ravissent les droits du sang et 
de 1 amitié. Mais moi, Julie, hélas! errant, sans 
famille, et presque sans patrie, je nai que vous 
sur la terre, et lamour seul me tient lieu de tout. 
Ne soyez donc pas surprise si, bien que votre 
ame soit la plus sensible, la mienne sait le mieux 
aimer; et si, vous cédant en tant de choses, j em- 
porte au moins le prix de lamour. 

Ne craignez pourtant pas que je vous impor* 
tune encore de mes indiscrètes plaintes. Non , je 
respecterai vos plaisirs , et pour eux-mêmes qui 
sont si purs , et pour vous qui les ressentez. Je 
m'en formerai dans lesprit le touchant specta- 
cle , je les partagerai de loin ; et , ne pouvant être 
heureux de ma propre félicité , je le serai de la 
vôtre. Quelles que soient les raisons qui me tien- 



Io8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

nent éloigné de vous, je les respecte; et que me 
serviroit de les connoitre, si , quand je devrois les 
désapprouver, il nen faudroit pas moins obéir 
à la volonté quelles vous inspirent? M'en coû- 
tera-t-il plus de garder le silence qu il ne m en 
coûta de vous quitter? Souvenez-vous toujours, 
ô Julie , que votre ame a deux corps à gouver- 
ner, et que celui quelle anime par son choix lui 
sera toujours le plus fidèle: 

Nodo più forte , 
Fabricato da noi, non dalla sorte (i). 

Je me tais donc ; et , jusqu à ce qu il vous 
plaise de terminer mon exil , je vais tâcher d en 
tempérer lennui en parcourant les montagnes 
du Valais tandis qu elles sont encore praticables. 
Je m aperçois que ce pays ignoré mérite les re- 
gards des hommes , et qu il ne lui manque pour 
être admiré que des spectateurs qui le sachent 
voir. Je tâcherai d en tirer quelques observations 
dignes de vous plaire. Pour amuser une jolie 
femme , il faudroit peindre un peuple aimable 
et galant : mais toi , ma Julie , ah ! je le sais bien ; 
le tableau d un peuple heureux et simple est ce- 
lui qu il faut à ton cœur. 

(i) Le plus fort des nœuds, notre ouvrage, et non ce- 
lui du sort. 



PREMIÈBE PARTIE. 109 



LETTRE XXII. 

DE JULIE. 

Enfin le premier pas est franchi , et il a été 
question de vous. Malgré le mépris que vous 
témoignez pour ma doctrine , mon père en a été 
surpris : il n a pas moins admiré mes progrès 
dans la musique et dans le dessin ( 1 ) ; et au 
grand étonnement de ma mère, prévenue par 
vos calomnies ( 2 ) , au blason près , qui lui a 
paru négligé, il a été fort content de tous mes 
talents. Mais ces talents ne s'acquièrent pas 
sans maitre ; il a fallu nommer le mien ; et je 
lai fisdt avec une énumération pompeuse de tou- 
tes les sciences qu'il vouloit bien m'enseigner , 
hors une. Il s'est rappelé de vous avoir vu plu- 
sieurs fois à son précédent voyage , et il n a pas 
paru qu il eût conservé de vous une impression 
désavantageuse. 

Ensuite il s'est informé de votre fortune; on 
lui a dit qu elle étoit médiocre : de votre nais- 
sance; on lui a dit quelle étoit honnête. Ce 
mot honnête est fort équivoque à l'oreille d'un 

(i) Voilà, ce me semble, un sage de vingt ans qui sait 
prodigieusement de choses ! Il est vrai que Julie le féli- 
cite à trente de n'être plus si savant. 

(!i) Gela se rapporte à une lettre à la mère, écrite sur 
un ton équivoque, et qui a été supprimée. 



IIO LÀ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

gentilhomme j et a excité des soupçons que 1 e- 
claircissement a confirmés. Dès quii a su que 
vous n étiez pas noble, il a demandé ce qu on vous 
donnoit par mois. Ma mère prenant la parole 
a dit qu un pareil arrangement n etoit pas même 
proposable ; et qu au contraire vous aviez rejeté 
constamment tous les moindres présents qu elle 
avoit tâché de vous faire en choses qui ne se 
refusent pas; mais cet air de fierté na fait qu ex- 
citer la sienne. Et le moyen de supporter Fidée 
detre redevable à un roturier? Il a donc été dé- 
cidé qu on vous ofiPriroit un paiement , au refus 
duquel, malgré tout votre mérite, dont on con- 
vient , vous seriez remercié de vos soins. Voilà , 
mon ami, le résumé d'une conversation qui 
a été tenue sur le compte de mon très honoré 
maître , et durant laquelle son humble écolière 
n etoit pas fort tranquille. J'ai cru ne pouvoir 
trop me hâter de vous en donner avis , afin de 
vous laisser le temps d y réfléchir. Aussitôt que 
vous aurez pris votre résolution , ne manquez 
pas de m en instruire ; car cet article est de 
votre compétence, et mes droits ne vont pas 
jusque-là. 

Japprends avec peine vos courses dans les 
montagnes; non que vous ny trouviez, à mon 
avis, une agréable diversion , et que le détail de 
ce que vous aurez vu ne me soit fort agréable à 
moi-même : mais je crains pour vous des fati- 
gues que vous n êtes guère en état de supporter. 
D ailleurs la saison est fort avancée; dun jour à 



PREMIÈRE PARTIE. 111 

Fautre tout peut se couvrir de neige; et je pré- 
vois que vous aurez encore plus à soufFrir du 
froid que de la fatigue. Si vous tombiez malade 
dans le pays oii vous êtes , je ne m'en console- 
rois jamais. Revenez donc, mon bon ami , dans 
mon voisinage. Il n est pas temps encore de ren- 
trer à Vevai , mais je veux que vous habitiez un 
séjour moins rude , et que nous soyons plus à 
portée davoir aisément des nouvelles Fun de 
îautre. Je vous laisse le maître du choix de votre 
station. Tâchez seulement qu on ne sache point 
ici où vous êtes , et soyez discret sans être mys- 
térieux. Je ne vous dis rien sur ce chapitre ; je 
me fie à Tintérêt que vous avez d être prudent , 
et plus encore à celui que j ai que vous le soyez. 
Adieu , mon ami ; je ne puis m entretenir plus 
long-temps avec vous. Vous savez de quelles 
précautions j ai besoin pour écrire. Ce n est pas 
tout : mon père a amené un étranger respecta-, 
ble , son ancien ami, et qui lui a sauvé autrefois 
la vie à la guerre. Jugez si nous nous sommes ef- 
forcés de le bien recevoir. Il repart demain , et 
nous nous hâtons de lui procurer, pour le jour 
qui nous reste , tous les amusements qui peuvent 
marquer notre zèle à un tel bienfaiteur. On m ap- 
pelle : il faut finir. Adieu derechef. 



112 LA NOUVELLE BÉLOÏSE. 



LETTRE XXIII. 

A JULIE. 

A PEINE ai-je employé huit jours à parcourir un 
pays qui demanderoit des années d observation : 
mais , outre que la neige me chasse , j ai voulu 
revenir au«-devant du courrier qui m apporle , 
j espère, une de vos lettres. En attendant qu elle 
arrive je commence par vous écrire celle^^i, après 
laquelle j en écrirai , s'il est nécessaire , une se- 
conde pour répondre à la vôtre. 

Je ne vous ferai point ici un détail de mon 
voyage et de mes remarques ; j en ai fait une re- 
lation que je compte vous porter. Il faut réserver 
notre correspondance pour les choses qui nous 
touchent de plus près l'un et lautre. Je me con- 
tenterai de vous parler de la situation de mon 
ame : il est juste de vous rendre compte de Tu- 
sage qu on fait de votre bien. 

J'étois parti , triste de mes peines et consolé 
de votre joie ; ce qui me tenoit dans un certain 
état de langueur qui n est pas sans charme pour 
un cœur sensible. Je gravissois lentement et a 
pied des sentiers assez rudes , conduit par un 
homme que j avois pris pour être mon guide , et 
dans lequel , durant toute la route , j ai trouvé 
plutôt un ami qu un mercenaire. Je voulois rê- 
ver, et j'en étois toujours détourné par quelque 



PREMIÈRE PARTIE. il3 

Spectacle inattendu. Tantôt d^immenses roches 
pendoient en ruines au-dessus de ma tète. Tantôt 
de hautes et bruyantes cascades m mondoientde 
leur épais brouillard. Tantôt un torrent étemel 
ouvroit à mes côtés un abyme dont les yeux n o- 
soient sonder la profondeur. Quelquefois je me 
perdois dans lobscurité dun bois touffu. Quel- 
quefois, en sortant dun goiifire, une agréable 
prairie réjouissoit tout-à-coup mes regards. Un 
mélange étonnant de la nature sauvage et de la 
nature cultivée montroit par-tout la main des 
hommes , où Ion eût cru qu ils n'avoient jamais 
pénétré : à côté d une caverne on trouvoit des 
maisons; on voyoit des pampres secs où Fou 
n eût cherché que des ronces , des vignes dans 
des terres éboulées, d'eicelients fruits sur des 
rochers , et des champs dans des plrécipices. 

Ce nétoit pas seulement le travail des hotU'^ 
mes qui rendoit ces pays étranges si bizarrement 
contrastés ; la nature sembloit encore prendre 
plaisir à s y mettre en opposition avec elle-même, 
tant on la trouvoit différente en un même lieu 
sous divers aspects. Au levant les fleurs du prin- 
temps, au midi les fruits de lautomne, au nord 
les glaces de Fhiver : elle réunissoit toutes les 
saisons dans le même instant , tous les climats 
dans le même lieu , des terrains contraires sur le 
même sol > et formoit Faccord inconnu par-tout 
ailleurs des productions des plaines et de celles 
des Alpes. Ajoutez à tout cela les iUusions de 
loptique, les pointes des monts difiëremment 

3. 8 



Il4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

éclairées , le clairobscur du soleil et des ombres , 
et tous les accidents de lumière qui en résultoient 
le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des 
scènes continuelles qui ne cessèrent d attirer mon 
admiration, et qui sembloient m'étre offertes en 
un vrai théâtre; car la perspective des monts étant 
verticale frappe les yeux tout à-la-fois et bien 
plus puissamment que celle des plaines , qui ne 
se voit qu'obliquement, en fuyant , et dont cha- 
que objet vous en cache un autre. 

J attribuai , durant la première journée , aux 
agréments de cette variété le calme que je sen- 
tois renaître en moi. J admirois lempire qu ont 
sur nos passions les plus vives les êtres les plus 
insensibles , et je méprisois la philosophie de ne 
pouvoir pas même autant sur famé qu une suite 
d objets inanimés. Mais cet état paisible ayant 
duré la nuit et augmenté le lendemain , je ne 
tardai pas de juger qu il avoit encore quelque 
autre cause qui ne m etoit pas connue. J arrivai 
ce jour-là sur des montagnes les moins élevées , 
et , parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles 
des plus hautes qui étoient à ma portée. Après 
m'être promené dans les nuages, j atteignois uo 
séjour plus serein, doii Ion voit dans la saison 
le tonnerre et forage se former au-dessous de 
soi ; image trop vaine de 1 ame du sage , dont 
fexemple n exista jamais, ou n existe quaux mê- 
mes lieux d où f on en a tiré f emblème. 

Ce fut là que je démêlai sensiblement dans la 
pureté de fair où je me trouvois la véritable 



PREMIÈBE PARTIE. IlS 

cause du changement de mon humeur ^ et du 
retour de cette paix intérieure que j avois perdue 
depuis si long-temps. En efFet , c est une impres- 
sion générale qu éprouvent tous les hommes, 
quoiqu'ils ne lobservent pas tous , que sur les 
hautes montagnes , où Fair est pur et subtil , on 
se sent plus de facilité dans la respiration , plus 
de légèreté dans le corps , plus de sérénité dans 
lesprit; les plaisirs y sont moins ardents, les 
passions plus modérées. Les méditations y pren- 
nent je ne sais quel caractère grand et sublime, 
proportionné aux objets qui nous frappent , je 
ne sais quelle volupté tranquille qui n 9 rien 
d'acre et de sensuel. Il semble quen s'élevant 
au-dessus du séjour des hommes on y laisse tous 
les sentiments bas et terrestres, et qu'à mesure 
qu on approche des régions éthérées lame con- 
tracte quelque chose de leur inaltéraUe pureté. 
On y est grave sans mélancolie, paisible sans in- 
dolence , content d'être et de penser : tous les 
désirs trop viis s'émoussent; ils perdent cette 
pointe aiguë qui les rend douloureux; ils ne lais- 
sent au fond du cœur qu une émotion légère et 
douce ; et c est ainsi qu un heureux climat fait 
servir à la félicité de Tbomme les passions qui 
font ailleurs son tourment. Je doute qu'aucune 
agitation violente, aucune maladie de vapeurs 
pût tenir contre un pareil séjour prolongé , et 
je suis surpris que des bains de l'air salutaire et 
bienfaisant des montagnes ne soient pas un des 
grands remèdes de la médecine et de la morale : 

s. 



1l6 LA NOUVELLE HÉLOiSE. 

Qui non palazzi , non teatro o loggia ; 
Ma'n lor vece un' abete, un faggio, un pino 
Trà Terba verde e'I bel monte vicino 
Levan di terra al ciel nostr' intelletto (i). 

Supposez les impressions réunies de ce que je 
viens de vous décrire , et vous aurez quelque idée 
de la situation délicieuse où je me trouvoîs. 
Imaginez la variété, la grandeur, la beauté de 
mille étonnants spectacles ; le plaisir de ne voir 
autour de soi que des objets tout nouveaux, des 
oiseaux étranges , des plantes bizarres et incon- 
nues, d'observer en quelque sorte une autre na- 
ture , et de se trouver dans un nouveau monde. 
Tout cela fait aux yeux un mélange inexprima- 
ble , dont le charme augmente encore par la 
subtilité de lair qui rend les couleurs plus vives , 
les traits plus marqués , rapproche tous les points 
de vue ; les distances paroissant moindres que 
dans les plaines, où lepaisseur de lair couvre la 
terre d'un voile, l'horizon présente aux yeux 
plus d'objets qu'il semble n'en pouvoir contenir : 
enfin ce spectacle a je ne sais quoi de magique, 
de surnaturel, qui ravit l'esprit et les sens; on 
oublie tout , on s'oublie soi-même , on ne sait 
plus où l'on est. 

J'aurois passé tout le temps de mon voyage 

(i) Au lieu des palais, des pavillons, des théâtres, les 
chênes, les noirs sapins, les hêtres, s^ëlancent de Fherbe 
verte au sommet des monts, et semblent élever au ciel , 
avec leurs têtes, les yeux et Pesprit des mortels. 

Petaaric 



PREMIÈRE PARTIE. I17 

dans le seul eachanteinent du paysage si je n en 
eusse éprouvé un plus doux encore dans le com- 
merce des habitants. Vous trouverez dans ma 
description un léger crayon de leurs mœurs, de 
leur simplicité, de leur égalité d ame, et de cette 
paisible tranquillité qui les rend heureux par 
lexemption des peines plutôt que par le goût 
des plaisirs. Mais ce que je n ai pu vous peindre 
et qu on ne peut guère imaginer, c est leur hu- 
manité désintéressée , et leur zélé hospitalier pour 
tous les étrangers que le hasard ou la curiosité 
conduisent chez eux. Jen fis une épreuve sur- 
prenante, moi qui n^étois connu de personne, 
et qui ne marchois qu à laide d un conducteur. 
Quand jarrivois le soir dans un hameau, cha- 
cun venoit avec tant d empressement m'ofirir sa 
maison , que j'étois embarrassé du choix; et ce- 
lui qui obtenoit la préférence en paroissoit si 
content, que la première ibis je pris cette ar- 
deur pour de lavidité. Mais je fîis bien étonné 
quand, après en avoir usé chez mon hôte à peu 
près comme au cabaret, il refusa le lendemain 
mon argent, s offensant même de ma proposi- 
tion , et il en a par-tout été de même. Ainsi c é- 
toit le pur amour de Fhospitalité , conmiuné- 
ment assez tiède, quà sa vivacité javois pris 
pour lapreté du gain. Leur désintéressement fut 
si complet, que dans tout le voyage je nai 
pu trouver à placer un patagon (1). En effet, à 

(i) Écu du pays. 



Jl8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

quoi dépenser de Vargent dans un pays où les 
maîtres ne reçoivent point le prix de leurs frais, 
ni les domestiques celui de leurs soins, et où 
Ton ne trouve aucun mendiant? Cependant rar-» 
gent est fort rare dans le haut Valais ; mais c'est 
pour cela que les habitants sont à leur aise; car 
les denrées y sont abondantes sans aucun dé- 
bouché au-dehors , sans consommation du luxe 
au-dedans, et sans que le cultivateur monta- 
gnard , dont les travaux sont les plaisirs , devien- 
ne moins laborieux. Si jamais ils ont plus dai^ 
gent , ils seront infailliblement plus pauvres. Us 
ont la sagesse de le sentir, et il y a dans le pays 
des mines dor qu'il n est pas permis d exploiter. 
JTétois d'abord fort surpris de lopposition de 
ces usages avec ceux du bas Valais, où, sur la 
route dltalie, on rançonne assea durement les 
passagers ; et j avois peine à concilier dans un 
même peuple des manières si différentes. Un 
Valaisan m en expliqua la raison. Dans la vallée, 
me dit-il, les étrangers qui passent sont des mar- 
chands, et d autres gens uniquement occupés de 
leur négoce et de leur gain. Il est juste qu'ils 
nous laissent une partie de leur profit, et nous 
les traitons comme ils traitent les autres. Mais 
ici, où nulle affaire n'appelle les étrangers, nous 
sommes sûrs que leur voyage est désintéressé; 
laccueil qu on leur fait lest aussi. Ce sont des 
hôtes qui nous viennent voir parcequ ils nous 
aiment, et nous les recevons avec amitié. 

Au reste, ajouta-t-il en souriant, cette hospi- 



PREMIÈRE PARTIE. I19 

talité Best pas coûteuse, et peu de gens sa* 
visent den profiter. Ah! je le crois, lui répon- 
dis-je. Que feroit-on chez un peuple qui vit pour 
vivre, non pour gagner ni pour briller? Hom- 
mes heureux et dignes de Fêtre, j'aime à croire 
qu il faut vous ressembler en quelque chose pour 
se plaire au milieu de vous. 

Ce qui me paroissoit le plus agréable dans 
leur accueil , c etoit de n y pas trouver le moin- 
dre vestige de gène ni pour eux ni pour moi. 
Ils vivoient dans leur maison comme si je n y 
eusse pas été , et il ne tenoit qu à moi d'y être 
comme si j'y eusse été seul. Us ne connoissent 
point l'incommode vanité d'en ^re les hon«- 
neurs aux étrangers, comme pour les avertir 
de la présence d'un maître , dont on dépend au 
moins en cela. Si je ne disois rien, ils suppo-* 
soient que je voulois vivre à leur manière ; je 
n'a vois qu'à dire un mot pour vivre à la mienne, 
sans éprouver jamais de leur part la moindre 
marque de répugnance ou d'étonnement. Le 
seul comphment qu'ils me firent, après avoir 
su que j'étois Suisse , fut de me dire que nous 
étions frères, et que je n'avois qu'à me regarder 
chez eux comme étant chez moi. Puis ils ne 
s'embarrassèrent plus de ce que je faisois , n i-^ 
maginant pas même que je pusse avoir le moio* 
dre doute sur la sincérité de leurs offres , ni le 
moindre scrupule à m'en prévaloir. Us en usent 
entre eux avec la même simplicité; les enfants 
en âge de raisop sont les égaux de leurs pères; 



120 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

les domestiques s'asseieat à table avec leurs maî- 
tres ; la même liberté régne dans les maisons et 
dans la république, et la famille est limage de 
letat. 

La seule chose sur laquelle je ne jouissois pas 
de la liberté étoit la durée excessive des repas. 
Tétois bien le maître de ne pas me mettre à ta^ 
ble; mais, quand jy étois une fois, il y falloit 
rester une partie de la journée, et boire dau-^ 
.tant. Le moyen d^imaginer qu un homme et un 
Suisse n aimât pas à boire? En effet, j avoue que 
le bon vin me paroit une excellente chose, et 
que je ne hais point à m en égayer, pourvu 
qu on ne m y force pas. J'ai toujours remarqué 
que les gens faux sont sobres, et la grande ré- 
serve de la table annonce assez souvent des 
mœurs feintes et des âmes doubles. Un homme 
franc craint moins ce babil affectueux et ces 
tendres épanchements qui précédent Tivresse; 
mais il faut savoir s'arrêter et prévenir l'excès. 
Voilà ce qu'il ne m'étoit guère possible de faire 
avec d'aussi déterminés buveurs que les Valai-;- 
sans, des vins aussi violents que ceux du pays, 
et sur des tables où Ton ne vit jamais d'eau. 
Comment se résoudre à jouer si sottement le 
sage et à fâcher de si bonnes gens? Je m'en- 
ivrois donc par reconnoissance; et, ne pouvant 
payer mon écot de ma bourse, je le payois de 
ma raison. 

Un autre usage qui ne me gênoit guère moins, 
c étoit de voir, même cheas des magistrats, la 



PREMIÈRE PARTIE. 121 

femme et les filles de la maison , debout der- 
rière ma chaise, servir à table comme des do- 
mestiques. La galanterie firançoise se seroit d au- 
tant plus tourmentée à réparer cette incongruité, 
quavec la figure des Yalaisanes, des servantes 
mêmes reûdroient leurs services embarrassants. 
Vous pouvez m'en croire, elles sont jolies puis- 
quelles m ont paru letre Des yeux accoutumés 
à vous voir sont difficiles en beauté. 

Pour moi, qui respecte encore plus les usages 
des pays où je vis que ceux de la galanterie , je 
recevois leur service en silence avec autant de 
gravité que don Quichotte chez la duchesse. 
J opposols quelquefois en souriant les grandes 
barbes et lair grossier des convives au teiùt 
éblouissant de ces jeunes beautés timides qu un 
mot faisoit rougir, et ne rendoit que plus agréa- 
bles. Mais je fus un peu choqué de Fénorme 
ampleur de leur gorge , qui n a dans sa blancheur 
éblouissante quun des avantages du modèle 
que j osois lui comparer ; modèle unique et voilé, 
dont les contours furtivement observés me pei- 
gnent ceux de cette coupe célèbre à qui le plus 
beau sein du monde servit de moule. 

Ne soyez pas surprise de me trouver si savant 
sur des mystères que vous cachez si bien : je le 
suis en dépit de vous; un sens en peut quelque- 
fois instruire un autre : malgré la plus jalouse 
vigilance, il échappe à l'ajustement le mieux 
concerté quelques légers interstices par lesquels 
lu vue opère TefFet du toucher. L'œil avide et 



122 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

téméraire s insinue impunément sous les fleurs 
dun bouquet; il erre sous la chenille et la gaze, 
et fait sentir à la main la résistance élastique 
qu elle n oseroit éprouver. 

Parte appar délie mamme acerbe e crade : 
Parte altrui ne ricopre invida vesta , 
Invida, ma s'agli occhi il varco chiude,^ 
L'amoroâo pensier già non aires ta (i). 

Je remarquai aussi un grand défaut dans llia- 
billement des Y alaisanes , c est d avoir des corps 
de robe si élevés par derrière qu'elles en parois- 
sent bossues; cela fait un effet singulier avec 
leurs petites coiffures noires et le reste de leur 
ajustement, qui ne manque au surplus ni de 
simplicité ni d'élégance. Je vous porte un habit 
complet à la valaisane, et j espère quil vous 
ira bien; il a été pris sur la plus jolie taille du 
pays. 

Tandis que je parcourois avec extase ces lieux 
si peu connus et si dignes d'être admirés , que 
faisiez -vous cependant, ma Julie? Étiez -vous 
oubliée de votre ami ? Julie oubliée ! Ne m ou* 
blierois-je pas plutôt moi-même? et que pour- 
rois-je être un moment seul , moi qui ne suis 
plus rien que par vous? Je nai jamais mieux 

(i) Son acerbe et dure mamelle se laisse entrevoir: un 
Tètement jaloux en cacbe en vain la plus grande partie; 
Tamoureux désir, plus perçant que l'œil, pénétre à tra- 
vers tous les obstacles. 

Tasse. 



PREMIÈRE PARTIE. 123 

remarqué avec quel instinct je place en divers 
lieux notre existence commane selon Fétat de 
mon ame. Quand je suis triste elle se réfugie 
auprès de la vôtre , et cherche des consolations 
aux lieux oii vous êtes ; c est ce que j'éprouvois 
en vous quittant. Quand j ai du plaisir, je nen 
saurois jouir seul, et pour le partager avec vous 
je vous appelle alors où je suis. Voilà ce qui 
m est arrivé durant toute cette course, où, la 
diversité des objets me rappelant sans cesse en 
moi-même, je vous conduisois par- tout avec 
moi. Je ne faisois pas un pas que nous ne le 
fissions ensemble. Je n admirois pas une vue 
sans me hâter de vous la montrer. Tous les ar- 
bres que je rentontrois vous prêtoient leur om- 
bre, tous les gazons vous servoient de siège. 
Tantôt , assis à vos côtés , je vous aidois à par- 
courir des yeux les objets ; tantôt à vos genoux 
j en contemplois un plus digne des regards d'un 
homme sensible. Rencontrois-je un pas difficile, 
je vous le voyois franchir avec la légèreté d'un 
feon qui bondit après sa mère. Falloit-il traver- 
ser un torrent, josois presser dans mes bras 
une si douce charge; je passois le torrent 'len- 
tement , avec délices , et voyois à regret le che- 
min que j allois atteindre. Tout me rappeloit à 
vous dans ce séjour paisible; et les touchants 
attraits de la nature , et Tinaltérable pureté de 
1 air, et les mœurs simples des habitants, et leur 
sagesse égale et sûre, et laimable pudeur du 
sei^e, et ses innocentes grâces, et tout ce qui 



124 ^^ NOUVELLE BÉLOÏSE. 

frappoit agréabifement mes yeux et mon cœur 
leur peignoit celle quils cherchent. 

O ma Julie, disois-je avec attendrissement, 
que ne puis -je couler mes jours avec toi dans 
ces lieux ignorés , heureux de notre bonheur et 
non du regard des hommes ! Que ne puis-je ici 
rassembler toute mon ame en toi seule, et de- 
venir à mon tour Funivers pour toi ! Charmes 
adorés, vous jouiriez alors des hommages qui 
vous sont dus! Délices de lamour, cest alors 
que nos cœurs vous savoureroient sans cesse! 
jUne longue et douce ivresse nous laisseroit igno* 
rer le cours des ans : et quand enfin lage auroit 
calmé nos premiers feux , Vhabitude de penser 
et sentir ensemble feroit succéder à leurs trans- 
ports une amitié non moins tendre. Tous les 
sentiments honnêtes, nourris dans la jeunesse 
avec ceux de lamour, en rempliroient un jour 
le vide immense; nous pratiquerions au sein 
de cet heureux peuple , et à son exemple , tous 
les devoirs de Thumanité : sans cesse nous nous 
unirions pour bien faire, et nous ne mourrions 
point sans avoir vécu. 

La poste arrive, il faut finir ma lettre, et cou- 
rir recevoir la vôtre. Que le cœur me bat jusquà 
ce moment! Hélas! jetois heureux dans mes 
chimères : mon bonheur fuit avec elles ; que 
vais-je être en réalité? 



I^REMIÈRE PARTIE. 125 



LETTBE XXIV, 

A JULIE. 

Je réponds sur-le-champ à larticle de votre let- 
tre qui regarde le paiement, et n'ai, Dieu merci, 
nul besoin d'y réfléchir. Voici , ma Julie , quel 
est mon sentiment sur ce point. 

Je distingue dans ce qu'on appelle honneur 
celui qui se tire de l'opinion publique , et celui 
qui dérive de l'estime de soi-même. Le premier 
consiste en vains préjugés plus mobiles qu'une 
onde agitée ; le second a sa base dans les vérités 
éternelles de la morale. L'honneur du monde 
peut être avantageux à la fortune ; mais il ne 
pénétre point dans l'ame, et n'influe en rien sur 
le vrai bonheur. L'honneur véritable au contraire 
en forme Tessence , parcequ'on ne trouve qu'en 
lui ce sentiment permanent de satisfaction inté- 
rieure qui seul peut rendre heureux un être 
pensant. Appliquons , ma Julie , ces principes à 
votre question : elle sera bientôt résolue. 

Que je m'érige en maitre de philosophie , et 
prenne , comme ce fou de la fable , de l'argent 
pour enseigner la sagesse ; cet emploi paroitra 
bas aux yeux du monde, et j'avoue qu'il a quel- 
que chose de ridicule en soi ; cependant comme 
aucun homme ne peut tirer sa subsistance ab- 
solument de lui-même , et qu'on ne sauroit l'en 



120 LA NOUVELLE HÉLOlSfi. 

tirer de plus près que par son travail, nous met- 
trons ce mépris au rang des plus dangereux pré- 
jugés ; nous naurons point la sottise de sacri- 
fier la félicité à cette opinion insensée; vous ne 
m en estimerez pas moins , et je n en serai pas 
plus à plaindre quand je vivrai des talents que 
j'ai cultivés. 

Mais ici , ma Julie , nous avons d autres consi- 
dérations à faire. Laissons la multitude , et re- 
gardons en nous-mêmes. Que serai-je réellement 
à votre père en recevant de lui le salaire des 
leçons que je vous aurai données , et lui ven- 
dant une partie de mon temps , c est-à-dire de 
ma personne ? Un mercenaire, un homme à ses 
gages , une espèce de valet ; et il aura de ma 
part , pour garant de sa confiance et pour sûreté 
de ce qui lui appartient, ma foi tacite, comme 
celle du dernier de ses gens. 

Or quel bien plus précieux peut avoir un 
père que sa fille unique , fût-ce même une autre 
que Julie ? Que fera donc celui qui lui vend ses 
services ? Fera4-il taire ses sentiments pour elle? 
Âh! tu sais si cela se peut ! Ou bien, se livrant 
sans scrupule au penchant de son cœur, offen- 
sera-t-il dans la partie la plus sensible celui à 
qui il doit fidélité? Alors je ne vois plus dans un 
tel maître qu un perfide qui foule aux pieds les 
droits les plus sacrés (i), un traître, un séduc- 

(t) Malheureux jeune homme, qui ne voit pas qu'en se 
laissant payer en reconnoitsance ce qu*il refase de rece- 
voir en argent, il viole des droits plus sacrés encore! Au 



I^HEMIÈRË PAtlTIË. 1:27 

teur domestique que les lois condamnent très 
justement à la mort. J espère que celle à qui je 
parle sait m'entendre ; ce n est pas la mort que 
je crains, mais la honte den être digne, et le 
mëpris de moi<-mème. 

Quand les lettres d*Héloïse et d'Abélard tom* 
bèrent entre vos mains, vous savez ce que je 
vous dis de cette lecture et de la conduite du 
théologien. J ai toujours plaint Héloïse; elle avoit 
un cœur fait pour aimer : mais Abélard ne ma 
jamais paru qu un misérable digne de son sort, 
et connoissant aussi peu lamour que la vertu. 
^près lavoir jugé faudra-t-il que je Fimite? Mal<* 
lieur à tpiiconque prêche une morale qu'il ne 
veut pas pratiquer! Celui qu aveugle sa passion 
Jusqu a ce point en est bientôt puni par elle , et 
perd le goût des sentiments auxquels il a sacri- 
fié son honneur. L amour est privé de son plus 
grand charme quand l'honnêteté labandonne ; 
pour en sentir tout le prix il faut que le cœur 
s y complaise, et quil nous élève en élevant 
iobjet aimé. Otez Tidée de la perfection, vous 
éiez lenthousiasme ; ôtez lestime, et lamour 
n est plus rien. Gonmient une femme pourroit- 

lieu d'instrnire, il corrompt; an lien de nourrir, il empoi- 
sonne : il se hiït remercier par une mère abusée d'avoir 
perdu son enfant. On sent pourtant qu'il aime sincère- 
ment la vertu, mais sa passion Tégare; et si sa grande 
jeunesse ne l'excusoit pas, avec ses beaux discours il ne 
seroît qu'un scélérat. Les deux amants sont à plaindre; 
la mère seule est inexcusable. 



128 LA NOUVELLE HELOÏSE. 

elle honorer un homme qui se déshonore? Gom"- 
ment pourra-t-il adorer lui-^mème celle qui n a 
pas craint de s'abandonner à un vil corrupteur? 
Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement ; 
lamour ne sera plus pour eux quun honteux 
commerce ; ils auront perdu Fhonneur, et n au- 
ront point trouvé la félicité. 

Il n en est pas ainsi , ma Julie , entre deux 
amants de même âge, tous deux épris du même 
feu , qu un mutuel attachement unit , qu aucun 
lien particulier ne gêne, qui jouissent tous deux 
de leur première liberté , et dont aucun droit ne 
proscrit rengagement réciproque. Les lois les 
plus sévères ne peuvent leur imposer dautre 
peine que le prix même de leur amour; la seule 
punition de s être aimés est lobligation de s'ai- 
mer à jamais ; et s il est quelques malheureux 
climats au monde où Thomme barbare brise ces 
innocentes chaînes, il en est puni sans doute par 
les crimes que cette contrainte engendre. 

Voilà mes raisons , sage et vertueuse Julie; 
elles ne sont qu un froid commentaire de celles 
que vous m exposâtes avec tant d'énergie et de 
vivacité dans une de vos lettres; mais cen esc 
assez pour vous montrer combien je m en suis pé- 
nétré. Vous vous souvenez que je n'insistai point 
sur mon refus , et que, malgré la répugnance que 
le préjugé m'a laissée, j'acceptai vos dons en 
silence , ne trouvant point en effet dans le véri- 
table honneur de solide raison pour les refuser. 
Mais ici le devoir, la raison , lamour même, tout 



^REMlÈflË I^ARTIË. i29 

parie d'an ton que je ne peux méconnoître. S'il 
faut choisir entre Fhonneur et vous , mon cœur 
est prêt à vous perdre. Il vous aime trop, ô Julie ^ 
pour vous conserver à ce prix* 



LETTRE XXV. 

DE JULIEi 

La relation de votre voya{][ë est charmante, tnôù 
bon ami ; elle me feroit aimer celui qui la écrite^ 
quand même je ne le connoitrois pas. Jai pour-^ 
tant à vous tancer sur un passage dont vous vous 
doutez bien , quoique je n'aie pu m'empécher 
de rire de la ruse avec laquelle vous vous êtes 
mis à l'abri du Tasse, comme derrière un rem-^ 
part. Eh ! comment ne sentiez-vous point qu'il y 
a bien de la différence entre écrire au public ou 
à sa maîtresse? L'amour, si craintif, si scrupu- 
leux, n'exige-t-il pas plus d'égards que la bien- 
séance? Pouviez-^vous ignorer que ce style n'est 
pas de mon goût? et cherchiez -vous à me dé-^ 
plaire ? Mais en voilà déjà trop , peut-être , sur 
un sujet qu'il ne falloit point relever. Je suis 
d'ailleurs trop occupée de votre seconde lettre 
pour répondre en détail à la première. Ainsi , 
mon ami , laissons le Valais pour une autre fois, 
et homons-nous maintenant à nos affaires; nous 
serons assez occupés. 
Je savois le parti que vous prendriez. Nous 

3. 9 



l3a LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

nous connoissons trop bien pour en être encore 
à ces éléments. Si jamais la vertu nous aban- 
donne, ce ne sera pas, croyez-moi , dans les oc- 
casions qui demandent du courage et des sacri- 
fices (i). Le premier mouvement aux attaques 
vives est de résister; et nous vaincrons , je ïes- 
père, tant que ienneminous avertira de prendre 
les armes. Cest au milieu du sommeil, cest 
dans le sein d un doux repos , qu'il &ut se défier 
des surprises : mais c est sur-tout la continuité 
des maux qui rend leur poids insupportable; et 
lame résiste bien plus aisément aux vives dou- 
leurs quà la tristesse prolong[ée. Voilà, mon 
ami , la dure espèce de combat que nous aurons 
désormais à soutenir : ce ne sont point des ac- 
tions héroïques que le devoir nous demande , 
mais une résistance plus héroïque encore à des 
peines sans relâche. 

Je lavois trop prévu; le temps du bonheur 
est passé comme un éclair ; celui des disgrâces 
commence, sans que rien m aide à juger quand 
il finira. Tout m alarme et me décourage ; une 
langueur mortelle s empare demonamè; sans 
sujet bien précis de pleurer, des pleurs involon- 
taires séchappent de mes yeux : je ne lis pas 
dans lavenir des maux inévitables; mais je cul- 
tivois lespérance , et la vois flétrir tous les jours. 



(i) On verra bientôt que la prédiction ne sauroit plus 
mal cadrer avec révénement. 



1>REMIÊRB PARTIE. l3t 

Que sert, hélas! d arroser le feuillage quand 
larbre est coupé par le pied? 

Je le sens , mon ami , le poids de labsence 
m accable. Je ne puis vivre sans toi ^ je le sens ; 
cest ce qui m effraie le plus. Je parcours cent 
fois le jour les lieux que nous habitions en- 
semble , et ne t y trouve jamais. Je t attends à 
ton heure ordinaire; Theure passe, et tu ne 
viens point. Tous les objets que j aperçois me 
portent quelque idée de ta présence pour ip'a* 
vertir que je t ai perdu. Tu n'as point ce sup^ 
plice affreux. Ton cœur seul peut te dire que je 
te manque. Âh ! si tu savois quel pire tourment 
c est de rester quand op se sépare , combien tu 
préférerois ton état au mien ! 

Encore si josoif gémir, si josois parler de 
mes peines, je me sentirais soulagée des maux 
dont je pourrois me plaindre : n^ais, hors quel- 
ques soupirs exhalas en secret dc^ns le sein de 
ma cousine, il faut étoufier tous les autres; il 
faut contenir mes larmes ; il faut sourire quand 
je me meurs. 

Sentirsi , oh Dei ! morir, 
E non poter mai dir : 
Morir mi sento (i) ! 

Le pis est que tous ces maux aggravent sans 
cesse mon plus grand mal ; et que plus ton sou** 

(i) O dieux! se sentir mourir, et n'o«er dire: Je me 

sens mourir ! 

Mbtast. 



|33 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Tenir me désole , plus j aime à me le rappelef . 
Dis-moi, mon ami, mon doux ami! sens-tu com- 
bien un cœur languissant est tendre, et combien 
la tristesse fait fermenter Fàmour? 

Je voulois vous parler de mille choses; mais, 
outre qu il vaut mieux attendre de savoir posi- 
tivement où vous êtes , il ne m est pas possible 
de continuer cette lettre dans Fétat oii je me 
trouve en récrivant. Adieu , mon ami; je quitte 
la plume, mais croyez que je ne vous quitte 
pas. 



BILLET. 

J'ÉCRIS, par un batelier que je ne connois 
point, ce billet à ladresse ordinaire, pour don- 
ner avis que jai choisi mon asile à Meillerie, 
sur la rive opposée , afin de jouir au moins de la 
vue du lieu dont je n ose approcher. 



LETTRE XXVL 

A JULIE. 

Que mon état est changé dans peu de jours! 
Que d amertumes se mêlent à la douceur de me 
rapprocher de vous! Que de tristes réflexions 
m assiègent ! Que de traverses mes craintes me 
font prévoir ! O Julie ! que c est un fatal présent 



PREMIÈRE PARTIE. l33 

du ciel quune ame sensible! Celui qvd la reçu 
^oit sattendre à n avoir que peine et douleur 
5ur la terre. Vil jouet de Fair et des saisons, le 
soleil ou les brouillards , Tair couvert ou serein , 
régleront sa destinée, et il sera content ou triste 
au gré des vents. Victime des préjugés , il trou- 
vera dans d absurdes maximes un obstacle invin- 
cible aux justes vœux de son cœur. Les hommes 
le puniront d'avoir des sentiments droits de cha- 
que chose, et d en juger par ce qui est véritable 
plutôt que par ce qui est de convention. Seul il 
suffiroit pour faire sa propre misère, en se li- 
vrant indiscrètement aux attraits divins de Thon- 
nète et du beau, tandis que les pesantes chaînes 
de la nécessité rattachent à Tignominie. Il cher- 
chera la félicité suprême sans se souvenir qu il 
est homme : son cœur et sa raison seront iur 
cessamment en guerre , et des désirs sans bor- 
nes lui prépareront d'éternelles privations. 

Telle est la situation cruelle où me plongent 
le sort qui m accable, et mes sentiments qui 
m'élèvent, et ton père qui me méprise, et toi 
qui fais le charme et le tourment de ma vie. 
Sans toi, beauté fatale, je naurois jamais senti 
ce contraste insupportable de grandeur au fond 
de mon ame et de bassesse dans ma fortune ; 
j aurois vécu tranquille et serois mort content , 
sans daigner remarquer quel rang j avois occupé 
sur la terre. Mais t avoir vue et ne pouvoir te 
posséder, t adorer et n'être qu'un homme, être 
aimé et ne pouvoir être heureux , habiter les 



l34 LA WOUVELLB HÉLOÏSE. 

mêmes lieux et ne pouvoir vivre ensemble!... O 
Julie à qui je ne puis renoncer ! 6 destinée que 
je ne puis vaincre ! quels combats afireux vous 
excitez en moi, sans pouvoir jamais surmonter 
mes désirs ni mon impuissance! 

Quel efiet bizarre et inconcevable ! Depu is que 
je suis rapproché devons, je ne roule dansmoi^ 
esprit que des pensées funestes. Peut-être le sé- 
jour où je suis contribue-t'-il à cette mélancolie; 
il est triste et horrible ; il en est plus conforme 
àTétat de mon ame, et je nen babiterois pas si 
•patiemment un plus agréable. Une file de ro- 
chers stériles borde la côte et environne mon 
habitation que Vhiver rend encore plus affreuse. 
Ah! je le sens, ma Julie, s il falloit renoncer à 
vous, il ny auroit plus pour moi d autre séjour 
ni d*i^utre saison. 

Dans les violents transports qui m'agitent, je 
ne saurois demeurer en place; je cours, je monte 
avec ardeur, je m'élance sur les rochers, je par- 
cours i^ grands pas tous les environs , et trouve 
par-tout dans les objets la même horreur qui 
régne au ««dedans de moi. On n aperçoit plus 
de verdure, Therbe est jaune et flétrie, les arbres 
sont dépouillés, le séchard (i) et la froide bise 
entassent la neige et les glaces ; et toute la na- 
ture est morte à mes yeux , comme Tespérance 
Hu fond de mon cœur. 

Parmi les rochers de cette côte, j'ai trouvé 

(i) Vent du nord-est. 



PREMIÈRE PARTIE. ' l3S 

dans UQ abri solitaire une petite esplanade d où 
1 on découvre à plein la ville heureuse où vous 
habitez. Jugez avec quelle avidité mes yeux se 
portèrent vers ce séjour chéri. Le premier jour , 
je fis mille efforts pour y discerner votre de^» 
meure; mais re]^tréH|e éloignement }es rendit 
vains , et je m aperçus <}ue mon imagination 
donnoit le change à mes yeux fatigués. Je courus 
chez le curé emprunter un télescope, avec le- 
quel je vis ou crus voir votre maison ; et depuis 
oe temps je passe les jours entiers dans cet asile 
à contempler ces murs fortunés qui renferment 
la source de ma vie. Malgré la saison , je m y 
rends dès le matin et n'en reviens qu à la nuit. 
Des feuilles et quelques boi^ secs que j'allume sei*^ 
vent, avec mes courses, à me garantir du froid 
excessif. J'ai pris tant de goût pour ce lieu sau- 
vage, que j'y porte même de lencre et du papier ; 
et j'y écris maintenant cette lettre «ur un quar^ 
tier que les glaces ont détaché du rodier voisin. 
C'est là,ma Julie, que ton malheureux amant 
achève de jouir des derniers plaisirs qu'il goû- 
tera peut-être en ce monde. C'est de là qu'à tra- 
vers les airs et les murs il ose en secret pénétrer 
jusque 4ans ta (diambre. Tes traits charmants 
le frappent encore; tes regards tendres raniment 
son cœur mourant; il entend le son de ta douce 
voix ; il ose chercher encore en tes bras oe dé- 
lire qu'il éprouva dans le bosquet. Vain fantôme 
d'une ame agitée qui s'égare dans ses désirs ! 
Bientôt forcé de rentrer en moi-même, je te corn 



l36 LA NOUVELLE HÉLOJTSE. 

f^emple au moins dans le détail de ton inno^ 
cente vie : je suis de loin les diverses occupa-« 
lions de ta journée , et je me les représente dans 
les temps et les lieux où j en fus quelquefois 
rheureux témoin. Toujours je te vois vaquer à 
des soins qui te rendent plus estimable , et mon 
cœur s attendrit avec délices sur l'inépuisable 
))onté du tien. Maintenant, me disr-je au matin^ 
elle sort d un paisible sommeil , son teint a la 
fraîcheur de la rose^ son ame jouit d une douce 
paix; elle offre à celui dont elle tient l'être un 
jour qui ne sera point perdu pour la vertu. Elle 
passe à présent chez sa mère : les tendres a£Rec- 
tions de son cœur s'épanchent avec les auteurs 
de ses jours; elle les soulage dans le détail des 
soins de la maison; elle feit peut-être la paix 
d'un domestique imprudent, elle fait peut-nêtre 
une exhortation secrète; elle demande peut-être 
une grâce pour un autre. Dans un autre temps, 
elle s'occupe sans ennui des travaux de son sexe; 
elle orne son ame de connoissances utiles; elle 
ajoute à son goût exquis les agréments des beaux 
arts, et ceux de la danse à sa légèreté naturelle. 
Tantôt je vois une élégante et simple parure 
orner des charmes qui n'en ont pas besoin. Ici 
je la vois consulter un pasteur vénérable sur la 
peine ignorée d'une famille indigente, là, ser 
courir et consoler la triste veuve et l'orphelin dé- 
laissé. Tantôt elle charme une honnête société 
par ses discours sensés et modestes; tantôt , en 
riant avec ses compagnes, elle ramène une je^r 



PREMIÈRE PARTIE. l37 

nesse folâtre au ton de la sagesse et des bonnes 
mœurs. Quelques moments, ah ! pardonne! j ose 
te voir même t occuper de moi ; je vois tes yeux 
attendris parcourir une de mes lettres ; je lis 
dans leur douce langueur que cest à ton amant 
'fortuné que s adressent les lignes que tu traces ; 
je vois que c est de lui que tu parles à ta cousine 
avec une si tendre émotion. O Julie ! ô Julie! et 
nous ne serions pas unis? et nos jours ne coule- 
roient pas ensemble? et nous pourrions être sé- 
parés pour toujours? Non, que jamais cette af- 
freuse idée ne se présente à mon esprit ! En un 
instant elle change tout mon attendrissement 
en fureur, la rage me fait courir de caverne en 
caverne; des gémissements et des cris m échap- 
pent malgré moi; je rugis comme une lionne 
irritée; je suis capable de tout, hors de renoncer 
h toi ; et il n y a rien , non , rien que je ne fasse 
pour te posséder ou mourir. 

Jen étois ici de ma lettre, et je nattendois 
qu une occasion sûre pour vous lenvoyer, quand 
j ai reçu de Sion la dernière que vous m y avez 
écrite. Que la tristesse qu elle respire a charmé 
la mienne! Que j'y ai vu un frappant exemple 
de ce que vous me disiez de laccord de nos âmes 
dans des lieux éloignés ! Votre affliction , je la- 
voue , est plus patiente ; la mienne est plus em 
portée : mais il faut bien que le même senti- 
ment prenne la teinture des caractères qui ré- 
prouvent , et il est bien naturel que les plus 
grandes pertes causent les plus grandes dour 



l38 * LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

leurs. Que di^je, des pertes? Eh! qui les pour- 
roit supporter? Non, connoisseE-Ie enfin, ma 
Julie, un éternel arrêt du ciel nous destina Fun 
pour 1 autre ; c est la première loi qu il faut écou- 
ter, cest le premier soin de la vie de s'unira qui 
doit nous la rendre douce. Je le vois , j en gé-* 
mis , tu t égares dans tes vains projets , tu veux 
forcer des barrières insurmontables , et négliges 
les seuls moyens possibles ; lenthousiasme de 
rbonnéteté t'ôte la raison , et ta vertu n est plus 
qu un délire. 

Ah! si tu pouvois rester toujours jeune et 
brillante comme à présent, je ne demanderois 
au ciel que de te savoir éternellement heureuse^ 
te voir tous les ans de ma vie une fois , une seule 
ibis, et passer le reste de mes jours à contempler 
de loin ton asile, à t adorer parmi ces rochers. 
Mais , hélas ! vois la rapidité de cet astre qui ja- 
mais n arrête; il vole, et le temps iuit, loccasion 
s'échappe : ta beauté, ta beauté même aura son 
terme ; elle doit décliner et périr un jour comme 
une fleur qui tombe sans avoir été cueillie; et 
moi cependant je gémis, je souffre , ma jeunesse 
s'use dans les larmes , et se flétrit dans la dou- 
leur. Pense, pense, Julie, que nous comptons 
déjà des années perdues pour le plaisir. Pense 
qu elles ne reviendront jamais ; qu il en sera de 
même de celles qui nous restent si nous les bis- 
sons échapper encore. O amante aveuglée! tu 
cherches un chimérique bonheur pour un temps 
où nous ne serons plus; tM regardes un avenir 



PREMIÈRE PARTIE. iSg 

ëloignë ; et tu ne vois pas que nous nous consu- 
mons sans cesse, et que nos âmes, épuisées 
d amour et de peines, se fondent et coulent 
comme leau. Reviens, il en est temps encore, 
reviens, ma Julie, de cette erreur iuneste. Laisse 
là tes projets , et sois heureuse. Viens , 6 mon 
ame ! dans les bras de ton ami réunir les deux 
moitiés de notre être : viens à la face du ciel, 
guide de notre fiiite et témoin de nos serments, 
jurer de vivre et mourir l'un à Vautre. Ce nest 
pas toi, je le sais, qu'il faut rassurer contre la 
crainte de Tindigence. Soyons heureux et pau- 
vres, ah! quel trésor nous aurons acquis! Mais 
ne faisons point cet affront à Thumanité , de 
croire qu'il ne restera pas sur la terre entière un 
asile à deux amants fortunés. J'ai des bras , je 
suis robuste ; le pain gagné par mon travail te 
paroitra plus délicieux que les mets des festins. 
Un repas apprêté par l'amour peut-il jamais 
être insipide ?Âh ! tendre ei chère amante, dus- 
sions-nous n'être heureux qu'un seul jour, veux- 
tu quitter cette courte vie sans avoir goûté le 
bonheur? 

. Je n'ai plus qu'un mot à vous dire, 6 Julie, 
vous connoissez l'antique usage du rocher de 
Leucate , dernier refuge de tant d'amants mal- 
heureux. Ce lieu-ci lui ressemble à bien dès 
égards : la roche est escarpée , l'eau est profonde, 
pi je suis au désespoir. 



l4o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

— — ^- -'- , , _ ■■ ... - =^^:^s r ■ ' ■■■■ »8 

LETTRE XXVII. 

DE CLAIRE. 

Ma douleur me laisse à peine la force de vous 
écrire. Vos malheurs et les miens sont au comr 
ble, Ji aimable Julie est à lextrémité et n a peut- 
être pas deux jours à vivre. L'effort qu elle fit 
pour vous éloigner d elle commença d'altérer sa 
santé ; la première conversation qu elle eut sur 
votre compte avec son père y porta de nou- 
velles attaques : d autres chagrins plus récents 
ont accru ses agitations , et votre dernière lettre 
a fait le reste. Elle en fut si vivement émue , 
qu'après avoir passé une nuit dans d'affreux 
combats , elle tomba hier dans Taccès d'une fiè- 
vre ardente qui n'a fait qu'augmenter sans cesse , 
et lui a enfin donné le transport. Dans cet état 
elle vous nomme à chaque instant , et parle de 
vous avec une véhémence qui montre combien 
elle en est occupée. On éloigne son père autant 
qu'il est possible ; cela prouve assez que ma tante 
a conçu des soupçons : elle m'a même demandé 
avec inquiétude si vous n'étiez pas de retour; 
et je vois que , le danger de sa fille efiaçant pour 
le moment toute autre considération , elle ne 
seroit pas fâchée de vous voir ici. 

Venez donc , sans différer. J'ai pris ce bateau 
exprès pour vous porter cette lettre ; il est h 



f^REMIÉRE PARTIE. l4l 

VOS ordred , servez-vous-en pour votre retour , 
et sur- tout ne perdez pas un moment , si vous 
voulez revoir la plus tendre amante qui fut ja- 
mais. 



LETTRE XXVIII. 

DE JULIE A CLAIRE. 

Que ton absence me rend amère la vie que tu 
m as rendue ! Quelle convalescence ! Une passion 
plus terrible que la fièvre et le transport m en- 
traine à ma perte. Cruelle ! tu me quittes quand 
j ai plus besoin de toi ; tu m as quittée pour huit 
jours, peut-être ne me reverras-tu jamais. O si 
tu savois ce que Imsensé m'ose proposer !... et 
de quel ton !... m'enfuir ! le suivre! m enlever!... 
Le malheureux!... De qui me plains-je? mon 
cœiur, mon indigne cœur m en dit cent fois plus 
que lui... Grand Dieu ! que seroit-ce, s'il savoit 
tout?... il en deviendroit furieux, je serois en- 
traînée, il faudroit partir... Je frémis... , 

Enfin mon père ma donc vendue ! il fait de 
sa fille une marchandise , une esclave ! il s'ac- 
quitte à mes dépens ! il paye sa vie de la mien- 
ne!... car, je le sens bien, je n'y survivrai ja- 
mais... Père barbare et dénaturé ! Mérite-t-il... 
Quoi ! mériter! c'est le meilleur des pères ; il veut 
unir jsa fiile à son ami, voilà son crime. Mais ma 
mère, ma tendre mère! quel mal m'a -t -elle 



l4a LA NOUVELLE HELOlSË. 

fait !... Âh ! beaucoup : elle ma trop aimée , elle 
ma perdue» 

Claire ^ que ferai-je? que deviendrai-je ? Hanz 
ne vient point. Je ne sais comment t envoyer cette 
lettre. Avant que tu la reçoives... avant que tu 
sois de retour... qui sait ?... fugitive , errante , dés- 
honorée..* C en est fait , c'en est &it , la crise est 
venue. Un jour, une heure, un moment , peut» 
être... qui est-ce qui sait éviter son sort ?... Oh ! 
dans quelque lieu que je vive et que je meure , 
en quelque asile obscur que je traîne ma honte 
et mon désespoir, Claire , souviens-toi de ton 
amie... Hélas? la misère et Fopprobre changent 
les cœurs.*. Ah! si jamais le mien t oublie, il 
aura beaucoup changée 



LETTRE XXIX. 

DE JULIE A CLAIRE. 

Reste, ah ! reste, ne reviens jamais : tu vien- 
drois trop tard. Je ne dois plus te voir ; comment 
soutiendrois-je ta vue? 

Oùétois-tu, ma douce amie, ma sauvegarde, 
mon ange tutélaire ? Tu m as abandonnée , et 
j ai péri. Quoi ! ce fatal voyage étoît-il si néces- 
saire ou si pressé ? Pouvois-tu me laisser à moi- 
même dans Tinstant le plus dangereux de ma 
vie ? Que de regrets tu t es préparés par cette 
coupable négligence! Ils seront étemels- ainsi 



\ 



PREMIÈRE. fAtlTt£« l43 

que mes pleurs. Ta perte n est pas moins irré- 
parable que la mienne , et une autre amie digne 
de toi n est pas plus facile à recouvrer que mon 
innocence. 

Qu ai-je dit , misérable ? Je ne ptiis ni parler 
ni me taire. Que sert le silence quand le re-^ 
mords crie? L'univers entier ne me reproahe*t-il 
pas ma feute? Ma honte n est-elle pas écrite sur 
tous les objets ! Si je ne verse mon cœur dans 
le tien , il faudra que j étouffe. Et toi ne te repro* 
ches-^tu rien , facile et trop confiante amie? Ah 1 
que ne me f rahissois-tu ? Cest ta fidélité, ton 
aveugle amitié, cest ta malheureuse indulgence 
qui ma perdue. 

Quel démon t'inspira de le rappeler , ce cruel 
qui fait mon opprobre ? Ses perfides soins de-^ 
voient-ils me redonner là vie pour me la rendre 
odieuse? Quil fîiie à jamais, le barbare! quun 
reste de pitié le touche ; qu il ne vienne plus re« 
doubler mes tourments par sa présence ; qu il 
renonce au plaisir féroce de contempler mes 
larmes. Que dis^je ^ hélas ! il n est point coupa^ 
ble ; c est moi seule qui le suis ; tous mes mal- 
heurs sont mon ouvrage , et je n'ai rien à re- 
procher qu a moi. Mais le vice a déjà corrompu 
mon ame ; c est le premier de ses effets de nous 
faire accuser autrui de nos crimes. 

Non , non , jamais il ne fut capable d enfrein-» 
dre ses serments. Son cœur vertueux ignore Fart 
abject d outrager ce qu il aime. Ah 1 sans doute 
il sait mieux aimer que moi , puisqu'il sait mieux 



l44 LA NOUVELLE HËLOÎSE. 

se vaincre. Cent fois mes yeux furent témôind 
de ses combats et de sa victoire; les siens étince- 
loient du feu de ses désirs, il s'élançoit vers moi 
dans Timpétuosité d un transport aveugle , s ar- 
rétoit tout-à-coup ; une barrière insurmontable 
sembloit m avoir entourée , et jamais son amour 
impétueux , mais honnête , ne leùt franchie. 
Xosai trop contempler ce dangereux spectacle. 
Je me sentois troubler de ses transports , ses 
soupirs oppressoient mon cœur; je partageois 
ses tourments en ne pensant que les plaindre. 
Je le vis , dans des agitations convulsives , prêt 
à s évanouir à mes pieds. Peut-être lamour seul 
m auroit épargnée ; ô ma cousine ! c'est la pitié 
qui me perdit. 

Il sembloit que ma passion funeste voulût se 
couvrir, pour me séduire , du masque de toutes 
les vertus. Ce jour même il m avoit pressée avec 
plus d ardeur de le suivre. C'étoit désoler le 
meilleur des pères ; c étoit plonger le poignard 
dans le sein maternel; je résistai, je rejetai ce 
projet avec horreur. L'impossibilité de voir ja- 
mais nos vœux £(ccomplis , le mystère qu'il fal- 
loit lui faire de cette impossibilité, le regret 
d'abuser un amant si soumis et si tendre après 
avoir flatté son espoir , tout abattoit mon cou* 
rage , tout augmentoit ma foiblesse , tout alié- 
noit ma raison ; il falloit donner la mort aux 
auteurs de mes jours , à mon amant , ou à moi^ 
même. Sans savoir ce que je faisois , je choisis 
ma propre infortune.' J'oubliai tout et ne me 



PREMIÈRE PARTIE. l4S 

souvins que de lamour. C est ainsi qu un ins«- 
tant d'égarement ma perdue à jamais. Je suis 
tombée dans labyme d'ignominie dont une fille 
ne revient point; et si je vis , cest pour être plus 
malheureuse. 

Je cherche en gémissant quelque reste de con- 
solation sur la terre. Je n y vois que toi , mon 
aimable amie ; ne me prive pas d'une si char- 
mante ressource , je t en conjure ; ne m'ôte pas 
les douceurs de ton amitié. J ai perdu le droit 
d'y prétendre, mais jamais je n'en eus. si grand 
besoin. Que la pitié supplée à l'estime. Viens, 
ma chère , ouvrir ton ame à mes plaintes; viens 
recueillir les larmes de ton amie ; garantis-moi y 
s'il se peut , du mépris de moi-même , et fsiis- 
moi croire que je n'ai pas tout perdu puisque 
ton cœur hm reste encore. 



LETTRE XXX. 

RÉPONSE. 

Fille infortunée ! hélas , qu as-tu fyit ? Mon 
Dieu! tu étoissl digne d'être sage! Que te dirai- 
je dans l'horreur de ta situation, et dans l'abat- 
tement où elle te plonge ? Acehverai-je d'acca- 
bler ton pauvre cœur? ou t'offrirai-je des conso- 
lationsqui se refusent au mien? Te montrerai-je 
les objets tels qu'ils sont, ou tels qu'il te convient 
de les voir? Sainte et pure amitié , porte à mon 

3. lo 



l46 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

esprit tes douces illusions ; et , dans la tendis 
pitié que tu m'inspires , abuse-moi la première 
sur des maux que tu ne peux plus g^rir. 

J ai craint , tu le sais, le malheur dont tu gé^ 
mis. Combien de fois je te lai prédit sans être 
écoutée !... il est leflet d'une téméraire confian- 
ce... Ah ! ce n est plus de tout cela quil s agit. 
Jaurois trahi ton secret, sans doute, si javois 
pu te sauver ainsi : mais j ai lu mieux que toi 
dans ton cœur trop sensible ; je le vis se consu- 
mer d un feu dévorant que rien ne pouvoit 
éteindre. Je sentis dans ce cœur palpitant da- 
mour quil falloit être heureuse ou mourir; et, 
quand la peur de succomber te fit bannir ton 
amant avec tant de larmes , je jugeai que bien- 
tôt tu ne serais plus, ou quil seroit bientôt 
rappelé. Mais quel fut mon efiroi quand je te 
vis dégoûtée de vivre , et si près de la mort ! 
N accuse ni ton amant ni toi d une faute dont 
je suis la plus coupable , puisque je lai prévue 
sans la prévenir. 

Il est vrai que je partis malgré moi; tu le vis, 
A fallut obéir ; si je t avois crue si près de ta perte , 
on m aurait plutôt mise en pièces que de m ar- 
racher à toi. Je m abusai sur le moment du péril. 
Foible et languissante encore, tu me parus en 
sûreté contre une si courte absence : je ne prévis 
pas la dangereuse alternative où tu t allois trou- 
ver ; joubliois que ta propre foiblesse laissoit ce 
cœur abattu moins en état de se défendre contre 
lui-même. Jen demande pardon au mien; jai 



PREMIÈRE PARTIE. l^*j 

peine à me repentir dune erreur qui ta sauvé la 
vie ; je n'ai pas ce dur courage qui te faisoit re^ 
noncer à moi; je naurois pu te perdre sans un 
mortel désespoir , et j aime encore mieux que 
tu vives et que tu pleures. 

Mais pourquoi tant de pleurs, chère et douce 
amie? Pourquoi ces regrets plus grands que ta 
faute , et ce mépris de toi-même que tu n as pas 
mérité ? Une foiblesse efFacera-t-elle tant de sar 
crifices? et le danger même dont tu sors n est-il 
pas une preuve de ta vertu ? Tu ne penses qu'à 
ta défaite, et oublies tous les triomphes pénibles 
qui Font précédée. Si tu as plus combattu que 
celles qui résistent, n as-tu pas plus fait pour 
rhonneur qu elles ? Si rien ne peut te justifier , 
songe au moins à ce qui t excuse. Je connois à 
peu près ce qu on appelle amour ; je saurai tou- 
jours résister aux transports qu'il inspire : mais 
j aurois iait moins de résistance à un amour pa- 
reil au tien; et, sans avoir été vaincue, je sui» 
moins chaste que toi. 

Ce langage te choquera; mais ton plus grand 
malheur est de lavoir rendu nécessaire : je donr- 
nerois ma vie pour quil ne te fut pas propre; 
car je hais les mauvaises maximes encore plu^ 
que les mauvaises actions (i). Si la faute étoit à 
commettre , que j eusse la bassesse de te parler 

(i) Ce sentiment est juste et sain. Les passions déré- 
glées inspirent les mauvaises actions ; mais les mauvaises 
maximes corrompent la raison même, et ne laissent plus 
de ressource pour revenir au bien. 

lO. 



i46 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

ainsi y-et toi celle de m'écôuter , nous seriônîs tou- 
tes deux les dernières des créatures. A présent , 
ma chère , je dois te parler ainsi , et tu dois m'é- 
coûter , ou tu es perdue^ car il reste en toi mille 
adorables qualités que lestimede toi-même peut 
seule conserver , qu un excès de honte et labjec- 
tion qui le suit détruiroit infailliblement ; et c est 
sur ce que tu croiras valoir encore que tu vau- 
dras en efFet. 

Garde-toi donc de tomber dans un abattement 
dangereux qui t'aviliroit plus que ta fbiblesse. 
Le véritable amour est- il fait pour dégrader 
lame? Quune faute que lamour a commise ne 
t'ôte point ce noble enthousiasme de rhonnéteté 
et du beau 9 qui t éleva toujours au-dessus de 
loi-mème. 

Une tache paroit-elle au soleil ? Combien de 
vertus te restent pour une qui s est altérée! En 
seras-tu moins douce, moins sincère, m oins uh)- 
4^ste, moins bienfaisante? en seras-tu moins di- 
gne, en un mot, de tous nos hommages? L'hon- 
neur, rhumanité, lamitié, le pur amour, en 
seront-ils moins chers à ton cœur? En aimeras-tu 
moins les vertus mêmes que tu n auras plus ? 
Non , chère et bonne Julie : ta Claire en te plai- 
gnant t adore; elle sait, elle sent qu'il ny a rien 
de bien qui ne puisse encore sortir de ton ame. 
Ah! crois- moi, tu pourrois beaucoup perdre 
avant quaucune autre plus sage que toi te valût 
jamais. 

Enfin tu me restes ; je puis me consoler de 



PREMIÈRE PARTIE. 1^9 

tout, hors de te perdre. Ta première lettre ma 
fait frémir. Elle m eût presque fait désirer la se- 
conde , si je ne lavois reçue en même temps. 
Vouloir délaisser son amie ! projeter de s'enfuir 
sans moi ! Tu ne parles point de ta plus grande 
faute. Cetoit de celle-là quil falloit cent ibis 
plus rougir. Mais Tingrate ne songe qu'à son 
amour... Tiens, je t'aurois été tuer au bout du 
monde. 

Je compte avec une mortelle impatience les 
moments que je suis forcée à passer loin de toi. 
Ils se prolongent cruellement. Nous sommes en- 
core pour six jours à Lausanne , après quoi je 
volerai vers mon unique amie. J'irai la consoler 
ou m'affliger avec elle , essuyer bu partager ses 
pleurs. Je ferai parler dans ta douleur moins Tin- 
flexible raison que la tendre amitié. Chère cou- 
sine , il faut gémir, nous aimer, nous taire , et, 
s'il se peut, effacer, à force de vertus, une faute 
qu'on ne répare point avec des larmes. Ah ! ma 
pauvre Chaillot ! 



LETTRE XXXL 

A JULIE. 

Quel prodige du ciel es-tu donc , inconcevaUe 
Julie ! et par quel art, connu de toi seule, peux- 
tu rassembler dans un cœur tant de mouvements 
incompatibles ? Ivre d'amour et de volupté , le 



l5o LA NOUVELLE HÉLOifSE. 

mien nage dans la tristesse , je soufFre et lançais 
de douleur au sein de la fëlicité suprême , et je 
me reproche comme un crime Texcès de mon 
bonheur. Dieu ! quel tourment affreux de n oser 
se livrer tout entier à nul sentiment, de les com«> 
battre incessamment Fun par Fautrè , et d allier 
toujours lamertume au plaisir ! Il vaudroit mieux 
cent fois n être que misérable. 

Que me sert , hélas ! d'être heureux ? Ce ne 
sont plus mes maux mais les tiens que j'éprouve , 
et ils ne m en sont que plus sensibles. Tu veux 
en vain me cacher tes peines; je les lis malgré 
toi dans la langueur et rabattement de tes yeux. 
Ces yeux touchants peuvent-ils dérober quelque 
secret à lamour? Je vois, je vois, sous une ap«- 
parente sérénité , les déplaisirs cachés qui t*as* 
siègent; et ta tristesse, voilée d un doux sourire , 
nen est que plus amère à mon cœur. 

Il nest plus temps de me rien dissimuler* 
J etois hier dans la chambre de ta mère, elle me 
quitte un moment ; j entends des gémissements 
qui me percent lame : pouvois-je à cet effet mé- 
connoltre leur source? Je m approche du lieu 
d où ils semblent partir ; j entre dans ta cham- 
bre, je pénétre jusqu'à ton cabinet. Que devins- 
je, en entrouvrant la porte, quand j'aperçus 
celle qui devroit être sur le trône de l'univers 
assise à terre , la tête appuyée sur un feuteuil 
inondé de ses larmes? Ah! j'aurois moins souf- 
fert s'il 1 eut été de mon sang ! De quels remords 



PREMIÈRE PARTIE. l5l 

je fus à Tinstaut déchiré ! Mon bonheur devint 
mon supplice ; je ne sentis plus que tes peines , 
et j aurois racheté de ma vie tes pleurs et tous 
mes plaisirs. Je voulois me précipiter à tes pieds y 
je voulois essuyer de mes lèvres ces précieuses 
larmes, les recueillir au fond de mon cœur, 
mourir , ou les tarir pour jamais ; j entends re- 
venir ta mère , il faut retourner brusquement à 
ma place : j emporte en moi toutes tes douleurs, 
et des regrets qui ne finiront quavec elles. 

Que je suis humilié, que je suis avili de ton 
repentir! Je suis donc bien méprisable, si notre 
union te fait mépriser de toi-même , et si le 
charme de mes jours est le tourment des tiens l 
Sois plus juste envers toi , ma Julie ; vois d'un 
œil moins prévenu les sacrés liens que ton cœur 
a formés. N as-tu pas suivi les plus pures lois de 
la nature? N'as-tu pas librement contracté le 
plus saint des engagements? Qu as-tu Êiit que les 
lois divines et humaines ne puissent et ne doivent 
autoriser ! Que manque-t-il au nœud qui nous 
joint qu une déclaration publique ? Veuille être 
à moi , tu n es plus coupable. O mon épouse ! ô 
ma digne et chaste compagne ! ô gloire et bon- 
heur de ma vie ! non, ce nest point ce qua fait 
ton amour qui peut être un crime , mais ce que 
tu lui voudrois 6ter: ce nest quen acceptant un 
autre époux que tu peux offenser Thonneur. Sois, 
sans cesse à lami de ton cœur , pour être inno- 
cente. La chaîne qui nous lie est légitime, Tin- 



l5a LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

fidélité seule qui la romproit serait blâmable , 

et c est désormais à lamour d'être garant de la 

vertu. 

Mais quand ta douleur seroit raisonnable , ' 
quand tes regrets seraient fondés, pourquoi m en 
dérobes-tu ce qui m'appartient? Pourquoi mes 
yeux ne versent-ils pas la moitié de tes pleurs ? 
Tu n as pas une peine que je ne doive sentir , pas 
un sentiment que je ne doive partager ; et mon 
cœur , justement jaloux, te reproche toutes les 
larmes que tu ne répands pas dans mon sein^ 
Dis, froide et mystérieuse amante; tout ce que 
ton ame ne communique point à la mienne n est*- 
il pas un vol que tu fais à l'amour? Tout ne doit- 
il pas être commun entre nous ? ne te souvient- 
il plus de l'avoir dit ? Ah ! si tu savois aimer 
comme moi , mon bonheur te consoleroit comme 
ta peine m'afflige , et tu • sentirois mes plaisirs 
comme je sens ta tristesse. 

Mais je le vois^ tu me méprises comme un in- 
sensé , parceque ma raison s'égare au sein des 
délices. Mes emportements t'effraient , mon dé- 
lire te fait pitié, et tu ne sens pas que toute la 
force humaine ne peut suffire à des félicités sans 
bornes. Comment veux-tu qu'une ame sensible 
goûte modérément des biens infinis ? Comment 
veux-tu qu elle supporte à-la-fois tant d'espèces 
de transports sans sortir de son assiette ! Ne sais- 
tu pas qu'il est un terme où nulle raison ne ré- 
siste plus, et qu'il n'est point d'homme au monde 
dont le bon sens soit à toute épreuve ? Prends 



PREMIÈRE PARTIE. l53 

donc pitié de Fégarement oti tu mas jeté, et ne 
méprise pas des erreurs qui sont ton ouvrage. Je 
ne suis plus à moi, je la voue; mon ame aliénée 
est toute en toi. J'en suis plus propre à sentir tes 
peines , et plus digne de les partager. O Julie ! ne 
te dérobe pas à toi-même. 



LETTRE XXXII. 

RÉPONSE. 

Il fut un temps , mon aimable ami , où nos let- 
tres étoient faciles et charmantes; le sentiment 
qui les dictoit couloit avec une élégante simpli- 
cité : il n avoit besoin ni d art ni de coloris , et 
sa pureté £aiisoit toute sa parure. Cet heureux 
temps n est plus : hélas ! il ne peut revenir ; et , 
pour premier effet d un changement si cruel, nos 
cœurs ont déjà cessé de s'entendre. 

Tes yeux ont vu mes douleurs. Tu crois en 
avoir pénétré la source; tu veux me consoler par 
de vains discours , et, quand tu penses m'abuser, 
c'est toi, mon ami, qui t'abuses. Crois-moi, 
crois-en le cœur tendre de ta Julie ; mon regret 
est bien moins d avoir donné trop à l'amour que 
de l'avoir privé de son plus grand charme. Ce 
doux enchantement de vertu s'est évanoui com- 
me un songe : nos feux ont perdu cette ardeur 
divine qui les animoit en les épurant; nous avons 
recherché le plaisir^ et le bonheur a fui loin de 



l54 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

nous. Ressouviens-toi de ces moments déliciei;^ 
où nos cœurs s unissoient d autant mieux que 
nous nous respections davantage, oii la passion 
tiroit de son propre excès la force de se vaincre 
elle-même , oii Tinnocence nous consoloit de la 
contrainte, où les hommages rendus à Thonneur 
tournoient tous au profit de lamour. Compare 
un état si charmant à notre situation présente : 
que d agitations! que defFroi! que de mortelles 
alarmes ! que de sentiments immodérés ont perdu 
leur première douceur! Qu est devenu ce zèle de 
sagesse et d'honnêteté dont lamour animoit tou- 
tes les actions de notre vie , et qui rendoit à son 
tour lamour plus délicieux! Notre jouissance 
étoit paisible et durable , nous n avons plus que 
des transports : ce bonheur insensé ressemble à 
des accès de fureur plus qu à de tendres caresses. 
Un feu pur et sacré brùloit nos cœurs; livrés aux 
erreurs des sens , nous ne sommes plus que des 
amants vulgaires : trop heureux si lamour jaloux 
daigne présider encore à des plaisirs que le plus 
vil mortel peut goûter sans lui ! 

Voilà , mon ami, les pertes qui nous sont com- 
munes, et que je ne pleure pas moins pour toi 
que pour moi. Je n ajoute rien sur les miennes , 
ton cœur est fait pour les sentir. Vois ma honte, 
et gémis si tu sais aimer. Ma faute est irrépara* 
hle, mes pleurs ne tariront point. O toi qui les 
fais couler , crains d attenter à de si justes dou- 
leurs ; tout mon espoir est de les rendre éter- 
nelles : le pire de mes maux seroit d'en être con- 



PREMIÈRE PARTIE. l5S 

«oléc ; et c est le dernier degré de lopprobre de 
perdre avec FiDDOcence le sentiment qui nous la 
fait aimer. 

Je connois mon sort , j en sens Thorreur , et 
cependant il me reste une consolation dans mon 
désespoir ; elle est unique , mais elle est douce. 
G est de toi que je l'attends , mon aimaUe ami. 
Depuis que je n ose plus porter mes regards suc 
moi-même, je les porte avec plus de plaisir sur 
celui que j aime. Je te rends tout ce que tu 
m'êtes de ma propre estime , et tu ne m*en de- 
viens que plus cher en me forçant à me haïr. 
L amour, cet amour fatal qui me perd, te donne 
un nouveau prix : tu t'élèves quand je me dé- 
grade; ton ame semble avoir profité de tout lavi- 
Lissement de la mienne. Sois donc désormais mon 
unique espoir ; c'est à toi de justifier , s'il se peut, 
ma faute; couvre-la de l'honnêteté de tes senti- 
ments; que ton mérite efface ma honte ; rends 
excusable , à force de vertus , la perte de celles 
que tu me coûtes. Sois tout mon être , à présent 
que je ne suis plus rien. Le seul honneur qui me 
reste est tout en toi; et, tant que tu seras digne 
de respect , je ne serai pas tout-à-fait méprisable. 

Quelque regret que j'aie au retour de ma san- 
té, je ne saurois le dissimuler plus long-temps; 
mon visage démentiroit mes discours , et ma 
feinte convalescence ne peut plus tromper per- 
sonne. Hâte-toi donc , avant que je sois forcée 
de reprendre mes occupations ordinaires, de 
faire la démarche dont nous sommes convenus. 



i56 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Je vois clairement que ma mère a conçu des 
soupçons, et quelle nous observe. Mon père n'en 
est pas là , je lavoue : ce fier gentilhomme n i- 
magine pas même quun roturier puisse être 
amoureux de sa fille. Mais enfin tu sais ses ré- 
solutions ; il te préviendra si tu ne le préviens ; 
et, pour avoir voulu te conserver le même accès 
dans notre maison , tu t en banniras tout-à-fait. 
Crois-moi , parle à ma mère tandis qu il en est 
encore temps; feins des affaires qui t empêchent 
de continuer à m'instruire, et renonçons à nous 
voir si souvent , pour nous voir au moins quel- 
quefois : car si l'on te ferme la porte , tu ne 
peux plus t'y présenter ; mais si tu te la fermes 
toi-même, tes visites seront en quelque sorte à 
ta discrétion, et, avec un peu d'adresse et de 
complaisance , tu pourras les rendre plus fré- 
quentes dans la suite, sans qu'on l'aperçoive où 
qu'on le trouve mauvais. Je te dirai ce soir les 
moyens que j'imagine d'avoir d'autres occasions 
de nous voir, et tu conviendras que l'inséparable 
cousine, qui causoit autrefois tant de murmu^ 
res , ne sera pas maintenant inutile à deux 
amants qu'elle n'eût point dû quitter. 



PREMIÈRE PARTIE. iSf 



LETTRE XXXIII. 

DE JULIE. 

Ah! mon ami, le mauvais refuge pour deux 
amants quune assemblée! Quel tourment de se 
voir et de se contraindre ! il vaudroit mieux cent 
fois ne se point voir. Comment avoir lair tran-- 
quille avec tant d'émotion? comment être si dif- 
férent de soi - même ? comment songer à tant 
d objets quand On n est occupé que d'un seul ? 
comment contenir le geste et les yeux quand le 
cœur vole ? Je ne sentis de ma vie un trouble 
égal à celui que j éprouvai hier quand on t an*- 
nonça chez madame d'Hervart. Je pris ton nom 
prononcé pour un reproche qu on m'adressoit ; 
je m'imaginois que tout le monde m'observoit 
de concert : je ne savois plus ce que je faisois^ 
et à ton arrivée je rougis si prodigieusement , 
que ma cousine , qui veilloit sur moi , fut con- 
trainte d avancer son visage et son éventail, 
comme pour me parler à Foreille. Je tremblai 
que cela même ne fit un mauvais effet, et qu on 
ne cherchât du mystère à cette chuchoterie. En 
un mot, je trouvois pai^tout de nouveaux sujets 
d alarmes, et je ne sentis jamais mieux combien 
une conscience coupable arme contre nous de 
témoins qui n y songent pas. 
Claire prétendit remarquer que tu ne faisoîs 



l58 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

pas une meilleure figure : tu lui paroissois em- 
barrassé de ta contenance , inquiet de ce que tu 
devois faire, n osant aller ni venir, ni m aborder, 
ni t'éloigner , et promenant tes regards à la 
ronde, pour avoir, disoit-elle , occasion de les 
tourner sur nous. Un peu remise de mon agita- 
tion , je crus m apercevoir moi - même de la 
tienne, jusqua ce que la jeune madame Belon 
t ayant adressé la parole , tu t assis en causant 
avec elle , et devins plus calme à ses côtés. 

Je sens , mon ami , que cette manière de vi* 
vre, qui donne tant de contrainte et si peu de 
plaisir, nest pas bonne pour nous : nous nous 
aimons trop pour pouvoir nous gêner ainsi. Ces 
rendez-vous publics ne conviennent qu'à des gens 
qui , sans connoitre lamour, ne laissent pas d'ê- 
tre bien ensemble , ou qui peuvent se passer du 
mystère : les inquiétudes sont trop vives de ma 
part, les indiscrétions trop dangereuses de la 
tienne ; et je ne puis pas tenir une madame Be^ 
Ion toujours à mes côtés, pour faire diversion 
au besoin. 

Reprenons , reprenons cette vie solitaire et 
paisible dont je t ai tiré si mal-à-propos. Gest 
elle qui a fait naître et nourri nos feux ; peut- 
être s affoibliroient-ils par une manière de vivre 
plus dissipée. Toutes les grandes passions se for- 
ment dans la solitude ; on n en a point de sem- 
blables dans le monde, oii nul objet n a le temps 
de faire une profonde impression , et où la mul- 
titude des goûts énerve la force des sentiments. 



PREMIÈBE PARTIE. ibg 

Cet état est aussi plus convenable à ma mélan- 
colie ; elle s'entretient du même aliment que 
mon amour : c est ta chère image qui soutient 
lune et lautre , et j aime mieux te voir tendra et 
sensible au fond de mon cœur, que contraint et 
distrait dans une assemblée. 

U peut d ailleurs venir un temps oii je serois 
forcée à une plus grande retraite : fût-il déjà ve- 
nu, ce temps désiré! La prudence et mon incli- 
nation veulent également que je prenne d avance 
des habitudes conformes à ce que peut exiger la 
nécessité. Ah ! si de mes fautes pouvoit naître le 
moyen de les réparer! Le doux espoir d'être un 
jour... Mais insensiblement j en dirois plus que 
je n'en veux dire sur le projet qui m'occupe. Par- 
donnez-moi ce mystère, mon unique ami; mon 
cœur n'aura jamais de secret qui ne te fut doux 
à savoir. Tu dois pourtant ignorer celui-ci; et 
tout ce que je t'en puis dire à présent , c'est que 
l'amour qui fit nos maux doit nous en donner le 
remède. Raisonne, commente si tu veux, dans ta 
tête ; mais je te défends de m'interroger là-dessus. 



l6o LA NOUVELLE HELOÏSE. 



LETTRE XXXIV. 

RÉPONSE. 

N6 , non vedrete mai 
Gambiar gl' afFetti miei , 
Bei lumi onde im parai 
« A sospirar d^amor(i). 

Que je dois laimer, cette jolie madame Belon ^ 
pour le plaisir qu elle ma procuré ! Pardonne-le- 
moi , divine Julie, j osai jouir un moment de tes 
tendres alarmes , et ce moment fut un des plus 
doux de ma vie. Quils étoient charmants, ces 
reg^ards inquiets et curieux qui se portoient sur 
nous à la dérobée , et se baisSoient aussitôt pour 
éviter les miens! Que faisoit alors ton heureux 
amant? S entretenoit-il avec madame Belon? Ah! 
ma Julie, peux-tu le croire? Non, non, fille incom- 
parable; il étoit plus dignement occupé. Avec 
quel charme son cœur suivoit les mouvements 
du tien ! avec quelle avide impatience ses yeux 
dévoroient tes attraits! Ton amour, ta beauté, 
remplissoient, ravissoient son ame; elle pouvoit 
suffire à peine à tant de sentiments délicieux. 
Mon seul regret étoit de goûter, aux dépens de 

(i) Non, non, beaux yeux qui m'apprîtes à soupirer, 
jamais vous ne verrez chan£[er mes affections. 

Mjbtast. 



PREMIÈHE PARTIE. l6t 

œlle que j'aime, des plaisirs quelle ne parta- 
geoit pas. Sais-je ce que, durant tout ce temps, 
me dit madame Belon? Sais-je ce que je lui ré- 
pondis? Le savois*je au moment de notre entre- 
tien? A-t-elle pu le savoir elle-même? et pouvoit- 
elle comprendre la moindre chose aux discours 
d'un homme qui parloit sans penser, et répon<- 
doit sans entendre? 

Gom' huom che par ch' ascolti, e nulla in tende (i). 

Aussi m a-t-elle pris dans le plus parfait dédain. 
Elle a dit à tout le monde , à toi peut-être , que 
je nai pas le sens commun, qui pis est, pas le 
moindre esprit, et que je suis tout aussi sot que 
mes livres. Que m'importe ce qu elle en dit et 
ce quelle en pense? Ma Julie ne décide-t-elle 
pas seule de mon être et du rang que je veux 
avoir? Que le reste de la terre pense de moi 
comme il voudra , tout mon prix est dans ton 
estime. 

Âh ! crois qu'il n'appartient ni à madame Be- 
loti, ni à toutes les beautés supérieures à là 
sienne, de faire la diversion dont tu parles, et 
d'éloigner un moment de toi mon cœur et mes 
yeux. Si tu pouvois douter de ma sincérité , si 
tu pouvois faire cette mortelle injure à mon 
amour et à tes charmes, dis-moi, qui pourroit 

(i) Comme celui qui semble écouter, et qui n'entend 
rien. 



l62 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour 
de toi ? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes 
beautés comme le soleil entre les astres quil 
éclipse? N'aperçus-je pas les cavaliers (i) se ras- 
sembler autour de ta chaise? Ne vis-je pas, au 
dépit de tes compagnes, ladmiration quils mar- 
qu oient pour toi? Ne vis-je pas leurs respects 
empressés , et leurs hommages , et leurs galan- 
teries? Ne te vis-je pas recevoir tout cela avec 
cet air de modestie et dlndiflerence qui en im- 
pose plus que la fierté? Ne vis-je pas, quand tu 
te dégantois pour la collation , îetfet que ce bras 
découvert produisit sur les spectateurs? Ne vis- 
je pas le jeune étranger qui releva ton gant vou- 
loir baiser la main charmante qui le recevoit? 
N en vis-je pas un plus téméraire, dont lœil ar- 
dent suçoit mon sang et ma vie, t obliger, quand 
tu ten fus aperçue, d ajouter une épingle à ton 
fichu? Je n^étois pas si distrait que tu penses; 
je vis tout cela, Julie, et n'en fiis point jaloux; 
car je connois ton cœur. Il nest pas, je le sais 
bien , de ceux qui peuvent aimer deux fois. Accu- 
seras-tu le mien d en être ? 

Reprenons-la donc, cette vie solitaire que je 
ne quittai qu a regret. Non , le cœur ne se nourrit 
point dans le tumulte du monde. Les faux plai- 
sirs lui rendent la privation des vrais plus amère, 

(i) Cavaliers, vieux mot qui ne se dit plus; on dit 
hommes. J'ai cru devoir aux provinciaux cette impor- 
tante remarque, afin d'être au moins une fois utile an 
public. 



PREMIÈRE PARTIE. l63 

et il préfère sa soufirance à de yains dédom* 
nagements. Mais, ma Julie, il en est, it en peut 
être de plus solides à la contrainte où nous vi« 
Tons, et tu semblés les oublier! Quoi! passer 
quinse jours entiers si près Fun de lautre sans 
se voir ou sans se rien dire ! Ah ! que veux-tu 
qu un cœur brûlé d amour feisse durant tant de 
siècles? L absence même seroit moins c^ruelle. 
Que sert un excès de prudence qui nous fait 
plus de maux quil nen prévient? Que sert de 
prolonger sa vie avec son supplice? Ne vaudroit- 
il pas mieux cent fois se voir un seul instant et 
puis mourir? 

Je ne le cache point, ma douce amie, jaimc" 
rois à pénétrer laittiable secret que tu me dé- 
robes, û nen fut jamais de plus intéressant pour 
nous ; mais j y fais d'inutiles efforts. Je saurai 
pourtant garder le silence que tu m'imposes , 
et contenir une indiscrète curiosité ; mais , en 
respectant un si doux mystère , que n'en puis- 
je au moins assurer l'éclaircissement ! Qui sait , 
qui sait encore si tes projets ne portent point 
sur des chimères? Chère ame de ma vie, ah! 
commençons du moins par les bien réaliser. 

P. S. J'oubliois de te dire que M. Roguin m'a 
offert une compagnie dans le régiment qu'il lève 
pour le roi de Sardaigne. Jai été sensiblement 
touché de Testime de ce brave officier; je lui ai 
dit , en le remerciant , que j avois la vue trop 
eoupte pour le service , et que ma passion pour 

II. 



|64 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Tétude s accordoit mal avec une vie aussi activje* 
En cela je n ai point fait un sacrifice à lamour. 
Je pense que chacun doit sa vie et son sang à 
la patrie; quil nest pas permis de s'aliénera 
des princes auxquels on ne doit rien , moins en- 
core de se vendre, et de faire du plus noble 
métier du monde celui d un vil mercenaire. Ges 
maximes étoient* celles de mon père, que je se- 
rois bien heureux d'imiter dans son amour pour 
ses devoirs et pour son pays. Il ne voulut jamais 
entrer au service d aucun prince étranger; mais, 
dans la guerre de 17 12, il porta les armes avec 
honneur pour la patrie ; il se trouva dans plu- 
sieurs combats, à Tun desquels il fut blessé; et 
à la bataille de Wilmerghen il eut le bonheur 
denlever un drapeau ennemi sous les yeux du 
général de Sacconex. 



LETTRE XXXV. 

DE JULIE. 

Je ne trouve pas, mon ami, que les deux. mots 
que j avois dits en riant sur madame Belon va- 
lussent une explication si sérieuse. Tant de soins 
à se justifier produisent quelquefois un préjugé 
contraire; et cest lattention qu on donne aux 
bagatelles qui seule en fait des objets impor-^ 
tants. Voilà ce qui sûrement narrivera pas en- 
tre nous; car les cœurs bien occupés ne sont 



PREMIÈRE PARTIE. l65 

^ère pointilleux , et les tracasseries des amants 
Mr des riens ont presque toujours un fonde- 
ment beaucoup plus réel qu il ne semble. 

Je ne suis pas f&chée pourtant que cette ba- 
gatelle nous fournisse une occasion de traiter 
entre nous de la jalousie; sujet malheureuse- 
ment trop important pour moi. 

Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes 
et par le tour commun de nos goûts , que lamour 
sera la grande affaire de notre vie. Quand une 
fois il a fait les impressions profondes que nous 
en avons reçues, il faut quil éteigne ou absorbe 
toutes les autres passions; le moindre refroidis- 
sement seroit bientôt pour nous la langueur de 
la mort ; un dégoût invincible , un éternel en- 
nui, succéderoient à lamour éteint, et nous ne 
saurions long-temps vivre après avoir cessé d'ai- 
mer. En mon particulier, tu sens bien quil ny 
a que le délire de la passion qui puisse me voiler 
rhorreur de ma situation présente, et quil faut 
que j'aime avec transport, ou que je meure de 
douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter 
sérieusement un point d où doit dépendre le 
bonheur ou le malheur de mes jours. 

Autant que je puis juger de moi-même, il me 
semble que, souvent affectée avec trop de viva- 
cité , je suis pourtant peu sujette à lemporte- 
ment. Il iaudroit que mes peines eussent fer- 
menté long-temps en dedans pour que j osasse 
en découvrir la source à leur auteur; et comme 
je suis persuadée qu on ne peut faire une offense 



l66 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

^ans le vouloir, je supporterois plutôt c6n^ 
sujets de plainte quune explication. Un pareil 
caractère doit mener loin , pour peu qu ou ait 
de penchant à la jalousie, et j ai bien peur de 
sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n est 
pas que je ne sache que ton cœur est fait pour 
le mien et non pour un autre. Mais on peut 
s abuser soi-même, prendre un goût passager 
pour une passion, et faire autant de choses par 
fantaisie qu on en eût peut-être fait par amour. 
Or ai tu peux te croire inconstant sans Têtre , 
à plus forte raison puis-je t accuser à tort d in- 
fidélité. Ce doute affreux enipoisonneroit pour-» 
tant ma vie ; je gémirois sans me plaindre , et 
joiourrois inconsolable sans avoir cessé d'être 
aimée. 

Prévenons, je ten conjure, un malheur dont 
la seule idée me fait frissonner. Jure-moi donc, 
mon doux ami, non par Tamour, serment qu on 
ne tient que quand il est superflu, mais par ce 
nom sacré de Thonneur, si r&specté de toi, que 
je ne cesserai jamais d être la confidente de ton 
cœur , et qu il n y surviendra point de change- 
ment dont je ne sois la première instruite. Ne 
m allègue pas que tu n auras jamais rien à m ap 
prendre; je le crois, je lespère; mais pré- 
viens mes folles alarmes , et donne-moi, dans 
tes engagements pour un avenir qui ne doit 
point être, Téternelle sécurité du présent. Je 
serois moins à plaindre d apprendre de toi mes 
malheurs réels, que den souffrir sans cesse 



PREMIÈEK PARTIS. 167 

d'imaginaires ; je jouirois au moins de tes re^ 
mords; si tu ne partageois plus mes feux, tu 
partagerais encore mes peines , et je trouverois 
moins aroères les larmes que je verserois dans 
ton sein. 

G est ici, mon ami, que je me félicite dou- 
blement de mon choix, et par le doux lien qui 
nous unit , et par la probité qui lassure. Voilà 
Tusage de cette règle de sagesse dans les choses 
de pur sentiment; Toilà c(»nment la vertu sé- 
vère sait écarter les peines du tendre amour. Si 
j avois un amant sans principes , dût-il m aimer 
éternellement, où seroient pour moi les garant» 
de cette constance? quels moyens aurois-je de 
me délivrer de mes défiances continuelles ? et 
comment m assurer de n être point abusée , ou 
par sa feinte, ou par ma crédulité? Mais toi, 
mon digne et respectable ami, toi qui nés ca- 
pable ni d artifice ni de déguisement, tu me 
garderas , je le sais , la sincérité que tu m'auras 
promise. La honte davouer une infidélité ne 
remportera point dans ton ame droite sur le 
devoir de tenir ta parole ; et si tu pouvois ne 
plus aimer ta Julie, tu lui dirais... oui, tu pour- 
rois lui dire, ô Julie ! je ne... Mon ami, jamais 
je n'écrirai ce mot-là. 

Que penses-tu de mon expédient? G est le 
seul , j en suis sûre , qui pouvoit déraciner en 
moi tout sentiment de jalousie. Il y a je ne sais 
quelle délicatesse qui m enchante à me fier de 
ton amour à ta bonne foi, et à m'ôter le pouvoir 



l68 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

de croire une infidélité que tu ue m apprendrois 
pas toi-même. Voilà, mon cher, FeflFet assuré 
de rengagement que je t'impose ; car je pour- 
rois te croire amant volage, mais non pas ami 
trompeur; et quand je douterois de ton cœur, 
je ne puis jamais douter de ta foi. Quel plaisir 
je goûte à prendre en ceci des précautions inu-- 
tiles, à prévenir les apparences d'un change* 
ment dont je sens si bien l'impossibilité ! Quel 
charme de parler de jalousie avec un amant si 
fidèle! Ah! si tu pouvois cesser de l'être, ne 
crois pas que je t en parlasse ainsi. Mon pauvre 
cœur ne seroit pas si sage au besoin, et la moin- 
dre défiance m'ôteroit bientôt la volonté de m'ca 
garantir. 

Voilà, mon très honoré maître, matière à dis- 
cussion pour ce soir; car je sais que vos deux 
humbles disciples auront l'honneur de souper 
avec vous chez le père de l'inséparable. Vos 
doctes commentaires sur la gazette vous ont 
tellement lait trouver grâce devant lui, qu'il n'a 
pas fallu beaucoup de manège pour vous faire 
inviter. La fille a feit accorder son clavecin ; le 
père a feuilleté Lamberti; moi, je recorderai 
|jeut-étre la leçon du bosquet de Clarens. O doc- 
teur en toutes facultés , vous avez par-tout quel- 
que science de mise! M. d'Orbe, qui n'est pas 
oublié, comme vous pouvez penser, a le mot 
pour entamer une savante dissertation sur le 
futur hommage du roi de Naples , durant la^ 
quelle nous passerons tous trois dans la cham-^ 



PREMIÈRE PARTIE. 169 

bre de la cousine. Cest là , mon féal , qu'à ge- 
noux devant votre dame et maîtresse, vos deux 
mains dans les siennes, et en présence de son 
chancelier , vous lui jurerez foi et loyauté à toute 
épreuve; non pas à dire amour étemel, enga- 
gement qu on n est maître ni de tenir ni de rom- 
pre; mais vérité, sincérité, franchise inviolable. 
Vous ne jurerez point detre toujours soumis, 
mais de ne point commettre acte de félonie , et 
de déclarer au moins la guerre avant de secouer 
le joug. Ce faisant, aurez laccôlade, et serez 
reconnu vassal unique , et loyal chevalier. 

Adieu, mon bon ami; Fidée du souper de ce 
soir m'inspire de la gaieté. Âh! quelle me sera 
douce quand je te la verrai partager! 



LETTRE XXXVI. 

DE JULIE. 

Baise cette lettre, et saute de joie pour la nou- 
velle que je vais t apprendre ; mais pense que , 
pour ne point sauter et n avoir rien à baiser, je 
n y suis pas la moins sensible. Mon père , obligé 
daller à Berne pour son procès, et de là à So- 
leure pour sa pension, a proposé à ma mère 
d'être du voyage; et elle la accepté, espérant 
pour sa santé quelque effet salutaire du chan- 
gement d air. On vouloit me faire la grâce de 
m emmener aussi, et je ne jugeai pas à propos 



f'JO LA NOUVELLE HÉLOISE. 

de dire ce que jen pensois; mais la difficulté 
des arraDgements de voiture a fait abandonner 
ce projet, et ion travaille à me consoler de n être 
pas de la partie. Ufalloit feindre de la tristesse , 
et le faux rôle que je me vois contrainte à jouer 
m en donne une si véritable , que le remords ma 
presque dispensée de la feinte. 

Pendant Fabsence de mes parents , je ne res- 
terai point maîtresse de maison; mais on me 
dépose chez le père de la cousine, en sorte 
que je serai tout de bon, durant ce temps, insé- 
parable de Finséparable. De plus, ma mère a 
mieux aimé se passer de femme-de-chambre , et 
me laisser Babi pour gouvernante; sorte d'Ar- 
gus peu dangereux, dont on ne doit ni corrom- 
pre la fidélité ni se faire des confidents , mais 
qu on écarte aisément au besoin , sur la moin- 
dre lueur de plaisir ou de gain qu'on leur offre. 

Tu comprends quelle facilité nous aurons à 
nous voir durant une quinzaine de jours; mais 
c est ici que la discrétion doit suppléer à la con- 
trainte , et qu il faut nous imposer volontaire- 
ment la même réserve à laquelle nous sommes 
forcés dans d autres temps. Non seulement tu 
ne dois pas, quand je serai chez ma cousine, y 
venir plus souvent qu'auparavant, de peur de 
la compromettre; j espère même quil ne faudra 
te parler ni des égards qu exige son sexe, ni des 
droits sacrés de l'hospitalité , et qu un honnête 
homme n aura pas besoin qu on l'instruise du res* 
pect dû par l'amour à l'amitié qui lui donne 



PREMIÈRE PARTIE. 171 

asile. Je conaois tes vivacités , mais j*en connois 
les bornes inviolables. Si tu navois jamais fait 
de sacrifice à ce qui est honnête, tu nen aurois 
point à faire aujourd'hui. 

D où vient cet air mécontent et cet œil at- 
tristé ? Pourquoi murmurer des lois que le de- 
voir t'impose? Laisse k ta Julie le soin de les 
adoucir, t es*tu jamais repenti d avoir été docile 
à sa voix? Près, des coteaux fleuris d où part la 
source de la Vevaise , il est un hameau solitaire 
qui sert quelquefois de repaire aux chasseurs, 
et ne devroit servir que d asile aux amants. Au- 
tour de rhabitation principale dont M. d'Orbe 
dispose, sont épars asse« loin quelques cha^r 
lets (i), qui de leurs toita de chaume peuvent 
couvrir lamour et le plaisir, amis de la simpli- 
cité rustique. Les firatches et discrètes laitières 
savent garder pour autrui le secret dont elles 
ont besoin pour elles-mêmes. Les ruisseaux qui 
traversent les prairies sont bordés d arbrisseaux 
et de bocages délicieux. Des bois épais offrent 
au-delà des asiles plus déserts et plus sombres. 

Al bel segçio riposto, ooibroso e fosco , 
Ne mai pastori appressan , ni bifoici (2). 

L'art ni la main des hommes n y montrent nulle 

(i) Sorte de maisons de bois où se font les fromages et 
diverses espèces de laitage dans la montagne. 

(a) Jamais pâtre ni laboureur n'approcha des épais 
ombrages qui couTrent ces charmants asiles. Pbtrar. 



172 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

part leurs soins inquiétants; on ny voit pai^ 
tout que les tendres soins de la mère commune. 
Cest là, mon ami, qjuon nest que sous ses aus- 
pices, et qu'on pe^t n écouter que ses lois. Sur 
linvitation de M. d'Orbe, Claire a déjà persuadé 
à son papa quil avoit envie daller faire avec 
quelques amis une chasse de deux ou trois jours 
dans ce canton , et d y mener les inséparables. 
Ces inséparables en ont d autres, comme tu ne 
sais que trop bien. Lun, représentant le mattre 
de la maison, en fera naturellement les hon- 
neurs; l'autre, avec moins d'éclat, pourra faire 
à sa Julie ceux d'un humble chalet ; et ce chalet, 
consacré par lamour, sera pour eux le temple 
de Guide. Pour exécuter heureusement et sûre- 
ment ce charmant projet , il n est question que 
de quelques arrangements qui se concerteront 
fecilement entre nous , et qui feront partie eux- 
mèmesdes plaisirs qu'ils doivent produire. Adieu, 
mon ami; je te quitte brusquement, de peur de 
surprise. Aussi bien, je sens que le cœur de ta 
Julie vole un peu trop tôt habiter le chalet. 

P. S. Tout bien considéré , je pense que nous 
pourrons sans indiscrétion nous voir presque 
tous les jours; savoir, chez ma cousine de deux 
jours l'un, et l'autre à la promenade. 



PRBMIÈBE PARTIE. 173 



LETTRE XXXVII. 

DE JULIE. 

Ils sont partis ce matin, ce tendre père et cette 
mère incomparable , en accablant des plus ten- 
dres caresses une fille chérie , et trop indigne de 
leurs bontés. Pour moi, je les embrassois avec 
un léger serrement de cœur, tandis quau de- 
dans de lui-même ce cœur ingrat et dénaturé 
petilloit d'une odieuse joie. Hélas! quest de- 
venu ce temps heureux où je menois incessam- 
ment sous leurs yeux une vie innocente et sage, 
où je netois bien que contre leur sein, et ne 
pouvois les quitter d'un seul pas sans déplaisir I 
Maintenant, coupable et craintive, je tremble 
en pensant à eux; je rougis en pensant à moi; 
tous mes bons sentiments se dépravent, et je me 
consume en vains et stériles regrets que n anime 
pas même un vrai repentir. Ces amères réflexions 
mont, rendu toute la tristesse que leurs adieux 
ne m avoieiit pas dabord donnée. Une secrète 
angoisse étouffoit mon ame après le départ de 
ces cfaers parents. Tandis que Babi fàisoit les 
paquets , Je suis entrée machinalement dans la 
chambre de ma mère; et, voyant quelques unes 
de ses bardes encore éparses, je les ai toutes 
baisées Tune après lautre, en fondant en larmes. 
Cet état d'attendrissement ma un peu soulagée, 



174 LA NOUVELLE HÉLOiSE. 

et j*ai trouvé quelque sorte de consolation à 
sentir que les doux mouvements de la nature 
ne sont pas tout-à-fait éteints dans mon cœur. 
Ah! tyran , tu veux en vain l'asservir tout entier, 
ce tendre et trop foible cœur; malgré toi, mal- 
gré tes prestiges , il lui reste au moins des sen- 
timents légitimes, il respecte et chérit encore 
des droits plus sacrés que les tiens. 

Pardonne, 6 mon doux ami, ces mouvements 
involontaires, et ne crains pas que j'étende ces 
réflexions aussi loin que je le devrois. Le mo- 
ment de nos jours peut-être où notre amour est 
le plus en liberté nest pas, je le sais bien, celui 
des regrets : je ne veux ni te cacher mes peines, 
ni t'en accabler; il faut que tu les connoisses, 
non pour les porter, mais pour les adoucir. 
Dans le sein de qui les ëpancherois-je, si je 
nosois les verser dans le tien? N'es-tu pas mon 
tendre consolateur? N'est-ce pas toi qui soutiens 
mon courage ébranlé? N'est-ce pas toi qui noUi^ 
ris dans mon ame le goût de la vertu , même 
après que je lai perdue? Sans toi, sans cette ado* 
rable amie dont la main compatissante essuya 
si souvent mes pleurs , combien de fois n'eusse^ 
je pas déjà succombé sous le plus mortel abat- 
tement! Mais vos tendres soins me soutiennent; 
je nose m'avilir tant que vous m'estimez encore, 
et je me dis avec complaisance que vous no 
m'aimeriez pas tant Tun et l'autre, si je nétois 
digne que de mépris* Je vole dans les bras de 
cette chère cousine, ou plutôt de cette tendre 



PREMIÈRE PARTIE. l'jS 

sœur, déposer au fond de son cœur une im* 
portune tristesse. Toi, viens œ soir achever de 
rendre au mien la joie et la sérénité qu'il a 
perdues. 



LETTRE XXXVIII. 

A JULIE. 

Non, Julie, il ne m est pas possible de ne te 
voir chaque jour que comme je t ai vue ia veille: 
il faut que mon amour s augmente et croisse 
incessamment avec tes charmes , et tu m es une 
source inépuisable de sentiments nouveaux que 
je naurois pas même imaginés. Quelle soirée 
inconcevable! Que de délices inconnues tu fis 
éprouver à mon cœur! O tristesse enchante- 
resse! ô langueur d'une ame attendrie! combien 
vous surpassez les turbulents plaisirs , et la gaie* 
té folâtre, et la joie emportée, et tous les trans- 
ports qu une ardeur sans mesure offre aux désirs 
effrénés des amants ! Paisible et pure jouissance 
qui nas rien d'égal dans la volupté des sens, ja- 
mais , jamais , ton pénétrant souvenir ne s effa- 
cera de mon cœur! Dieux! quel ravissant spec« 
tade, ou plutôt quelle extase, de voir deux 
beautés si touchantes s'embrasser tendrement, 
le visage de Tune se pencher sur le sein de 1 au- 
tre, leurs douces larmes se confondre, et bai- 
gner ce sein charmant comme la rosée du ciel 



176 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

humecte un lis fraîchement édos ! J etois jalom 
d une amitié si tendre ; je lui trouvois je ne sais 
quoi de plus intéressant qu a lamour même , et 
je me voulois une sorte de mal de ne pouvoir 
t offrir des consolations aussi chères, sans les 
troubler par lagitation de mes transports. Non , 
rien , rien sur la terre n est capable d exciter un 
si voluptueux attendrissement que vos mutuel- 
les caresses ; et le spectacle de deux amants eût 
offert à mes yeux une sensation moins déli- 
cieuse. 

Ah ! qu en ce moment j eusse été amoureux de 
cette aimable cousine , si Julie n eût pas existé l 
Mais non , c etoit Julie elle-même qui répandoit 
son charme invincible sur tout ce qui Fenviron- 
noit. Ta robe, ton ajustement, testants, ton 
éventail, ton ouvrage, tout ce qui frappoit au- 
tour de toi mes regards enchantoit mon cœur, 
et toi seule faisois tout lenchantement. Arrête , 
ô ma douce amie! à force d augmenter mon 
ivresse tu m'ôterois le plaisir de la sentir. Ce 
que tu me £ads éprouver approche d un vrai dé^ 
lire, et je crains den perdre enfin la raison. 
Laisse-moi du moins connottre un égarement 
^ui fait mon bonheur; laisse-moi goûter ce nou- 
vel enthousiasme, plus sublime, plus vif que 
toutes les idées que javois de lamour. Quoi! tu 
peux te croire avilie! quoi 1 la passion t'ôte-t'^lle 
aussi le sens? Moi , je te trouve trop parfaite pour 
une mortelle. Je t'imaginerois d une espèce plus 
pure, si ce feu dévorant qui pénétre ma sub- 



PREMIÈRE PARTIE. 177 

stance ne m'unissoit à la tienne, et ne me fàisoit 
sentir qu elles sont la .même. Non , personne au 
monde ne te connott; tu ne te connois pas toi- 
même; mon cœur seul te connoit, te sent, et 
sait te mettre à ta place. Ma Julie! ah! quels 
hommages te seroient ravis si tu n etois qu ado- 
rée! Ah! si tu n etois qu'un ange, combien tu 
perdrois de ton prix ! 

Dis*moi comment il se peut qu une passion 
telle que la mienne puisse augmenter. Je l'i- 
gnore , mais je Téprouye. Quoique tu me sois 
présente dans tous les temps , il y a . quelques 
jours sur-tout que ton image , plus belle que ja- 
mais , me poursuit et me tourmente avec une 
activité à laquelle ni lieu ni temps ne me dérobe; 
et je crois que tu me laissas avec elle dans ce 
chalet que tu quittas en finissant ta dernière 
lettre. Depuis qu il est question de ce rendez- 
vous champêtre , je suis trois fois sorti de la 
ville ; chaque fois mes pieds m'ont porté des 
mêmes côtés , et chaque fois la perspective d un 
séjour si désiré ma paru plus agréable. 

Non vide II mondo si leggiadri rami , 
Ne mosse '1 vento mai si verdi frondi (i ) 

Je trouve la campagne plus riante, la verdure 
plus fraîche et plus vive, Fair plus pur , le ciel plus 
serein ; le chant des oiseaux semble avoir plus de 

(i) Jamais œil d'homme ne vit des bocages aussi char- 
manu, jamais zéphyr n*agita de plus verts feuillages. 

PÉTR. 

3. la * 



178 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

tendresse et de volupté ; le murmure des eaux ins* 
pire une langueur plus amoureuse ; la vigne en 
fleurs exhale au loin de plus doux parfums ; un 
charme secret embellit tous les objets ou fascine 
mes sens ; on diroit que la terre se pare pour for- 
mera ton heureux amant un lit nuptial digne de 
la beauté qu il adore et du feu qui le consume. O 
Julie ! 6 chère et précieuse moitié de mon ame ! 
hàtons*nous dajouter à ces ornements du prin- 
temps la présence de deux amants fidèles. Por- 
tons le sentiment du plaisir dans les lieux qui 
n en offrent qu une vaine image ; allons animer 
toute la nature , elle est morte sans les feux de 
lamour. Quoi! trois jours d attente! trois jours 
encore ! Ivre d amour , affamé de transports , 
j attends ce moment tardif avec une doulou- 
reuse impatience. Ah ! qu on seroit heureux si 
le ciel ôtoit de la vie tous les ennuyeux inter- 
valles qui séparent de pareils instants ! 



LETTRE XXXIX. 

DE JULIE. 

Tu n as pas un sentiment , mon bon ami , que 
mon cœur ne partage; mais ne me parle plus de 
plaisir tandis que des gens qui valent mieux que 
nous souffrent , gémissent , et que j'ai leur peine 
à me reprocher. Lis la lettre ci-jointe , et sois 
tranquille si tu le peux; pour moi, qui connois 



PREMIÈRE PARTIE. I 79 

laimable et bonne fille qui la écrite , je n ai pu 
la lire sans des larmes de remords et de pitié. 
Le regret de ma coupable négligence ma péné- 
tré lame, et je vois avec une amère confusion 
jusqu oii Foubli du premier de mes devoirs ma 
Élit porter celui de tous les autres. J avois pro- 
mis de prendre soin de cette pauvre enfant ; je 
la protégeois auprès de ma mère ; je la tenois en 
quelque manière sous ma garde ; et , pour n a-* 
voir su me garder moi-même, je l'abandonne 
sans me souvenir d elle , et lexpose à des dan- 
gers pires que ceux oii j ai succombé. Je frémis 
en songeant que deux jours plus tard cen étoit 
fait peutrètre de mon dépôt, et que Vindigence 
et la séduction perdoient une fille modeste et 
sage qui peut faire un jour une excellente mère 
de famille. O mon ami ! comment y a-t-il dans 
le monde des hommes assez vils pour acheter de 
la misère un prix que le cœur seul doit payer , 
et recevoir d'une bouche affamée les tendres bai- 
sers de lamour ! 

Dis-moi, pourrois-tu nétre pas touché de la 
piété filiale de ma Fanchon , de ses sentiments 
honnêtes , de son innocente naïveté ? Ne les-tu 
pas de la rare tendresse de cet amant qui se 
vend lui-même pour soulager sa maîtresse ? Ne 
seras-tu pas trop heureux de contribuer à for- 
mer un nœud si bien assorti? Ah ! si nous étions 
sans pitié pour les cœurs unis qu on divise, de 
qui pourroient-ils jamais en attendre? Pour moi, 
j ai résolu de réparer envers ceux-ci ma faute 

xa. 



l8o LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

à quelque prix que ce soit , et de foire en sorte 
que ces deux jeunes gens soient unis par le ma- 
riage. J espère que le ciel bénira cette entre- 
prise , et qu elle sera pour nous d*un bon augure. 
Je te propose et te conjure au nom de notre 
amitié de partir dès aujourd'hui, si tu le peux , 
ou tout au moins demain matin , pour Neuf- 
cbâtel. Va négocier avec M. de Merveilleux le 
congé de cet honnête garçon; n'épargne ni les 
supplications ni l'argent : porte avec toi la let- 
tre de ma Fanchon , il n'y a point de cœur sen- 
sible qu'elle ne doive attendrir. Enfin, quoi 
qu'il nous en coûte et de plaisir et d'argent , ne 
reviens qu'avec le congé absolu de, Claude Anet , 
ou crois que l'amour ne me donnera de mes jours 
un moment de pure joie. 

Je sens combien d'objections ton cœur doit 
avoir à me faire ; doutes-tu que le mien ne les 
ait faites avant toi? Et je persiste; car il faut 
que ce mot de vertu ne soit qu'un vain nom, ou 
qu'elle exige des sacrifices. Mon ami , mon di- 
gne ami, un rendez-vous manqué peut revenir 
mille fois , quelques heures agréables s'éclipsent 
comme un éclair et ne sont plus ; mais si le bon- 
heur d'un couple honnête est dans tes mains , 
songe à l'avenir que tu vas te préparer. Crois- 
moi, l'occasion de faire des heureux est plus 
rare qu'on ne pense ; la punition de lavoir man- 
quée est de ne la plus retrouver; et l'usage que 
nous ferons de celle-ci nous va laisser un senti- 
ment éternel de contentement ou de repentir. 



PREMIÈRE PARTIE. iSl 

Pardonne à mon zèle ces discours superflus ; j'en 
dis trop à un honnête homme, et cent fois trop 
à mon ami. Je sais combien tu hais cette volupté 
cruelle qui nous endurcit aux maux dautrui. 
Tu las dit mille fois toi-même : Malheur à qui 
ne sait pas sacrifier un jour de plaisir aux de- 
voirs de rhumanité i 



LETTRE XL. 

DE FANGHON REGARD A JULIE. 



Mademoiselle , 

Pardonnez une pauvre fille au désespoir , quî> 
ne sachant plus que devenir , ose encore avoir 
recours à vos bontés ; car vous ne vous lassez 
point de consoler les affligés ; et je suis si mal- 
heureuse qu il n y a que vous et le bon Dieu que 
mes plaintes n importunent pas. J ai eu bien du 
chag[rin de quitter lapprentissage où vous m Sa- 
viez mise ; mais , ayant eu le malheur de perdre 
ma mère cet hiver , il a feUu revenir auprès de 
mon pauvre père , que sa paralysie retient tou- 
jours dans son lit. 

Je n ai pas oublié le conseil que vous aviez 
donné à ma mère de tacher de m'établir avec un 
honnête homme qui prit soin de la famille. 
Claude Anet , que monsieur votre père avoit ra- 
mené du service, est un brave garçon, rangé ^ 



l8â LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

qui sait un bon métier, et qui me veut du bien. 
Après tant de charité que vous avez eue pour 
nous , je n osois plus vous être incommode , et 
c'est lui qui nous a fait vivre pendant tout Thi- 
ver. Il devoit m'épouser ce printemps ; il avoit 
mis son cœur à ce mariage. Mais on m'a telle^ 
ment tourmentée pour payer trois ans de loyer 
échu à Pâques , que , ne sachant où prendre tant 
d argent comptant, le pauvre jeune homme s est 
engagé derechef, sans m en rien dire, dans la 
compagnie de M. de Merveilleux , et ma apporté 
largent de son engagement. M. de Merveilleux 
n'est plus à Neufchâtel que pour sept ou huit 
jours , et Claude Anet doit partir dans trois ou 
quatre pour suivre la recrue; ainsi nous n'avons 
pas le temps ni le moyen de nous marier , et il 
me laisse sans aucune ressource. Si , par votre 
crédit ou celui de monsieur le baron , vous pou- 
viez nous obtenir au moins un délai de cinq ou 
six semaines , on tàcheroit pendant ce temps-là 
de prendre quelque arrangement pour nous ma- 
rier ou pour rembourser ce pauvre garçon : mais 
je le connois bien ; il ne voudra jamais repren- 
dre l'argent qu il ma donné. 

Il est venu ce matin un monsieur bien riche 
m en offrir beaucoup davantage; mais Dieu m'a 
ftiit la grâce de le refuser. Il a dit qu'il revien- 
droit demain matin savoir ma dernière résolu- 
tion. Je [lui ai dit de n'en pas prendre la peine , 
et qu'il la savoit déjà. Que Dieu le conduise! il 
sera reçu demain comme aujourd'hui. Je pour* 



PREMIÈRE PARTIE. l83 

rois bien aussi recourir à la'baurse des pauvres» 
mais on est si méprisé quil vaut mieux pàdr, 
et puis Claude Anet a trop de cœur pour vou- 
loir d'une fille assistée. 

Excusez la liberté que je prends, ma bonne 
demoiselle ; je n ai trouvé que vous seule à qui 
j ose avouer ma peine, et j ai le cœur si serré qu'il 
faut finir cette lettre. Votre bien humble et af- 
fectionnée servante à vous servir , 

Fanghon Begaro. 



LETTRE XLI. 

RÉPONSE. 

J AI manqué de mémoire et toi de confiance, 
ma chère enfant : nous avons eu grand tort tou- 
tes deux , mais le mien est impardonnable. Je 
tâcherai du moins de le réparer. Babi, qui te 
porte cette lettre , est chargée de pourvoir au plus 
pressé. Elle retournera demain matin pour t'ai- 
der à congédier ce monsieur s'il revient ; et l'a- 
près-dinée nous irons te voir , ma cousine et moi ; 
car je sais que tu ne peux pas quitter ton pau- 
vre père , et je veux connoltre par moi-même 
l'état de ton petit ménage. 

Quant à Claude Anet, n'en sois point en peine; 
mon père est absent; mais, en attendant son re- 
tour, on fera ce qu'on pourra; et tu peux comp- 
ter que je n'oublierai ni toi ni ce brave garçon. 



1^4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Adieu , mon enfant : que le bon Dieu te cottr* 
sole! Tu as bien fait de n avoir pas recours à la 
bourse publique; c est ce qu'il ne faut jamais faire 
tant qu il reste quelque chose dans celle des bon^ 
nés gens. 



LETTRE XLII. 

A JULIE. 

Je reçois votre lettre , et je pars à lïnstant : ce 
sera toute ma réponse. Ah , craelle ! que mon 
cœur en est loin de cette odieuse vertu que vous 
me supposez et que je déteste ! Mais vous or- 
donnez, il faut obéir. Dussé-je en mourir cent 
ibis, il faut être estimé de Julie. 



LETTRE XLIIL 

A JULIE. 

J'arrivai hier matin à Neufchàtel ; j appris que 
M. de Merveilleux étoit à la campagne, je cou« 
rus ly chercher : il étoit à la chasse , et je lat- 
tendis jusqu'au soir. Quand je lui eus expliqué 
le sujet de mon voyage, et que je leus prié de 
mettre un prix au congé de Claude Anet, il me 
fit beaucoup de difficultés. Je crus les lever en 
offrant de moi-même une somme assez considé- 



I>REMIÈRE PARTIE. l8S 

rable , et laugmentant à mesure qu II résistoil ; 
mais , n ayant pu rien obtenir , je fus obligé de 
me retirer, après m'être assuré de le retrouver 
ce matin , bien résolu de ne le plus quitter jus- 
qu'à ce qu'à force d'argent , ou d'importunités , 
ou de quelque manière que ce pût être , j'eusse 
obtenu ce que j'étois venu lui demander. M'é* 
tant levé pour cela de très bonne heure , j'étois 
prêt à monter à cheval quand je reçus* par un 
exprès ce billet de M. de Merveilleux , avec le 
congé du jeune homme en bonne forme : 

Voilà y monsieur^ le congé que vous êtes venu 
solliciter; je F ai refusé à vos offres, je le donne 
à vos intentions charitables j et vous prie de 
croire que je ne mets point à prix une bonne 
action. 

Jugez à la joie que vous donnera cet heureux 
succès de celle que j'ai sentie en l'apprenant. 
Pourquoi faut-il qu'elle ne soit pas aussi parfaite 
qu'elle devroit l'être? Je ne puis me dispenser 
d'aller remercier et rembourser M. de Merveil- 
leux ; et si cette visite retarde mon départ d'un 
jour, comme il est à craindre, nai-je pas droit 
de dire qu'il s'est montré généreux à mes dé- 
pens? IS'importe , j'ai fait ce qui vous est agréa- 
ble, je puis tout supporter à ce prix. Qu'on est 
heureux de pouvoir bien faire en servant ce 
qu'on aime ^ et réunir ainsi dans le même soin 
les charmes de l'amour et de la vertu ! Je l'avoue, 
è Julie! je partis le cœur plein d'impatience et 
de chagrin. Je vous reprochois d'être si sensible 



l86 LA NOUVELLE HÉLOISE. 

aux peines d autrui et de compter pour rien les 
miennes , comme si j etois le seul au monde qui 
n eût rien mérité de vous. Je trouvois de la bar^ 
barie, après m avoir leurré dun si doux espoir, 
à me priver sans nécessité d'un bien dont vous 
m aviez flatté vous-même. Tous ces murmures 
se sont évanouis; je sens renaître à leur place 
au fond de mon ame un contentement inconnu : 
jeprouve déjà le dédommagement que vous 
m avez promis, vous que l'habitude de bien 
faire a tant instruite du goût qu on y trouve. 
Quel étrange empire est le vôtre, de pouvoir 
rendre les privations aussi douces que les plai- 
sirs, et donner à ce quon fait pour vous le 
même charme qu on trouveroit à se contenter 
soi-même! Ah! je lai dit cent fois, tu es un 
ange du ciel, ma Julie! sans doute avec tant 
dautorité sur mon ame la tienne est plus di- 
vine qu'humaine. Comment n être pas éternelle- 
ment à toi puisque ton régne est céleste? et que 
serviroit de cesser de taimer s'il laut toujours 
qu'on t'adore? 

P. S. Suivant mon calcul, nous avons encore 
au moins cinq ou six jours jusqu'au retour de 
la maman. Seroit-il impossible , durant cet in- 
tervalle, de foire un pèlerinage au chalet? 



PREMIÈRE PARTIE. 187 

LETTRE XLIV. 

DE JULIE. 

jVe murmure pas tant, mon ami, de ce retour 
précipité; il noud est plus avantageux quil ne 
semble ; et quand nous aurions fait par adresse 
ce que nous avons fait par bienfaisance , nous 
n aurions pas mieux réussi. Regarde ce qui se- 
roit arrivé si nous n eussions suivi que nos fan- 
taisies. Je serois allée à la campagne précisé- 
ment la veille du retour de ma mère à la ville ; 
j aurois eu un exprès avant d'avoir pu ménager 
notre entrevue ; il auroit fallu partir sur-le- 
champ, peut-être sans pouvoir t avertir, te 
laisser dans des perplexités mortelles, et notre 
séparation se seroit feite au moment qui la ren- 
doit le plus douloureuse. De plus , on auroit 
su que nous étions tous deux à la campagne ; 
malgré nos précautions, peut-être eût-on su 
que nous y étions ensemble ; du moins on lau- 
roit soupçonné, c en étoit assez. Llndiscréte avi- 
dité du présent nous ôtoit toute ressource pour 
lavenir, et le remords d'une bonne œuvre dé- 
daignée nous eût tourmentés toute la vie. 

Compare à présent cet état à notre situation 
réelle. Premièrement ton absence a produit un 
excellent effet. Mon Argus n'aura pas manqué 
de dire à ma mère qu'on t'avoit peu vu chez ma 



l88 LA NOUVELLE HÉLOfSE. 

cousine : elle sait ton voyage et le sujet; c'est 
une raison de plus pour t estimer. Et le moyen 
d'imaginer que des gens qui vivent en bonne 
intelligence prennent volontairement pour s'é- 
loigner le seul moment de liberté qu'ils ont pour 
se voir ! Quelle ruse avons-nous employée pour 
écarter une trop juste défiance ? La seule, à mon 
avis, qui soit permise à d'bonnêtes gens, celle 
de Têtre à un point qu'on ne puisse croire , en 
sorte qu'on prenne un effort de vertu pour- un 
acte d'indifférence. Mon ami , qu'un amour ca- 
ché par de tels moyens doit être doux aux cœurs 
qui le goûtent! Ajoute à cela le plaisir de réunir 
des amants désolés, et de rendre heureux deux 
jeunes gens si dignes de l'être. Tu Tas vue ma 
Fanchon; dis, n est-elle pas charmante? et ne 
mérite-t-elle pas bien tout ce que tu as fait pour 
elle? N'est-elle pas trop jolie et trop malheu- 
reuse pour rester fille impunément? Claude 
Anet, de son côté, dont le bon naturel a ré- 
sisté par miracle à trois ans de service, en eût- 
il pu supporter encore autant sans devenir un 
vaurien comme tous les autres? Au lieu de cela, 
ils s'aiment et seront unis ; ils sont pauvres et 
seront aidés; ils sont honnêtes gens et pourront 
continuer de letre ; car mon père a promis de 
prendre soin de leur établissement. Que de biens 
tu as procurés à eux et à nous par ta complai- 
sance, sans parler du compte que je t'en dois 
tenir! Tel est, mon ami, l'efiet assuré des sa- 
crifices qu'on fait à la vertu : s'ils coûtent sou- 



PREMIÈRE PARTIE. 189 

veat à faire, il ^ est toujours doux de les avoir 
iaits , et Ion n a jamais vu personne se repentir 
d une bonne action. 

Je me doute bien qu à lexemple de Tinsépa- 
rable tu m'appelleras aussi la prêcheuse, et il est 
vrai que je ne fais pas mieux ce que je dis que 
les gens du métier. Si mes sermons ne valent pas 
les leurs, au moins je vois avec plaisir qu'ils ne 
sont pas comme eux jetés au vent. Je ne m eu 
défends point, mon aimable ami; je voudrois 
ajouter autant de vertus aux tiennes qu un fol 
amour m en a fait perdre; et, ne pouvant plus 
m estimer moi-même , j aime à m estimer encore 
en toi. De ta part , il ne s agit que d aimer par- 
foitement, et tout viendra comme de lui-même. 
Avec. quel plaisir tu dois voir augmenter sans 
cesse les dettes que lamour s'oblige à payer! 

Ma cousine a su les entretiens que tu as eus 
avec son père au sujet de M. d'Orbe; elle y est 
aussi sensible que si nous pouvions , en offices 
de l'amitié, n'être pas toujours en reste avec 
elle. Mon Dieu ! mon ami , que je suis une heu- 
reuse fille! que je suis aimée! et que je trouve 
charmant de l'être ! Père, mère, amie, amant, 
j'ai beau chérir tout ce qui m'environne, je me 
trouve toujours ou prévenue ou surpassée. Il 
semble que tous les plus doux sentiments du 
monde viennent sans cesse chercher mon ame , 
et j'ai le regret de n'en avoir qu'une pour jouir 
de tout mon bonheur. 

J'oubliois de t'annoncer une visite pour de- 



IQO LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

main matin : c est mylord Bomston qui vient de 
Genève, où il a passé sept ou huit mois. Il dit 
tavoir vu à Sion à son retour dltalie. Il te 
trouva fort triste, et parle au surplus de toi 
comme j en pense. Il fit hier ton éloge si bien 
et si à propos devant mon père , qu il ma tout-à- 
fait disposée à faire le sien. En effet, j ai trouvé 
du sens, du sel, du feu, dans sa conversation. 
Sa voix s élève et son œil sanime au récit des 
grandes actions , comme il arrive aux hommes 
capables d'en faire. Il parle aussi avec intérêt 
des choses de goût, entre autres de la musique 
italienne quil porte jusqu'au sublime; je croyois 
entendre encore mon pauvre frère. Au surplus 
il met plus d énergie que de grâce dans ses dis- 
cours, et je lui trouve même l'esprit un peu 
rèche (i). Adieu, mon ami. 



LETTRE XLV. 

A JULIE. 

Je n'en étois encore qu'à la seconde lecture de 
ta lettre quand mylord Edouard Bomston est 
entré. Ayant tant d'autres choses à te dire,com- 

(i) Terme du pays, pris ici métaphoriquement. Il 
signifie au propre une surface rude au toucher , et qui 
cause un frissonnement désagréable en y passant la 
main , comme celle d'une brosse fort serrée , ou du ve- 
lours d'Utrecht. 



PREMIÈRE PARTIE. I9I 

ment aurois-je pensé, ma Julie, à te parler de 
lui? Quand on se suffit Fun à lautre^savise-t-on 
de songer à un tiers? Je vais te rendre compte 
de ce que j en sais , maintenant que tu parois le 
désirer. 

Ayant passé le Semplon , il ctoit venu jusqu'à 
Sion au-devant dune chaise quon de voit lui 
amener de Genève à Brigue; et le désœuvre- 
ment rendant les hommes assez liants, il me 
rechercha. Nous fîmes une connoissance aussi 
intime qu un Anglois naturellement peu préve- 
nant peut Ja faire avec un homme fort préoccupé 
qui cherche la solitude. Cependant nous sentî- 
mes que nous nous convenions; il y a un certaiA 
unisson d âmes qui s aperçoit au premier instant; 
et nous fumes familiers au bout de huit jours , 
mais pour toute la vie , comme deux François 
lauroient été au bout de huit heures pour tout 
le temps qu ils ne se seroient pas quittés. Il m'en- 
tretint de ses voyages , et , le sachant Anglois , 
je crus qu'il m'alloit parler d'édifices et de pein- 
tures. Bientôt je vis avec plaisir que les tableaux 
et les monuments ne lui avoient point fait né- 
gliger l'étude des mœurs et des hommes. Il me 
parla cependant des beaux arts avec beaucoup 
de discernement , mais modérément et sans pré- 
tention. J'estimai qu'il en jugeoit avec plus de 
sentiment que de science , et par les effets plus 
que parles règles, ce qui me confirma qu'il avoit 
lame sensible. Pour la musique italienne, il 
m'en parut enthousiaste comme à toi; il m'en 



192 LA NOUVELLE HÉLQÏSE. 

fit même entendre, car il mène un virtuose avec 
lui; son valet-de-chambre joue fort bien du 
violon, et lui-même passablement du violon- 
celle. Il me choisit plusieurs morceaux très pa- 
thétiques, à ce qu il prétendoit : mais, soit quun 
accent si nouveau pour moi demandât une oreille 
plus exercée , soit que le charme de la musique , 
si doux dans la mélancolie , s efFace dans une 
profonde tristesse , ces morceaux me firent peu 
de plaisir ; et j en trouvai le chant agréable , à la 
vérité , mais bizarre et sans expression. 

Il fut aussi question de moi , et mylord s'in- 
forma avec intérêt de ma situation. Je lui en dis 
tout ce qu il en devoit savoir. Il me proposa un 
voyage en Angleterre , avec des projets de fortune 
impossibles dans un pays où Julie n'étoit pas. II 
mie dit qu il alloit passer Thiver à Genève , Tété 
suivant à Lausanne , et qu'il viendroit à Vevai 
avant de retourner en Italie : il ma tenu parole, 
et nous nous sommes revus avec un nouveau 
plaisir. 

Quant à son caractère , je le crois vif et em- 
porté , mais vertueux et ferme. Il se pique de 
philosophie, et de ces principes dont nous avons 
autrefois parlé. Mais au fond je le crois par tem- 
pérament ce qu'il pense être par méthode; et le 
vernis stoïque qu il met à ses actions ne consiste 
qu'a parer de beaux raisonnements le parti que 
son cœur lui a &it prendre. J'ai cependant ap* 
pris avec un peu de peine qu'il avoit eu quelques 



É^ftËMIÈRË ÊARtlË. Jg3 

affaires en Italie , et qu il s'y étoit battu plusieurs 
fois« 

Je ne sais ce que tu trouves dé rèche dans ses 
manières; véritablement elles ne sont pas pré^ 
venantes, mais je ny sens tien de repoussante 
Quoique son abord ne soit pas aussi ouvert que 
son coElur , et qu il dédaigne les petites bienséan- 
ces , il ne laisse pas , ce me semble , d être d'un 
commercé agréable. S'il n'a pas cette politesse 
réservée et circonspecte qui se règle unique- 
ment sur l'extérieur, et que nos jeunes oiBcîers 
nous apportent de France , il a celle de l'huma- 
nité , qui st pique moins de distinguer au pre^ 
miercoup-d'o^il les états et les rangs, et respecte 
en général tous les hommes. Te l'avouerai-je naï- 
vement ? La privation des grâces est un défaut 
que les femmes ne pardonnent point , même au 
mérite ; et j'ai peur que Julie n'ait été femme 
Une fois en sa Vie. 

Puisque je suis en train de sincérité, je te dirai 
encore, ma jolie prêcheuse, qu'il est inutile de 
vouloir donner le change à mes droits , et qu'un 
amour affamé ne se nourrit point de sermons^ 
Songe , songe aux dédommagements promis et 
dus : car toute la morale que tu m'as débitée est 
fort bonne ; mais , quoi que tu puisses dire , le 
chalet valoit encore mieux. 



3. 



194 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

LETTRE XLVI. 

DE JULIE. 

Hé bien donc , mon ami , toujours le chalet l 
rhii^toire de ce chalet te pèse furieusement sur le 
cœur; et je vois bien quà la mort ou à la vie 
il feut te jfaire raison du chalet. Mais des lieux 
oii tu ne fus jamais te sont-ils si chers qu on ne 
puisse t'en dédommager ailleurs? et FAmour , qui 
fit le palais d' Armide au fond d un désert , ne sau- 
roit-û nous faire un chalet à la ville? Ecoute : 
on va marier ma Fanchon : mon père , qui ne 
hait pas les fêtes et lappareil , veut lui faire une 
noce où nous serons tous : cette noce ne man- 
quera pas d'être tumultueuse. Quelquefois le 
mystère a su tendre son voile au sein de la tur* 
bulente joie et du fracas des festins. Tu m en- 
tends, mon ami; ne seroit-il pas doux de re- 
trouver dans lefFet de nos soins les plaisirs quils 
nous ont coûtés ? 

Tu t animes , ce me semble , d un zèle asses 
superflu sur lapologie de mylord Edouard , dont 
je suis fort éloignée de mal penser. D'ailleurs , 
comment jugerois-je un homme que je nai vu 
quune après-midi? et comment en pourrois-tu 
juger toi-même sur une connoissance de quel- 
ques jours? Je n'en parle que par conjecture, et 
tu ne peux guère être plus avancé ; car les pro- 



t>REMIÉllË PAÏltlË. IgS 

positions qu'il ta faites sont de ces offres vagues 
dont un air de puissance et la fecilité de les éIu-> 
der rendent souvent les étrangers prodigues. 
Mais je reconnois tes vivacités ordinaires, et 
combien tu as de penchant à te prévenir pour 
ou contre les gens presque à la première vuCé 
Cependant nous examinerons à loisir les arran- 
gements qu il ta proposés. Si lamour fevorise le 
projet qui m'occupe , il s en présentera peut-être 
de meilleurs pour nous. O mon bon ami , la 
patience est amère , mais son fruit est doux. 

Pour revenir à ton Anglois , je t ai dit qu il me 
paroissoit avoir lame grande et forte , et plus dcf 
lumières que dagréments dans lesprit. Tu dis 
à peu près la même chose; et puis , avec cet air 
de supériorité masculine qui n abandonne point 
nos humbles adorateurs ^ tu me reproches d avoit 
été de mon sexe une fois en ma vie ; comme si 
jamais une femme devoit cesser den être 1 Te 
souvient-il qu en lisant ta république de Platon 
nous avons autrefois disputé sur ce point de la 
différence morale des sexes. Je persiste danslavis 
dont j'étois alors, et ne saurois imaginer un mo- 
dèle commun de perfection pour deux êtres si 
différents. L'attaque et la défense , laudace des 
hommes , la pudeur des femmes , ne sont point 
des conventions, comme le pensent tes philo- 
sophes, mais des institutions naturelles dont il 
est facile de rendre raison , et dont se déduisent 
aisément toutes les autres distinctions morales. 
D'ailleurs , la destination de la nature n'étant 

i3. 



I<)6 LA NOUVELLE HÉLQÏSE. 

pas la même , les incliDations , les vianières de 
voir et de sentir , doivent être dirigées de chaque 
côté selon ses vues. Il ne faut point les mêmes 
ffoixis ni la même constitution pour labourer la 
terre et pour allaiter des enfants. Une taille plus 
haute, une voix plus forte, et des traits plus 
marqués, semblent n'avoir aucun rapport néces- 
saire au sexe ; mais les modifications extérieures 
annoncent Tintention de louvrier dans les mo- 
difications de lesprit. Une femme parfaite et un 
homme parfait ne doivent pas plus se ressembler 
dame que de visage. Ces vaines imitations de 
sexe sont le comble de la déraison ; elles font rire 
le sage et fuir les amours. Enfin je trouve qu à 
moins d avoir cinq pieds et demi de haut , une 
voix de basse , et de la barbe au menton , Ion 
ne doit point se mêler d être homme. 
• Vois combien les amants sont maladroits en 
injures ! Tu me reproches une faute que je n ai 
pas commise, ou que tu commets aussi bien que 
moi; et lattribues à un défaut dont je m'honore. 
Veux-tu que , te rendant sincérité pour sincérité, 
je te dise naïvement ce que je pense de la tienne? 
Je n y trouve qu un raffinement de flatterie, pour 
te justifier à toi-même , par cette fii^anchise ap- 
parente, les éloges enthousiastes dont tu mac- 
cables à tout propos. Mes prétendues perfections 
t aveuglent au point que, pour démentir les re- 
proches que tu te fais en secret de ta prévention , 
tu n'as pas l'esprit d'en trouver un solide à me 
faire. . r 



PREMIÈRE PARTIE. 1^7 

Crois-moi , ne te charge point de me dire mes 
vérités , tu t en acquitterois trop mal : les yeux 
de lamour, tout perçants quils sont, savent-ils 
voir des défauts? C'est à Fintègre amitié que ces 
soins appartiennent , et là-déssus ta disciple Claire 
est cent fois plus savante que toi. Oui , mon ami , 
loue-moi, admire-moi, trouve-moi belle, char- 
mante , parfaite ; tes éloges me plaisent sans mt; 
séduire, parceque je vois quils sont le langage 
de Terreur et non de la fausseté , et que tu te 
trompes toi-même , mais que tu ne veux pas me 
tromper. O que les illusions de lamour sont 
aimables! ses flatteries sont en un sens des vé^ 
rites : le jugement se tait , mais le cœur parle. 
Lamant qui loue en nous des perfections que 
nous n avons pas les voit en effet telles qu il les 
représente ; il ne ment point en disant des men- 
songes; il flatte sans s'avilir, et Ion peut au 
moins lestimer.sans le croire. 

JTai entendu , non sans quelque battement de 
cœur, proposer d'avoir demain deux philosophes 
à souper. L'un est mylord Edouard : l'autre est 
un sage dont la gravité s'est quelquefois un peu 
dérangée aux pieds d'une jeune écolière ; ne le 
connoitriez-vous point? Exhortez-le, je vous 
prie , à tâcher de garder demain le décorum phi- 
losophique un peu mieux qu'à son ordinaire. 
J'aurai soin d'avertir aussi la petite personne de 
baisser les yeux , et d'être aux siens le moins jo-^ 
lie qu'il se pourra. 



198 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

LETTRE XLVII. 

A JULIE, 

Ah mauvaise! est-ce là la circonspection que 
tu m avois promise? est-ce ainsi que tu ménages 
mon cœur et voiles tes attraits? Que de contra* 
ventions k tes engagements ! Premièrement la 
parure , car tu n*en avois point , et tu sais bien 
que jamais tu nés si dapgereuse. Secondement , 
ton maintien si doux , si modeste , si propre à 
laisser remarquer à loisir toutes tes grâces. Ton 
parler plus rare , plus réfléchi , plus spirituel en- 
core qu à lordinaire , qui nous rendoit tous plus 
attentifs , et faisoit voler loreille et le cœur au- 
devant de chaque mot. Cet air que tu chantas à 
demi-voix , pour donner encore plus de douceur 
à ton chant, et qui, bien que françois, plut à 
mylord Edouard même. Ton regard timide et tes 
yeux baissés , dont les éclairs inattendus me je^ 
toient d^ns un trouble inévitable. Enfin , ce je 
ne sais quoi d'inexprimable , d enchanteur, que 
tu semblois avoir répandu sur toute ta personne 
pour faire tourner la tête à tout le monde, sans 
paroitre mênie y songer. Je ne sais , pour moi , 
comment tu ty prends ; mais, si telle est ta ma- 
nière detre jolie le moins qu'il est possible, je 
t avertis que cest letre beaucoup plus quil ne 
faut pour avoir des sages autour de soi. 



PKEMIÈRE PARTIE. 199 

Je crains fort que le pauvre philosophe anglois 
nait un peu ressenti la même influence. Après 
avoir reconduit ta cousine, comme nous étions 
tous encore fort éveillés , il nous proposa d*aller 
chez lui faire de la musique et boire du punch. 
Tandis qu on rassembloit ses gens , il ne cessa 
de nous parler de toi avec un feu qui me déplut, 
et je n entendis pas ton éloge dans sa bouche 
avec autant de plaisir que tu avois entendu le 
mien. En général , j avoue que je n aime point 
que personne , excepté ta cousine , me parle de 
toi ; il me semble que chaque mot m'ôte une par- 
tie de mon secret ou de mes plaisirs ; et , quoi 
que Ton puisse dire , on y met un intérêt si sus- 
pect , ou Ion est si loin de ce que je sens, que je 
naime écouter là-dessus que moi-même. 

Ce n est pas que j aie comme toi du penchant 
à la jalousie. Je connois mieux ton ame ; j ai des 
garants qui ne me permettent pas même d'ima- 
giner ton changement possible. Après tes assu- 
rances, je ne te dis plus rien des autres préten- 
dants. Mais celui-ci , Julie !... des conditions sor- 
tables... les préjugés de ton père... Tu sais bien 
quil s agit de ma vie; daigne donc me dire un 
mot là-dessus. Un mot de Julie, et je suis tran- 
quille à jamais. 

J'ai passé la nuit à entendre ou exécuter de la 
musique italienne, car il s est trouvé des duo et 
il a fallu hasarder d y faire ma partie. Je n ose 
te parler encore de lefFet quelle a produit sur 
moi; j ai peur, j ai peur que Timpression du sou* 



aoo LA HOUVELLE HÉLOÏ^E. 

per d'hier ne se soit prolongée sur ce que j'en-* 
tendois , et que je n aie pris lefFct de tes séduc-t 
lions pour le charmç de la musique. Pourquoi 
la même cause qui me la rendoit ennuyeuse à 
Sion ne pourroit-ellepas ici me la rendre agréa-^ 
Ble dans une situation contraire*^ N es-tu pas la 
première source de toutes les affections de mon» 
ame? et suis-je à lepreuve des prestiges de ta^ 
magie ? Si la musique eût réellement produit cet. 
enchantement , il eût agi sur tous ceux qui len- 
tendoient. Mais, tandis que ceschants me tenoient 
en extase, M. d'Orbe dormoit tranquillement 
dans un fauteuil , et , au milieu . de mes trans?-. 
ports , il s est contenté pour tout éloge de deman-r. 
der si ta cousine savoit Fhalien. 

Tout ceci sera, mieux éclairci demain ; car. 
nous avons pour ce soir un nouveau rendez*- 
vous de musique. Mylord veut la rendre com-?. 
pléte , et il a mandé de Lausanne un second vior, 
Ion qu'il dit être assez entendu. Je porterai de 
mon côté des scènes, des cantates françoise6,et 
nous verrons. 

En arrivant chez moi j etois d un accablement 
que ma donné le peu d'habitude de veiller et 
qui se perd en t'écrivant. Il faut pourtant tâcher, 
de dormir quelques heures. Viens avec moi , ma 
douce amie; ne me quitte point durant mon 
sommeil : mais, soit que ton image le trouble ou. 
le favorise, soit qu'il m'offre ou non les noces, 
de la Fanchon , un instant délicieux qui ne peut 



' PREmÊRE PAftTrE. 20l 

m'échapper et qu'il me prépare , c'est le sen- 
timent de mon bonheur au réveil. 



LETTRE XLVIII. 

A JULIE. 

Ah ! ma Julie , quai-je entendu ? Quels sons 
touchants! quelle musique! quelle source déli- 
cieuse de sentiments et de plaisirs! Ne perds 
pas un moment ; rassemble avec soin tes opéra, 
tes cantates , ta musique Françoise , fais un 
grand feu bien ardent, jette-s-y tout ce fatras, 
^t l'attise avec soin, afin que tant de glace puisse 
y brûler et donner de la chaleur au moins une 
fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du 
goût, pour çxpier ton crime et le mien d'avoir 
profané ta voix à cette lourde psalmodie, et d'a- 
voir pris si long-temps pour le langage du cœur 
un bruit qui ne> fait qu'étourdir Toreille. O que 
ton digne frère avoit raison ! Dans quelle étrange 
erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les productions de 
cet art charmant! Je sentois leur peu d'effet, et 
Vattribuois à sa foiblesse. Je disois : La musique 
n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille et 
n'agit qu'indirectement et légèrement sur l'ame: 
l'impression des accords est purement mécani* 
que et physique ; qu a-t-elle à faire au sent^ 
isieqt? et pourquoi devrois-je espérer d'être plus 



202 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

vivement touché d une belle harmonie que d un 
bel accord de couleurs? Je napercevois pas dans 
les accents de la mélodie appliqués à ceux de 
la langue le lien puissant et secret des passions 
avec les sons : je ne voyois pas que Fimitation des 
tons divers dont les sentiments animent la voix 
parlante donne à son tour à la voix chantante 
le pouvoir d agiter les cœurs , et que l'énergique 
tableau des mouvements de lame de celui qui 
se fait entendre est ce qui fait le vrai charme de 
ceux qui lecoutent. 

C est ce que me fit remarquer le chanteur de 
mylord , qui , pour un musicien , ne laisse pas 
de parler assez bien de son art. L'harmonie , me 
disoit-il, nest qu'un accessoire éloigné dans la 
musique imitative ; il n'y a dans l'harmonie pro- 
prement dite aucun principe d'imitation. Elle 
assure , il est vrai , les intonations; elle porte té* 
moignage de leur justesse , et , rendant les mo- 
dulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie 
à l'expression et de la grâce au chant. Mais c'est 
de la seule mélodie que sort cette puissance 
invincible des accents passionnés; c'est d'elle 
que dérive tout le pouvoir de la musique sur 
lame. Formez les plus savantes successions 
d'accords sans mélange de mélodie, vous serez 
ennuyés au bout d'un quart d'heure. De beaux 
chants sans aucune harmonie sont long-temps 
à l'épreuve de l'ennui. Que l'accent du sentiment 
anime les chants les plus simples , ils seront in* 
téressants. Au contraire, une mélodie qui ne 



PREMIERE PARTIE. !2o3 

parle point chante toujours mal , et la seule har- 
monie n a jamais rien su dire au cœur. 

Cest en ceci, continuoit-il , que consiste Ter- 
reur des François sur les forces de la musique. 
M ayant et ne pouvant avoir une mélodie à eux 
dans une langue qui na point d accent, et sur 
une poésie maniérée qui ne connut jamais la 
nature , ils n imaginent d effets que ceux de Fhar- 
monie et des éclats de voix , qui ne rendent pas 
les sons plus mélodieux , mais plus bruyants ; et 
ils sont si malheureux dans leurs prétentions , 
que cette harmonie même qu'ils cherchent leur 
échappe ; à force de la vouloir charger ils n y 
mettent plus de choix , ils ne connoissent plus 
les choses d effet , ils ne font plus que du rem«- 
plissage ; ils se gâtent loreille , et ne sont plus 
sensibles qu au bruit ; en sorte que la plus belle 
voix pour eux n est que celle qui chante le plus 
fort. Aussi , faute d'un genre propre , n ont-ils 
jamais fait que suivre pesamment et de loin nos 
modèles ; et depuis leur célèbre Lulli , ou plutôt 
le nôtre, qui ne fit qu imiter les opéra dont 11- 
talie étoit déjà pleine de son temps, on les a 
toujours vus lespace de trente ou quarante ans 
copier , gâter nos vieux auteurs , et Éaire à peu 
près de notre musique comme les autres peuples 
font de leurs modes. Quand ils se vantent de 
leurs chansons, cest leur propre condamnation 
qu ils prononcent ; s'ils savoient chanter des sen- 
timents, ils ne chanteroient pas de lesprit : mais 
parceque leur musique n exprime, rien , elle est 



2o4 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

plus propre aux chansons qu aux opéra ; et pai*- 
ceque la nôtre est toute passionnée , elle est plus 
propre aux opéra qu'aux chansons. 

Ensuite , m ayant récité sans chant quelques 
scènes italiennes , il me fit sentir les rapports de 
la musique à la parole dans le récitatif, de là 
musique au sentiment dans les airs, et par-tout 
Ténergie que la mesure exacte et le choix des 
accords ajoutent à lexpression. Enfin, après avoir 
joint à la connoissance que j ai de la langue la 
meilleure idée qu'il me fut possihle de Faccent 
oratoire et pathétique , c est-à-dire de lart de 
parler à loreille et au cœur dans une langue sans 
articuler des mots, je me mis à écouter cette 
musique enchanteresse, et je sentis bientôt aux 
émotions qu elle me causoit que cet art avoit un 
pouvoir supérieur à celui que j avois imaginé. Je 
ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit 
insensiblement. Ce n étoit plus une vaine suite 
de sons comme dans nos récits. A chaque phrase, 
quelque image entroit dans mon cerveau ou 
quelque sentiment dans mon cœur ; le plaisir ne 
sarrètoit point à loreille, il pénétroit jusqu'à 
l'ame; l'exécution couloit sans effort avec une 
facilité charmante ; tous les concertants sem- 
bloient animés du même esprit ; le chanteur, maî- 
tre de sa voix, en tiroit sans gêne tout ce que le 
cbant «t les paroles demandoient de lui; et je 
trouvai sur -tout un grand soulagement à ne 
sentir ni ces lourdes cadences, ni ces pénibles 
efforts de voix, ni cette contrainte que donne 



PREMIÈEE PARTIS. 205 

chez nous au. musicien le perpétuel combat du 
chant et de la mesure , qui , ne pouvant jamais 
s accorder , ne lassent guère moins lauditeur que 
lexécutant. 

Mais quand après une suite d airs agréables on 
vint à ces grands morceaux d expression qui sa- 
vent exciter et peindre le désordre des passions 
violentes, je perdois à chaque instant Tidée de 
musique , de chant , d'imitation ; je croyois en- 
tendre la voix de la douleur, de lemportement, 
du désespoir ; je croyois voir des mères éplorées , 
des amants trahis , des tyrans furieux ; et , dans 
les agitations que jetois forcé deprouverjavois 
peine à rester en place. Je connus alors pour- 
quoi cette même musique qui m avoit autrefois 
ennuyé mechaufFoit maintenant jusqu'au trans* 
port; c est que j avois commencé de la concevoir, 
et que sitôt qu elle pouvoit agir elle agissoit avec 
toute sa force. Non, Julie, on ne supporte point 
à demi de pareilles impressions : elles sont exr 
cessives ou nulles, jamais foibles ou médiocres; 
il faut rester insensible , ou se laisser émouvoir 
outre mesure; ou c est le vain bruit dune langue 
qu on n entend point , ou c est une impétuosité 
de sentiment qui vous entraîne , et à laquelle il 
est impossible à lame de résister. 

Je n avois qu un regret, mais il ne me quittoit 
point; cétoit quun autre que toi formât des 
sons dont j etois si touché, et de voir sortir de la 
bouche d un vil castrato les plus tendres expres- 
sions de lamour. O ma Julie! n est-ce pas à nous 



ao6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

de revendiquer tout ce qui appartient au senti* 
ment ? Qui sentira , qui dira mieux que nous ce 
que doit dire et sentir une ame attendrie? Qui 
saura prononcer d'un ton plus touchant le cor 
mio, l'idolo amato? Ah ! que le cœur prêtera 
d'énergie à Fart si jamais nous chantons ensem- 
ble un de ces duo charmants qui font couler 
des larmes si délicieuses ! Je te conjure premiè- 
rement d entendre un essai de cette musique , 
soit chez toi , soit chez Tinséparable. Mylurd y 
conduira quand tu voudras tout son monde , et 
je suis sûr quavec un organe aussi sensible que 
le tien , et plus de connoissance que je n en avois 
de la déclamation italienne , une seule séance 
suffira pour t amener au point où je suis , et te 
faire partager mon enthousiasme. Je te propose 
et te prie encore de profiter du séjour du vir- 
tuose pour prendre leçon de lui , comme j ai 
commencé de fiiire dès ce matin. Sa manière 
d enseigner est simple, nette , et consiste en pra- 
tique plus quen discours; il ne dit pas ce quïl 
feut faire , il le fait; et en ceci, comme en bien 
d autres choses , lexemple vaut mieux que la rè- 
gle. Je vois déjà qu'il n est question que de s as- 
servir à la mesure, de la bien sentir, de phraser 
et ponctuer avec soin , de soutenir également des 
sons et non de les renfler, enfin d'ôter de la voix 
des éclats et toute la pretintaillefrançoise, pour 
la rendre juste, expressive, et flexible; la tien- 
ne , naturellement si légère et si douce , prendra 
fecilement ce nouveau pli ; tu trouveras bientôt 



PREMIÈRE PARTIE.- 207 

dans ta sensibilité lenergie et la vivacité de Fao 
cent qui anime la musique italienne, 

EU cantar che nell' anima si sente (i). 

Laisse donc pour jamais cet ennuyeux et la«- 
mentable chant François qui ressemble aux cris 
de la colique mieux qu aux transports des pas- 
sions. Apprends à former ces sons divins que le 
sentiment inspire.» seuls dignes de ta voix, seuls 
di{pies de ton cœur, et qui portent toujours avec 
eux le charme et le feu des caractères sensibles. 



LETTRE XLIX. 

DE JULIE. 

Tu sais bien , mon ami , que je ne puis t'écrire 
qua la dérobée, et toujours en danger d'être sur- 
prise. Ainsi , dans Fimpossibilité de faire de lon- 
gues lettres , je me borne à répondre à ce qu il y 
a de plus essentiel dans les tiennes , ou à sup- 
pléer à ce que je ne t ai pu dire dans des con- 
versations non moins furtives de bouche que 
par écrit. G est ce que je ferai sur- tout au- 
jourd'hui, que deux mots au sujet de mylord 
Edouard me font oublier le reste de ta lettre. 

Mon ami , tu crains de me perdre , et me par- 
les de chansons ! belle matière à tracasserie entre 

(1) Et le chant qui se sent dans Famé, Pétb. 



do8 LA . NOUVELLE HÉLOlSE. 

amants qui sentendroieût moins. Vraiment tu 
n es pas jaloux , on le voit bien ; mais pour Ic^ 
coup je ne serai pas jalouse moi-même, car j'ai 
pénétré dans ton ame et ne sens que ta confiance 
où dautres croiroient sentir ta froideur. O la 
douce et charmante sécurité que celle qui vient 
du sentiment d une union parfaite ! G est par 
elle , je le sais , que tu tires de ton propre cœur 
le bon témoignage du mien ; e est par elle aussi 
que le mien te justifie ; et je te croirois bien 
moins amoureux si je te voyois plus alarmé. 

Je ne sais ni ne veux savoir si mylord Edouard 
a dautres attentions pour moi que celles qu ont 
tous les homipes pour les personnes de mon 
âge; ce nest point de ses sentiments quil s'agit, 
mais de ceux de mon père et des miens; ils sont 
aussi d accord sur son compte que sur celui des. 
prétendus prétendants dont tu dis que tu ne diâ 
rien. Si son exclusion et la leur suffisent à ton 
repos, sois tranquille. Quelque honneur que 
nous fît la recherche d'un homme de ce rang, 
jamais, du consentement du père ni de la fille, 
Julie d'Étange ne sera lady Bomston. Voilà sur 
quoi tu peux compter. 

Ne va pas croire qu'il ait été pour cela ques-/ 
tîon de mylord Edouard , fe suis sûre que de 
nous quatre tu es le seul qui puisses même lui 
supposer du goût pour moi. Quoi qu'il en soit, 
je sais à cet égard la volonté de mon père sans 
qu il en ait parlé ni à moi ni à personne ; et je 
n'en serois pas mieux instruite quand il me lau- 



PREMIÈHE PARTIE. 20$ 

toit positivement déclarée. En voilà assez pour 
calmer tes craintes, c est-à-dire autant que tu 
en dois savoir. Le reste seroit pour toi de pure 
curiosité , et tu sais que j ai résolu de de la pas 
satisfaire. Tu as beau me reprocher cette réserve 
et la prétendre hors de propos dans nos intérêts 
communs. Si je lavois toujours eue, elle me 
seroit moins importante aujourd'hui. Sans le 
compte indiscret que je te rendis d un discours 
de mon père, tu naurois point été te désoler à 
Meillerie; tu ne m eusses point écrit la lettre 
qui ma perdue; je vivrois innocente, et pour-» 
rois encore aspirer au bonheur. Juge, par ce 
que me coûte une seule indiscrétion, de la crain- 
te que je dois avoir d en commettre d autres. Tu 
as trop demportement pour avoir de la pru* 
dence; tu pourrois plutôt vaincre tes passions 
que les déguiser. La moindre alarme te met- 
troit en fureur; à la moindre lueur favorable 
tu ne douterois plus de rien; on liroit tous nos 
séicrets dans ton ame, et tu détruirois à force de 
zèle tout le succès de mes soins. Laisse -moi 
donc les soucis de Famour, et n en garde que 
les plaisirs; ce partage est-il si pénible? et ne 
sens - tu pas que tu ne peux rien à notre bon- 
heur que de ny point mettre obstacle? 

Hélas! que me serviront désormais ces pré- 

' cautions tardives? Est-il temps d affermir ses pas 

au fond du précipice , et de prévenir les maux 

dont on se sent accablé? Ah! misérable fille, 

cest bien à toi de parler de bonheur! En peut-il 

3. ï4 



210 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

jamais être où régnent la honte et le remords? 
Dieu ! quel état cruel, de ne pouvoir ni support- 
ter son crime, ni s en repentir; d'être assiégé 
par mille frayeurs , abusé par mille espérances 
vaines, et de ne jouir pas même de rhorrihle 
tranquillité du désespoir! Je suis désormais à la 
seule merci du sort. Ce n est plus ni de iorce ni 
de vertu qu il est question , mais de fortune et 
de prudence ; et il ne s agit pas . d éteindre un 
amour qui doit durer autant que ma vie , mais 
de le rendre innocent ou de mourir coupable. 
CSonsidère cette situation, mon ami, et vois si 
tu peux te fier à mon zèle. 



LETTRE L. 

DE JULIE. 

Je n ai point voulu vous expliquer hier en vous 
quittant la cause de la tristesse que vous m avez 
reprochée, parceque vous n étiez pas en état 
de m entendre. Malgré mon aversion pour les 
éclaircissements , je vous dois celui^i , puisque 
je lai promis , et je m en acquitte. 

Je ne sais si vous vous souvenez de9 étranges 
discours que vous me tintes hier au soir, et des 
manières dont vous les accompagnâtes : quant 
à moi, je ne les oublierai jamais assez tôt pour 
votre honneur et pour mon repos , et malheu- 



PREMIÈRE PARTIS. SU 

reusement jen suis trop indignée pour pouToir 
les oublier aisément. De pareilles expressions 
RToient quelquefois frappé mon oreille en pas-» 
sant auprès du port; mais je ne croyois pas 
qu'elles pussent jamais sortir de la bouche d un 
honnête homme; je suis très sure au moins 
qu elles n'entrèrent jamais dans le dictionnaire 
des amants , et j'étois bien éloignée de penser 
qu elles pussent être d usage entre tous et moi. 
Eh dieux! quel amour est le vôtre, s'il assai- 
sonne ainsi ses plaisirs! Vous sortiez, il est vrai, 
d'un long repas, et je vois ce qu'il faut pardon-^ 
ner en ce pays aux excès qu'on y peut faire: 
c'est aussi pour cela que je vous en parle. Soyez 
certain qu un tête-à-tèle où vous m auriez trai-» 
fée ainsi de sang-froid eut été le dernier de 
notre vie. 

Mais ce qui m'alarme sur votre compte , c'est 
que souvent la conduite d'un homme échaufiBâ 
de vin n'est que l'effet de ce qui se passe au 
fond de son cœur dans les autres temps. Croi- 
rai-je que dans un état où l'on ne déguise rien 
vous vous montrâtes tel que vous êtes? Que de- 
viendrois-je si vous pensiez à jeun comme vous 
parliez hier au soir? Plutôt que de supporter 
un pareil mépris, j'aimerois mieux éteindre un 
feu si grossier, et perdre un amant qui, sachant 
si mal honorer sa maîtresse , mériteroît si peu 
d'en être estimé. Dites-moi, vous qui chérissiez 
les sentiments honnêtes , seriez-vous tombé dans 
cette erreur cruelle, que l'amour heureux n'a 

.4. 



2ia LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

plus de ménag^ement 4 garder avec la pudeur, 
et quoD ne doit plus de respect à celle dont on 
na plus de rigueur à craindre? Ah! si vous aviez 
toujours pensé ainsi, vous auriez été moins à 
redouter, et je ne serois pas si malheureuse! Ne 
vous y trompez pas, mon ami; rien n'est si 
dangereux pour les vrais amants que les pré- 
jugés du monde; tant de gens parlent d amour, 
et si peu savent aimer, que la plupart prennent 
pour ses pures et douces lois les viles maximes 
d un commerce abject , qui , bientôt assouvi , de 
lui-même a recours aux monstres de Timagina- 
tion et se déprave pour se soutenir. 

Je ne sais si je m abuse; mais il me semble 
que le véritable amour est le plus chaste de tous 
les liens. C'est lui, c'est son feu divin qui sait 
épurer nos penchants naturels, en les concen- 
trant dans un seul objet ; c est lui qui nous dé- 
robe aux tentations , et qui fait qu excepté cet 
objet unique un sexe n est plua^ien pour lautre^ 
Pour une femme ordinaire , tout homme est tou- 
jours un homme; mais pour celle dont le cœur 
aime il n y a point d*homme que son amant. 
Que dis-je? Un amank n est-il quun homme? 
Ah ! qu'il est un être bien plus sublime ! Il n'y a 
point d'homme pour celle qui aime : son amant 
est plus; tous les autres sont moins; elle et lui 
sont les seuls de leur espèce. Us ne désirent pas, 
ils aiment. Le cœur ne suit point les sens, il 
les guide; il couvre leurs égarements d'un voile 
délicieux. Non, il n'y a rien d'obscène que la 



PREMIÈRE PARTIE. 2l3 

débauche et son grossier langage. Le véritable 
amour, toujours modeste, n arrache point ses 
faveurs avec audace, il les dérobe avec timidité. 
Le mystère, le silence', la honte craintive, aigui- 
sent et cachent ses doux transports. Sa flamme 
honore et purifie toutes ses caresses; la décence 
et rhonnèteté raccompagnent au sein de la vo- 
lupté même, et lui seul sait tout accorder aux 
désirs sans rien 6ter à la pudeur. Ah! dites, 
vous qui connûtes les vrais plaisirs, comment 
une cynique e£Bronterie pourroit-elle s allier avec 
eux? comment ne banniroit-elle pas leur délire 
et tout leur charme? comment ne souilleroit-elle 
pas cette image de perfection sous laquelle on 
se platt à contempler lobjet aimé? Croyez-moi, 
mon ami, la débauche et lamour ne sauroient 
loger ensemble , et ne peuvent pas même se com- 
penser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on 
s aime, et rien ny peut suppléer sitôt quon ne 
s'aime plus. 

Mais quand vous seriez assez malheureux pour 
vous plaire à ce déshonnéte langage, comment 
avez-vous pu vous résoudre à l'employer si mal- 
à*propos , et à prendre avec celle qui vous est 
chère un ton et des manières quun homme 
d'honneur doit même ignorer? Depuis quand 
est-il doux d'affliger ce qu'on aime? et quelle est 
cette volupté barbare qui se plaît à jouir du 
tourment* d'autrui? Je n'ai pas oublié que j'ai 
perdu le droit d'être respectée; mais si je l'ou-* 
bliois jamais > est-ce à vous de me le rappeler? 



3l4 LA nOUTSLLB HÉLOfSE. 

est-ce à Fauteur de ma faute d'ea aggrarer la 
puniiioa? Ce serait à lui plutôt à m'en conso- 
ler. Tout le monde a droit de me mépriser, hors 
TOUS. Vous me devez le prix de Thuiniliation 
où TOUS m avez réduite; et tant de pleurs Tersés 
sur ma foiblesse méritoient que tous me la 
fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni 
prude ni précieuse. Hélas! que j'en suis loin, 
moi qui nai pas su même être sage! Vous le 
savez trop , ingrat , si ce tendre cœur sait rien 
refuser à lamour. Mais au moins ce qu'il* lui 
cède, il ne Tcut le céder qua lui; et tous m avez 
trop bien appris son langage pour lui en pou- 
voir substituer un si différent. Des injures, des 
coups, moutrageroient moins que de sembla* 
blés caresses. Ou renoncez à Julie, ou sachez 
être estimé délie. Je tous lai déjà dit, je ne 
connois point d amour sans pudeur; et s'il m'en 
coûtoit de perdre le vôtre, il m'en coùteroit en* 
core plus de le conserver à ce prix. 

Il me reste beaucoup de choses à dire sur le 
même sujet ; mais il faut finir cette lettre , et je 
les renvoie à un autre temps. En attendant^ re* 
marquez un efFet de vos feusses maximes sur 
l'usage immodéré du vin. Votre cosur n'est point 
coupable, j'en suis très sûre; cependant vous 
avez navré le mien; et, sans savoir ce que vous 
faisiez, vous désoliez comme à plaisir ce cœur 
trop facile à s'alarmer, et pour qui rien n'est in- 
différent de ce qui lui vient de vous. 



PREMIÈRE PARTIE. 2l5 

LETTRE LI. 

RÉPONSE. 

Il n y a pas une ligne dans votre lettre qui ne 
me fasse glacer le sang; et jai peine à croire, 
après lavoir relue vingt fois , que ce soit à moi 
quelle est adressée. Qui? moi? moi? jaurois 
offensé Julie? jaurois profané ses attraits? celle 
à qui chaque instant de ma vie j offre des ado-* 
rations eût été en butte à mes outrages? Non, 
je me serois percé le cœur mille fois avant qu un 
projet si barbare en eût approché. Ah! que tu 
le connois mal, ce cœur qui tldolàtre, ce cœur 
qui vole et se prosterne sous chacun de tes pas, 
ce cœur qui voudroit inventer pour toi de nou- 
veaux hommages inconnus aux mortels; que tu 
le connois mal , ô Julie , si tu l'accuses de man^ 
quer envers toi à ce respect ordinaire et com- 
mun qu un amant vulgaire auroit même pour 
sa maîtresse! Je ne crois être ni impudent ni 
brutal , je hais les discours déshonnétes et n en<» 
trai de mes jours dans les lieux où Ion apprend 
à les tenir : mais, que je le redise après toi, que 
je renchérisse sur ta juste indignation ; quand 
je serois le plus vil des mortels , quand j aurois 
passé mes premiers ans dans la crapule , quand 
le goût des honteux plaisirs pourroit trouver 
place en un cœur où tu règnes, oh! dis-moi, 



ai^ LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Julie, ange du ciel, dis -moi comment je pour- 
rois apporter devant toi lefFronterie qu on ne 
peut avoir que devsmt celles qui laiment. Ah 1 
non, il nest pas possible. Un seul de tes regards 
eût contenu ma bouche et purifié mon cœur. 
Lamour eût couvert mes désirs emportés des 
charmes de ta modestie; il Feût vaincue sans 
loutrager; et, dans la douce union de nos âmes, 
leur seul délire eût produit les erreurs des sens. 
Xen appelle à ton propre témoignage. Dis si, 
dans toutes les fureurs d'une passion sans me- 
sure , je cessai jamais d*en respecter le charmant 
objet. Si je reçus le prix que ma flamme avoit 
mérité, dis si j abusai de mon bonheur pour 
outrager ta douce honte. Si d une main timide 
lamour ardent et craintif attenta quelquefois à 
tes charmes , dis si jamais une témérité brutale 
osa les profaner. Quand un transport indiscret 
écarte un instant le voile qui les couvre, Tai- 
mable pudeur n y substitue-t-elle pas aussitôt le 
sien? Ce vêtement sacré tabandonneroit-il un 
moment quand tu n en aurois point d*autre? In- 
corruptible comme ton ame honnête, tous les 
jeux de la mienne lont-ils jamais altéré? Cette 
union si touchante et si tendre ne sufBt-elle pas 
k notre félicité? ne fait-elle pas seule tout le 
bonheur de nos jours? connoisson&>nous au mon- 
de quelques plaisirs hors ceux que lamour don- 
ne? en voudrions-nous connoitre d autres ? Ck>n- 
çois-*tu comment cet enchantement eût pu se 
détruire? Comment! j aurois oublié dans un mo; 



l^REMIÈRE PARTIE. 3(7 

ment rhonoèteté , notre amour, mon honneur, 
et Finvincible respect que j aurois toujours eu 
pour toi, quand même je ne t'aurois point ado- 
rée! Non, ne le crois pas; ce nest point moi qui 
pus t*offenser; je n en ai nul souvenir; et si j eusse 
été coupable un instant, le remords me quitte- 
roit-il jamais? Non, Julie; un démon, jaloux 
dun sort trop heureux pour un mortel, à pris 
ma figure pour le troubler, et ma laissé mon 
cœur pour me rendre plus misérable. 

J'abjure, je déteste un forfait que j'ai commis 
puisque tu m'en accusés, mais auquel ma vo- 
lonté n'a point de part. Que je vais l'abhorrer 
cette fatale intempérance qui me paroissoit &- 
vorable aux épanchements du cœur, et qui put 
démentir si cruellement le mien ! Xen fais par 
toi l'irrévocable serment , dès aujourd'hui je re- 
nonce pour ma vie au vin comme au plus mor- 
tel poison; jamais cette liqueur funeste ne trou- 
blera mes sens , jamais elle ne souillera mes 
lèvres , et son délire insensé ne me rendra plus 
coupable à mon insu. Si j'enfreins ce vœu so- 
lennel , amour, accable-moi du châtiment dont 
je serai digne : puisse à l'instant l'image de ma 
Julie sortir pour jamais de mon cœur , et l'aban- 
donner à rindifiPérence et au désespoir! 

Ne pense pas que je veuille expier mon crime 
par une peine si légère; c'est une précaution et 
non pas un châtiment : j'attends de toi celui que 
j'ai mérité, je llmplore pour soulager mes re- 
grets. Que l'amour offensé se venge et s apaise; 



2l8 LA IfOUVELLE HELOÏSE. 

punis-moi sans me haïr, je soufirirai sans mui^ 
mure. Sois juste et sévère; il le fisiut, j y consens: 
mais, si tu veux me laisser la vie, ôte-moi tout, 
hormis ton cœur. 



LETTRE LU. 

DE JULIE. 

Comment, mon ami, renoncer au vin pour 
sa maîtresse ! Voilà ce qu on appelle un sacrifice! 
Oh ! je défie qu on trouve dans les quatre can*» 
tons un homme plus amoureux que toil Ce 
n'est pas qu il n y ait parmi nos jeunes gens de 
petits messieurs francisés qui boivent de leau 
par air; mais tu seras le premier à qui lamour 
en aura fait boire, cest un exemple à citer dans 
les fastes galants de la Suisse. Je me suis même 
informée de tes déportements, et j ai appris avec 
une extrême édification que, soupant hier chez 
M. de Vueillerans, tu laissas faire la ronde à 
six bouteilles après le repas , sans y toucher, et 
ne marchandois non plus les verres d'eau que 
les convives ceux de vin de la Côte. Cependant 
cette pénitence dure depuis trois jours que ma 
lettre est écrite, et trois jours font au moins six 
repas : or , à six repas observés par fidélité , Font 
en peut ajouter six autres par crainte, et six par 
honte, et six par habitude, et six par obstina^ 
tion. Que de motifs peuvent prolonger des pri- 



I^REMIÈEE PARTIE. 319 

nations pénibles dont Vamour seul afuroit la 
^oire! Daigneroit-il se£ûre honneur de ce qui 
peut nétre pas à lui? 

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu 
ne m as tenti de niauTais propos y il est temps 
d*enrayer. Tu es grave naturellement; je me suis 
aperçue quun long badinage techaufife, comme 
une longue promenade échauffe un homme re« 
plet ; mais je tire à peu près de toi la vengeance 
que Henri IV tira du duc de Mayenne , et ta 
souveraine veut imiter la clémence du meilleur 
des rois. Aussi bien je craindrois qu*à force de 
regrets et d excuses tu ne te fisses à la fin un 
mérite d une faute si bien réparée , et je veux 
me hâter de loublier, de peur que , si j attendois 
trop long-temps , ce ne fut plus générosité , mais 
ingratitude. 

A regard de ta résolution de renoncer au vin 
pour toujours, elle n a pas autant d'éclat à mes 
yeux que tu pourrois croire ; les passions vives 
ne songent guère à ces petits sacrifices , et Ta- 
mour ne se repaît point de galanterie. D'ailleurs, 
il y a quelquefois plus d'adresse que de courage 
à tirer avantage pour le moment présent d'un 
avenir incertain, et à se payer d'avance d'une 
abstinence étemelle à laquelle on renonce quand 
on veut. Ehl mon bon ami, dans tout ce qui 
flatte les sens l'abus est-il donc inséparable de la 
jouissance? L'ivresse est-elle nécessairement at- 
tachée au goût du vin? et la philosophie se* 
roit*elle assez vaine ou asses cruelle pour n'of* 



230 LA 'NOUTCLLE HÉLOISE. 

frir d'autre moyen duser modérément des 
choses qui plaisent que de s en priver tout-à- 
fait? 

Si tu tiens ton engagement , tu t'ôtes un plai- 
sir innocent , et risques ta santé en changeant 
de manière de vivre ; si tu lenfreins , lamour est 
doublement oflensé , et ton honneur même en 
souffre. .Xuse donc en cette occasion de mes 
droits; et non seule^nent je te relève dun vœu 
nul, comme fait sans mon congé, mais je te 
défends même de lobserver au-delà du terme 
que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici 
la musique de mylord Edouard. A la collation 
je t'enverrai une coupe à demi pleine d'un neo- 
tar pur et bienfaisant. Je veux qu'elle soit bue 
en ma présence et à mon intention , après avoir 
feit de quelques gouttes une libation expiatoire 
aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra 
dans ses repas l'usage sobre du vin tempéré par 
le cristal des fontaines, et, comme dit ton bon 
Plutarque , en calmant les ardeurs de Bacchus 
par le commerce des Nymphes. 

A propos du concert de mardi, cet étourdi 
de Regianino ne s'est-il pas mis dans la tété 
que j'y pourrois déjà chanter un air italien et 
même un duo avec lui? Il vouloit que je le 
chantasse avec toi pour mettre ensemble ses 
deux écoliers ; mais il y a dans ce duo de ccr- 
tams ben mio dangereux à dire sous les yeux 
d une mère quand le cœur est de la partie ; il 
vaut mieux renvoyer cet essai au premier con- 



PREMIÈRE PARTIE. 221 

cert qui se fera chez Finséparable* J attribue la 
facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette 
musique à celui que mon frère m avoit donné 
pour la poésie itaUenne , et que j-ai si bien en-* 
tretenu avec toi que je sens aisément la cadence 
des vers, et quau dire de Regianino jen 
prends assez bien Taccent. Je commence cîia- 
que leçon par lire quelques octaves du Tasse ou 
quelque scène du Métastase ; ensuite il me fait 
dire et accompagner du récitatif; et je crois 
continuer de parler ou de lire, ce qui sûrement 
ne marrivoitpas dans le récitatif françois. Après 
cela il faut soutenir en mesure des sona ég^ux 
et justes ; exercice que les éclats auxquels j'étois 
accoutumée me rendent assez difficile. Enfin, 
nous passons aux airs; et il se trouve que la jus- 
tesse et la flexibilité de la voix , Fexpression 
pathétique , les sons renforcés et tous les pas- 
sages, sont un efSst naturel de la douceur du 
chant et de la précision de la mesure ; de sorte 
que ce qui me paroissoit le plus difficile à ap* 
prendre na pas même besoin d'être enseigné. Le 
caractère de la mélodie a tant de rapport au 
ton de la langue et une si grande pureté de mo- 
dulation , qu'il ne faut qu écouter la basse et sa- 
voir parler pour déchiffrer aisément le chant. 
Toutes les passions y ont des expressions aiguës 
et fortes ; tout au contraire de Faccent traînant 
et pénible du chant françois , le sien , toujours 
doux et facile, mais vif et touchant; dit beau- 
coup avec peu d effort : enfin je sens que cette 



122 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

musique agite lame et repose la poitrine; cest 
précisément celle qu'il faut à mon cœur et à 
mes poumons. A mardi donc^i mon aimable 
ami, mon maître, mon pénitent, mon apôtre: 
hélas! que ne m es -tu point? pourquoi faut* 
il quun seul titre manque à tant de droits? 

P. S. Sais-ptu qu il est question d'une jolie pro- 
menade sur Teau, pareille à celle que nous fîmes 
il y a deux ans avec la pauvre Chaillot? Que 
mon rusé maître étoit timide alors ! qu'il trem- 
faloit en me donnant la main pour sortir du ba- 
teau! Ah rhypocrite !... il a beaucoup changé. 



LETTRE LUI. 

DE JULIE. 

Ainsi tout déconcerte nos projets, tout trompe 
notre attente , tout trahit des feux que le ciel 
eût dû couronner ! vils jouets d une ayeugle for- 
tune , tristes victimes d un moqueur espoir , tou- 
cherons-nous sans cesse au plaisir qui fuit, sans 
jamais l'atteindre? Cette noce trop vainement 
désirée devoit se faire à Clarens ; le mauvais 
temps nous contrarie , il faut la faire à la ville. 
Nous devions nous y ménager une entrevue; 
tous deux obsédés d'importuns, nous ne pou- 
vons leur échapper en même temps, et le mo- 
ment où l'un des deux se dérobe est celui où 



PREMIÈRE PARTIE. 22i 

il est. impossible à Fautre de le joindre I Enfin , 
un favorable instant se présente ; la plus cruelle 
des mères vient. nous Farracher; et peu sen 
faut que cet instant ne soit celui de la perte de 
deux infortunés quil devoit rendre heureux! 
Loin de rebuter mon courage , tant d obstacles 
l'ont irrité; je ne sais quelle nouvelle force m'a- 
nime , mais je me sens une hardiesse que je 
n'eus jamais; et, si tu l'oses partager, ce soir, 
ce soir même peut acquitter mes promesses et 
payer d'une seule fois toutes les dettes de l'a- 
mour. 

Consulte-toi bien, mon ami, et vois jusqu'à 
quel point il t'est doux de vivre ; car l'expédient 
que je te propose peut nous mener tous deux à 
la mort : si tu la crains , n'achève point cette 
lettre ; mais si la pointe d'une épée n'efiraie pu 
plus aujourd'hui ton cœur que ne l'efirayoient 
jadis les goufifres de Meillerie, le mien court le 
même risque et n'a pas balancé. Écoute. 

Babi, qui couche ordinairement dans ma 
chambre , est malade depuis trois jours , et , 
quoique je voulusse absolument la soigner, on 
l'a transportée ailleurs malgré moi : mais, comme 
elle est mieux , peut-être elle reviendra dès de» 
main. Le lieu où Ion mange est loin de l'esca- 
lier qui conduit à l'appartement de ma mère 
et au mien : à l'heure du souper toute la mai- 
son est déserte, hors la cuisine et la salle à man- 
der. Enfin la nuit dans cette saison est déjà 
obscure à la même heure, son voile peut dé- 



ai4 L^ NOUVELLE HÈLOlSE. 

rober aisément dans la rue les passants aux 
spectateurs, et tu sais parfaitement les êtres 
de la maison. 

Ceci suffit pour me faire entendre. Viens cette 
après-midi chez ma Fanchon , je t'expliquerai le 
reste et te donnerai les instructions nécessaires : 
que si je ne le puis, je les laisserai par écrit à 
Vanden entrepôt de nos lettres , où , comme je 
t en ai prévenu , tu trouveras déjà celle-ci : car 
le sujet en est trop important pour Foser confier 
à personne. 

Oh ! comme je vois à présent palpiter ton 
cœur ! Gomme j y lis tes transports , et comme 
je les partage! Non, mon doux ami, non, nous 
ne quitterons point cette courte vie sans avoir 
un instant goûté le bonheur : mais songe pour- 
tant que cet instant est environné des horreurs 
de la mort; que labord est sujet à mille hasards , 
le séjour dangereux, la retraite d'un péril ex- 
trême; que nous sommes perdus si nous sommes 
découverts , et qu'il faut que tout nous favorise 
pour pouvoir éviter de letre. Ne nous abusons 
point : je connois trop mon père pour douter 
que je ne te visse à Tinstant percer le cœur de 
sa main, si même il ne commençoit par moi; 
car sûrement je ne serois pas plus épargnée : et 
crois-tu que je t exposerois à ce risque si je n étois 
sûre de le partager? 

Pense encore qu il n est point question de te 
fier à ton courage ; il n y iaut pas songer ; et je 
te défends même très expressément d'apporter 



PREMIÈEË t*ARTlË. !X2'J 

Tair que tu as respiré; tu pénétres toute ma sub^ 
stance. Que ton séjour est brûlant et douloureux 
pour moi ! il est terrible à mon impatience. O 
viens, vole, ou je suis perdu. 

Quel bonheur d*avoir trouvé de lencre et du 
papier ! J'exprime ce que je sens pour en tempé« 
rer lexcès^ je donne le change à mes transports 
en les décrivant. 

U me semble entendre du bruit : seroit-ce ton 
barbare père? Je ne crois pas être lâche... Mais 
qu en ce moment la mort me seroit horrible ! mon 
désespoir seroit égal à lardeur qui me consume. 
Ciel, je te demande encore une heure de vie, et 
j'abandonne lé reste de mon être à ta rigueur. 
O désirs! ô crainte! ô palpitations cruelles!... 
on ouvre!... on entre!... cest elle! cest elle! je 
Tentrevois , je lai vue , j'entends refermer la porte. 
Mon cœur, mon foible cœur, tu succombes à 
tant d agitations. Ah ! cherche des forces pour 
supporter la fSélicité qui t accable ! 



LETTRE LV. 

A JULIE. 



Oh! mourons, ma douce amie! mourons, la 
bien^aimée de mon cœur ! Que faire désormais 
d'une jeunesse insipide dont nous avons épuisé 
toutes les délices? Explique-moi, si tu le peux, 
ce que j ai senti dans cette nuit inconœvable ;' 



i5 



228 LA NOUVELLE HÉL0Ï8E. . 

donne-moi Fidée d'une vie anisi passée , ou laisse* 
m en quitter une qui n a plus rien de ce que je 
viens d éprouver avec toi. J avois goûté le plaisir, 
et croyois concevoir le bonheur. Ah ! je n avois 
senti quun vain songe, et nimaginois que le 
bonheur d'un enfant. Mes sens abusoient mon 
ame grossière; je ne cherchois qu en eux le bien 
supréme,et j ai trouvé que leurs plaisirs épuisés 
nétoient que le commencement des miens. O 
chef-d'œuvre unique de la nature! divine Julie! 
possession délicieuse à laquelle tous les trans- 
ports du plus ardent amour suffisent à peine ! 
non , ce ne sont point ces transports que je re- 
grette le plus : ah ! non , retire s'il le faut ces la- 
veurs enivrantes pour lesquelles je donnerôis 
mille vies; mais rends-moi tout ce qui n'étoit 
point elles, et les efi&çoit mille fois. Rends-moi 
cette étroite union des âmes que tu m'avois an- 
noncée et que tu m'as si bien fait goûter; rends- 
moi cet abattement si doux rempli par les effii- 
sions de nos cœurs; rends-moi ce sommeil en- 
chanteur trouvé sur ton sein; rends-moi ce 
réveil plus délicieux encore, et ces soupirs en- 
tre-coupés , €t ces douces larmes , et ces baisers 
qu'une voluptueuse langueur nous faisoit len- 
tement savourer, et ces gémissements si tendres 
durant lesquels tu pressois sur ton cœur ce 
cœur fait pour s'unir à lui. 

Dis-moi, Julie, toi qui d'après ta propre sen- 
sibilité sais si bien juger de celle d'autrui , crois- 
tu que ce que je sentois auparavant fut vérita- 



PREMIÈRE PARTIE. 225 

aucune arme poar ta défense, pas même ton 
épée : aussi bien te seroit-eile parfiaitement inu- 
tûe; car, si nous sommes surpris, mon dessein 
est de me précipiter dans tes bras, de t enlacer 
fortement dans les miens, et de recevoir ainsi 
le coup mortel pour n avoir plus à me séparer 
de toi, plus heureuse à ma mort que je ne le 
fus de ma vie. 

J espère qu un sort plus doux nous est réservé ; 
je sens au moins quil nous est du; et la fortune 
se lassera de nous être injuste. Viens donc, ame 
de mon cœur, vie de ma vie, viens te réunir à 
toi-même; viens sous les auspices du tendre 
amour recevoir le prix de ton obéissance et de 
tes sacrifices; viens avouer, même au sein des 
plaisirs, que cest de Funion des cœurs quils 
tirent leur plus grand charme. 



LETTRE LIV. 

A JULIE. 

J'arrive plein d'une émotion qui s accroît en 
entrant dans cet asile. Julie ! me voici dans ton 
cabinet, me voici dans le sanctuaire de tout ce 
que mon cœur adore. Le flambeau de Vamour 
guidoit mes pas, et j'ai passé sans être aperçu. 
Lieu charmant, lieu fortuné, qui jadis vis tant 
réprimer de regards tendres, tant étouffer de 
soupirs brûlants ; toi qui vis nattre et nourrir 
3. iS 



226 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

mes premiers feux , pour la seconde fois tu les 
verras couronuer; témoin de ma constance im^ 
mortelle, sois le témoin de mon bonheur, et 
voile à jamais les plaisirs du plus fidèle et du 
plus heureux des hommes. 

Que ce mystérieux «éjour est charmant 1 Tout 
y flatte et nourrit lardeur qui me dévore* O 
Julie ! il est plein de toi , et la flamme de mes 
désirs s y répand sur tous tes vestiges. Oui, tous 
mes sens y sont enivrés à-la-fois. Je ne sais quel 
parfum presque insensible, plus doux que la 
rose et plus léger que llris, s exhale ici de toutes 
parts : j y crois entendre le son flatteur de ta 
voix. Toutes les parties de ton habillement épar^ 
ses présentent à mon ardente imagination celles 
de toi-même quelles recèlent. Cette coiflîire 
légère que parent de grands cheveux Monds 
quelle feint de couvrir; cet heureux fichu con* 
tre lequel une fois au moins je n'aurai point à 
murmurer ; ce déshabillé élégant et simple qui 
marque si bien le goût de celle qui le porte; ces 
mules si mignonnes qu un pied souple remplit 
sans peine; ce corps si délié qui touche et em- 
brasse... Quelle taille enchanteresse !... au-devant 
deux légers contours... O spectacle de volupté !..« 
la baleine a cédé à la force de Timpression... 
Empreintes délicieuses , que je vous baise mille 
fois!... Dieux! dieux! que sera-ce quand... Ah! 
je crois déjà sentir ce tendre cœur battre sous 
une heureuse main! Julie! ma charmante Julie 1 
je te vois, je te sens par-tout, je te respire avec 



PREMIÈBE PARTIE. a3l 

aperçoivent, la tendre émotion du tien. Que je 
9uis loin de cet état charmant qui se suffit à lui- 
même ! je veux jouir, et tu veux aimer; j'ai des 
transports, et toi de la passion; tous mes empor- 
tements ne valent pas ta délicieuse lanceur, 
et le sentiment dont ton cœur se nourrit est la 
seule félicité suprême. Ce n est que d'hier seule- 
ment que j ai goûté cette volupté si pure. Tu 
m as laissé quelque chose de ce charme incon- 
cevable qui est en toi, et je crois qu'avec ta douce 
haleine tu m'inspirois une ame nouvelle. Hàte- 
toi , je t'en conjure , d'achever ton ouvrage. 
Prends de la mienne tout ce qui m'en reste, et 
mets tout-à-fait la tienne à la place. Non , beauté 
d'ange , ame céleste , il n'y a que des sentiments 
comme les tiens qui puissent honorer tes at- 
traits ; toi seule es digne d'inspirer un parfait 
amour , toi seule es propre à le sentir. Âh ! 
donne-moi ton cœur , ma Julie , pour t'aimer 
comme tu le mérites. 



LETTRE LVI. 

DE GLAIRE A JULIE. 

Xai , ma chère cousine , à te donner un avis 
qui t'importe. Hier au soir ton ami eut avec 
mylord Edouard un démêlé qui peut devenir 
sérieux. Voici ce que m'en a dit M. d'Orbe 



2^2 LA NOUVELLE HËLOÏSË. 

qui étoit présent , et qui , inquiet des suites de 
cette affaire , est venu ce matin m^en rendre 
compte. 

Us avoient tous deux soupe chez mylord ; et 
après une heure ou deux de musique , ils se 
mirent à causer et boire du punch. Ton ami 
B en but qu un seul verre mêlé d eau ; les deux 
autres ne furent pas si sobres; et, quoique 
M. d'Orbe ne convienne pas de s'être enivré , 
je me réserve à lui en dire mon avis dans un 
autre temps. La conversation tomba naturelle- 
ment sur ton compte ; car tu n ignores pas que 
mylord n aime à parler que de toi. Ton ami , 
à qui ces confidences déplaisent, les reçut avec 
si peu d aménité qu enfin Edouard , échauffé de 
punch , et piqué de cette sécheresse, osa dire , 
en se plei{]^nant de ta froideur, quelle n étoit 
pas si générale qu'on pourroit croire, et que 
tel qui n'en disoit mot n'étoit pas si mal traité 
que lui. A Hnstant ton ami , dont tu connois la 
vivacité, releva ce discours avec un emporte- 
ment insultant qui lui attira un démenti, et ils 
sautèrent à leurs épées. Bomston , à demi ivre , 
se donna en courant une entorse qui Iç força 
de s asseoir. Sa jambe enfla sur-le-champ, et 
cela calma la querelle mieux que tous les soins 
que M. d'Orbe s'étoit donnés. Mais comme il 
étoit attentif à ce qui se passoit , il vit ton ami 
s'approcher, en sortant, de l'oreille de mylord 
Edouard , et il entendit qu'il lui disoit à demi- 
voix : Sitôt que vous serez en état de sortir, fai- 



PREMIÈRE PARTIE. 239 

hlement de Famour? mes sentiments, n en doute 
pas, ont depuis hier changé de nature, i)s ont 
pris je ne sais quoi de moins impétueux , mais 
de plus doux , de plus tendre et de plus char- 
mant. Te souvient-il de cette heure entière que 
nous passâmes à parler paisiblement de notre 
amour et de cet avenir obscur et redoutable par 
qui le présent nous étoit encore plus sensible , 
de cette heure, hélas! trop courte, dont une lé- 
gère empreinte de tristesse rendit les entretiens 
si touchants? J'étois tranquille, et pourtant j'é- 
tois près de toi; je tadorois et ne desirois rien; 
je n'imaginois pas même une autre félicité que 
de sentir ainsi ton visage auprès du mien, ta 
respiration sur ma joue, et ton bras autour de 
mon cou. Quel calme dans tous mes sens! Quelle 
volupté pure, continue, universelle! Le charme 
de la jouissance étoit dans lame , il n en sortoit 
plus, il duroit toujours. Quelle di£Férence des 
fureurs de lamour à une situation si paisible! 
Cest la première fois de mes jours que je Tai 
éprouvée auprès de toi; et cepeadant, juge du 
changement étraiige que j'éprouve, oest de 
toutes les heures de ma vie celle qui m est la 
plus chère, et la seule que j aurois voulu pro- 
longer éterneUement (i)^ Julie, dis-moi donc 

(1) Femme trop facile, voulez- vous savoir si vou^ 
êtes aimée T examinez votre amant sortant de vos bras. 
O amour, si je regrette Tàge où Ton te goûte, ce n'est 
pas ponr l'heure de la jouissance ; c'est pour l'heure qui 
h suit. 



23o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

si je ne taimois point apparavant, ou si main- 
tenant je ne t aime plus. 

Si je ne taime plus? Quel doute! Ai-je donc 
cessé d'exister? et ma vie n est-elle pas plus dans 
ton cœur que dans le mien? Je sens, je sens que 
tu m es mille fois plus chère que jamais , et j ai 
trouvé dans mon abattement de nouvelles forces 
pour te chérir plus tendrement encore. J'ai pris 
pour toi des sentiments plus paisibles, il est 
vrai , mais plus affectueux et de plus de diffë*' 
rentes espèces ; sans s'afFoibllr , ils se sont mul- 
tipliés: les douceurs de l'amitié tempèrent les 
emportements de l'amour, et j'imagine à peine 
quelque sorte d'attachement qui ne m'unisse 
pas à toi. O ma charmante maîtresse ! ô mon 
épouse , ma sœur , ma douce amie ! que j'aurai 
peu dît pour ce que je sens , après avoir épuisé 
tous les noms les plus chers au cœur de l'homme ! 
Il faut que je t avoue un soupçon que j'ai 
conçu dans la honte et l'humiliation de moi- 
même ; c'est que tu sais mieux aimer que moi. 
Oui , ma Julie , c'est bien toi qui fais ma vie 
et mon être ; je t'adore bien de toutes les facul- 
tés de mon ame , mais la tienne est plus aimante, 
l'amour la plus profondément pénétrée ; on le 
voit , on le sent ; c'est lui qui anime tes grâces , 
qui règne dans tes discours, qui donne à tes yeux 
cette douceur pénétrante , à ta voix ces accents 
si touchants; c'est lui qui, par ta seule présence , 
communique aux autres cœurs , sans qu'ils s'en 



PRE^MIÈRE PARTIE. 235 



LETTRE LVII. 

DE JULIE. 

Mon ami , je me suis instruite avec soin de ce 
qui s est passé entre vous et mylord Edouard ; 
cest sur lexacte connoissance des faits que votre 
amie veut examiner avec vous comment vous 
devez vous conduire en cette occasion , d après 
les sentiments que vous professez, et dont je 
suppose que vous ne faites pas une vaine et fausse 
parade. 

Je ne m'informe point si vous êtes versé dans 
lart de Fescrime, ni si vous vous sentez en état 
de tenir tète à un homme qui a dans TEurope 
la réputation de manier supérieurement les ar- 
mes , et qui , s étant battu cinq ou six fois en sa 
vie, a toujours tué, blessé, ou désarmé son 
liomme : je comprends que, dans le cas où vous 
êtes , on ne consulte pas son habileté mais son 
courage, et que la bonne manière de se venger 
duQ brave qui vous insulte est de faire qu il 
vous tue; passons sur une maxime si judicieuse. 
Vous me direz que votre honneur et le mien 
vous sont plus chers que la vie : voilà donc le 
principe sur lequel il faut raisonner. 

Commençons par ce qui nous regarde. Pour- 
riez-vous jamais me dire en quoi vous êtes per- 
sonnellement offensé dans un discours oii cést 



236 LA KOUVELLE HÉLOÏSE. 

de moi seule qu'il sagissoit? Si vous deviez en 
cette occasion prendre fait et cause pour moi , 
c est ce que nous verrons tout-à-rheure : en at- 
tendant , vous ne sauriez disconvenir que la 
querelle ne soit parfaitement étrangère à votre 
honneur particulier, à moins que vous ne pre- 
niez pour un affront le soupçon d'être aimé de 
moi. Vous avez été insulté , je Tavoue , mais 
après avoir commencé vous-même par une in- 
sulte atroce ; et moi , dont la famille est pleine 
de militaires , et qui ai tant ouï débattre ces hor- 
ribles questions , je n'ignore pas qu un outrage 
en réponse à un autre ne lefface point , et que 
le premier qu'on insulte demeure le seul offensé : 
c'est le même cas d'un combat imprévu , oii 
l'agresseur est le seul. criminel, et où celui qui 
tue ou blesse en se défendant n'est point coupa- 
ble de meurtre. 

Venons maintenant à moi. Accordons que j'é- 
tois outragée par le discours de mylord Edouard, 
quoiqu'il ne fit que me rendre justice : savez» 
vous ce que vous faites en me défendant avec 
tant de chaleur et d'indiscrétion ? vous aggra- 
vez son outrage , vous prouvez qu'il a voit raison , 
vous sacrifiez mon honneur à un faux point 
d'honneur , vous diffamez votre maîtresse pour 
gagner tout au plus la réputation d'un bon spa- 
dassin. Montrez-moi , de grâce , quel rapport il 
y a entre votre manière de me justifier et ma 
justification réelle. Pensez-vous que prendre ma 
cause avec tant d'ardeur soit une grande preuve 



PREMIÈRE PARTIE. a33 

ks-moi donner de vos nouvelles , ou f aurai soin 
de rrien informer. N*en prêtiez pas la peine , 
lui dit Edouard avec un souris moqueur, vous 
en saurez assez tôt. Nous verrons^ reprit froide* 
ment ton ami, et il sortit. M. d'Orbe , en te re- 
mettant cette lettre, t expliquera le tout plus en 
détail. G est à ta prudence à te suggérer des 
moyens d'étouffer cette fâcheuse affaire, ou à 
me prescrire de mon côté ce que je dois faire 
pour y contribuer. En attendant, le porteur est 
à tes ordres , il fera tout ce que tu lui comman- 
deras , et tu peux compter sur le secret. 

Tu te perds , ma chère , il &iut que mon amitié 
te le dise ; l'engagement où tu vis ne peut rester 
long-temps caché dans une petite ville comme 
celle-ci; et c'est un miracle de bonheur que, 
depuis plus de deux ans qu'il a commencé , tu 
ne sois pas encore le sujet des discours publics. 
Tu le vas devenir si tu n'y prends^ garde ; tu le 
serois déjà , si tu étois moins aimée ; mais il y a 
une répugnance si générale à mal parler de toi , 
que c'est un mauvais moyen de se faire fête et 
un très sûr de se faire haïr. Cependant tout a 
son terme ; je tremble que celui du mystère ne 
soit venu pour ton amour , et il y a grande ap- 
parence que les soupçons de mylord Edouard lui 
viennent de quelques mauvais propos qu'il peut 
avoir entendus. Songe-s-y bien, ma chère en&nt. 
Le Guet dit , il y a quelque temps , avoir vu sortir 
de chez toi ton ami à cinq heures du matin. 
Heureusement celui-ci sut des premiers ce dis- 



234 ^^ NOUVELLE HÉLOtSE. 

cours y il courut chez cet homme et trouva le 
secret de le faire taire; mais qu est-ce quun 
pareil silence , sinoa le moyen d accréditer des 
bruits sourdement répandus ? La défiance de ta 
mère augmente aussi de jour en jour; tu sais 
combien de fois elle te Ta fait entendre : elle 
in en a parlé à mon tour dune manière assez 
dure; et si elle ne craignoit la violence de ton 
père , il ne faut pas douter qu elle ne lui en eût 
déjà parlé à lui-même ; mais elle lose d autant 
moins qu il lui donnera toujours le principal tort 
d une connoissance qui te vient d elle. 

Je ne puis trop te le répéter, songe à toi tan- 
dis quil en est temps encore; écarte ton ami 
avant quon en parle, préviens des soupçons 
naissants que son absence fera sûrement tom- 
ber : car enfin que peut-on croire qu'il fait ici ? 
Peut-être dans six semaines, dans un mois, se- 
ra-t-il trop tard. Si le moindre mot venoit aux 
oreilles de ton père , tremble de ce qui résulte- 
roit de Tindignation d un vieux militaire entêté 
de rbonneur de sa maison , et de la pétulance 
d'un jeune homme emporté qui ne sait rien en- 
durer : mais il faut commencer par vider de 
manière ou d autre laffaire de mylord Edouard; 
car tu ne ferois qu'irriter ton ami , et t attirer 
un juste refiis, si tu lui parlois d'éioignement 
avant qu elle fut terminée. 



PREMIÈRE PARTIE. 239 

duel VOUS appelez le ciel en témoignage d une 
£iusseté , et que vous osez dire à larbitre des 
combats , Viens soutenir la cause injuste , et faire 
triompher le mensonge ? Ce blasphème n a-t-il 
rien qui vous épouvante? Cette absurdité na- 
t-elle rien qui vous révolte ? Eh Dieu ! quel est 
ce misérable honneur qui ne craint pas le vice 
mais le reproche , et qui ne vous permet pas 
d endurer d'un autre un démenti reçu d avance 
de votre propre cœur. 

Vous, qui voulez qu'on profite pour soi de 
ses lectures, profitez donc des vôtres ^ et cher- 
chez si Ion vit un seul appel sur la terre quand 
elle étoit couverte de héros. Les plus vaillants 
hommes de lantiquité songèrent-ils jamais à 
venger leurs injures personnelles par des com- 
bats particuliers? César envoya-t-il un cartel à 
Caton, ou Pompée à César, pour tant d affronts 
réciproques? et le plus grand capitaine de la 
Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé mena- 
cer du bâton? D'autres temps, d'autres mœurs, 
je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes? et 
n'oseroit-on s'enquérir si les mœurs d'un temps 
sont celles qu'exige le solide honneur! Non, cet 
honneur n'est point variable; il ne dépend ni 
des temps, ni des lieux, ni des préjugés^ il ne 
peut ni passer , ni renaître ; il a sa source éter- 
nelle dans le cœur de l'homme juste et dans la 
régie inaltérable de ses devoirs. Si les peuples 
les plus éclairés, les plus braves, les plus ver- 
tueux de la terre n'ont point connu le duel , je 



24o LA NOUVELLE HÊLOÏSE. 

dis qu il n'est pas une institution de Thonneur^ 
mais une mode affreuse et barbare, digne de sa 
féroce origine. Reste à savoir si , quand il s agit 
de sa vie ou de celle d autrui, Thonnête homme 
se règle sur la mode, et s il ny a pas alors plus 
de vrai courage à la braver qu à la suivre. Que 
feroit, à votre avis, celui qui s y veut asservir ^ 
dans des lieux où régne un usage contraire? à 
Messine ou à Naples , il iroit attendre son homme 
au coin d'une rue, et le poignarder par derrière. 
Cela s appelle être brave en ce pays-là; et l'hon- 
neur n y consiste pas à se faire tuer par son en- 
nemi, mais à le tuer lui-même. 

Gardez-vous donc de confondre le nom sacré 
de rhonneur avec ce préjugé féroce qui met 
toutes les vertus à la pointe dune épée, et nest 
propre qua faire dç braves scélérats. Que cette 
méthode puisse fournir, si Ion veut, un sup- 
plément à la probité : par-tout où la probité 
régne son supplément n'est-il pas inutile Pet que 
penser de celui qui s'expose à la mort pour 
s'exempter d'être honnête homme? Ne voyez- 
vous pas que les crimes que la honte et l'hon- 
neur n'ont point empêchés sont couverts et mul- 
tipliés par la fausse honte et la crainte du blâme? 
C'est elle qui rend l'homme hypocrite et men- 
teur; c'est elle qui lui fait verser le sang d'un ami 
pour un mot indiscret qu'il devroit oublier, 
pour un reproche mérité qu'il ne peut souffrir ; 
c'est elle qui transforme en furie infernale une 
fille abusée et craintive j c'est elle , 6 Dieu puis- 



I»REMIÈRE PARTIE. 237 

qaîl ny a point de liaison entre nous, et quil 
suffise de faire voir que vous êtes brave pour 
montrer que vous nètes pas mon amant? Soyez 
sûr que tous les propos de mylord Edouard me 
font moins de tort que votre conduite; cest 
vous seul qui vous chargez par cet éclat de les 
publier et de les confirmer. Il pourra bien , 
quant à lui , éviter votre épée dans le combat , 
mais jamais ma réputation ni mes jours peut- 
être n éviteront le coup mortel que vous leur 
portez; 

Voilà des raisons trop solides pour que vous 
ayez rien qui le [puisse être à y répliquer : mais 
vous combattrez, je le prévois, la raison par Tu- 
sage; vous me direz qu il est des fatalités qui nous 
entraînent malgré nous ; que , dans quelque cas 
que ce soit, un démenti ne se souffre jamais , et 
que , quand une afiaire a pris un certain tour , 
on ne peut plus éviter de se battre ou de se dés- 
honorer. Voyons encore. 

Vous souvient-il d'une distinction que vous me 
fites autrefois , dans une occasion importante , 
entre Thonneur réel et Thonneur apparent? Dans 
laquelle des deux classes mettrons-nous celui 
dont il s'agit aujourd'hui? Pour moi, je ne vois 
pas comment cela peut même faire une question. 
Qu'y a-t-il de commun entre la gloire d'égorger 
un homme et le témoignage d'une ame droite ? 
et quelle prise peut avoir la vaine opinion d'au- 
trui sur l'honneur véritable dont toutes les ra- 
cines sont au fond du cœur ? Quoi ! les vertus 



238 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

qu on a réellement périssent-elles sous les men« 
songes dun calomniateur ? les injures dun 
homme ivre prouvent-elles qu on les mérite? et 
rhonneur du sage seroit-il à la merci du premier 
brutal quil peut rencontrer? Me dire&vousqu un 
duel témoigne qu on a du cœur, et que cela suffit 
pour effacer la honte ou le reproche de tous les 
autres vices ? Je vous demanderai quel honneur 
peut dicter une pareille décision , et quelle rai- 
son peut la justifier. A ce compte un firipon 
n'a qu à se battre pour cesser d'être un fripon ; 
les discours d'un menteur deviennent des vé- 
rités sitôt qu'ils sont soutenus à la pointe de 
l'épée; et si l'on vous accusoit d'avoir tué un 
homme , vous en iriez tuer un second pour prou- 
ver que cela n'est pas vrai. Ainsi , vertç , vice , 
honneur, infamie, vérité, mensonge, téut peut 
tirer son être de l'événement d'un combat ; une 
salle d'armes est le siège de toute justice ; il n'y 
a d'autre droit que la force , d'autre raison que 
le meurtre ; toute la réparation due à ceux qu'on 
outrage est de les tuer, et toute ofiense est égale* 
ment bien lavée dans le sang de l'offenseur ou 
de l'offensé. Dites , si les loups savoient raison- 
ner, auroient-ils d autres maximes? Jugez vous- 
même , par le cas où vous êtes , si j'exagère leur 
absurdité. De quoi s'agit-il ici pour vous ? D'un 
démenti reçu dans une occasion où vous mentiez 
en effet. Pensez^vous donc tuer la vérité avec 
celui que vous voulez punir de l'avoir dite? Son- 
gez-vous qu'en vous soumettant au sort d'un 



. »BËHlèlE PARTIE. ^t 

Mtnt ! qui peut armer la main maternelle contre 
le tendre fruit.... Je sens défaillir mon ame à 
cette idée horrible ^ et je rends grâces au moins 
à celui qui sonde les cœurs d avoir éloigné du 
mien cet honneur affreux qui n'inspire que des 
for&ite et fait frémir la nature. 

Rentrez donc en vous-même, et considérez s'il 
vous est permis d'attaquer de proposr délibéré 
la vie d un homme , et d exposer la vôtre pour 
satisfaire une barbare et dangereuse fantaisie 
qui na nul fondement raisonnable, et si le 
triste souvenir du sang versé dans une pareille 
occasion peut cesser de crier vengeance au fond 
du cœur de celui qui la fait couler. Connolssez^ 
vous aucun crime égal à Thomicide volontaire? 
et si la base de toutes les vertus est Thumanité , 
que penserons-nous de l'homme sanguinaire et 
dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de son 
semblable? Souvenez-vous de ce que vous m'avez 
dit vous-même contre le service étranger. Avez- 
vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie, 
et n'a pas le droit d'en disposer sans le congé des 
lois, à plus forte raison contre leur défense? O 
mon ami! si vous aimez sincèrement la vertu, 
apprenez à la servir à sa mode , et non à la mode 
des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter 
quelque inconvénient : ce mot de vertu n est- 
il donc pour vous qu'un vain nom? et ne serez- 
vous vertueux que quand il n'en coûtera rien de 
l'être? 

Mais quels sont au fondées inconvénients? Les 

3. 1% 



242 LA NOUVELLE HELOÎSfi. 

murmures des gens oisifs , des méchants , qui 
cherchent à s amuser des malheurs d autrui , et 
voudroient avoir toujours quelque histoire nou- 
velle à raconter. Voilà vraiment un grand motif 
pour s entr égorger ! Si le philosophe et le sage 
se règlent dans les plus grandes affaires de la vie 
sur les discours insensés de la multitude , que 
sert tout cet appareil d études , pour n être au 
fond quun homme vulgaire? Vous nosez donc 
sacrifier le ressentiment au devoir, à 1 estime, à 
lamitié, de peur qu on ne vous accuse de crain* 
dre la mort? Pesez les choses, mon hon ami, 
et vous trouverez bien plus de lâcheté dans la 
crainte de ce reproche , que dans celle de la 
mort même. Le fanfaron , le poltron veut à toute 
force passer pour brave ; 

Ma verace valor, ben che negletto, 

E di se stesso a se fireggio assai chiaro (i). 

Celui qui feint d envisager la mort sans effroi 
ment. Tout homme craint de mourir, cest la 
grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute 
espèce mortelle seroit bientôt détruite. Cette 
crainte est un simple mouvement de la nature , 
non seulement indifférent, mais bon en lui-- 
même et conforme à Tordre : tout ce qui la rend 
honteuse et blâmable, cest quelle peut nous 
empêcher de bien faire et de remplir nos de- 

(i) Mais la véritable valeur n'a pas besoin du témoi- 
gnage d'autrui , et tire sa gloire d'elle-même. 



PREMIÈRE PARTIE. 243 

voirs/ Si la lâcheté u etoit jamais un obstacle à 
la vertu , elle cesserait d'êti*e un vice. Quiconque 
est plus attaché à sa vie qu a son devoir ne sau- 
xoit être soUdement vertueux , j en conviens. 
Mais expliquez-moi , vous qui vous piquez de 
raison , quelle espèce de mérite on peut trou- 
ver à braver la mort pour commettre un crime. 
Quand il seroit vrai qu on se fait mépriser en 
refusant de se battre, quel mépris est le plus à 
craindre , celui des autres en faisant bien , ou le 
sien propre en faisant mal? Croyez-moi, celui 
qui s estime véritablement lui-même est peu sen- 
sible à Finjuste mépris d autrui, et ne craint que 
den être digne; car le bon et Thonnête ne dé- 
pendent point du jugement des hommes, mais 
de la nature des choses ; et quand toute la terre 
approuveroit Faction que vous allez faire , elle 
n en seroit pas moins honteuse. Mais il est faux 
qu'à s en abstenir par vertu Fon se fasse mépri- 
ser. L'homme droit , dont toute la vie est sans 
tache et qui ne donna jamais aucun signe de 
lâcheté, refusera de souiller sa main d un homi- 
cide, et nen sera que plus honoré. Toujours 
prêt a servir la patrie , à protéger le foible , à 
remplir les devoirs les plus dangereux, et à dé^ 
fendre , en toute rencontre juste et honnête , ce 
qui lui est cher, au prix de son sang, il met dans 
ces démarches cette inébranlable fermeté qu on 
n a point sans le vrai courage. Dans la sécurité 
de sa conscience, il marche la tête levée, il ne 
fuit ni ne cherche son ennemi; on voit aisé- 

16. 



^44 ^A NOUVELLE HÉLOÎSE. 

ment qu il craint moins de mourir que de msri 
faire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si 
les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui , 
tous les jours de son honorable vie sont autant 
de témoins qui les récusent, et, dans une con- 
duite si bien liée, on juge d'une action sur toutes 
les autres. 

Mais savez-vous ce qui rend cette modération 
si pénible à un homme ordinaire? C'est la diffi-^ 
culte de la soutenir dignement; c'est la nécessité 
de ne commettre ensuite aucune action blâma- 
ble. Car si la crainte de mal faire ne le retient 
pas dans ce dernier cas , pourquoi l'auroit-elle 
retenu dans l'autre , où l'on peut supposer un 
motif plus naturel? On voit bien alors que ce 
refus ne vient pas de vertu , mais de lâcheté ; et 
l'on se moque avec raison d'un scrupule qui ne 
vient que dans le péril. N'avez-vous point re- 
marqué que les hommes si ombrageux et si 
prompts à provoquer les autres sont, pour la 
plupart, de très malhonnêtes gens qui, de peur 
qu'on n'ose leur montrer ouvertement le mépris 
qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quel- 
ques affaires d'honneur l'infamie de leur vie en- 
tière? Est-ce à vous d'imiter de tels hommes? 
Mettons encore à part les militaires de profes- 
sion qui vendent leur sang à prix d'argent; qui , 
voulant conserver leur place, calculent par leur 
intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur, et sa- 
vent à un écu près ce que vaut leur vie. Mon 
ami, laissez battre tous ces gens-là. Rien nest 



PREMIÈRE PARTIE. 2^S 

moins honorable que cet honneur dont ils Font 
8Î grand bruit ; ce n est qu une mode insensée , 
une fausse imitation de vertu , qui se pare des 
plus grands crimes. L'honneur duft homme 
comme vous n est point au pouvoir d'un autre ; 
il est en luirméme et non dans l'opinion du peu- 
ple ; il ne se défend ni par Fépée ni par le bou- 
clier, mais par une vie intégre et irréprochable; 
et ce combat vaut bien lautre en fait de cou- 
rage. 

C'est par ces principes que vous devez conci- 
lier les éloges que j ai donnés dans tous les temps 
à la véritable valeur avec le mépris que j'eus 
toujours pour les faux braves. J'aime les gens 
de cœur, et ne puis souffrir les lâches; je rom- 
prois avec un amant poltron que Ja crainte fe- 
roit fuir le danger, et je pense, comme toutes 
les femmes, que le feu du courage anime celui 
de l'amour. Mais je veux que la valeur se mon- 
tre dans les occasions légitimes , et qu'on ne se 
hâte pas d'en faire hors de propos une vaine pa- 
rade , comme si l'on avoit peur de ne la pas re- 
trouver au besoin. Tel fait un effort et se pré- 
sente une fois pour avoir droit de se cacher le 
reste de sa vie. Le vrai courage a plus de con- 
stance et moins d'empressement; il est toujours 
ce qu'il doit être ; il ne faut ni l'exciter ni le re- 
tenir; l'homme de bien le porte par-tout avec 
lui , au combat contre l'ennemi , dans un cercle 
en faveur des absents et de la vérité , dans son 
lit contre les attaques de la douleur et de la 



246 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

mort. La force de lame qui Fiospire est d usage 
dans tous les temps ; elle met toujours la vertu 
au-dessus des événements, et ne consiste pas 
à se batti% , mais à ne rien craindre. Telle est , 
mon ami, la sorte de courage que j ai souvent 
louée , et que j aime à trouver en vous. Tout le 
reste n'est quetourderie, extravagance, férocité; 
c'est une lâcheté de s'y soumettre ; et je ne mé- 
prise pas moins celui qui cherche un péril inu- 
tile, que celui qui fuit un péril qu'il doit af- 
fronter. 

Je vous ai (ait voir, si je ne me trompe, que 
dans votre démêlé avec mylord Edouard votre 
honneur n'est point intéressé ; que vous compro* 
mettez le mien en recourant à la voie des ai> 
mes ; que cette voie n'est ni juste , ni raisonna- 
ble , ni permise ; qu elle ne peut s'accorder avec 
les sentiments dont vous faites profession ; 
qu'elle ne convient qu'à de malhonnêtes gens , 
qui font servir la bravoure de supplément aux 
vertus qu'ils n'ont pas , ou aux officiers qui ne 
se battent point par honneur , mais par intérêt ; 
qu'il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu à 
la prendre ; que les inconvénients auxquels on 
s'expose en la rejetant sont inséparables de la 
pratique des vrais devoirs, et plus apparents que 
réels ; qu'enfin les hommes les plus prompts à 
y recourir sont toujours ceux dont la probité est 
le plus suspecte. D'où je conclus que vous ne 
sauriez en cette occasion ni faire ni accepter un 
appel sans renoncer en même temps à la raison > 



)>REMIÈRE PARTIE. 24? 

k la vertu , à Thonneur , et à moi. Retournez 
mes raisonnements comme il vous plaira, en-» 
tassez de votre part sophisme sur sophisme; it 
se trouvera toujours qu un homme de courage 
n est point un lâche , et qu un homme de bien 
ne peut être un homme sans honneur. Or , je 
vous ai démontré , ce me semble , que Thomme 
de courage dédaigne le duel , et que l'homme de 
bien labhorre. 

J*ai cru , mon ami , dans une matière aussi 
grave, devoir faire parler la raison seule, et vous 
présenter les choses exactement telles qu elles 
sont. Si j avois voulu les peindre telles que je les 
vois et faire parler le sentiment et Thumanité , 
j aurois pris un langage fort difïerent. Vous sa* 
vez que mon père dans sa jeunesse eut le mal- 
heur de tuer un homme en duel : cet homme 
étoit son ami ; ils se battirent à regret, Finsensé 
point d'honneur les y contraignit. Le coup mor- 
tel qui priva Fun de la vie ôta pour jamais le 
repos à îautre. Le triste remords n'a pu depuis 
ce temps sortir de son cœur; souvent dans la so- 
litude on l'entend pleurer et gémir ; il croit sen- 
tir encore le fer poussé par sa main cruelle en- 
trer dans le cœur de son ami; il voit dans l'om- 
bre de la nuit son corps pâle et sanglant ; il con* 
temple en frémissant la plaie mortelle ; il vou- 
droit étancherle sang qui coule; l'effroi le saisit, 
il s'écrie, ce cadavre affreux ne cesse de le pour- 
suivf e. Depuis cinq ans qu'il a perdu le cher sou- 
tien de son nom et l'espoir de sa famille , il s'en 



I 



948 LA NOUTBLLE HÉLOÏSE. 

reproche la mort comme un juste châtiment du 
ciel , qui vengea sur son fils unique le père Infor* 
tuné qu il priva du sien. 

Je vous l'avoue, tout cela , joint à mon aver- 
sion naturelle pour la cruauté , m'inspire une 
telle horreur des duels , que je les regarde comme 
le dernier degré de brutalité où les hommes 
puissent parvenir. Celui qui va se battre de 
gaieté de cœur n'est à mes yeux qu'une bête fé- 
roce qui s'efforce d'en déchirer une autre ; et , 
s'il reste le moindre sentiment naturel dans leur 
ame, je trouve celui qui périt moins à plaindre 
que le vainqueur. Voyez ces hommes accoutu- 
més au sang, ils ne bravent les remords qu'en 
étoufBatnt la voix de la nature ; ils deviennent 
par degrés cruels, insensibles ; ils se jouent de 
la vie des autres ; et la punition d'avoir pu man- 
quer d'humanité est de la perdre enfin tout-à- 
&it. Que sont-ils dans cet état? Réponds, veux- 
tu leur devenir semblable? Non, tu n'es point 
&it pour cet odieux abrutissement ; redoute le 
premier pas qui peut t'y conduire : ton ame est 
encore innocente et saine , ne commence pas à 
la dépraver, au péril de ta vie, par un effort sans 
vertu , un crime sans plaisir , un point d'honneur 
sans raison. 

Je ne t'ai rien dit de ta Julie ; elle gagnera sans 
doute à laisser parler ton cœur. Un mot , un seul 
mot , et je te livre à lui. Tu m'as honorée quel- 
quefois du tendre nom d'épouse ; peut-être en ce 
moment dois-je porter celui de mère. Veux-tu 



PBEMIÈRB PARTIS. ^49 

me laisser veuve avant qu un nœud sacré nou^ 
unisse ? 

P. S. J emploie dans cette lettre une autorité à 
laquelle jamais homme sage n a résisté. Si vous 
refusez de vous y rendre , je nai plus rien à vous 
dire ; mais pensez-y bien auparavant. Prenez 
huit jours de réflexion pour méditer sur cet im- 
portant sujet. Ce nest pas au nom de la raison 
que je vous demande ce délai, cest au mien. 
Souvenez -vous que j'use en cette occasion du 
droit que vous m'avez donné vous-même , et qu'il 
s'étend au moins jusque-là. 



LETTRE LVIII. 

DE JULIE A MTLORD EDOUARD. 

Ce n'est point pour me plaindre de vous , my- 
lord^que je vous écris: puisque vous m'outragez, 
il faut bien que j'aie avec vous des torts que j'igno- 
re. Comment concevoir qu'un honnête homme 
voulût déshonorer sans sujet une famille estima- 
ble? Contentez donc votre vengeance , si vous 
la croyez légitime ; cette lettre vous donne un 
moyen facile de perdre une malheureuse fille 
qui ne se consolera jamais de vous avoir offensé , 
et qui met à votre discrétion l'honneur que vous 
voulez lui ôter. Oui, mylord, vos imputations 
étoient justes, jai un, amant aimé; il est mal- 



î5o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

tre de mon cœur et de ma personne ; la mort 
seule pourra briser un nœud si doux. Cet amant 
est celui même que vous honoriez de votre ami- 
tié; il en est diçne, puisqu'il vous aime et quil 
est vertueux. Cependant il va périr de votre 
main ; je sais qu'il faut du sang à Vhonneur ou- 
tragé ; je sais que sa valeur même le perdra ; je sais 
que dans un combat si peu redoutable pour vous 
son intrépide cœur ira sans crainte chercher le 
coup mortel. J'ai voulu retenir ce zèle inconsi- 
déré ;j ai fait parler la raison. Hélas ! en écrivant 
ma lettre j'en sentois l'inutilité , et , quelque res- 
pect que je porte à ses vertus , je n'en attends 
point de lui d'assez sublimes pour le détacher d'un 
fauxpoint d'honneur. Jouissez d'avance du plaisir 
que vous aurez de percer le sein de votre ami : 
mais sachez, homme barbare, qu'au moins vous 
n'aurez pas celui de jouir de mes larmes, et de 
contempler mon désespoir. Non, j'en jure par 
l'amour qui gémit au fond de mon cœur , soyez 
témoin d'un serment qui ne sera point vain ; je 
ne survivrai pas d'un jour à celui pour qui je 
respire ; et vous aurez la gloire de mettre au 
tombeau d'un seul coup deux amants infortu- 
nés , qui n'eurent point envers vous de tort vo- 
lontaire , et qui se plaisoient à vous honorer. 

On dit, mylord, que vous avez l'ame belle et 
le cœur sensible : s'ils vous laissent goûter en 
paix une vengeance que je ne puis comprendre, 
et la douceur de faire des malheureux , puis- 
sent-ils , quand je ne serai plus, vous inspirer 



PREMIÈRE PARTIE. aSi 

quelques soins pour un père et une mère incon- 
solables 9 que [la perte du seul enfant qui leur 
reste va livrer à d'éternelles douleurs ! 



LETTRE LIX. 

DE M. d'orbe a JULIE. 

Je me hâte , mademoiselle y selon vos ordres , 
de vous rendre compte de la commission dont 
vous m*âvez chargé. Je viens de chez mylord 
Edouard , que j'ai trouvé souffrant encore de son 
entorse , et ne pouvant marcher dans sa cham- 
bre qu'à l'aide d'un bâton. Je lui ai remis votre 
lettre , qu'il a ouverte avec empressement ; il m'a 
paru ému en la lisant : il a rêvé quelque temps ; 
puis il l'a relue une seconde fois avec une agita- 
tion plus sensible. Voici ce qu'il m'a dit en la 
finissant : f^ous savez ^ monsieur ^ que les affai-- 
res dhonneur ont leurs règles dont on ne peut 
se départir: vous ayez vu ce qui s^ est passé dans 
celle-ci; il faut quelle soit vidée régulièrement 
Prenez deux amis , et donnez- vous la peine 
de revenir ici demain matin avec eux ; vous 
saurez alors ma résolution. Je lui ai représenté 
que l'aflaire s'étant passée entre nous , il seroit 
mieux qu'elle se terminât de même. Je sais ce 
qui convient, m'a-t-il dit brusquement, et ferai 
ce quUlfaut. amenez vos deux amis , ou je n'ai 
plus rien à vous dire. Je suis sorti là-dessus ^ 



2^2 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

cherchant inutilement dans ma tète quel peut 
être son bizarre dessein. Quoi quil en soit, j'au- 
rai rhonneur de vous voir ce soir , et j'exécu- 
terai demain ce que vous me prescrirez. Si vous 
trouvez à propos que j'aille au rendez-vous avec 
mon cortège , je le composerai de gens dont je 
sois sûr à tout événement. 



LETTRE LX. 

 JULIE. 

CiALME tes alarmes, tendre et chère Julie; et, 
sur le récit de ce qui vient de se passer, connois 
et partage les sentiments que j'éprouve. 

J'étois si rempli d'indignation quand je reçus 
ta lettre , qu'à peine pus-je la lire avec l'atten- 
tion qu'elle méritoit. J'avois beau ne la pouvoir 
réfuter, l'aveugle colère étoit la plus forte. Tu 
peux avoir raison, disois-je en moi-même, mais 
ne me parle jamais de te laisser avilir. Dussé-je 
te perdre et mourir coupable , je ne souffrirai 
point qu'on manque au respect qui t'est dû ; et , 
tant qu'il me restera un soufQe de vie , tu seras 
honorée de tout ce qui t'approche comme tu 
les de mon cœur. Je ne balançai pas pourtant 
sur les huit jours que tu me demandois ; l'acci- 
dent de mylord Edouard et mon vœu d'obéis- 
sance concouroient à rendre ce délai nécessaire. 
Résolu, selon tes ordres, d'employer cet in ter* 



PREMIÈRE PARTIE. a53 

Tatle à méditer sur le sujet de ta lettre , je m oc- 
cupols sans cesse à la relire et à y réfléchir, uon 
pour changer de sentiment, mais pour justifier 
le mien. 

J avois repris ce matin cette lettre trop sage 
et trop judicieuse à mon gré , et je la rellsois 
avec inquiétude , quand on a frappé à la porte 
de ma chambre. Un moment après j ai vu en- 
trer mylord Edouard sans épée, appuyé sur une 
canne ; trois personnes le suivoient , parmi les- 
quelles j'ai reconnu M. d'Orbe. Surpris de cette 
visite imprévue, jattendois en silence ce quelle 
devoit produire, quand Edouard ma prié de 
lui donner un moment d'audience, et de le lais- 
ser agir et parler sans l'interrompre. Je vous en 
demande , a-t-il dit , votre parole ; la présence de 
ces messieurs, qui sont de vos amis, doit vous 
répondre que vous ne l'engagez pas indiscrète- 
ment. Je l'ai promis sans balancer. A peine avois- 
je achevé que j'ai vu avec l'étonnement que tu 
peux concevoir mylord Edouard à genoux de- 
vant moi. Surpris d'une si étrange attitude, j ai 
voulu sur-le-champ le relever; mais, après m'avoir 
rappelé ma promesse , il ma parlé dans ces ter- 
mes : « Je viens, monsieur, rétracter hautement 
« les discours injurieux que l'ivresse m'a fiait te^ 
« nir en votre présence : leur injustice les rend 
« plus offensants pour moi que pour vous , et 
« je m'en dois l'authentique désaveu. Je me sou- 
« mets à toute la punition que vous voudrez 
If m'imposer^et je ne croirai mon honneur réta- 



254 tA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

u bli que quand ma faute sera réparée. A quelque 
u prix que ce soit , accordez-moi le pardon que 
« je vous demande, et me rendez votre amitié, n 
Mylordylui ai-je dit aussitôt, je reconnois main- 
tenant votre ame grande et généreuse; et je sais 
bien distinguer en vous les discours que le cœur 
dicte de ceux que vous tenez quand vous netes 
pas à vous-même ; qu ils soient à jamais oubliés. 
A Tinstant , je lai soutenu en se relevant , et nous 
nous sommes embrassés. Après cela mylord se 
tournant vers les spectateurs leur a dit : Messieurs^ 
je vous remercie de votre complaisance. De bra-^ 
ves gens comme vous^ a-t-il ajouté dun air fier 
et dun ton animé , sentent que celui qui répare 
ainsi ses torts n'en sait endurer de personne. Vous 
pouvez publier ce que vous avez vu. Ensuite il 
nous a tous quatre invités à souper pour ce soir, 
et ces messieurs sont sortis. 

A peine avons-nous été seuls qu il est revenu 
m embrasser d'une manière plus tendre et plus 
amicale ; puis, me prenant la main et s'asseyant 
à côté de moi : Heureux mortel , s est-il écrié , 
jouissez dun bonheur dont vous êtes digne. Le 
cœur de Julie est à vous; puissiez- vous tous 
deux... Que dites-vous , mylord? ai-je interrompu; 
perdez- vous le sens ? Non , m a*t-il dit en sou- 
riant. Mais peu s en est fallu que je ne le per- 
disse , et c en étoit fait de moi peut->être si celle 
qui m'ôtoit la raison ne me leùt rendue. Alors il 
ma remis une lettre que j ai été surpris de voir 
écrite d'une main qui n en écrivit jamais à d'autre 



PREJflIERE PARTIE. 25S 

homme (i) quà moi. Quels mouvements j ai sen- 
tis à sa lecture ! Je voyois une amante incompa- 
rable vouloir se perdre pour me sauver, et je re- 
connoissois Julie. Mais quand je suis parvenu à 
cet endroit où elle jure de ne pas survivre au 
plus fortuné des hommes , j ai frémi des dangers 
que javois courus, jai murmuré d'être trop 
aimé , et mes terreurs m ont fait sentir que tu 
n es qu une mortelle. Ah ! rend&-moi le courage 
dont tu me prives ;j en avois pour braver la mort 
qui ne menaçoit que moi seul , je n en ai point 
pour mourir tout entier. 

Tandis que mon ame se livroit à ces réflexions 
amères , Edouard me tenoit des discours auxquels 
j ai donné d abord peu d attention : cependant il 
me la rendue à force de me parler de toi; car 
ce qu il m'en disoit plaisoit à mon cœur et n ex- 
citoit plus ma jalousie. Il ma paru pénétré de 
regret d'avoir troublé nos feux et ton repos. Tu 
es ce qu'il honore le plus au monde ; et , n'osant 
te porter les excuses qu'il ma faites , il m'a prié 
de les recevoir en ton nom , et de te les faire 
agréer. Je vous ai regardé , m'a-t-il dit , comme 
son représentant 9 et n'ai pu trop m'humilier 
devant ce qu'elle aime , ne pouvant, sans la com- 
promettre , m'adresser à sa personne , ni même 
la nommer. Il avoue avoir conçu pour toi les 
sentiments dont on ne peut se défendre en te 
voyant avec trop de soin ; mais c etoit une ten- 

(i) U en faut, je pease, exeepter son père. 



^56 LA 190UVELLE HËLÔlSE. 

dre admiration plutôt que de lamour. Ds ne lui 
ont jamais inspiré ni prétention ni espoir; il les 
a tous sacrifiés aux nôtres à Finstant qu ils lui 
ont été connus , et le mauvais propos qui lui 
est échappé étoit lefFet du punch et non de la 
jalousie. Il traite lamour en philosophe qui 
croit son ame au-dessus des passions : pour moi, 
je suis trompé s'il n en a déjà ressenti quelqu'une 
qui ne permet plus à d autre de germer profon- 
dément. Il prend Fépuisement du cœur pour lef- 
fort de la raison , et je sais bien qu aimer Julie et 
renoncer à elle n est pas une vertu d'homme. 

Il a désiré de savoir en détail l'histoire de nos 
amours et les causes qui s'opposent au bonheur 
de ton ami ; j'ai cru qu'après ta lettre une demi- 
confidence étoit dangereuse et hors de propos ; 
je l'ai faite entière, et il m'a écouté avec une 
attention qui m'attestoit sa sincérité. J'ai vu plus 
d'une fois ses yeux humides et son ame atten- 
drie ; je remarquois sur-tôut l'impression puis- 
sante que tous les triomphes de la vertu faisoient 
sur son ame, et je crois avoir acquis à Claude 
Anet un nouveau protecteur qui ne sera pas 
moins zélé que ton père. Il n'y a , m'a-t-il dit , 
ni incidents ni aventures dans ce que vous m'a- 
vez raconté , et les catastrophes d'un roman m at- 
tacheroient beaucoup moins ; tant les sentiments 
suppléent aux situations , et les procédés hon- 
nêtes aux actions éclatantes ! Vos deux âmes 
sont si extraordinaires , qu'on n'en peut juger 
sur les règles communes. Le bonheur n'est pour 



PREMIÈRE I>ARTIÊ. 2S7 

VOUS tii sur la même route ni de la même espace 
que celui des autres hommes : ils ue cherchent 
que la puissance et les regards d autrui, il ne 
vous faut que la tendresse et la paix. Il s est joint 
à votre amour une émulation de vertu qui vous 
élève ; et vous vaudriez moins lun et 1 autre si 
vous ne vous étiez point aimés^ L amour passera ^ 
ose-t-il ajouter (pardonnons-lui ce blasphème 
prononcé dans Fignorance de son cœur) ; lamour 
passera , dit-il , et les vertus resteront. Ah ! 'puis- 
sent-elles durer autant que lui, ma Julie! le ciel 
n en demandera pas davantage* 

Enfin je vois que la dureté philosophique et 
nationale n altère point dans cet honnête Anglois 
rhumanité naturelle , et qu'il s'intéresse vérita- 
blement à nos peines. Si le crédit et la richesse 
nous pouvoient être utiles , je crois que nous au- 
rions lieu de compter sur lui. Mais, hélas ! de 
quoi servent la puissance et largent pour rendre 
les cœurs heureux ? 

Cet entretien, durant lequel nous ne comptions 
pas les heures , nous a menés jusqu'à celle du 
dtné. J ai feit apporter un poulet, et après le dîné 
nous avons continué de causer. Il ma parlé de 
sa démarche de ce matin , et je n ai pu m em- 
pêcher de témoigner quelque surprise d un pro- 
cédé si authentique et si peu mesuré : mais, outre 
la raison qu'il m'en avoit déjà donnée, il a ajouté 
qu'une demi -satisfaction étoit indigne d'un 
homme de courage ; qu'il la falloit complète ou 
nulle , de peur qu'on ne s'avilit sans rien répa* 

3. 17 



258 ' LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

rer, et quon ne fît attribuer à la crainte une dé- 
marche faite à contre-cœur et de mauvaise grâce. 
D ailleurs, a-t-il ajouté, ma réputation est faite, 
je puis être juste sans soupçon de lâcheté; mais 
vous, qui êtes jeune et débutez dans le monde , 
il fskut que vous sortiez si net de la première af- 
faire , qu elle ne tente personne de vous en sus- 
citer une seconde. Tout est plein de ces poltrons 
adroits qui cherchent , comme on dit , à tàter 
leur homme , c est-à-dire à découvrir quelqu'un 
qui soit encore plus poltron qu eux , et aux dé- 
pens duquel ils puissent se faire valoir. Je veux 
éviter à un homme d'honneur comme vous la 
nécessité de châtier sans gloire un de ces gens- 
là ; et j'aime mieux , s ils ont besoin de leçon , 
qu'ils la reçoivent de moi que de vous : car une 
affaire de plus n ote rien à celui qui en a déjà 
eu plusieurs; mais en avoir une est toujours une 
sorte de tache , et Famant de JuUe en doit être 
exempt. 

Voilà labrégé de ma longue conversation avec 
mylord Edouard. J ai cru nécessaire de t*en ren- 
dre compte afin que tu me prescrives la manière 
dont je dois mjq comporter avec lui. 

Maintenant , que tu dois être tranquillisée , 
chasse, je ten conjure, les idées funestes qui 
t'occupent depuis quelques jours. Songe aux mé- 
nagements quexige l'incertitude de ton état ac- 
tuel. Oh ! si bientôt tu pouvois tripler mon être ! 
si bientôt un gage adoré... Espoir déjà trop déçu , 
viendrois.-tu m'abuser encore?... O désirs! ô 



PREMIÈRE PARTIE. nHg 

crainte ! ô perplexités ! Charmante amie de mon 
cœur, vivons pour nous aimer, et que le cie} 
dispose du reste. 

P. S. J oubliois de te dire que mylord ma re- 
mis ta lettre , et que je n ai point fait difficulté 
de la recevoir , ne jugeant pas qu un pareil dépèt 
doive rester entre les mains d un tiers. Je te Is^ 
rendrai à notre première entrevue ; car , quant 
à moi, je nen ai plus k faire; elle est trop bieii 
écrite au fond de mon ccBur pour que jamais 
j aie besoin de la relire. 



Ï.1ETTRE LXI. 

DE JULIE. 

Amène demain mylord Edouard, que je me 
jette à ses pieds comnie il sest mis aux tiens. 
Quelle grandeur! quelle générosité! Oh! que 
nous sommes petits devant lui! Conserve ce pré- 
cieux ami comme la prunelle de ton œil. Peut^ 
être vaudroit-i) moins s il étoit plus tempérant : 
jamais homme sans défaut eut-il de grande^ 
vertus ? 

Mille angoisses de toute espèce m'avoient jetée 
dans rabattement ; ta lettre est venue ranimer 
mon courage éteint ; en dissipant mes terreurs 
elle ma rendu mes peines plus supportables; je 
me sens maintenant assez de force pour souf-" 

»7» 



26o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

frir. Tu vis , tu m aimes ; ton sang , le sang âe 
ton ami , n ont point été répandus , et ton hon- 
neur est en sûreté : je ne suis donc pas tout-à-fait 
misérable. 

Ne manque pas au rendez-vous de demain. 
Jamais je neus si grand besoin de te voir, ni si 
peu d espoir de te voir long-temps. Adieu , mon 
cher et unique ami. Tu n as pas bien dit, ce me 
semble , vivons pour nous aimer. Ah ! il falloit 
dire , aimons-nous pour vivre. 



LETTRE LXII. 

DE GLAIRE A JULIE. 

Faudra-t-il toujours, aimable cousine, ne 
remplir envers toi que les plus tristes devoirs de 
lamitié? Faudra-t-il toujours dans lamertume 
de mon cœur affliger le tien par de cruels avis ? 
Hélas! tous nos sentiments nous sont communs , 
tu le sais bien , et je ne saurois t annoncer de 
nouvelles peines que je ne les aie déjà senties. 
Que ne puis -je te cacher ton infortune sans 
laugmenter ! ou que la tendre amitié n a-t-elle 
autant de charmes que lamour! Ah! que j efifa- 
cerois promptement tous les chagrins que je te 
donne ! 

Hier, après le concert, ta mère en s en retour- 
nant ayant accepté le bras de ton ami et toi ce- 
lui de M. d'Orbe , nos deux pères restèrent avec 



PREMIÈRE PARTIE. 261 

înylord à parler de politique; sujet dont je suis 
si excédée que Fennui me chassa dans ma cham- 
bre. Une demi-heure après j'entendis nommer 
ton ami plusieurs fois avec assez de véhémence : 
je connus que la conversation avoit changé d ob- 
jet , et je prêtai loreille. Je jugeai par la suite du 
discours qu Edouard avoit osé proposer ton ma- 
riage avec ton ami , qu'il appeloit hautement le 
sien , et auquel il ofïroit de faire en cette qualité 
un établissement convenable. Ton père avoit re- 
jeté avec mépris cette proposition , et c étoit là« 
dessus que les propos commençoient à s'échauf- 
fer. Sachez , lui disoit mylord , malgré vos pré- 
jugés, qu'il est de tous les hommes le plus digne 
d'elle et peut-être le plus propre à la rendre 
heureuse. Tous les dons qui ne dépendent pas 
des hommes il les a reçus de la nature, et il y 
a ajouté tous les talents qui ont dépendu de 
lui. Il est jeune, grand, bien fait, robuste, 
adroit ; il a de l'éduciation , du sens , des mœurs , 
du courage; il a f esprit orné, l'ame saine; que 
lui manque-t-il donc pour mériter votre aveu ? 
La fortune ? il l'aura. Le tiers de mon bien suf^ 
fit pour en faire le plus riche particulier du pays 
de Vaud, j'en donnerai s'il le faut jusqu'à la 
moitié. La noblesse ? vaine prérogative dans un 
pays oii elle est plus nuisible qu'utile. Mais il l'a 
encore , n'en doutez pas , non point écrite d'encre 
en de vieux parchemins, mais gravée au fond de 
son cœur en caractères ineffaçables. En un mot, 
si vous préférez ]a raison au préjugé , et si vous 



i26â La nouvelle héloise. 

aimez mieux votre fille que vos titres, cest à lui 

que vous la donuerezi 

Là-dessus ton père semporta vivement. Il 
traita la proposition dabsurde et de ridicule. 
Quoi! mylord, dit -il, un homme d'honneur 
comme vous peut-il seulement penser que le 
dernier rejeton d'une famille illustre aille étein- 
dre ou dégrader son nom dans celui d'un quidam 
sans asile et réduit à vivre d aumônes?... Arrêtez, 
interrompit Edouard; vous parlez de mon ami^ 
songez que je prends pour moi tous les outrages 
qui lui sont faits en ma présence , et que les 
noms injurieux à un homme d'honneur le sont 
encore plus à celui qui les prononce. De tels 
quidams sont plus respectables que tous les hau- 
bëréaux de l'Europe, et je vous défie de trouver 
aucun moyen plus honorable d'aller à la fortune 
que les hommages de l'estime et les dons de l'a-' 
mitié. Si le gendre que je vous propose ne compte 
point , comme vous , une longue suite d'aïeUx 
toujours incertains , il sera *le fondement et 
l'honneur de sa maison comme votre premier 
ancêtre le fut de la vôtre» Vous seriez-vous donc 
tenu pour déshonoré par l'alliance du chef de 
votre famille , et ce mépris ne rejailliroit-il pas 
sur vous-même ? Combien de grands noms re- 
tomberoient dans l'oubli si l'on ne tenoit compte 
que de ceux qui ont commencé par un homme 
estimable ! Jugeons du passé par le présent ; sur 
deux ou trois citoyens qui s'illustrent par des 



PREMIÈRE PARTIE. 263 

moyens honnêtes, mille coquins ennoblissent 
tous les jours leur famille; et que prouvera cette 
noblesse dont leurs descendants seront si fiers, 
sinon les vols et Imfamie de leur ancêtre (i)? 
On voit, je lavoue, beaucoup de malhonnêtes 
gens parmi les roturiers; maisily a toujours vingt 
à parier contre un qu un gentilhomme descend 
d'un fripon. Laissons, si vous voulez, lorigine 
à part, et pesons le mérite et les services. Vous 
avez porté les armes chez un prince étranger , 
sdn père les a portées gratuitement pour la pa- 
trie. Si vous avez bien servi , vous avez été bien 
payé ; et, quelque honneur que vous ayez acquis 
à la guerre, cent roturiers en ont acquis encore 
plus que vous. 

De quoi s honore donc , continua mylord 
Edouard , cette noblesse dont vous êtes si fier? 
Que fait-elle pour la gloire de la patrie ou le 
bonheur du genre humain ? Mortelle ennemie 
des lois et de la liberté , qu a-t-elle jamais pro- 
duit dans la plupart des pays où elle brille, si ce 
n est la force de la tyrannie et loppression des 
peuples? Osez-vous dans une république vous 
honorer d'un état destructeur des vertus et de 
1 humanité , d un état oii Ion se vante de les- 

(i) Les lettres de noblesse sont rares en ce siècle, et 
même elles y ont ëtë illustrées au moins une fois. Mais 
quant à la noblesse qui s'acquiert à prix d^arçent, et 
qu^on achète avec des charges, tout ce que j'y vois flo. 
plus honorable est le privilège de n'être pas pendu. 



264 ^^ NOUVELLE HÉL0Ï8E. 

davage , et où Ton rougit detre homme? Lises 
les annales de votre patrie (i) : en quoi votre 
ordre a-t-il bien mérité deile? quels nobles 
comptez-vous parmi ses libérateurs ? Les Furts , 
les Tell y les Stouffacher , étoient-ils gentils<- 
* hommes? Quelle est donc cette gloire insensée 
dont vous faites tant de bruit? Celle de servir un 
homme , et d être à charge à letat. 

Conçois , ma chère , ce que je souffrois de voir 
cet honnête homme nuire ainsi par une àpreté 
déplacée aux intérêts de Fami qu il vouloit ser^ 
vir. En effet, ton père , irrité par tant dïnvecti- 
ves piquantes quoique générales, se mit à les re^- 
pousser par des personnalités. Il dit nettement 
à mylord Edouard que jamais homme de sa 
condition n avoit tenu les propos qui venoient 
de lui éch^ipper. Ne plaidez point inutilement la 
cause d autrui , ajouta-t-il d un ton brusque; tout 
grand seigneur que vous êtes, je doute que vous 
puissiez bien défendre la vôtre sur le sujet en 
question, Vous demandez ma fille pour votre 
ami prétendu sans savoir si vous-même seriez 
bon pour elle ; et je connois assez la noblesse 
d'Angleterre pour avoir sur vos discours uqe 
médiocre opinion de la vôtre. 

Pardieu! dit mylord, quoi que vous pensiez 
de moi , je serois bien fâché de n avoir d autre 

(i) Il y a ici beaucoup ({^inexactitude. Le pays de Vaud 
n'a jamais fait partie de la Suisse : cVst une conquête des 
Bernois ; et ses habitants ne sont ni citoyens , ni libres , 
mais sujets. 



PREMIÈRE PARTIE. a6S 

preuve de mon mérite que celui d un homme 
mort depuis cinq cents ans. Si vous connoissez 
la noblesse d'Angleterre, vous savez quelle est 
la plus éclairée, la mieux instruite , la plus sage 
et la plus brave de l'Europe : avec cela , je n ai 
pas besoin de chercher si elle est la plus anti- 
que; car, quand on parle de ce quelle est, il 
nest pas question de ce quelle fut. Nous ne 
sommes point , il est vrai , les esclaves du prince , 
mais ses amis, ni les tyrans du peuple , mais ses 
chefe. Garants de la liberté , soutiens de la patrie 
et appuis du trône , nous formons un invincible 
équilibre entre le peuple et le roi. Notre pre- 
mier devoir est eaivers la nation, le second en- 
vers celui qui la gouverne : ce n est pas sa vo- 
lonté mais son droit que nous consultons. Mi- 
nistres suprêmes des lois dans la chambre des 
pairs , quelquefois même législateurs , nous ren- 
dons également justice au peuple et au roi, et 
nous ne souffrons point que personne dise. 
Dieu et mon épée , mais seulement , Dieu et mon 
droit. 

Voilà , monsieur , continua -t-il , quelle est 
cette noblesse respectable , ancienne autant 
qu aucune autre , mais plus fière de son mérite 
que de ses ancêtres , et dont vous parlez sans la 
connoitre. Je ne suis point le dernier en rang 
dans cet ordre illustre , et crois , malgré vos pré- 
tentions , vous valoir à tous égards. Jai une 
sœur à marier ; elle est noble , jeune , aimable , 
riche ; elle ne cède à Julie que par les qualités 



"^66 LA NOUVELLE HËLOÏSË. 

que vous comptez pour rien. Si quiconque a 
«enti les charmes de votre fille pouvoit tourner 
ailleurs ses yeux et son cœur, quel honneur je 
me ferois d accepter avec rien , pour mon beau- 
frère, celui que je vous propose pour gendre 
avec la moitié de mon bien! 

Je connus à la réplique de ton père que cette 
conversation ne faisoit que laigrir ; et, quoique 
pénétrée d admiration pour la générosité de my- 
lord Edouard , je sentis qu un homme aussi peu 
liant que lui n étoit propre qu a ruiner à jamais 
la négociation qu'il avoit entreprise. Je me hâtai 
donc de rentrer avant que les choses allassent 
plus loin. Mon retour fit rompre cet entretien , 
et Ion se sépara le moment d après assez froide- 
ment. Quant à mon père , je trouvai qu il se 
comportoit très bien dans ce démêlé. Il appuya 
d abord avec intérêt la proposition ; mais voyant 
que ton père n y vouloit point entendre , et que 
la dispute commençoit à s animer , il se retourna, 
comme de raison, du parti de son beau-frère; et, 
en interrompant à propos Tun et lautre par des 
discours modérés, il les retint tous deux dans des 
bornes dont ils seroient vraisemblablement sortis 
slls fussent restés tête à tète. Après leur départ , il 
me fit confidence de ce qui venoit de se passer; 
et, comme je prévis où il en alloit venir, je me 
hâtai de lui dire que les choses étant en cet état, 
il ne convenoit plus que la personne en ques* 
tiûn te vit si souvent ici , et qu il ne conviendroit 
pas même qu'il y vint du tout , si ce n etoit faire 



t>1ftEMIÈR£ t^ARtlÊ. 267 

titiè espèce d affiront à M. d'Orbe dont il étoit 
lami ; mais que je le prierois de Famener plus ra« 
rement , ainsi que mylord Edouard. C est , ma 
chère ) tout ce que j'ai pu faire de mieux pour 
ne leur pas fermer tout-à-fait ma porte. 

Ce n est pas tout. La crise où je te vois me 
force à revenir sur mes avis précédents. L'affaire 
de mylord Edouard et de ton ami a fait par la 
ville tout l'éclat auquel on devoit s'attendre. 
Quoique M. d'Orbe ait gardé le secret sur le 
fond de la querelle , trop d'indices le décèlent 
pour qu'il puisse rester caché. On soupçonne , 
on conjecture, on te nomme : le rapport du 
Guet n'est pas si bien étouflë qu'on ne s'en sou-» 
vienne , et tu n'ignores pas qu'aux yeux du public 
la vérité soupçonnée est bien près de l'évidence. 
Tout ce que je puis te dire pour ta consolation ^ 
c'est qu'en général on approuve ton choix, et 
qu'on verroit avec plaisir l'union d'un si char- 
mant couple ; ce qui me confirme que ton ami 
s'est bien comporté dans ce pays , et n'y eL< guère 
moins aimé que toi. Mais que fait la voix publia 
que à ton inflexible père? Tous ces bruits lui 
«ont parvenus ou lui vont parvenir, et je frémis 
de l'effet qu'ils peuvent produire , si tu ne te hâ- 
tes de prévenir sa colère. Tu dois t'attendre de 
sa part à une explication terrible pour toi- 
tnème , et peut-être à pis encore pour ton ami : 
non que je pense qu'il veuille à son âge se me-* 
surer avec un jeune homme qu'il ne croit pas 
digne de son épée ; mais le pouvoir qu'il a dans 



268 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

la ville lui fourniroit , s'il le vouloit , mille 
moyens de lui faire un mauvais parti , et il est 
à craindre que sa fureur pe lui en inspire la 
volonté. 

Je t en conjure à genoux , ma douce amie , 
songe aux dangers qui t environnent , et dont le 
risque augmente à chaque instant. Ufa bonheur 
inoui ta préservée jusqu'à présent au milieu de 
tout cela ; tandis qu il en est temps encore , mets 
le sceau de la prudence au mystère de tes amours, 
et ne pousse pas à bout la fortune , de peur qu elle 
n enveloppe dans tes malheurs celui qui les aura 
causés. Crois-moi , mon ange , Tavenir est incer- 
tain ; mille événements peuvent , avec le temps j 
offrir des ressources inespérées ; mais , quant à 
présent Je te lai dit et le répète plus fortement, 
éloigne ton ami , ou tu es perdue. 



LETTRE LXIII. 

DE JULIE A CLAIRE. 

Tout ce que tu avois prévu , ma chère , est ar- 
rivé. Hier, une heure après notre retour, ipon 
père entra dans la chambre de ma mère , les 
yeux étincelants, le visage enflammé, dans un 
état, en un mot , où je ne fa vois jamais vu. Je 
compris d abord qu il venoit d avoir querelle , ou 
qu il alloit la chercher ; et ma conscience agitée 
me fit trembler d avance. 



PREMIÈRE PARTIE. 269 

Il commença par apostropher vivement , mais 
en général j les mères de famille qui appellent 
indiscrètement chez elles des jeunes gens sans 
état et sans nom , dont le commerce n attire que 
honte et déshonneur à celles qui les écoutent. 
Ensuite , voyant que cela ne suffisoit pas pour 
arracher quelque réponse d une femme intimi- 
dée , il cita sans ménagement en exemple ce 
qui s etoit passé dans notre maison , depuis qu on 
y a voit introduit un prétendu hel- esprit, un 
diseur de riens , plus propre à corrompre une 
fille sage , qu'à lui donner aucune bonne in- 
struction. Ma mère , qui vit qu elle gagneroit 
peu de chose à se taire , l'arrêta sur ce mot de 
corruption, et lui demanda ce qu'il trou voit, 
dans la conduite ou dans la réputation de l'hon- 
nête homme dont il parloit , qui put autoriser 
de pareils soupçons. Je n'ai pas cru , ajouta-t- 
eile, que l'esprit et le mérite fussent des titres 
d'exclusion dans la société. A qui donc faudra- 
t^il ouvrir votre maison, si les talents et les 
mœurs n'en obtiennent pas l'entrée ? A des gens 
sortables, madame, reprit -il en colère, qui 
puissent réparer l'honneur d'une fille quand ils 
Tout ofiPensée. Non , dit-elle , mais à des gens de 
bien qui ne l'offensent point. Apprenez , dit-il , 
que c'est offenser Thonneur d'une maison que 
d'oser en solliciter l'alliance sans titres pour 
l'obtenir. Loin de voir en cela , dit ma mère , 
une offense , je n'y vois , au contraire, qu'un té- 
moignage d'estime. D'ailleurs, je ne sache point 



OL-jO LA NOUVELLE HÉLOJfSE. 

que celui contre qui vous vous emportez ait 
rien fait de semblable à votre égard. U la fait , 
madame , et fera pis encore si je n y mets ordre ; 
mais je veillerai , nen doutez pas, au^ soins que 
vous remplissez si mal. 

Alors commença une dangereuse altercation 
qui m apprit que les bruits de ville dont tu par- 
les étoient ignorés de mes parents, mais durant 
laquelle ton indigne cousine eût voulu être à 
cent pieds sous terre. Imagine-toi la meilleure 
et la plus abusée des mères faisant Féloge de 
sa coupable fille, et la louant, hélas! de tontes 
les vertus quelle a perdues, dans les termes les 
plus honorables, ou, pour mieux dire, les plus 
humiliants ; figure-toi un père irrité , prodigue 
d'expressions offensantes , et qui , dans tout son 
emportement , n en laisse pas échapper une qui 
marque le mmndre doute sur la sagesse de celle 
que le remords déchire et que la honte écrase 
en sa présence. Oh ! quel incroyable tourment 
d une conscience avilie de se reprocher des cri-* 
mes que la colère et Findignation ne pourroient 
soupçonner! Quel poids accablant et insupporu 
table que celui d'une fausse louange et d'une 
estime que le cœur rejette en secret ! Je m'en 
sentois tellement oppressée, que, pour me déli-* 
vrer d'un si cruel supplice , j'étois prête à tout 
avouer, si mon père m'en eût laissé le temps; 
mais l'impétuosité de son emportement lui fai-> 
«oit redire cent fois les mêmes choses, et chan«< 
ger à chaque instant de sujet. \l remarqua mvl 



PREMIÈRE PARTIE. 271 

contenance basse, éperdue, humiliée, indice de 
mes remords. S'il nen tira pas la conséquence 
de ma faute, il en tira celle de mon amour; et, 
pour m en faire plus de honte, il en outragea 
îobjet en des termes si odieux et si méprisants 
que je ne pus, malgré tous mes efforts, le laisser 
poursuivre sans l'interrompre. 

Je ne sais, ma chère, où je trouvai tant de 
hardiesse, et quel moment d'égarement me fit 
oublier ainsi le devoir et la modestie; mais, si 
j'osai sortir un instant d'un silence respectueux, 
j'en portai, comme tu vas voir, assez rudement 
la peine. Au nom du ciel, lui dis-je, daignez 
vous apaiser; jamais un homme digne de tant 
d'injures ne sera dangereux pour moi. A l'in- 
stant mon père , qui crut sentir un reproche à 
travers ces mots , et dont la fureur n'attendoit 
qu'un prétexte , s'élança sur ta pauvre amie : 
pour la première fors de ma vie je reçus un souf- 
flet qui ne fut pas le seul ; et , se livrant à son 
transportavec une violence égale à celle qu'il lui 
avoit coûtée, il me maltraita sans ménagement, 
quoique ma mère se fut jetée entre deux, m'eût 
couverte de son corps , et eût reçu ({uelques uns 
des coups qui m'étoient portés. En reculant pour 
les éviter, je fis un faux pas , je tombai, et mon 
visage alla donner contre le pied d'une table qui 
me fit saigner. 

Ici finit le triomphe de la colère , et comment ' 
ça celui de la nature. Ma chute, mon sang, mes 
larmes, celles de ma mère, l'émurent^ i] me re- 



272 LA NOUVELLE HÉLOKsE. 

leva avec un air d'inquiétude et d empressement ; 
et , m ayant assise sur une chaise , ils recherchè- 
rent tous deux avec soin si je n etois point bles- 
sée. Je IX avois qu une légère contusion au front 
et ne saignois que du nez. Cependant je vis , au 
changement d air et de voix de mon père , qu'il 
étoit mécontent de ce qu'il venoit de faire. Il ne 
revint point à moi par des caresses , la dignité 
paternelle ne souffroit pas un changement si 
brusque; mais il revint à ma mère avec de ten- 
dres excuses ; et je voyois si bien , aux regards 
qu'il jetoit furtivement sur moi , que la moitié 
de tout cela m'étoit indirectement adressée. Non, 
ma chère, il n'y a point de confusion si tou- 
chante que celle d'un tendre père qui croit s'être 
mis dans son tort. Le cœur d'un père sent qu'il 
est fait pour pardonner, et non pour avoir be- 
soin de pardon. 

Il étoit l'heure du souper; on le fit retarder 
pour me donner le temps de me remettre; et 
mon père , ne voulant pas que les domestiques 
fussent témoins de mon désordre, m'alla cher- 
cher lui-même un verre d'eau, tandis que ma 
mère me bassinoit le visage. Hélas ! cette pauvre 
maman, déjà languissante et valétudinaire, elle 
se seroit bien passée d'une pareille scène , et n'a- 
voit guère moins besoin de secours que moi. 

A table , il ne me parla point ; mais ce silence 
étoit de honte et non de dédain ; il aifectoit de 
trouver bon chaque plat pour dire à ma mère 
de m'en servir; et ce qui me toucha le plus sen- 



PREMIÈRE PARTIE. ^73 

siblement, fut de m apercevoir qu il cfaerchoit 
les occasions de notomer sa fille , et non pas Ju- 
lie , comme à lordidaire. 

Après le souper, lair se trouva si froid que 
ma mère fit faire du feu dans sa chambre. Elle 
8 assit à roD des coins de la cheminée, et mon 
père à lautre; j allois prendre une chaise pour 
me placer entre eux , quand ^ m'arrètant par la 
robe, et me tirant à lui sans rien dire, il m'as- 
sit sur ses genoux. Tout cela se fit si prompte- 
ment et par une sorte de mouvement si involon- 
taire, qu'il en eut une espèce de repentir le mo- 
ment d'après. Cependant j'étois sur ses genoux , 
il ne pouvoit plus s en dédire ; et, ce qu'il y avoit 
.de pis pour la contenance, il falloit me tenir 
embrassée dans cette gênante attitude. Tout cela 
se faisoit en silence ; mais je sentois de temps 
en temps ses bras se presser contre mes flancs 
avec un soupir assez mal étouffé. Je ne sais 
quelle mauvaise honte empèchoit ses bras pa^ 
ternels de se livrer à ces douces étreintes; une 
certaine gravité qu'on nosoit quitter, une cer- 
taine confusion qu'on n'osoit vaincre, mettolent 
entre un père et sa fille ce charmant embarras 
que la pudeur et l'amour donnent aux amants; 
tandis quune tendre mère, transportée d'aise, 
dévorait en secret un si doux spectacle. Je 
voyois, je sentois tout cela, mon ange, et ne 
pus tenir plus long -temps à l'attendrissement 
qui me gagnoit. Je feignis dé glisser; je jetai, 
pour me retenir, un bras au cou de mon père, 

3. iS 



!274 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

je penchai mon visage sur son visage vénérable, 
et dans un instant il fut couvert de mes baisers 
et inondé de mes larmes; je sentis à celles qui 
lui couloient des yeux qu il étoit lui-même sou- 
lagé dune grande peine : ma mère vint partager 
nos. transports. Douce et paisible innocence, tu 
manquas seule à mon cœur pour faire de cette 
scène de la nature le plus délicieux moment de 



ma vie! 



Ce matin , la lassitude et le ressentiment de 
jBaa chute m ayant retenue au lit un peu tard , 
jnon père est entré dans ma chambre avant que 
je fusse levée; il Vest assis à côté de mon lit 
en s informant tendrement de ma santé; il a pris 
•une de mes mains dans les siennes, il s est abaissé 
jusqu a la baiser plusieurs fois en m*appelant sa 
chère fille , et me témoignant du regret de son 
emportement. Pour moi, je lui ai dit, et je le 
pense , que je serois trop heureuse d être battue 
tous les jours au même prix, et quil ny a point 
de traitement si rude qu une seule de ses cares- 
ses n efface au fond de mon cœur. 

Après cela , prenant un ton plus grave, il ma 
remise sur le sujet d'hier, et ma signifié sa vo- 
lonté en termes honnêtes , mais précis. Vous 
savez, ma«t-il dit, à qui je vous destine, je 
vous Tai déclaré dès mon arrivée, et ne chan-* 
gérai jamais d'intention sur ce* point. Quant à 
rhomme dont ma parlé mylord Edouard, quoi- 
que je ne lui dispute point le mérite que tout le 
monde lui trouve, je ne sais s il a cotnçu de lui- 



FBJÇMIÈRE PARTIE. ^7$ 

même le ridicule espoir de s allier à moi , ou si 
quelqu'un a pu le lui inspirer; mais , quand je 
naurois personne en vue,- et quil auroit toutes 
les guinées de TAngleterre , soyez sûre que je 
n'accepterois jamais un tel gendre. Je vous dér 
fends de le voir et de lui parler de votre vie , et 
cela autant pour la sûreté de la sienne que pour 
votre honneur. Quoique je me sois toujours 
senti peu d'inclination pour lui , je le hais , sur- 
tout à présent, pour les excès qu il m'a fait com- 
mettre , et ne lui pardonnerai- jamais ina bpui- 
talité. 

A ces mots, il est sorti sans attendre ma réi- 
ponse, et presque avec le même air de sévérité 
qu'il venoit de se reprocher. Ah! ma cousine, 
quels monstres d'enfer sont ces préjugés qui dé^ 
pravent les meilleurs cœurs , et font* taire à cha- 
que instant la nature ! 

Voilà, ma Claire , comment s'est passée l'ex-r 
piication que tu avois prévue , et dont je n'ai 
pu comprendre la cause jusqu'à ce que ta lettre 
me l'ait apprise. Je ne puis bien te dire quelle 
révolution s'est feite en moi, mais depuis ce mo- 
ment je me trouve changée ; il me semble que 
je tourne les yeux avec plus de regret sur l'heu-r 
reux temps où je vivois tranquille et contente 
au sein de ma famille, et que je sens augmen-^ 
ter le sentiment de ma faute avec celui des biens 
quelle m'a fiiit perdre. Dis, cruelle, dis^lcwmoi, 
si tu loses, le- temps de l'amour seroit^il passé, 
9t fauNl nç se plus revoir? Ah! sens-ftu bien 



376 LA NOUVELlE HÉLOÏSE. 

tout ce qu il y a de sombre et d'horrihle dans 
cette funeste idée? Cependant Tordre de mon 
père est précis, le danger de mon amant est cer- 
tain. Sais-tu ce qui résulte en moi de tant de 
mouvements opposés qui sentre-détruisent?Une 
sorte de stupidité qui me rend lame presque in- 
sensible , et ne me laisse lusage ni des passions 
ni de la raison. Le moment est critique , tu me 
Tas dit, et je le sens ; cependant je ne (us jamais 
moins en état de me conduire. J ai voulu ten- 
ter vingt fois d^écrire à celui que j aime, je suis 
prête à m'évanouir à chaque ligne , et n en sau- 
rois tracer deux de suite. U ne me reste que toi , 
ma douce amie : daigne penser , parler , agir 
pour moi; je remets mon sort en tes mains; 
quelque parti que tu prennes, je confirme da- 
▼ance tout ce que tu feras; je confie a ton amitié 
ce pouvoir funeste que lamour ma vendu si cher. 
Sépare-moi pour jamais de moi-même , dcmne- 
moi la mort s'il faut que je mevre ; mais ne me 
force pas à me percer le cœur de ma propre 
main. 

O mon ange l ma protectrice l quel horrible 
emplm je te laisse ! Auras-tu le courage de lexer- 
eer? sauras -tu bien en adoucir la barbarie? 
Hélas! ce nest pas mon cœur seul quii iisiut 
déchirer. Claii^e, tu le sais , tu le sais , comment 
je suis aimée! Je n ai pas même la consolation 
d être la plus à plaindre. De grâce ! fais parler 
mon cœur par ta bouche; pénétre le tien de la 
t^ftdre commisération de lamour; console un 



PREMIÈRE PARTIE. 277 

infortuné; dis-lui cent fois... Ah! dis-lui... Ne 
crois-tu pas, chère amie , que , malgré tous les 
préjugés, tous les obstacles, tous les revers, le 
ciel nous a faits Fun pour Vautre? Oui, oui, j*en 
suis sûre , il nous destine à être unis ; il m est 
impossible de perdre cette idée, il m est impos- 
sible de renoncer à lespoir qui la suit. Dis-lui 
quïl se garde lui-même du découragement et 
du désespoir. Ne t amuse point à lui demander 
en mon nom amour et fidélité , encore moins à 
lui en promettre autant de ma part ; lassu- 
rance nen est-elle pas au fond de nos âmes? ne 
sentons*nous pas quelles sont indivisibles , et 
que nous nen avons plus qu une à nous deux? 
Dis-lui donc seulement quil espère, et que si 
le sort nous poursuit, il se fie au moins à la- 
mour : car je le sens, ma cousine, il guérira de 
manière ou dautre les maux qu il nous cause , 
et, quoi que le del ordonne de nous, nous ne 
vivrons pas long-temps séparés. 

P. S. Après ma lettre écrite, j ai passé dans 
la chambre de ma mère, et je m y suis trouvée 
si mal que je suis obligée de venir me remettre 
dans mon lit; je maperçois même... je crains... 
ahl ma chère, je crains bien que ma chute 
d'hier nait quelque suite plus hineste que je 
n avois pensé. Ainsi tout est fini pour moi ; 
toutes mes espérances m abandonnent en même 
temps. 



âyS LA NOUVELLE HÉLOlSE. 



LETTRE LXIV. 

DE GLAIRE A M. d'ORBE. 

Mon père ma rapporté ce matin lentretieiï 
qu'il eut hier avec vous. Je vois avec plaisir que 
tout s achemine à ce qu il vous plaît dappeler 
votre bonheur. J espère, vous le saveï, dy trou-- 
ver aussi le mien ; lestime et lamitié vous sont 
acquises , et tout ce que mon cœur peut nour« 
rîr de sentiments plus tendres est encore à vous. 
Mais ne vous y trompez pas ; je suis en femme 
une espèce de monstre, et je ne sais par quelle 
bizarrerie de la nature lamitié l'emporte en moi 
sur lamour. Quand je vous dis que ma Julie 
m est plus chère que vous, vous nen faites que 
tire ; et cependant rien n est plus vrai. Julie le 
sent si bien, quelle est plus jalouse pour vous 
que vous-même , et que, tandis que vous parois- 
sez content, elle trouve toujours que je ne vous 
aime pas assez. U y a plus, et je m'attache telle-^ 
tnent à tout ce qui lui est cher, que son amant 
et vous êtes à peu près dans mon cœur en même 
degré, quoique de différentes manières. Je n'ai 
pour lui que de l'amitié, mais elle est plus vive; 
je crois sentir un peu d'amour pour vous, mais il 
est plus posé. Quoique tout cela pût parottre 
assez équivalent pour troubler la tranquillité 



PREMIÈRE PARTIE. 27g 

dun jaloux, je ne pense pas que la vôtre en soit 
fort altérée. 

Que les pauvres enfants en sont loin, de 
cette douce tranquillité dont nous osons jouir ! 
et que notre contentement a mauvaise grâce , 
tandis que nos amis sont au désespoir ! C en est 
£ût, il faut quils se quittent; voici Tinstant, 
peut-être, de leur éternelle séparation; et la 
tristesse que nous leur reprochâmes le jour du 
concert étoit peut-être un pressentiment qu ils 
se voyoient pour la dernière fois. Cependant 
votre ami ne sait rien de son infortune : dans 
la sécurité de son cœur il jouit encore du bon^ 
heur quil a perdu ; au moment du désespoir, il 
goûte en idée une ombre de félicité; et, comme 
celui qu enlève un trépas imprévu, le malheu- 
reux songe à vivre, et ne voit pas la mort qui va 
le saisir. Hélas ! c est de ma main qu il doit re- 
cevoir ce coup terrible ! O divine amitié , seule 
idole de mon cœur , viens lanimer de ta sainte 
cruauté. Donne-moi le courage d être barbare, 
et de te servir dignement dans un si douloureux 
devoir. 

Je compte sur vous en cette occasion , et j y 
compterois même quand vous m aimeriez moins; 
car je connois votre ame, je sais quelle na pas 
besoin du zèle de lamour oii parle celui de l'hu- 
manité. Il s agit d abord d engager notre ami à 
venir chez moi demain dans la matinée. Gar -■ 
dez-vous, au surplus, de lavertir de rien. Au-» 



P.8o LA NOUVELLE HELOÏSE. 

jourd'hui loa me laisse libre, et j*irai passer 
laprès-midi chez Julie ; tâchez de trouver mylord 
Edouard, et de venir seul avec lui m attendre à 
^uit heures, afin de convenir ensemble de œ 
qu'il faudra faire pour résoudre au départ cet 
infortuné, et prévenir son désespoir. 

J'espère beaucoup de son courage et de nos 
soins. J espère encore plus de son amour. La 
volonté de Julie, le danger que courent sa vie 
et son honneur, sont des motifs auxquels il ne 
résistera pas. Quoi qu'il en soit, je vous décore 
qu'il ne sera point question de noce entre nous 
que Julie ne soit tranquille, et que jan^ais les lar- 
mes de mon amie n'arroseront le nœud qui doit 
lions unir. Ainsi, monsieur, s'il est vrai que 
vous m'aimiez, votre intérêt s'accorde, en cette 
occasion , avec votre générosité ; et ce n'est pas 
tellement ici l'affaire d'autrui , que ce ne soit 
aussi la vôtre. 



LETTRE LXV. 

DE GLAIRE A JULIE. 



Tout est fait; et , malgré ses imprudences, ma 
Julie est en sûreté. Les secrets de ton cœur sont 
ensevelis dans l'ombre du mystère. Tu es encore 
du sein de ta famille et de ton pays, chérie, 
honorée , jouissant dune réputation sans tache, 
et d'une estime universelle. Considère en frémis- 



PREMIÈRE PARTIE. 281 

sant les dangers que. la honte ou. lamour t'ont 
fait courir en faisant trop ou trop peu. Apprends 
à ne vouloir plus concilier des sentiments incom* 
patibles, et bénis le ciel, trop aveugle amante 
ou fille trop craintive, dun bonheur qui netoit 
réservé qu a toi. 

Je voulois éviter à ton triéte coeur le détail de 
ce départ si cruel et si nécessaire. Tu las voulu, 
je Tai promis ; je tiendrai parole avec cette même 
franchise qui nous est commune, et qui ne mit 
jamais aucun avantage en balance avec la bonne 
foi. Lis donc , chère et déplorable amie , lis , 
puisqu'il le faut; mais prends courage, et tiens- 
toi ferme. 

Toutes les mesures que j avois prises et dopt 
je te rendis compte hier ont été suivies de point 
en point. £n rentrant chez moi j y trouvai 
M. d'Orbe et mylord Edouard. Je commençai 
par déclarer au dernier ce que nous savions de 
son héroïque générosité, et lui témoignai com- 
bien nous en étions toutes deux pénétrées. En- 
suite je leur exposai les puissantes raisons que 
nous avions d'éloigner promptement ton ami, 
et les difficultés que je prévpyois à l'y résoudre. 
Mylord sentit parfaitement tout cela, et montra 
beaucoup de douleur de l'effet qu avoit produit 
son zèle inconsidéré. Us convinrent qu'il étoil 
important de précipiter le départ de ton ami , et 
de saisir un moment de consentement ponr pré- 
venir de nouvelles irrésolutions , et l'arracher au 
continuel danger du séjour. Je voulois charger 



2^2 LA NOUVELLE HÉLOÏSË. 

M. d'Orbe de faire à son insu les préparatifs con^ 
venables ; mais niylord , regardant cette affaire 
comme la sienne , voulut en prendre le soin. Il 
me promit que sa chaise seroit prête ce matin à 
onze heures , ajoutant qu il laccompagneroit 
aussi loin qu il seroit nécessaire , et proposa de 
remmener d abord sous un autre prétexte, pour 
le déterminer plus à loisir. Cet expédient ne me 
parut pas assez franc pour nous et pour notre 
ami 9 et je ne voulus pas non plus lexposer loin 
de nous au premier effet dun désespoir qui pou-? 
voit plus aisément échapper aux yeux de mylord 
qu aux miens. Je n'acceptai pas , par la même 
raison , la proposition qu'il fit de lui parler lui-- 
même et d'obtenir son consentement. Je pré- 
voyois que cette négociation seroit délicate, et 
je n'en voulus charger que moi seule ; car je 
connois plus sûrement les endroits sensibles de 
son cœur, et je sais qu'il régne toujours entre 
hommes une sécheresse qu'une femme sait 
mieux adoucir. Cependant je conçus que les 
soins de mylord ne nous seroient pas inutiles 
pour préparer les choses. Je vis tout lefiPet que 
pouvoient produire sur un cœur vertueux les 
discours d'un homme sensible qui croit n'être 
qu'un philosophe, et quelle chaleur la voix d'un 
ami pouvoit donner au raisonnement d'un sage. 
J'engageai donc mylord Edouard à passer avec 
lui la soirée, et, sans rien dire qui eût un rap- 
port direct à sa situation, de disposer insensi* 
blement son ame à la fermeté stoïque. Vous qui 



P4tEMlÈttË PARTIE. 283 

êavez si bien votre Épictète, lui dis-je, voici le 
cas ou jamais de iemployer utilement. Distin- 
guez avec soin les biens apparents des biens 
réels ) ceux qui sont en nous de ceux qui sont 
hors de nous. Dans un moment où Tépreuve se 
prépare au-dehors , prouve&-lui qu'on ne reçoit 
jamais de mal que de soi-même ^ et que le sage^ 
se portant par^tout avec lui, porte aussi par-tout 
son bonheur. Je compris à sa réponse* que cette 
légère ironie , qui ne pou voit le fâcher , suffi* 
soit pour exciter son zèle , et qu il comptoit fort 
m envoyer le lendemain ton ami bien préparé. 
Cétoit tout ce que j avois prétendu; car, quoi- 
qu au fond je ne fasse pas grand cas , non plus 
que toi, de toute cette philosophie parlière, je 
suis persuadée qu un honnête homme a toujours 
quelque honte de changer de maxime du soir 
au matin, et de se dédire en son cœur, dès le 
lendemain , de tout ce que sa raison lui dictoit 
la veille. 

M. d'Orbe vouloit être aussi de la partie , et 
passer la soirée avec eux , mais je le priai de n en 
rien faire ; il n auroit fait que s ennuyer, ou gêner 
lentretien. L'intérêt que je prends à lui ne m'em- 
pêche pas de voir qu'il n'est point du vol des deux 
autres. Ce penser mâle des âmes fortes, qui leur 
donne un idiome si particulier, est une langue 
dont il n'a pas la grammaire. En les quittant, je 
songeai au punch ; et , craignant les confidences 
anticipées , j'en glissai un mot en riant à my^ 
iord. Rassurez-vous, me dit-il > je me livre aux 



a84 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

habitudes quand je n y vois aucim danger; mai* 
je ne m'en suis jamais fait 1 esclave ; il s agit ici 
de rhonneur de Julie , du destin peut-être de la 
vie dun homme et de mon ami. Je boirai du 
punch selon ma coutume , de peur de donner à 
l'entretien quelque air de préparation ; mais oe 
punch sera de la limonade; et» comme il sabs* 
lient den boire, il ne s en apercevra point. Ne 
trouves-tu pas, ma chère, quon doit être biea 
humilié davoir contracté des habitudes qui for- 
cent à de pareilles précautions? 

Xai paj^ la nuit dans de grandes agitations 
qui netoient pas toutes pour ton compte. Les 
plaisirs innocents de notre première jeunesse , 
la douceur d une ancienne familiarité, la société 
plus resserrée encore depuis une année entre 
lui et moi par la difficulté qu il avoit de te voir ; 
tout pprtoit dans mon ame lamertume de cette 
séparation. Je seqtois que j allois perdre avec la 
moitié de toi-même une partie de ma propre 
existence. Je comptois les heures avec inquié- 
tude ; et, voyant jpoindre le jour, je nai pas vu 
naître sans effroi celui qui devoit décider de ton 
aort. J ai passé la matinée à méditer mes dis- 
cours et à réfléchir sur Timpression quils pou- 
voient faire. Enfin Theure est venue , et j'ai Vu 
entrer ton ami. U avoit lair inquiet , et ma de- 
mandé précipitamment de tes nouvelles ; car ^ 
dès le lendemain de ta scène avec ton père, il 
avoit su que tu étois malade , et mylord Edouard 
lui avoit confirmé hier que tu n étois pas sortie 



PREMIÈRE PARTIE. 285 

de ton lit. Pour éviter là-dessus les détails, je 
lui ai dit aussitôt que je t aTois laissée mieux 
hier au soir, et j ai ajouté qu*il en apprendroit 
dans un moment davantage par le retour de 
Hanz que je venois de t envoyer. Ma précaution 
n a servi de rien ; il ma fait cent questions sur 
ton état; et, comme elles m*éioignoient de mon 
objet , j*ai fait des réponses succinctes , et me suis 
mise à le questionner à mon tour. 

J'ai commencé par sonder la situation de son 
esprit. Je Tai trouvé grave , méthodique , et prêt 
à peser le sentiment au poids de la raison. Grâ- 
ces au ciel, ai-je dit en moi-même, voilà mon 
sage bien préparé ; il ne s agit plus que de le me^ 
tre à Tépreuve. Quoique Tusage ordinaire soit 
d'annoncer par degrés les tristes nouvelles , la 
coonoissance que j ai de son imagination fou«^ 
gueuse , qui , sur un mot , porte tout à lextrérae , 
m*a déterminée à suivre une route contraire , et 
j'ai mieux aimé l'accabler d'abord , pour lui mé- 
nager lies adoucissements , que de multiplier 
inutilement ses douleurs , et les lui donner mille 
fois pour une. Prenant donc un ton plus se*» 
rieux^, et le regardant fixement.: Mon ami, hd 
ai-je dit , connoisse^vous les bornes du courage 
et de la vertu dans une ame forte ? et croyes- 
votts que renoncer à ce qu'on aime soit un ef- 
fort au-dessus de l'humanité ? A l'instant il s'est 
levé comme un furieux : puis frappant des mains 
et les portant à son front ainsi jointes , je vous 
entends y s'est-il écrié , Julie est morte ! Julie est 



a86 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

morte ! a-t-il répété dun ton qui ma fait frémir: 
je le sens à vos soins trompeurs , à vos vains 
ménagements , qui ne font que rendre ma mort 
plus lente et plus cruelle. 

Quoique effrayée d un mouvement si subit , 
jeu ai bientôt deviné la cause, et j'ai d abord 
conçu comment les nouvelles de ta maladie , les 
moralités de mylord Edouard , le rendez-vous 
de ce matin , ses questions éludées , celles que 
je venois de lui faire , lavoient pu jeter dans de 
fausses alarmes. Je voyois bien aussi quel parti 
je pouvois tirer de son erreur en Ty laissant quel* 
ques instants ; mais je n ai pu me résoudre à 
cette barbarie. L'idée de la mort de ce' qu'on 
aime est si affreuse, qu'il n'y en a point qui ne 
soit douce à lui substituer , et je me suis h&tée 
de profiter de cet avantage. Peut-être ne la ver* 
rez-voTis plus , lui ai-^je dit; mais elle vit et vous 
aime. Âh ! si Julie étoit morte , Glaire auroit-elle 
quelque chose à vous dire? Rendes grâces au 
ciel qui sauve à votre infortune des maux dont 
il pourroit vous accabler. Il étoit si étonné , si 
saisi, si égaré ,- qu'après l'avoir fait rasseoir , j'ai 
eu le temps de lui détailler par ordre tout ce 
quil falloit qu'il sût; et j'ai f^it valoir de mon 
mieux les procédés de mylord Edouard , afin de 
&ire dans son cœur honnête quelque diversion 
à la douleur , par le charme de la reconnais^ 
sance. 

Voilà , mon cher , ai^je poursuivi , l'état actuel 
des choses. Julie est au bord de Tabyme, prêter 



PREMIÈRE PARTIE. 287 

S y voir accabler du déshonneur public , de Fin- 
dig^nation de sa famille , des violences d un père 
emporté , et de son propre désespoir. Le danger 
augmente incessamment : de la main de son 
père ou de la sienne , le poignard , à chaque in- 
stant de sa vie , est à deux doigts de son cœur. 
Il reste un seul moyen de prévenir tous ces 
maux, et ce moyen dépend de vous seul. Le sort 
de votre amante est entre vos mains. Voyez si 
vous avez le courage de la sauver en vous éloi* 
gnantd elle, puisque aussi bien il ne lui est plus 
permis de vous voir , ou si vous aimez mieux 
être Fauteur et le témoin de sa perte et de son 
opprobre. Après avoir tout fait pour vous , elle 
va voir ce que votre cœur peut faire pour elle. 
Est-il étonnant que sa santé succombe à ses pei- 
nes? Vous êtes inquiet de sa vie : sachez que vous 
en êtes larbitre. 

Il m'écoutoit sans m'interrompre; mais, sitôt 
qu il a compris de quoi il s'agissoit , j'ai vu dis- 
paroitre ce geste animé , ce regard furieux , cet 
air effrayé mais vif et bouillant qu il avoit aupa- 
ravant. Un voile sombre de tristesse et de con- 
sternation a couvert son visage ; son. œil morne 
et sa contenance ef&cée aiuionçoient rabatte- 
ment de son cœur : à peine avoit-il la force d ou-» 
vrir la bouche pour me répondre. Il faut partir, 
ma-t-il dit d un ton qu'une autre anroit cru 
tranquille. Hé bien! je partirai. N ai-je pas assez 
vécu ? Non , sans doute , ai-je repris aussitôt ; il 
£suit vivre pour celle qui vous aime : avez-vous 



288 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

oublié que ses jours dépendent des vôtres? H ne 
falloit donc pas les sépdrer, a-t-il à Finstant 
ajouté ; elle la pu et le peut encore. J'ai feint de 
ne pas entendre ces derniers mots , et je cher^ 
chois à le ranimer par quelques espérances aux- 
quelles son ame demeuroit fermée , quand Hanz 
est rentré, et ma rapporté de bonnes nouvelles. 
Dans le moment de joie qu il en a ressenti , il 
s'est écrié:. Ah I quelle vive, quelle soit heu- 
reuse... s il est possible. Je ne yeux que lui faire 
mes derniers adieux... et je pars. Ignoreas-voas , 
ai'-je dit , qu-'il ne lui est plus permis de vous 
voir ? Hélas! vos adieux sont iaits, et vous êtes 
déjà séparés. Votre sort sera moins cruel quand 
vous serez plus loin d elle ; vous aurez du moins 
le plaisir de lavoir mise en sûreté. Fuyez dès ce 
jour , dès cet instant ; crai^ez qu un si grand 
sacrifice ne soit trop tardif; tremÛez de causer 
encore sa perte après vous être dévoué pour 
elle. Quoi! m'a-t-il dit avec une espèce de fureur, 
je partirois sans la revoir ! Quoi ! je ne la verrois 
plus! NcHB, non: nous périrons tous deux, s'il 
le faut ; la mort , je le sais bien , ne lui sera point 
dure avec moi : mais je la verrai , quoi quil ar- 
rive ; je laisserai tÊiim corar et ma vie à ses pieds, 
avaAt de marracher à moi-même. II ne ma pas 
été difficile de lui montrer la folie et la cruauté 
d un pareil projet. Mais ce , quoi! je ne la ver- 
rai plus ! qui revenoit sans cesse d'un ton plus 
douloureux , sembloit chercher au moins des 
consolations pour l'avenir. Pourquoi , lui ai-je 



; PËEMlÊRE PARTIE. ±^ 

dit , voiis figurer vos maux pires qu ils ne sont ? 
Pourquoi renoncer à des espérances que Julie 
elle-même n a pas perdues ? Pensez-vous qu elle 
pût se séparer ainsi de vous , si elle croyoit que 
ce fût pour toujours? Non , mon ami, vous de^ 
vez connoitre son cœur. Vous devez savoir com- 
bien elle préfère son amour à sa vie. Je crains, 
je crains trop ( j'ai ajouté ces mots, je te Fa^* 
voue , ) qu elle ne le préfère bientôt à tout. 
Croyez donc qu elle espère , puisqu'elle consent 
à vivre : croyez que les soins que la prudence 
lui dicte vous regardent plus qu il ne semble , 
et qu elle ne se respecte pas moins pour vous 
que pour elle-même. Alors j ai tiré ta dernière 
lettre; et, lui montrant les tendres espérances 
de cette fille aveuglée qui croit n avoir plus d a-> 
mour, j ai ranimé les siennes à cette douce cha- 
leur. Ce peu de lignes sembloit distiller un 
baume salutaire sur sa blessure envenimée. J ai 
vu ses regards s'adoucir et ses yeux s'humecter ; 
j ai vu lattendrissement succéder par degrés au. 
désespoir; mais ces derniers mots si touchants , 
tels que ton cœur les sait dire , nous ne vivront 
pas long^temps séparés , Font fait fondre en lar- 
mes. Non , Julie , non , ma Julie , a-t-il dit en 
élevant la voix et baisant la lettre , nous ne vi- 
vrons pas long-temps séparés; le ciel unira nos' 
destins sur la terre , ou nos cœurs dans le séjour 
éternel. 

Cétoitlà letat où je lavois souhaité: Sa sèche 
et sombre douleur m mquiétoit. Je ne Tau rois 
3. 19 



^90 LA NOUVELLE HÉtpïSE. 

pas laissé partir dans cette situation desprit; 
mais sitôt que je lai vu pleurer, et que jai en* 
tendu ton nom chéri sortir de sa bouche avec 
douceur , je n ai plus craint pour sa vie ; car 
rien n est moins tendre que le désespoir. Dana 
cet instant il a tiré de 1 émotion de son cœur une 
objection que je n avois pas prévue. Il ma parlé 
de letat où tu soupçonnois être, jurant quil 
mourroit plutôt mille fois que de t abandonner 
à tous les périls qui talloient menacer. Je n ai 
eu garde de lui parler de ton accident; je lui ai 
dit simplement que ton attente avoit encore 
été trompée , et qu il n y avoit plus rien à espé^ 
rer. Ainsi, ma-t-ilditen soupirant, il ne restera 
sur la terre aucun monument de mon bonheur; 
il a disparu comme un songe qui n eut jamais 
de réalité. 

U me restoit à exécuter la dernière partie de 
ta commission, et je nai pas cru qu après Tunion 
dans laquelle vous avez vécu il fallût à cela ni 
préparatif ni mystère. Je n aurois pas même 
évité un peu d'altercation sur ce léger sujet, 
pour éluder celle qui pourroit renaître sur celui 
de notre entretien. Je lui ai reproché sa négli- 
gence dans le soin de ses affaires. Je lui ai dit 
que tu craignois que de long-temps il ne fnt plus 
soigneux , et qu en attendant quil le devint tu 
lui ordonnois de se conserver pour toi, de pour- 
voir mieux à ses besoins, et de se charger à 
cet effet du léger supplément que j avois à lui 
remettre de ta part. Il n'a ni paru humilié de 



t»llËMIÈRË PARTIE. 2gi 

eette proposition , ni prétendu en faire une af- 
faire. Il ma dit simplement que tu savois bien 
que rien ne lui venoit de toi qu il ne reçût avec 
transport , mais que ta précaution étoit super*^ 
flue , et qu une petite maison qu'il venoit de 
Tendre à Granson (i) , reste de son chétif patri- 
moine, lui avoit procuré plus d argent qu'il n en 
avoit possédé de sa vie. D'ailleurs , a-t41 ajouté , 
j ai quelques talents dont je puis tirer par-tout 
des ressources. Je serai trop heureux de trouver 
dans leur exercice quelque diversion à mes maux; 
et depuis que j ai vu de plus près l'usage que Julie 
fait de son superflu, je le regarde comme le tré* 
sor sacré de la veuve et de lorphelin, dont Thu* 
manité ne me permet pas de rien aliéner. Je lui 
ai rappelé son voyage du Valais , ta lettre , et la 
précision de tes ordres. Les mêmes raisons sub* 
sistent... Les mêmes! a-t-il interrompu d'un ton 
d'indignation. La peine de mon refus étoit de 
ne la plus voir: quelle me laisse donc rester, 
et j'accepte. Si j'obéis , pourquoi me punit-elle ? 
Si je refuse, que me fera-t-elle de pis?... Les 
mêmes! répétoit^l avec impatience. Notre union 
commençoit ; elle est prête à finir ; peut-être vais- 
je pour jamais me séparer d'elle ; il n'y a plus 

(l) Je suis un peu en peine de savoir comment cet 
amant anonyme , qu'il sera dit ci^près n'avoir pas en- 
core vingt-quatre ans , a pu vendre une maison n'étant 
pas majeur. Ces lettres sont si pleines de semblables ab- 
surdités, que je n'en parlerai plus; il suffit d'en avoir 
averti. 

19. 



2g2 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

rien de commuQ entre elle et moi ; nous allons 
être étrangers lun à lautre. 11 a prononcé ces 
derniers mots avec un tel serrement de cœur , 
que j ai tremblé de le voir retomber dans Tétai 
d où j a vois eu tant de peine à le tirer. Vous êtes 
un enfant , ai-je affecté de lui dire d un air riant; 
vous avez encore besoin d un tuteur , et je veux ' 
être le vôtre. Je vais garder ceci ; et pour en dis- 
poser à propos dans le commerce que nous allons 
avoir ensemble, je veux être instruite de toutes 
vos affaires. Je tàchois de détourner ainsi ses 
idées funestes par celle dune correspondance 
femilière continuée entre nous ; et cette ame 
simple y qui ne cbercbe , pour ainsi dire , qu à 
s'accrocher à ce qui t environne, a pris aisément 
le cbange. Nous nous sommes ensuite ajustés 
pour les adresses de lettres ; et comme ces me- 
sures ne pouvoient que lui être agréables y j en 
ai prolongé le détail jusquàlarrivée deM.d*Orbe, 
qui ma fait signe que tout étoit prêt. 

Ton ami a facilement compris de quoi il sa-* 
gissoit; il a instamment demandé à t'écrire, mais 
je me suis gardée de le permettre. Je prévoyois 
quun excès dattendrissement lui relàcheroit 
trop le cœur, et qu'à peine seroit-il au milieu 
de sa lettre, quil ny auroit plus moyen de le 
faire partir. Tous les délais sont dangereux, lui 
ai-je dit ; hàtez-vous d arriver à la première sta- 
tion , d'où vous pourrez lui écrire à votre aise. 
En disant cela, j'ai fait signe à M. d'Orbe ; je me 
suis avancée , et , le cœur gros de sanglots , j ai 



PREMIÈRE PARTIE. 2gi 

collé mon visage sur le sien : je n ai plus su ce 
quil devenoit ; les larmes m offusquoient la vue, 
ma tète commençoit à se perdre, et il étoit temps 
que mon rôle finit. 

Un moment après je les ai entendus descendre 
précipitamment. Je suis sortie sur le palier pour 
les suivre des yeux. Ce dernier trait manquoit à 
mon trouble. J'ai vu Finsensé se jeter à genoux 
au milieu de lescalier, en baiser mille fois les 
marches , et d'Orbe pouvoir à peine larracher de 
cette froide pierre qu il pressoit de son corps , 
de la tète et des bras , en poussant de longs gé- 
missements. Jai senti les miens près d'éclater 
malgré moi, et je suis brusquement rentrée, de 
peur de donner une scène à toute la maison. 

A quelques instants de là , M. d'Orbe est re- 
venu tenant son mouchoir sur ses yeux. Cen 
est fait , m'a-t-il dit , ils sont en route. En ar- 
rivant chez lui , votre ami a trouvé la chaise à 
sa porte. Mylord Edouard ïy attendoit aussi ; il 
a couru au-devant de lui ; et le serrant contre 
sa poitrine : Fiem, homme infortuné^ lui a-t-il 
dit d un ton pénétré^viensverser tes douleurs dans 
ce cœur qui f aime, Viens, tu sentiras peut-étre 
quon ri a pas tout perdu sur la terre , quand on 
y retrouve un ami tel que moi. A Finstant , il Fa 
porté d un bras vigoureux dans la chaise , et ijs 
sont partis en se tenant étroitement embrassés. 

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. 



JULIE 



OU 

LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 
SECONDE PARTIE. 

LETTRE PREMIÈRE. 

▲ JULIE (l). 

J*AI pris et quitté cent fois la plume , j'hésite 
dès le premier mot , je ne sais quel ton je dois 
prendre, je ne sais par où commencer; et cest 
à Julie que je veux écrire! Ah! malheureux! 
que suis-je devenu ? Il n est donc plus ce temps 
où mille sentiments délicieux couloient de ma 
plume comme un intarissable torrent ! Ces doux 
moments de confiance et d'épanchement sont 
passés 9 nous ne sommes plus lun à Fautre , nous 
ne sommes plus les mêmes , et je ne sais plus à 

(i) Je n'ai guère besoin, je crois, d'avertir que , dans 
cette seconde partie et dans la suivante, les deux amants 
sépares ne font que déraisonner et battre la campagne ; 
leurs pauvres tètes n'y sont plus* 



296 tA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

qui j écris. Daignerez-vous recevoir mes lettres ? 
vos yeux daigneront-ils les parcourir? les trou- 
verez-vous assez réservées , assez circonspectes ? 
Oserois-je y garder encore une ancienne femilia- 
rite? Oserois-je y parler d'un amour éteint ou 
méprisé? et ne suis-je pas plus reculé que le pre- 
mier jour où je vous écrivis? Quelle différence, 
ô ciel ! de ces jours si charmants et si doux , à 
mon effroyable misère ! Hélas ! je commençois 
d exister , et je suis tombé danslanéantissement; 
lespoir dé vivre aùimoit mon cœur ; je n ai plus 
devant moi que Fimage de la mort ; et trois ans 
d'intervalle ont fermé le cercle fortuné de mes 
jours. Ah ! que ne les ai-je terminés avant de me 
survivre à moi-même! Que nai-je suivi mes 
pressentiments après ces rapides instants de dé- 
lices oii je ne voyois plus rien dans la vie qui 
fut digne de Ta prolonger! sans doute, il fiilloit 
la borner à ces trois ans^ ou les ôter de sa durée ; 
il valoit mieux ne jamais goûter la félicité, quey 
la goûter et la perdre. Si j avois franchi ce fata 
intervalle , si javois évité ce premier regard qi 
me fit une autre ame , je jouiroîs de ma raison y 
je rèmplirois les devoirs d un homme , et sente** 
rois peut-«tre de quelques vertus mon insipide 
carrière. Un moment derreur a tout changé. 
Mon^ œil osa contempler ce qu'il ne falloit point 
voir ; cette vue a produit enfin son effet inévita- 
blé. Après m'être égaré par degrés , je ne suis 
plus quun furieux dont le sens est aliéné, un 
lâche esclave sans force et sans courage, qui va 



SECONDE PARTIE. 297 

trainant dans Fignominie sa cl^aine et son dés- 
espoir. 

Vains rêves d*nn esprit qui s égare! Désirs 
fiiux et trompeurs , désavoués à Finstant par le 
cœur qui les a formés! Que sert dlmagineir à 
des raaux réels de chimériques remèdes qu on 
rejetteroit quand ils nous seroient offerts ? Ah ! 
qui jamais connottra lamour, t'aura vue, et 
pourra le croire , qu il y ait quelque félicité pos- 
sible que je voulusse acheter au prix de mes 
premiers feux? Non, non : que le ciel garde ses 
bienfaits, et me laisse avec ma misère le souve- 
nir de mon bonheur passé. J aime mieux les 
plaisirs qui sont dans ma mémoire et les regrefs 
qui déchirent mon ame , que d'être à jamais 
heureux sans ma Julie. Viens , image adorée , 
remplir un cœur qui ne vit que par toi ; suis- 
moi dans mon exil , console-moi dans mes pei- 
», ranime et soutiens mon espérance éteinte. 
Toujours ce cœur infortuné sera ton sanctuaire 
iviolable, d'oii le sort ni les hommes ne pour- 
but jamais t arracher. Si je suis mort au bon- 
*, je ne le suis point à Famour qui m'en 
digne. Cet amour est invincible comme le 
chaAne qui Fa fait naitre; il est fondé sur la base 
inébraraaj)le du mérite et des vertus ; il ne peut 
périr dantj une ame immortelle ; il n a plus be- 
soin de Fappui de Fespérance, et le passé lui 
donne des forces pour un avenir éternel. 

Mais toi, Julie, ô toi qui sus aimer une fois, 
comment ton tendre cœur a-t-il oublié de vivre ? 



298 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

comment ce feu sacré 8 est-il éteint dans ton ame 
pure? comment as*tu perdu le goût de ces plai- 
sirs célestes que toi seule étois capable de sentir 
et de rendre? Tu me chasses sans pitié, tu me 
bannis avec opprobre , tu me livres à mon dés- 
espoir; et tu ne vois pas, dans Terreur qui t'é- 
gare, quen me rendant misérable tu t'ôtes le 
bonheur de tes jours ! Ah ! Julie , crois-moi , tu 
chercheras vainement un autre cœur ami du 
tien : mille t'adoreront sans doute, le mien seul 
te savoit aimer. 

Réponds-moi maintenant, amante abusée ou 
trompeuse , que sont devenus ces projets formés 
avec tant de mystère? où sont ces vaines espé- 
rances dont tu leurras si souvent ma crédule 
simplicité? Oix est cette union sainte et désirée, 
doux objet de tant d'ardents soupirs, et dont ta 
plume et ta bouche flattoient mes vœux? Hélas! 
sur la foi de tes promesses j osois aspirer à ce 
nom sacré d époux , et me croyois déjà le plus 
heureux des hommes. Dis , cruelle \ ne m abu- 
sois-tu que pour rendre enfin ma douleur plus 
vive et mon humiliation plus profonde ? Ai-je at- 
tiré mes malheurs par ma faute ? Ai-je manqué 
d obéissance, de docilité , de discrétion? M as-tu 
vu désirer assez foiblement pour mériter d*étre 
éconduit , ou préférer mes fougueux désirs à tes 
volontés suprêmes? J ai tout fait pour te plaire , 
et tu m abandonnes! tu te chargeois de mon 
bonheur , et tu m as perdu ! Ingrate , rends-moi 



SECONDE PARTIE. 299 

compte du dépôt que je t'ai confié ; rends-moi 
compte de moi-même, après aroir égaré mon 
cœur dans. celte suprême félicité que tu mas 
montrée et que tu m'enlèves. Anges du ciel , 
j eusse méprisé votre sort ; j eusse été le plus 
heureux des êtres... Hélas ! je ne suis plus rien , 
un instant ma tout été. J ai passé sans intervalle 
du comble des plaisirs aux regrets éternels : je 
touche encore au bonheur qui m échappe... j y 
touche encore, et le perds pour jamais!... Ah! 
si je le pouvois croire ! si les restes d une espé- 
rance vaine ne soutenoient... O rochers de Meil- 
lerie , que mon œil égaré mesura tant de fois , que 
ne 8ervttes->vous mon désespoir ? J aurois mbins 
fegretté la vie quand je n'en avois pas senti le prix; 



LETTRE II. 

DE MTLORD EDOUARD A GLAIRE. 

Nous arrivons à Besançon, et mon premier 
soin est de vous donner des nouvelles de notre 
voyage. Il s est fait, sinon paisiblement, du moins 
sans accident, et votre ami est aussi sain de corps 
qu on peut letre avec un cœur aussi malade ; il 
voudroit même afFecter à l'extérieur une sorte 
de tranquillité. Il a honte de son état, et se con- 
traint beaucoup devant moi ; mais tout décèle 
ses secrètes agitations : et si je feins de m'y trom- 



300 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

per , c est pour le laisser aux prises avec lui- 
même , et occuper ainsi une partie des forces de 
son ame à réprimer lellèt de lautre. 

: Il fut fort abattu la première journée; je la fis 
courte , voyant ^que la vitesse de notre marche 
irritoit sa douleur. 11 ne me parla point, ni moi 
à lui : les consolations indiscrètes ne font qu ai- 
grir les violentes afflictions. L'indiflfiérence et la 
froideur trouvent aisément des paroles , mais la 
tristesse et le silence sont alors le vrai langage 
de lamitié. Je commençai d apercevoir hier lés 
premières étincelles de la fureur qui va succéder 
infailliblement à cette léthargie. Aladtnée, à 
peine y avoit-il un quart d'heure que nous étions 
arrivés, qu il m aborda d un air d'impatience. Que 
tardons-nous à partir? me dit-il avec un souris 
amère ; pourquoi restons-nous un moment si près 
d elle ? Le soir il affecta de parler beaucoup > 
sans dire un mot de Julie : il recommençoit des 
questions auxquelles j avois répondu dix fois. Il 
voulut savoir si nous étions déjà sur terres de 
Fr^Uice , et puis il demanda si nous arriverions 
bientôt à Vevai. La première chose qu'il fait à 
chaque station, c est de commencer quelque let- 
tre qu il déchire ou chiffonne un moment après. 
J ai sauvé du feu deux ou trois de ces brouillons, 
sur lesquels vous pourrez entrevoir Tétat de son 
ame. Je crois pourtant qu il est parvenu à écrire 
une lettre entière. 

Lemportement quannoncent ces premiers 



SECONDE PARTIE. 3ot 

symptômes est facile à prévoir; mais je ne saû* 
rois dire quel en sera leffet et le terme; car cela 
dépend d une combinaison du caractère de lliom- 
me , du genre de sa passion , des circonstances 
qui peuvent naître , de mille choses que nulle 
prudence humaine ne peut déterminer. Pour 
moi , je puis répondre de ses fureurs , mais non 
pas de son désespoir; et , quoi quon fasse, tout 
homme est toujours maître de sa vie. 
; Je me flatte cependant qu il respectera sa per- 
sonne et mes soins , et je compte moins pour 
cela sur le zélé de lamitié, qui n'y sera pas épar- 
gné ) que sur le caractère de sa passion et sur 
celui de sa maîtresse. L ame ne peut guère soc- 
cuper fortement et long*temps dun objet, sans 
contracter des dispositions qui sy rapportent: 
Lextrême douceur de Julie doit tempérer Tà- 
çreté du feu qu elle inspire , et je ne doute pas 
non plus que lamour dun homme aussi vif ne 
lui donne à elle-même un peu plus d activité 
qu elle n en auroit naturellement sans lui. 

J'ose compter aussi sur son cœur , il est fait 
pour combattre et vaincre. Un amour pareil au 
sien n'est pas tant une foiblesse qu'une force mal 
employée. Une flamme ardente et malheureuse 
est capable d'absorber pour un temps , pour tou-^ 
jours peut-être , une partie de ses facultés : mais 
elle est elle-même une preuve de leur excellence 
et du parti qu'il en pourroit tirer pour cultiver 
kl sagesse ; car la sublime raison ne se soutient 



3oa LA NOUVELLE HÉLÔi'dE. 

que par la même vigueur de lame qui fait les 
graaded passions , et Ion ne sert dignement la 
philosophie qu avec le même feu qu on sent pour 
une maîtresse. 

Soyez-en sure , aimable Claire, je ne mlnté- 
resse pas moins que vous au sort de ce couple 
infortuné , non par un sentiment de commisé- 
ration qui peut n'être qu une foiblesse , mais par 
la considération de la justice et de Tordre, qui 
veulent que chacun soit placé de la manière la 
plus avantageuse à lui-même et à la société. 
Ces deux belles âmes sortirent lune pour lautre 
des mains de la nature ; c est dans une douce 
union , c est dans le sein du bonheur , que , li- 
bres de déployer leurs forces et d exercer leurs 
irertus, elles eussent éclairé la terre de leurs 
exemples. Pourquoi faut-il quun insensé pré- 
jugé vienne changer les directions éternelles et 
bouleverser rharmonie des êtres pensants? Pour- 
quoi la vanité dun père barbare cache-t-elle 
ainsi la lumière sous le boisseau , et fait-elle 
gémir dans les larmes des cœurs tendres et bien- 
faisants, nés pour essuyer celles d autrui? Le 
lien conjugal n est-il pas le plus libre ainsi que 
le plus sacré des engagements ? Oui , toutes les 
lois qui le gênent sont injustes , tous les pères 
qui losent former ou rompre sont des tyrans. Ce 
chaste nœud de la nature n'est soumis ni au 
pouvoir souverain . ni à lautorité paternelle , 
mais à la seule autorité du Père commun qui 
sait commander aux cœurs ^ et qui, leur or- 



SBCONDE PARTIE. 3o3 

donnant de s unir, les peut contraindre à sai* 
mer (i). 

Que signifie ce sacrifice des convenances de 
la nature aux convenances de lopinion ? La di- 
versité de fortune et d'état s'éclipse et se con- 
fond dans le mariag^e , elle ne fait rien au bon- 
heur; mais relie de caractère et d'humeur de- 
meure , et c est par elle qu on est heureux ou 
malheureux. Lenfant qui n a de règle que ra- 
meur choisit mal , le père qui n a de règle que 
lopinion choisit plus mal encore. Qu une fille 
manque de raison , d'expérience pour juger de 
la sagesse et des moeurs , un bon père y doit sup- 
pléer sans doute ; son droit , son devoir même 
est de dire : Ma fille, c'est un honnête homme , 
ou , c'est un fripon ; c'est un homme de sens , 
ou , c'est un fou. Voilà les convenances dont il 
doit connoitre ; le jugement de toutes les autres 

(i) Il y a des pays où cette convenance des conditions 
et de la fortone est tellement préférée à celle de la nature 
et des cœurs , qu'il suffit que la première ne s'y trouve pas 
pour empêcher ou rompre les plus heureux mariages, sans 
égard pour l'honneur perdu des infortunées qui sont tous 
les jours victimes de ces odieux préjugés. J'ai vu plaider 
au parlement de Paris une cause célèbre , où l'honneur du 
rangattaquoît insolemment et publiquement l'honnêteté, 
le devoir, la foi conjugale , et où l'indigne père qui gagna 
son procès osa déshériter son fils pour n'avoir pas touIu 
être un malhonnête homme. On ne sauroit dire à quel 
point, dans ce pays si galant, les femmes sont tyranni- 
sées par les lots. Faut-il s'étonner qu'elles s'en vengent si 
craellement par leurs mœurs ? 



3o4 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

appartient à la fille. Ea criant quon troubleroit 
ainsi Tordre de la société , ces tyrans le troublent 
eux-mêmes. .Que le rang se régie par le mérite , 
et lunion des cœurs par leur choL\ , voilà le vé- 
ritable ordre social ; ceux qui le règlent par la 
naissance ou par les richesses sont les vrais per* 
turbateurs de cet ordre , ce sont ceux-là qu il 
faut décrier ou punir. 

Il est donc de la justice universelle que ces 
abus soient redressés ; il est du devoir de Thomme 
de s'opposer à la violence , de concourir à Tor- 
dre; et, s'il metoit possible d'unir ces deux 
amants en dépit d un vieillard sans raison , ne 
doutez pas que je n achevasse en cela Touvrage 
du ciel , sans m embarrasser de Tapprobation des 
hommes. 

Vous êtes plus heureuse , aimable Claire ; vous 
avez un père qui ne prétend point savoir mieux 
que vous en quoi consiste votre bonheur. Ce 
n est peut-être ni par de grandes vues de sagesse, 
ni par une tendresse excessive qu'il vous rend 
ainsi mattresse de votre sort ; mais qu'importe 
la cause si Teffet est le même , et si , dans la li- 
berté qu'il vous laisse, l'indolence lui tient lieu 
de raison ? Loin d'abuser de cette liberté , le 
choix que vous avez fait à vingt ans auroit Tap- 
probation du plus sage père. Votre cœur , ab- 
sorbé par une amitié qui n'eut jamais d'égale , a 
gardé peu de place aux feux de Tamour ; vous 
leur substituez tout ce qui peut y suppléer dans 
le mariage ; moins amante qu'amie, si vous 



SECONDE PARTIE. 3o5 

netes la plus tendre épouse vous serez la plus 
vertueuse, et cette union qu'a formée la sa- 
gesse doit croître avec Fàge et durer autant 
quelle. L'impulsion du cœur est plus aveugle , 
mais elle est plus invincible : c'est le moyen de 
se perdre que de se mettre dans la nécessité de 
loi résister. Heureux ceux que l'amour assortit 
comme auroit fait la raison , et qui n'ont point 
d'obstacle à vaincre et de préjugés à combattre! 
Tels seroient nos deux amants sans l'injuste ré- 
sistance d'un père entêté. Tels malgré lui pour- 
roient-ils être encore , si Fun des deux étoît bien 
conseillé. 

L'exemple de Julie et le vôtre montrent égale- 
ment que c'est aux époux seuls à juger s'ils se 
conviennent. Si l'amour ne règne pas , la raison 
choisira seule ; c'est le cas où vous êtes : si l'a- 
mour règne , la nature a déjà choisi ; c'est celui 
de Julie. Telle est la loi sacrée de la nature , 
qu'il n'est pas permis à l'homme d'enfreindre , 
qu'il n'enfreint jamais impunément , et que la 
considération des états et des rangs ne peut abro- 
ger qu'il n'en coûte des malheurs et des crimes. 

Quoique l'hiver s'avance et que j'aie à me ren- 
dre à Rome , je ne quitterai point l'ami que j'ai 
sous ma garde que je ne voie son ame dans un 
état de consistance sur lequel je puisse compter. 
C'est un dépôt qui m'est cher par son prix et 
parceque vous me l'avez confié. Si je ne puis 
faire qu'il soit heureux , je tâcherai de faire au 
moins qu'il soit sage et qu'il porte en homme 

3. 20 



3o6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

les maux de Thumanité. J ai résolu de passer ici 
une quinzaine de jours avec lui , durant lesquels 
j espère que nous recevrons des nouvelles de 
Julie et des vôtres , et que vous m aiderez toutes 
deux à mettre quelque appareil sur les blessures 
de ce cœur malade , qui ne peut encore écouter 
la raison que par lorgane du sentiment. 

Je joins ici une lettre pour votre amie : ne la 
confiez , je vous prie , à aucun commissionnaire , 
mais remettez-la vous-même. 



FRAGMENTS 

JOINTS A LA LETTRE PEBGÉDENTE. 
I. 

Pourquoi n ai-je pu vous voir avant mon dé- 
part? Vous avez craint que je n expirasse en vous 
quittant ! Cœur pitoyable , rassurez-vous. Je me 
porte bien... je ne souffre pas... je vis encore. . 
je pense à vous.... je pense au temps où je vous 
fus cher... j'ai le cœur un peu serré... la voiture 
m'étourdit... je me trouve abattu... Je ne pour- 
rai long-temps vous écrire aujourd'hui. Demain 
peut-être aurai-je plus de force... ou nen aurai- 
je plus besoin... 

II. 

Où m entraînent ces chevaux avec tant de vi- 



8EC019DE PARTIE. Soy 

tesse?Où me conduit avec tant de zélé cet hom- 
me qui se dit mon ami ? Est-ce loin de toi, Ju- 
lie? Est-ce par ton ordre? Est-ce en des lieux où 
tu nés pas?... Ah! fille insensée!... je mesure 
des yeux le chemin que je parcours si rapide- 
ment. D'où viens-je? où vais-je? et pourquoi 
tant de diligence? Âvez-vous peur, cruels, que 
je ne coure pas assez tôt à ma perte? O amitié! 
ô amour ! est-ce là votre accord ? sont-ce là vos 
bienfaits ?».. 

IIL 

As-tu bien consulté ton cœur en me chassant 
avec tant de violence ? As-tu pu , dis , Julie , as- 
tu pu renoncer pour jamais... ? Non , non ; ce 
tendre cœur m aime , je le sais bien. Malgré le 
sort , malgré lui-même , il maimera jusqu'au 
tombeau... Je le vois, tu tes laissé suggérer... (i) 
Quel repentir étemel tu te prépares !... Hélas ! 
il sera trop tard... Quoi! tu pourrois oublier... 
Quoi ! je t aurois mal connue !... Ah ! songe à toi , 
songe à moi , songe à... Écoute , il en est temps 
encore... Tu m as chassé avec barbarie. Je fuis 
plus vite que le vent... Dis un mot , un seul mot , 
et je reviens plus prompt que leclair. Dis un 
mot, et pour jamais nous sommes unis : nous 
devons letre... nous le serons... Ah ! Fair em- 
porte mes plaintes!... et cependant je fuis! je 

(i) La suite montre que ses soupçons tomboient sur 
mylord Edouard , et que daire les a pris pour elle. 

ao. 



3ô8 LA NOUVELLE HÉLOKSE. 

vais vivre et mourir loin d'elle.... Vivre loin 
d'elle!... 



LETTRE III. 

DE MYLORD EDOUARD A JULIE. 

Vôtre cousine vous dira des nouvelles de votre 
ami. Je crois d ailleurs qu'il vous écrit par cet 
ordinaire. Commencez par satisfaire là-dessus 
votre empressement , pour lire ensuite posément 
cette lettre ; car je votis préviens que son sujet 
demande toute votre attention. 

Je connois les hommes ; j ai vécu beaucoup 
en peu d'années; jai acquis une grande expé- 
rience à mes dépens , et c'est le chemin des pas- 
sions qui m'a conduit à la philosophie. Mais de 
tout ce que j'ai observé jusqu'ici je n'ai rien vu 
de si extraordinaire que vous et votre amant. 
Ce n'est pas que vous ayez ni l'un ni l'autre un 
caractère marqué dont on puisse au premier 
coup-d'œil assigner les différences , et il se pour- 
roit bien que cet embarras de vous définir vous 
fit prendre pour des âmes communes par un 
observateur superficiel. Mais c'est cela même 
qui vous distingue , qu'il est impossible de vous 
distinguer , et que les traits du modèle com- 
mun , dont quelqu'un manque toujours à cha- 
que individu , brillent tous également dans les 
vôtres. Ainsi chaque épreuve d une estampe a ses 



SECONDE PARTIE. 3o^ 

dëfeuts particuliers qui lui servent de caractère; 
et s'il en vient une qui soit par&ite , quoiqu'on 
la trouve belle au premier coup-d œil , il faut la 
considérer long-temps pour la reconnoitre. La 
première fois que je vis votre amant , je fus 
frappé d'un sentiment nouveau qui na fait 
qu'augmenter de jour en jour , à mesure que la 
raison l'a justifié. A votre égard, ce fut tout au- 
tre chose encore, et ce sentiment fut si vif que 
je me trompai sur sa nature. Ce n'étoit pas tant 
la différence des sexes qui produisoit cette im- 
pression , qu'un caractère encore plus marqué 
de perfection que le cœur sent , lïième indépen- 
damment de l'amour. Je vois hien ce que vous 
seriez sans votre axni , je ne vois pas de même 
ce qu'il seroit sans vous : beaucoup d'hommes 
peuvent lui ressembler , mais il n'y a qu'une 
Julie au monde. Après un tort que je ne me par- 
donnerai jamais y votre lettre vint m'éclairer sur 
mes vrais sentiments. Je connus que je n'étois 
point jaloux , ni par conséquent amoureux ; je 
connus que vous étiez trop aimable pour moi ; 
il vous feut les prémices d'une ame , et la mienne 
ne seroit pas digne de vous. 

Dès ce moment je pris pour votre bonheur 
mutuel un tendre intérêt qui ne s'éteindra point. 
Croyant lever toutes les difficultés, je fis auprès 
de votre père une démarche indiscrète dont le 
mauvais succès n'est qu'une raison de plus pour 
exciter mon zèle. Daignez m'écouter , et je pui$ 
réparer encore tout le mal que je vous ai fait. 



3lO LA NOUVELLE HÉLÔÏSE. 

Sondez bien votre cœur, ô Julie , et voyez »'îl 
vous est possible d éteindre le feu dont il est dé- 
voré. Il fut un temps peut-être où vous pouviez 
en arrêter le progrès : mais si Julie, pure et 
chaste, a pourtant succombé, comment se relève- 
ra-t-elle après sa chute? comment résistera-t-elle 
à l'amour vainqueur, et armé de la dangereuse 
image de tous les plaisirs passés? Jeune amante, 
ne vous en imposez plus, et renoncez à la con- 
fiance qui vous a séduite : vous êtes perdue s'il 
faut combattre encore : vous serez avilie et vain- 
cue, et le sentiment de votre honte étouffera 
par degrés toutes vos vertus. L'amour s'est insi- 
nué trop avant dans la substance de votre ame 
pour que vous puissiez jamais l'en chasser; il en 
renforce et pénétre tous les traits comme une 
eau forte et corrosive ; vous n'en effacerez ja- 
mais la profonde impression sans effacer à-la- 
fois tous les sentiments exquis que vous reçûtes 
de la nature ; et quand il ne yous restera plus d'a- 
mour, il ne vous restera plus rien d'estimable. 
Quavez-vous donc maintenant à faire, ne pou- 
vant plus changer l'état de votre cœur? Une 
seule chose , Julie ; c'est de le rendre légitime. Je 
vais vous proposer pour cela Tunique moyen 
qui vous reste : profitez-en tandis qu'il est temps 
encore; rendez à l'innocence et à la vertu cette 
sublime raison dont le ciel vous fit dépositaire , 
ou craignez d'avilir à jamais le plus précieux de 
ses dons. 

J'ai dans le duché d'Yorck une terre assez con- 



SECONDE PARTIE. 3ll 

sidérable, qui fut long-temps le séjour de mes 
aacètres. Le château est ancien , mais bon et 
commode ; les environs sont solitaires , mai» 
agréables et variés. La rivière d'Ouse, qui passe 
au bout du parc, offre à-la-fois une perspective 
charmante à la vue et un débouché facile aux 
denrées. Le produit de la terre suffit pour Fhon- 
néte entretien du maître , et peut doubler sous 
ses yeux. L odieux préjugé na point d accès 
dans cette heureuse contrée; Thabitant paisible 
y conserve encore les mœurs simples des pre- 
miers temps ; et Ion y trouve une image du Va- 
lais décrit avec des traits si touchants par la 
plume de votre ami. Cette terre est à vous , JuUe, 
si vous daignez l'habiter avec lui; et cest là que 
vous pourrez accomplir ensemble tous les ten- 
dres souhaits par oii finit la lettre dont je parle. 
Venez, modèle unique des vrais amants, ve- 
vez, couple aimable et fidèle, prendre posses- 
sion d'un lieu fait pour servir d'asile à la- 
mour et à Finnocence; venez y serrer , à la face 
du ciel et des hommes, le doux nœud qui vous 
unit; venez honorer de lexemple de vos vertus 
un pays où elles seront adorées, et des gens 
simples portés à les imiter. Puissiez-vous en ce 
lieu tranquille goûter à jamais dans les senti- 
ments qui vous unissent le bonheur des âmes 
pures ! puisse le ciel y bénir vos chastes feux 
d une famille qui vous ressemble ! puissiez-vous 
y prolonger vos jours dans une honorable vieil- 
lesse, et les terminer enfin paisiblement dans 



3ia LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

les bras de vos enfants! puissent nos neveiix,en 
parcourant avec un charme secret ce monument 
de la félicité conjugale, dire un jour dans latten- 
drissement de leur cœur : Ce fut ici U asile de l'in- 
nocence^ ce fut ici la demeure des deux amants! 

Votre sort est en vos mains, Julie; pesez at- 
tentivement la proposition que je vous fais , et 
n en examinez que le fond ; car d ailleurs je me 
charge dassurer davance et irrévocablement 
votre ami de rengagement que je prends , je me 
charge aussi de la sûreté de votre départ, et de 
-veiller avec lui à celle de votre personne jusqu'à 
votre arrivée : là vous pourrez aussitôt vous ma- 
rier publiquement sans obstacle ; car parmi nous 
une fille nubile n a nul besoin du consentement 
dautrui pour disposer d elle-même. Nos sages 
lois n abrogent point celles de la nature; et s'il 
résulte de cet heureux accord quelques inconvé- 
nients, ils sont beaucoup moindres que ceux quil 
prévient. J ai laissé à Yevai mon valet-de-cham- 
bre, homme de confiance, brave, prudent, et 
dune fidélité à toute épreuve. Vous pourrez ai- 
sément vous concerter avec lui de bouche ou 
par écrit à laide de Regianino , sans que ce der- 
nier sache de quoi il s agit. Quand il sera temps, 
nous partirons pour vous aller joindre, et vous 
ne quitterez la maison paternelle que sous la 
conduite de votre époux. 

Je vous laisse à vos réflexions; mais, je le 
répète , craignez Terreur des préjugés et la sé- 
duction des scrupules , qui mènent souvent au 



SECONDE PARTIE. 3l3 

vice par le chemin de rhonneur. Je prévois ce 
qui vous arrivera si vous rejetez mes offres. La 
tyrannie d un père intraitable vous entraînera 
dans Fabyme que vous ne connottrez qu après - 
la chute. Votre extrême douceur dégénère quel- 
quefois en timidité : vous serez sacrifiée à la chi- 
mère des conditions (i). Il faudra contracter un 
engagement désavoué par le cœur. L approba- 
tion publique sera démentie incessamment par 
le cri de la conscience; vous serez honorée et 
méprisable : il vaut mieux être oubliée et ver- 
tueuse. 

P. 5. Dans le doute de votre résolution , je 
vous écris à linsu de notre ami , de peur qu un 
refus de votre part ne vint détruire en un ins- 
tant tout TefFet de mes soins. 



LETTRE IV. 

DE JULIE A GLAIRE. 

Oh! ma chère, dans quel trouble tu mas 
laissée hier au soir! et quelle nuit j'ai passée 
en rêvant à cette fatale lettre! Non, jamais ten- 
tation plus dangereuse ne vint assaillir mon 
cœur; jamais je n éprouvai de pareilles agita« 

(i) La chimère des conditions ! c'est un pair d'Angle- 
terre qui parle ainsi ! et tout ceci ne serait pas une fic- 
tion ! Lecteur, qu'en dites-vous 7 



3l4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

lions, et jamais je n aperçus moins le moyen 
de les apaiser. Autrefois une certaine lumière 
de sagesse et de raison dirigeoit ma volonté; 
dans toutes les occasions embarrassantes, je dis- 
cernois d abord le parti le plus honnête, et le 
prenois à Imstant. Maintenant, avilie et tou- 
jours vaincue, je ne fais que flotter entre des 
passions contraires : mon foible cœur na plus 
que le choix de ses fautes; et tel est mon déplo- 
rable aveuglement, que si je viens par hasard à 
prendre le meilleur parti, la vertu ne m aura 
point guidée, et je n en aurai pas moins de re- 
mords. Tu sais quel époux mon père me des- 
tine; tu sais quels liens Famour ma donnés. 
Veux- je être vertueuse, lobéissance et la foi 
m'imposent des devoirs opposés. Veux-je suivre 
le penchant de mon cœur; qui préférer dun 
amant ou d'un père? Hélas! en écoutant la- 
mour ou la nature , je ne puis éviter de mettre 
Tun ou lautre au désespoir; en me sacrifiant 
au devoir, je ne puis éviter de commettre un 
crime ; et, quelque parti que je prenne , il faut 
que je meure à-la-fois malheureuse et cou- 
pable. 

Ah! chère et tendre amie , toi qui fus toujours 
mon unique ressource , et qui m as tant de fois 
sauvée de la mort et du désespoir, considère 
aujourd'hui Thorrible état de mon ame, et vois 
si jamais tes secourables soins me furent plus né- 
cessaires. Tu sais si tes avis sont écoutés ; tu sais 
si tes conseils sont suivis ; tu viens de voir , au 



SECONDE PABTIE. 3lS 

prix du bonheur de ma vie , si je sais déférer aux 
leçons de lamitié. Prends donc pitié de lacca- 
blement où tu m as réduite ; achève , puisque 
tu as commencé; supplée à mon courage abattu ; 
pense pour celle qui ne pense plus que par toi. 
Enfin, tu lis dans ce cœur qui taime; tu le 
oonnois mieux que moi. Âpprends-moi donc ce 
que je veux ; et choisis à ma place , quand je 
n ai plus la force de vouloir , ni la raison de 
choisir. 

Relis la lettre de ce généreux Anglois; relis-la 
mille ibis, mon ange. Ah! laisse-toi toucher au 
tableau charmant du bonheur que lamour , la 
paix, la vertu, peuvent me promettre encore! 
Douce et ravissante union des âmes , délices in- 
exprimables même au sein des remords , dieux ! 
que seriez-vous pour mon cœur au sein de la foi 
conjugale ? Quoi ! le bonheur et Finnocence se- 
roient encore en mon pouvoir ! Quoi ! je pour- 
rois expirer d amour et de joie entre un époux 
adoré et les chers gages de sa tendresse ! ... Et j'hé- 
site un seul moment ! et je ne vole pas réparer ma 
faute dans les bras de celui qui me la fit com- 
mettre ! et je ne suis pas déjà femme vertueuse 
et chaste mère de famille!... Oh! que les au- 
teurs de mes jours ne peuvent-ils me voir sortir 
de mon avilissement! que ne peuvent-ils être 
témoins de la manière dont je saurai remplir à 
mon tour les devoirs sacrés qu'ils ont remplis 
envers moi!... Et les tiens, fille ingrate et dé- 
naturée , qui les remplira près deux, tandis que 



3l6 LA HODVELLE HÉLOÏSE. 

tu les oubliés >^ Est-ce en plongeant le poîgnàird 
dans le sein d une mère que tu te prépares à le 
devenir? Celle qui déshonore sa famille appreu- 
dra-t-elle à ses enfants à Fhonorer? Digne objet 
de laveugle tendresse dun père et dune mère 
idolâtres , abandonne-les au regret de t avoir fait 
naître; couvre leurs vieux jours de douleur et 
d opprobre... et jouis ^ si tu peux , d'un bonheur 
acquis à ce prix ! 

Mon Dieu ! que d'horreurs m'environnent ! 
quitter furtivement son pays ; déshonorer sa fa^ 
mille ; abandonner à-la-fois père , mère , amis , 
parents , et toi-même ! et toi , ma douce amie ! 
et toi, la bien-aimée de mon cœur! toi dont à 
peine , dès mon enfance , je puis rester éloignée 
un seul jour; te fuir, te quitter, te perdre, 
ne te plus voir!... Ah ! non : que jamais... Que 
de tourments déchirent ta malheureuse amie ! 
elle sent à-la-fois tous les maux dont elle a le 
choix , sans qu'aucun des biens qui lui reste- 
ront la console. Hélas ! je m'égare. Tant de com- 
bats passent ma force et troublent ma raison ; je 
perds à-la-fois le courage et le sens. Je n'ai plus 
d'espoir qu'en toi seule. Ou choisis , ou laisse*» 
moi mourir. 



SECONDE t^ARTIE. 817 

LETTRE V. 

RÉPONSE. 

Tes perplexités ne sont que trop bien fondées, 
ma chère Julie ; je les ai prévues et n'ai pu les 
prévenir ; je les sens et ne les puis apaiser ; et ce 
que je vois de pire dans ton état , c est qu« per- 
sonne ne t en peut tirer que toi-même. Quand il 
s agit de prudence, lamitié vient au secours 
dune ame agitée; s'il faut choisir le bien ou le 
mal , la passion qui les méconnott peut se taire 
devant un conseil désintéressé. Mais ici, quelque 
parti que tu prennes , la nature lautorise et le 
condamne , la raison le blâme et lapprouve , le 
devoir se tait ou s oppose à lui-même ; les suites 
sont également à craindre de part et d autre; tu 
ne peux ni rester indécise ni bien choisir ; tu 
n'as que des peines à comparer , et ton cœur 
seul en est le juge. Pour moi , l'importance de 
la délibération m'épouvante , et son effet m'at- 
triste. Quelque sort que tu préfères, il sera tou- 
jours peu digne de toi ; et ne pouvant ni te 
montrer un parti qui te convienne , ni te con- 
duire au vrai bonheur , je n'ai pas le courage de 
décider de ta destinée. Voici le premier refus 
que tu reçus jamais de ton amie ; et je sens bien , 
par ce qu'il me coûte , que ce sera le dernier : 
mais je te trahirois en voulant te gouverner 



3l8 ^ LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

dans un cas où la raison même slmpose silence, 
et où la seule régie à suivre est d écouter ton 
propre penchant. 

fie sois pas injuste envers moi , ma douce 
amie , et ne me juge point avant le temps. Je 
sais qu il est des amitiés circonspectes qui , crai- 
gnant de se compromettrje , refusent des conseils 
dans les occasions difficiles , et dont la réserve 
augmente avec le péril des amis. Ah ! tu vas 
connoitre si ce cœur qui taime connoit ces ti-* 
mides précautions ! souffre qu'au lieu de te par- 
ler de tes affaires , je te parle un instant des 
miennes. 

N as-tu jamais remarqué, mon ange , à quel 
point tout ce qui t approche s'attache à toi ? 
Quun père et une mère chérissent une fille 
unique , il n y a pas , je le sais, de quoi s en fort 
étoqner; quun jeune homme ardent senflam- 
me pour un objet aimable , cela n est pas plus 
extraordinaire. Mais qu a lage mûr , un homme 
aussi froid que M. de Wolraar sattendrisse en 
te voyant pour la première fois de sa vie ; que 
toute une famille t'idolâtre unanimement ; que 
tu sois chère à mon père , cet homme si peu 
sensible , autant et plus peut - être que ses pro- 
pres enfants ; que les amis , les connoissances , 
les domestiques , les voisins , et toute une ville 
entière , t adorent de concert , et prennent à toi 
le plus tendre intérêt : voilà , ma chère , un con- 
cours moins vraisemblable, et qui n auroit point 



SECONDE PARTIE, Sig 

lieu s'il n avoit en ta personne quelque cause 
particulière. Sais-tu bien quelle est cette cause ? 
Ce nest ni ta beauté , ni ton esprit , ni ta grâce, 
ni rien de tout ce quon entend par le don de 
plaire : mais c est cette ame tendre et cette dou- 
ceur d attachement qui n a point d égale ; c est 
le don d aimer , mon enfant, qui te fait aimer. 
On peut résister à tout , hors à la bienveillance ; 
et il n y a point de moyen plus sûr d acquérir 
1 affection des autres , que de leur donner la 
sienne. Mille femmes sont plus belles que toi ; 
plusieurs ont autant de grâces ; toi seule as , 
avec les grâces , je ne sais quoi de plus sédui- 
sant qui ne plait pas seulement , mais qui tou- 
che et qui fait voler tous les cœurs au-devant 
du tien. On sent que ce tendre cœur ne demande 
qu à se donner , et le doux sentiment qu il cher- 
che le va chercher à son tour. 

Tu vois, par exemple, avec surprise, l'incroya- 
ble affection de mylord Edouard pour ton ami; 
tu vois son zèle pour ton bonheur; tu reçois 
avec admiration ses offres généreuses ; tu les at- 
tribues à la seule vertu : et ma Julie de s atten- 
drir ! Erreur , abus , charmante cousine ! A Dieu 
ne plaise que j exténue les bienfaits de mylord 
Edouard , et que je déprise sa grande ame ! Mais, 
crois-moi, ce zélé, tout pur qu il est , seroit moins 
ardent , si , dans la même circonstance , il s a- 
dressoit à d autres personnes. C est ton ascen- 
dant invincible et celui de ton ami , qui , sans 



320 LA NOUVELLE filÉLOlSE. 

même qu'il s en aperçoive , le déterminent avec 
tant de force , et lui font faire par attachement 
ce qu'il croit ne faire que par honnêteté. 

Voilà ce qui doit arriver à toutes les âmes 
dune certaine trempe ; elles transforment , pour 
ainsi dire , les autres en elles-mêmes ; elles ont 
une sphère dactivité dans laquelle rien ne leur 
résiste : on ne peut les connoitre sans les vou- 
loir imiter , et de leur sublime élévation elles at- 
tirent à elles tout ce qui les environne. Cest 
pour cela , ma chère , que ni toi ni ton ami ne 
connoitrez peut-être jamais les hommes; car 
vous les verrez bien plus comme vous les ferez , 
que comme ils seront d eux-mêmes. Vous don- 
nerez le ton à tous ceux qui vivront avec vous ; 
ils vous hiiront ou vous deviendront semblables, 
et tout ce que vous aurez vu n aura peut - être 
rien de pareil dans le reste du monde. 

Venons maintenant à moi , cousine , à moi 
quun même sang, un même âge, et sur -tout 
une parfaite conformité de goûts et d'humeurs , 
avec des tempéraments contraires , unit à toi 
dès lenfance. 

Congiunti eran gP alberghi , 
Ma piii conçiunti i cori : 
Conforme era Tetate , 
Ma'i pensier più conforme (i). 

Que penses - tu qu ait produit sur celle qui a 
passé sa vie avec toi cette charmante influence 

(i) Nos amcs étoient jointes ainsi que nos demeures , 



SECONDE PARTIE. 32 1* 

qui se fait, sentir à tout ce qui t approche? Crois- 
tu qu il puisse ne régner entre nous qu une union 
commune? Mes yeux ne te rendent -ils pas la 
douce joie que je prends chaque jour dans les 
tiens en nous abordant? Ne lis-tu pas dans mon 
cœur attendri le plaisir de partager tes peines 
et de pleurer avec toi? Puis -je oublier que , 
dans les premiers transports d'un amour nais- 
sant , lamitié ne te hit point importune , et que 
les murmures de ton amant ne purent t'engager 
à m'éloigner de toi , et à me dérober le spec- 
tacle de ta foiblesse ? Ce moment fut critique , 
ma Julie ; je sais ce que vaut dans ton cœur 
modeste le sacrifice d une honte qui nest pas 
réciproque. Jamais je n eusse été ta confidente 
si j eusse été ton amie à demi, et nos âmes se 
sont trop bien senties en s'unissant, pour que 
rien les puisse désormais séparer. 

Quest-ce qui rend les amitiés si tiédes et si 
peu durables entre les femmes , je dis entre cel- 
les qui sauroient aimer? Ce sont les intérêts de 
Tamour, cest lempire de la beauté, cest la ja- 
lousie des conquêtes: or, si rien de tout cela 
nous eût pu diviser, cette division seroit déjà 
faite. Mais quand mon cœur seroit moins inepte 
à lamour, quand jlgnorerois que vos feux sont 
de nature à ne s'éteindre qu avec la vie,'ton amant 
est mon ami , c est-à-dire mon frère : et qui vit 



et nous avions la même conformité de goûts que d^&ges. 

Tass. amintc 

3. •! 



322 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

jamais finir par Famour une véritable amitié? 
Pour M. d'Orbe, assurément il aura long-temps 
à se louer de tes sentiments, avant que je songe 
à m en plaindre; et je ne suis pas plus tentée de 
le retenir par force, que toi de me larracher. 
Eh! mon enfant, plût au ciel qu'au prix de son 
attachement je te pusse guérir du tien! je le 
garde avec plaisir, je le céderois avec joie. 

 regard des prétentions sur la figure, jen 
puis avoir tant qu il me plaira ; tu n es pas fille 
à me les disputer, et je suis bien sûre quil ne 
t'entra de tes jours dans lesprit de savoir qui 
de nous deux est la plus jolie. Je n'ai pas été 
tout-à-fait si indifférente; je sais là-dessus à quoi 
m'en tenir, sans en avoir le moindre chagrin. Il 
me semble même que j'en suis plus fière que 
jalouse; car enfin les charmes de ton visage, 
n'étant pas ceux qu'il faudroit au mien, ne 
m'ôtent rien de ce que j'ai , et je me trouve en- 
core belle de ta beauté, aimable de tes grâces, 
ornée de tes talents; je me pare de toutes tes 
perfections, et c'est en toi que je place mon 
amour-propre le mieux entendu. Je n'aimerois 
pourtant guère à faire peur pour mon compte , 
mais je suis assez jolie pour le besoin que j ai 
de l'être. Tout le reste m'est inutile, et je n'ai 
pas besoin d'être humble pour te céder. 

Tu t'impatientes de savoir à quoi j'en veux 
venir. Le voici. Je ne puis te donner le conseil 
que tu me demandes, je t'en ai dit la raison; 
mais le parti que tu prendras pour toi, tu le 



SECONDE PABTIE. 323 

prendras en même temps pour ton amie; et quel 
que soit ton destin, je suis déterminée à le par- 
tager. Si tu pars , je te suis ; si tu restes, je reste: 
jen ai formé Tinébranlable résolution; je le 
dois , rien ne m'en peut détourner. Ma fatale 
indulgence a causé ta perte ; ton sort doit être 
le mien; et, puisque nous famés inséparables 
dès lenfance , ma Julie , il feut Têtre jusqu'au 
tombeau. 

Tu trouveras, je le prévois, beaucoup d'étour- 
derie dans ce projet; mais, au fond, il est plus 
sensé qu'il ne semble , et je n'ai pas les mêmes 
motifs d'irrésolution que toi. Premièrement, 
quant à ma famille, si je quitte un père facile , 
je quitte un père assez indifïiérent , qui laisse 
faire à ses en&nts tout ce qui leur platt, plus 
par négligence que par tendresse : car tu sais 
que les a£Faires de l'Europe loccupent beaucoup 
plus que les siennes, et que sa fille lui est bien 
moins chère que la Pragmatique. D'ailleurs, je 
ne suis pas comme toi fille unique; et avec les 
enfents qui lui resteront, à peine saura-t-il s'il 
lui en manque un. 

J'abandonne un mariage prêt à conclure ? 
Mancomalcj ma chère; c'est à M. d'Orbe, s'il 
m'aime, à s'en consoler. Pour moi, quoique 
j'estime son caractère, que je ne sois pas sans 
attachement pour sa personne, et que je re- 
grette en lui un fort honnête homme ^ il ne m'est 
rien auprès de ma Julie. Dis-moi, mon enfant, 
l'ame a-t-elle un sexe? En vérité je ne le sens 

ai. 



S24 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

guère à la mienne. Je puis avoir des fantaisies^ 
mais fort peu d amour. Un mari peut m'être 
utile, mais il ne sera jamais pour moi quun 
mari; et de ceux-là, libre encore et passable 
comme je suis, j en puis trouver un par tout le 
monde. 

Prends bien garde, cousine, que, quoique je 
n'hésite point , ce n est pas à dire que tu ne 
doives point hésiter, ni que je veuille t'insinuer 
de prendre le parti que je prendrai si tu pars. 
La difierence est grande entre nous, et tes de^ 
voirs sont beaucoup plus rigoureux que les 
miens. Tu sais encore quune affection presque 
unique rempUt mon cœur, et absorbe si bien 
tous les autres sentiments , qu ils y sont comme 
anéantis. Une invincible et douce habitude m at- 
tache à toi dès mon enfance ; je n aime parfai- 
tement que toi seule, et si j ai quelque lien à 
rompre en te suivant, je m encouragerai par ton 
exemple. Je médirai, j'imite Julie, et me croirai 
justifiée. 



BILLET 

DE JULIE A GLAIRE. 

Je t entends, amie incomparable, et je te re- 
mercie« Au moins une fois j aurai fait mon de- 
voir, et ne serai pas en tout indigne de toi. 



SECONDE PARTIE. 325 

LETTRE VL 

DE JULIE A MTLORD EDOUARD. 

Votre lettre, mylord, me pénétre d attendris- 
sement et d'admiration. li'ami que vous daignez 
protéger ny sera pas moins sensible, quand il 
saura tout ce que vous avez voulu Êiire pour 
nous. Hélas ! il n y a que les infortunés qui sen- 
tent le prix des âmes bienfeisantes. Nous ne 
savons déjà quà trop de titres tout ce que vaut 
la vôtre , et vos vertus héroïques nous touche- 
ront toujours y mais elles ne nous surpren- 
dront plus. 

Qu il me serait doux d'être heureuse sous les 
auspices d un ami si généreux , et de tenir de 
ses bienfaits le bonheur que la fortune ma re- 
fusé! Ms^is, mylord, je le vois avec désespoir, 
elle trompe vos bons desseins ; mon sort cruel 
remporte sur votre zèle, et la douce image des 
biens que vous m offrez ne sert qu a m'en ren- 
dre la privation plus sensible. Vous donnez une 
retraite agréable et sûre à deux amants persé- 
cutés; vous y rendez leurs feux légitimes, leur 
union solennelle; et je sais que sous votre garde 
j'échapperois aisément aux poursuites d'une fa- 
mille irritée. C'est beaucoup pour l'amour, est- 
ce assez pour la félicité '^ Non : si vous voulez 
que je sois paisible et contente, donnez^moî 



3a6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

quelque asile plus sur encore, où Ton puisse 
échapper à la honte et au repentir. Vous allez 
au-devant de nos besoins, et, par une généro- 
sité sans exemple, \ous vous privez pour notre 
entretien dune partie des biens destinés au 
vôtre. Plus riche , plus honorée de vos bienfaits 
que de mon patrimoine, je puis tout recouvrer 
près de vous , et vous daignerez me tenir lieu 
de père. Ah! mylord, serai-je digne den trou- 
ver un, après avoir abandonné celui que ma 
donné la nature? 

Voilà la source des reproches d une conscience 
épouvantée, et des murmures secrets qui dé- 
chirent moii cœur. Il ne s agit pas de savoir si 
j ai droit de disposer de moi contre le gré des 
auteurs de mes jours, mais si j'en puis disposer 
sans les affliger mortellement, si je puis les fuir 
sans les mettre au désespoir. Hélas ! il vaudroit 
autant consulter si j ai droit de leur ôter la vie. 
Depuis quand la vertu pèse-t-elle ainsi les droits 
du sang et de la nature? Depuis quand un cœur 
sensible marque*t-il avec tant de soin les bornes 
de la reconnoissance? N'est-ce pas être déjà cou- 
pable, que de vouloir aller jusqu'au point oii 
Ion commence à le devenir? et cherche>t-on si 
scrupuleusement le terme de ses devoirs, quand 
on nest point tenté de le passer? Qui? moi? 
j'abandonnerois impitoyablement ceux par qui 
je respire, ceux qui me conservent la vie quils 
m'ont donnée , et me la rendent chère ; ceux 
qui nom d autre espoir^ d autre plaisir quea 



SECONDE PARTIE. 827 

moi seule ; un père presque sexagénaire , une 
mère toujours languissante! moi leur unique 
enfant, je les laisserois sans assistance dans la 
solitude et les ennuis de la vieillesse, quand il 
est temps de leur repdre les tendres soins qu'ils 
m ont prodigués ! je livrerois leurs derniers jours 
à la honte, aux regrets, aux pleurs! la terreur, 
le cri de ma conscience agitée me peindroient 
sans cesse mon père et ma mère expirant sans 
consolation, et maudissant la fille ingrate qui 
les délaisse et les déshonore ! Non , mylord, la 
vertu que j'abandonnai m abandonne à son tour, 
et ne dit plus rien à mon cœur : mais cette idée 
horrible me parle à sa place ; elle me suivroit 
pour mon tourment à chaque instant de mes 
jours, et me rendroit misérable au sein du bon* 
heur. Enfin, si tel est mon destin quil faille li- 
vrer le reste de ma vie aux remords, celui-là 
seul est trop affreux pour le supporter ; j'aime 
mieux braver tous les autres. 

Je ne puis répondre à vos raisons, je l'avoue, 
je n'ai que trop de penchant à les trouver bonnes. 
Mais, mylord, vous n'êtes pas marié: ne sentez- 
vous point qu'il faut être père pour avoir droit 
de conseiller les enfants d'autrui? Quant à mol , 
mon parti est pris; mes parents me rendront 
malheureuse , je le sais bien ; mais il me sera 
moins cruel de gémir dans mon infortune , que 
d'avoir causé la leur , et je ne déserterai jamais 
la maison paternelle. Va donc , douce chimère 
d'une ame sensible , félicité si charmante et si 



3a8 LA NOUVELLE HÉLOfSE. 

désirée, va te perdre dans la nuit des songes, 
tu n'auras plus de réalité pour moi. Et vous , 
ami trop généreux , oubliez vos aimaUes pro- 
jets , er qu il n en reste de trace qu au fond dHin 
cœur trop reconnoissant pour en perdre le sou- 
venir. Si lescès de nos maux ne décourage point 
votre grande ame , si vos généreuses bontés ne 
sont point épuisées , il vous reste de quoi les 
exercer avec gloire; et celui que vous honorez 
du titre de votre ami peut , par vos soins , méri- 
ter de le devenir. Ne jugez pas de lui par Tétat 
où vous le voyez : son égarement ne vient point 
de lâcheté , mais d*un génie ardent et fier qui se 
roidit contre la fortune. Il y a souvent plus de 
stupidité que de courage dans une constance 
apparente ; le vulgaire ne connott point de vio- 
lentes douleurs , et les grandes passions ne gem- 
ment guère chez les hommes foibles. Hélas! il a 
mis dans la sienne cette énergie de sentiments 
qui caractérise les âmes nobles , et c'est ce qui 
Êdt aujourd'hui ma honte et mon désespoir. My- 
lordf daignez le croire, s il n'étoit qu'un homme 
ordinaire , Julie n'eût point péri. 

Non , non , cette affection secrète qui prévint 
en vous une estime éclairée ne vous a point 
trompé. Il est digne de tout ce que vous avez 
fait pour lui sans le bien connoitre; vous ferez 
plus encore , s'il est possible, après la voir connu. 
Oui, soyez son consolateur, son protecteur, son 
ami , son père ; c'est à-la-fois pour vous et pour 
lui que je vous en conjure j il justifiera votre 



SECONDE PARTIE. 829 

confiance, il honorera vos bienfaits, il prati- 
quera vos leçons , il imitera vos vertus , il ap- 
prendra de vous la sagesse. Ah ! mylord , s'il de- 
vient entre vos mains tout ce quil peut être, que 
vous serez fier un jour de votre ouvrage ! 



LETTRE VIL 

DE JULIE. 

£t toi aussi , mon doux ami ! et toi Tunique 
espoir de mon cœur, tu viens le percer encore 
quand il se meurt de tristesse ! J'étbis préparée 
aux coups de la fortune , de longs pressentiments 
me les avoient annoncés ; je les aurois supportés 
avec patience : mais toi pour qui je les souffre !... 
Ah ! ceux qui me viennent de toi me sont seuls 
insupportables, et il m est affreux de voir aggra- 
ver mes peines par celui qui devoit me les rendre 
chères. Que de douces consolations je m'étois 
promises qui s évanouissent avec ton courage ! 
Combien de fois je me flattai que ta force ani- 
meroit ma langueur, que ton mérite effaceroit 
ma faute , que tes vertus reléveroient mon ame 
abattue ! Combien de fois j essuyai mes larmes 
amères en me disant , je souffre pour lui , mais 
il en est digne ; je suis coupable , mais il est ver- 
tueux ; mille ennuis m assiègent , mais sa con- 
stance me soutient , et je trouve au fond de son 
cœur le dédommagement de toutes mes pertes 1 



33o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Vain espoir que la première épreuve a détruit 1 
Où est maintenant cet amour sublime qui sait 
élever tous les sentiments et faire éclater la vertu? 
Où sont ces fières maximes? Qu*est devenue cette 
imitation des grands hommes? Où est ce philo- 
sophe que le malheur ne peut ébranler , et qui 
succombe au premier accident qui le sépare de 
sa maîtresse ? Quel prétexte excusera désormais 
ma honte à mes propres yeux , quand je ne vois 
plus dans celui qui ma séduite qu un homme 
sans courage , amolli par les plaisirs , qu un cœur 
lâche, abattu par les premiers revers, quun in<- 
sensé qui renonce à la raison sitôt qu il a besoin 
délie? O dieu! dans ce comble d'humiliation 
devois-je me voir réduite à rougir de mon choix 
autant que de ma foiblesse ? 

Regarde à quel point tu i oublies : ton ame 
égarée et rempante sabaisse jusqua la cruauté! 
tu m oses faire des reproches ! tu t oses plaindre 
de moi !... de ta Julie !... Barbare!... comment tes 
remords n ont-ils pas retenu ta main ? comment 
les plus doux témoignages du plus tendre amour 
qui fut jamais t ont-ils laissé le courage de m ou- 
trager? Âh ! si tu pouvois douter de mon cœur, 
que le tien seroit méprisable!... Mais non, tu 
n en doutes pas , tu n en peux douter , j en puis 
défier ta fureur ; et dans cet instant même où 
je hais ton injustice, tu vois trop bien la source 
du premier mouvement de colère que j'éprouvai 
de ma vie. 

Peux-tu t'en prendre à moi, si je me suis per- 



SECONDE PARTIE. 33l 

due par une aveug^le confiance , et si mes des- 
seins nont point réussi*^ Que tu rougirais de 
tes duretés si tu connoissois quel espoir m'avoit 
séduite, quels projets josai former pour ton 
bonheur et le mien , et comment ils se sont éva- 
nouis avec toutes mes espérances ! Quelque 
jour , j'ose m en flatter encore , tu pourras en 
savoir davantage , et tes regrets me vengeront 
alors de tes reproches. Tu sais la défense de mon 
père ; tu n ignores pas les discours publics ; j en 
prévis les conséquences , je te les fis exposer, tu 
les sentis comme nous ; et pour nous conserver 
lun à Fautre , il fallut nous soumettre au sort 
qui nous séparoit. 

Je t ai donc chassé , comme tu 1 oses dire ! 
Mais pour qui lai-je fait, amant sans délica- 
tesse ? Ingrat ! c est pour un cœur bien plus hon- 
nête qu il ne croit Tètre , et qui mourroit mille 
fois plutôt que de me voir avilie. Dis-moi , que 
deviendras-tu quand je serai livrée à Fopprobre? 
Espères-tu pouvoir supporter le spectacle de mon 
déshonneur? Viens , cruel , si tu le crois, viens 
recevoir le sacrifice de ma réputation avec au- 
tant de courage que je puis te Foifrir. Viens , ne 
crains pas d'être désavoué de celle à qui tu fîis 
cher. Je suis prête à déclarer à la face du ciel et 
des hommes tout ce que nous avons senti Fun 
pour Fautre ; je suis prête à te nommer haute* 
ment mon amant, à mourir dans tes bras da- 
mour et de honte : j aime mieux que le monde 
entier connoisse ma tendresse que de t en voir 



332 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

douter un moment, et tes reproches me sont 

plus amers que Tignominie. 

Finissons pour jamais ces plaintes mutuelles , 
je t en conjure ; elles me sont insupportables. O 
dieu ! comment peut-on se quereller quand on 
saime , et perdre à se tourmenter lun lautre 
des moments où Ton a si grand besoin de con» 
solation! Non ^ mon ami, que sert de feindre 
un mécontentement qui nest pas? Plaignons- 
nous du sort et non de lamour. Jamais il ne 
forma d'union si parfaite ; jamais il n en forma 
de plus durable. Nos âmes trop bien confondues 
ne sauroient plus se séparer ; et nous ne pouvons 
plus vivre éloignés lun de lautre , que comme 
deux parties d'un même tout. Comment peux-tu 
donc ne sentir que tes peines ? comment ne sens- 
tu point celles de ton amie? comment n entends- 
tu point dans ton sein ses tendres gémissements? 
Combien ils sont plus douloureux que tes cris 
emportés ! Combien , si tu partageois mes maux , 
ils te seroient plus cruels que les tiens mêmes ! 

Tu trouves ton sort déplorable ! Considère 
celui de ta Julie , et ne pleure que sur elle. Con- 
sidère dans nos communes infortunes letat de 
mon sexe et du tien , et juge qui de nous est le 
plus à plaindre. Dans la force des passions, af- 
fecter d être insensible ; en proie à mille peines , 
paroltre joyeuse et contente; avoir lair serein 
et lame agitée; dire toujours autrement quon 
ne pense ; déguiser tout ce qu'on sent ; être 
fausse par devoir , et mentir par modestie ; voilà 



SECONDE PARTIE* 333 

Fëtat habituel de toute fille de mon âge. On 
passe ainsi ses beaux jours sous la tyrannie des 
bienséances , qu aggrave enfin celle des parents 
dans un lien mal assorti. Mais on gêne en vain 
nos inclinations ; le cœur ne reçoit de lois que 
de lui-même ; il échappe à lesclavage ; il se 
donne à son gré. Sous un joug de fer que le ciel 
n impose pas , on n asservit qu un corps sans 
ame : la personne et la foi restent séparément 
engagées , et Ton force au crime une malheu- 
reuse victime en la forçant de manquer de part 
ou d autre au devoir sacré de la fidélité. D en 
est de plus sages? Ah ! je le sais. Elles n ont point 
aimé? Quelles sont heureuses! Elles résistent? 
J ai voulu résister. Elles sont plus vertueuses ? 
Aiment-elles mieux la vertu? Sans toi , sans toi 
seul , je laurois toujours aimée. Il est donc vrai 
que je ne laime plus?... Tu m as perdue, et cest 
moi qui te console !... Mais moi que vais-je deve- 
nir?... Que les consolations de lamitié sontfoi- 
bles où manquent celles de lamour! Qui me 
consolera donc dans mes peines ? Quel sort af- 
freux j envisage , moi qui, pour avoir vécu dans 
le crime, ne vois plus qu un nouveau crime dans 
des nœuds abhorrés et peut-être inévitables? 
Où trouverai-je assez de larmes pour pleurer 
ma faute et mon amant, si je cède? Où trou- 
verai-je assez de force pour résister, dans ra- 
battement où je suis ? Je crois déjà voir les fu- 
reurs d un père irrité. Je crois déjà sentir le cri 
delà nature émouvoir mes entrailles, ou lamour 



334 L^ NOUVELLE HÉLOlSE. 

gémissant déchirer mon cœur. Privée de toi , je 
reste sans ressource, sans appui, sans espoir; 
le passé m avilit, le présent m afflige , lavenir 
m épouvante. J ai cru tout faire pour notre bon- 
heur, je nai fait que nous rendre plus misérables 
en nous préparant une séparation plus cruelle. 
Les vains plaisirs ne sont plus , les remords de- 
meurent ; et la honte qui m'humihe est 3ans 
dédommagement. 

. C est à moi , c est à moi d'être foible et mal- 
heureuse. Laisse-moi pleurer et souffrir; mes 
pleurs ne peuvent non plus tarir que mes fautes 
se réparer ; et le temps même qui guérit tout 
ne m offre que de nouveaux sujets de larmes. 
Mais toi qui n as nulle violence à craindre , que 
la honte n avilit point , que rien ne force à dé- 
guiser bassement tes sentiments; toi qui ne sens 
que latteinte du malheur et jouis au moins de 
tes premières vertus , comment t oses-tu dégra- 
der au point de soupirer et gémir comme une 
femme , et de t emporter comme un furieux ? 
IH est-ce pas assez du mépris que j ai mérité pour 
toi , sans Faugmenter en te rendant méprisable 
toi-même , et sans m accabler à-la-rfois de mou 
opprobre et du tien ? Rappelle donc ta fermeté , 
'sache supporter Tinfortune , et sois homme. Sois 
encore , si j ose le dire , Famant que Julie a 
choisi. Ah ! si je ne suis plus digne d animer ton 
courage , souviens-toi du moins de ce que je fus 
un jour ; mérite que pour toi j'aie cessé de Fétre ; 
ne me déshonore pas deux fois. 



SECONDE PARTIE. 335 

Non 9 mon respectable ami , ce n est point toi 
que je reconnois dans cette lettre efFéminée que 
je veux à jamais oublier, et que je tiens déjà 
désavouée par toi-même. J espère , tout avilie , 
toute confuse que je suis , j ose espérer que mon 
souvenir n inspire point des sentiments si bas , 
que mon image régne encore avec plus de gloire 
dans un cœur que je pus enflammer , et que je 
n aurai point à me reprocher , avec ma foiblesse, 
la lâcheté de celui qui la causée. 

Heureux dans ta disgrâce , tu trouves le plus 
précieux dédommagement qui soit connu des 
âmes sensibles. Le ciel dans ton malheur te 
donne un ami , et te laisse à douter si ce qu il te 
rend ne vaut pas mieux que ce qu il t'ôte. Admire 
et chéris cet homme trop généreux qui daigne 
aux dépens de son repos prendre soin de tes 
jours et de ta raison. Que tu serais ému si tu sa- 
vois tout ce quil a voulu faire pour toi! Mais 
que sert d animer ta reconnoissance en aigrissant 
tes douleurs? Tu n as pas besoin de savoir à quel 
point il t aime pour connoitre tout ce qu il vaut; 
et tu ne peux lestimer comme il le mérite , sans 
laimer comme tu le dois. 



336 LA NOUVELLE HÉLÛlSE. 



LETTRE VIIL 

DE GLAIRE. 

Vous avez plus d amour que de délicatesse, 
et savez mieux faire des sacrifices que les £siire 
valoir. T pensez-vous décrire à Julie sur un 
ton de reproches dans 1 état où elle est ? et par- 
ceque vous souffrez, faut-il vous en prendre à 
elle qui souffre encore plus? Je vous Fai dit 
mille fois , je ne vis de ma vie un amant si gron- 
deur que vous ; toujours prêt à disputer sur tout, 
lamour nest pour vous qu'un état de guerre; 
ou, si quelquefois vous êtes docile, cest pour 
vous plaindre ensuite de lavoir été. Oh ! que de 
pareils amants sont à craindre ! et que je m es- 
time heureuse de nen avoir jamais voulu que 
de ceux quon peut congédier quand on veut, 
sans qu il en coûte une larme ^ personne ! 

Croyez*moi, changez de langage avec Julie si 
vous voulez quelle vive; c'en est trop pour elle 
de supporter à-la-fois sa peine et vos méconten- 
tements. Apprenez une fois à ménager ce cœur 
trop sensible; vous lui devez les plus tendres 
consolations : craignez d augmenter vos maux à 
force de vous en plaindre , ou du moins ne vous 
en plaignez qu a moi qui suis Tunique auteur de 
votre éloignement. Oui, tnon ami, vous avez 
deviné juste; je lui ai suggéré le parti quexi- 



SECONDE I^ARTtfi. 337 

çeoit son honneur en péril , ou plutôt je lai 
forcée à le prendre en exagérant le danger ; je 
vous ai déterminé vous-même^ et chacun a rem-* 
pli son devoir» Jai plus fait encore; je Fai dé-* 
tournée d accepter les offres de mylord Edouard; 
je vous ai empêché d'être heureux., mais le bon-^ 
heur de Julie m est plus cher que le vôtre ; je 
savois quelle ne pouvoit être heui'euse après 
avoir livré ses parents à la honte et au déses- 
poir; et j'ai peine à comprendre, par rapport à 
vous-même, quel bonheur vous pourriez goûter 
aux dépens du sien. 

Quoi qu il en soit ^ voilà ma conduite et mes 

torts; et, puisque vous vous plaisez à quereller 

ceux qui vous aiment , voilà de quoi vous en 

prendre à moi seule; si ce n'est pas cesser d'être^ 

ingrat, c'est au moins cesser d'être injuste. Pour 

moi, de quelque manière que vous en usie^, 

je serai toujours la même envers vous; voutf 

me serez cher tant que Julie vous aimera ^ et jef 

dirois davantage s'il étoit possible^ Je ne me 

repens d'avoir ni favorisé ni combattu votre 

amour« Le pur zélé de l'amitié qui m'a toujours 

guidée me justifie également dans ce que j ai 

feit pour et contre vous; et, si quelquefois je 

m'intéressai pour vos feux plus peut-être qu'il 

ne sembloit me convenir, le témoignage de mon 

cœur suffit à mon repos ; je ne rougirai jamais 

des services que j'ai pu rendre à mon amie, et 

ne me reproche que leur inutilité. 

Je n'ai pas oublié ce que vous m'avez appris 

3. 2% 



338 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

autrefois de la constance du sage dans ks dis^ 
grâces, et je pourrois, ce me semble, vous en 
rappeler à propos quelques maximes ; mais 
lexemple de ^ulie m apprend qu une fille de mon 
âge est pour un philosophe du vôtre un aussi 
mauvais précepteur quun dangereux disciple; 
et il ne me conviendroit pas de donner des le- 
çons à mon maître. 



LETTRE IX. 

DE MTLORD EDOUARD A JULIE. 

P^ous remportons, charmante Julie; une er- 
reur de notre ami la ramené à la raison. La 
honte de s'être mis un moment dans son tort a 
dissipé toute sa fureur, et la rendu si docile 
que nous en ferons désormais tout ce qu'il nous 
plaira. Je vois avec plaisir qttè la faute qu il se 
reproche lui laisse plus de regret que de dépit ; 
et je connois qui! m'aime, en ce quil est hum- 
ble et confus en ma présence, mais non pas 
embarrassé ni contraint. Il sent trop bien son 
injustice pour que je m en souvienne ; et des 
torts ainsi reconnus font plus d'honneur à celui 
qui les répare qu'à celui qui les pardonne. 

J'ai profité de cette révolution et de l'effet 
qu elle a produit pour prendre avec lui quel- 
ques arrangements nécessaires avant de nous 



SECONDE PAftTIÊ. 3^ 

séparer; car je ne puis différer mon départ plus 
loDg-temps. Comme je compte revenir Tété pro- 
chain , nous sommes convenus qu il iroit m'at- 
tendre à Paris, et qu ensuite nous irions ensem- 
ble en Angleterre. Londres est le seul théâtre 
digne des grands talents , et où leur carrière est 
le plus étendue (i). Les siens sont supérieurs à 
bien des égards ; et je ne désespère pas de lui 
voir faire en peu de temps, à laide de quelques 
amis , un chemin digne de son mérite. Je vous 
expliquerai mes vues plus en détail à mon pas-> 
sage auprès de vous. En attendant, vous sentez 
qu à force de succès on peut lever bien des dif- 
ficultés, et quil y a des degrés de considération 
qui peuvent compenser la naissance, même 
dans lesprit de votre père. GTest, ce me semble , 

(i) G^est avoir une étrange pré veDtion pour son pays; 
car je n^entends pas dire qu41 y en ait au monde où , 
généralement parlant , les étrangers soient moins bien 
reçus , et trouvent plus d'obstacles à s'avancer , qu'en 
Angleterre. Par le goût de la nation , ils n'y sont favori^ 
ses en rien ; par la forme du gouvernement , Us n'y sau^ 
roient parvenir à rien. Mais convenons aussi que l'Anglois 
ne va guère demander aux autres l'hospitalité qu'il leur 
refuse chez lui. Dans quelle cour, hors celle de Londres , 
voit -on ramper lâchement ces fiers insulaires? Dans 
quel pays, hors le leur, vont-ils chercher k s'enrichir? 
Ils sont durs , il est vrai ; cette dureté ne me déplaît pas 
quand elle marche avec la justice. Je trouve beau (fu'ils 
ne soient qu'Anglois, puisqu'ils n'ont pas besoin d'ètr^ 
hommes. 



34o LA NOUVELLE HÊLOÏSE. 

le 3eul expédient qui reste à tenter pour votre 
bonheur et le sien , puisque le sort et les pré- 
jugés vous ont été tous les autres, 

J ai écrit à Regianino de venir me joindre en 
poste, pour profiter de lui pendant huit ou dix 
jours que je passe encore avec notre ami. Sa 
tristesse est trop profonde pour laisser place à 
beaucoup d entretien. Ija musique remplira les 
vides du silence, le laissera rêver, et changera 
par degrés sa douleur eu mélancolie. J attends 
cet état pour le livrer à lui-même , je n oserois 
m'y fier auparavant. Pour Regianino, je vous le 
rendrai en repassant, et ne le reprendrai qu'à 
mon retour dltalie , temps où , sur les progrès 
que vous avez déjà faits toutes deux, je juge 
qu il ne vous sera plus nécessaire. Quant à pré- 
sent, sûrement il vous est inutile, et je ne 
vous prive de rien en vous Fôtant pour quel- 
ques jours. 



LETTRE X. 

A GLAIRE. 

Pourquoi faut-il que j ouvre enfin les yeux 
sur moi? Que ne les ai-je fermés pour toujours, 
plutôt que de voir Favilissement où je suis 
tombé ; plutôt que de me trouver le dernier des 
hommes, après en avoir été le plus fortuné! 
Aimable et généreuse amie, qui fûtes si souvent 



SECONDE PARTIE. ^i 

ffon refuge, j ose encore verser ma honte et mes 
peines dans votre cœur compatissant : j ose en- 
core implorer vos consolations contre le senti-* 
ment de ma propre indignité ; j'ose recourir à 
vous quand je suis abandonné de moi-même. 
Ciel ! comment un homme aussi méprisable a- 
t-il pu jamais être aimé délie? ou comment un 
feu si divin n a-^il point épuré mon ame? Qu elle 
doit maintenant rougir de son choix, celle que 
je ne suis plus digne de nommer ! Qu elle doit 
gémir de voir pro£ainer son image dans un cœur 
ai' rampant et si bas ! Quelle doit de dédains et 
de haine à celui qui put laimer et n être qu'un 
l&che ! Cionnoissez toutes mes erreurs , char- 
mante cousine (i); connoisse^ mon crime et 
mon repentir; soyez mon juge, et que je meure; 
ou soyez mon intercesseur , et que lobjet qui 
fait mon sort daigne encore en être l'arbitre* 

Je ne vous parlerai point de leffet que pro- 
duisit sur moi cette séparation imprévue ; je ne 
vous dirai rien de ma douleur stupide et de mon 
insensé désespoir : vous nen jugerez que trop 
par Tégarement inconcevable où lun et lautre 
m ont entraîné. Plus je sentois Thorreur de mon 
état , moins jlmaginois qu il fût possible de re- 
noncer volontairement à Julie ; et lamertume 
de ce sentiment jointe à Fétonnante générosité 
de mylord Edouard me fit naitre des soupçons 

(i) A rimitation de Julie, il Tappeloit ma cousine; tt 
à rimitation de Julie , Claire Fappeloit moA ami» 



343 LA NOUVELLE HÉLOÏSE, 

que je ne me rappellerai jamais sans Horreur , 
et que je ne puis oublier sans ingratitude envers 
lami qui me les pardonne. 

En rapprochant dans mon délire toutes les ci^ 
constances de mon départ , j y crus reconnoltre 
un dessein prémédité , et j osai lattribuer au 
plus vertueux des hommes. A peine ce doute 
affreux me fut-il entré dans Fesprit , que tout me 
sembla le confirmer. La conversation de mylord 
avec le baron dÉtange , le ton peu insinuant 
que je laccusois d y avoir affecté , la querelle qui 
en dériva , la défense de me voir , la résolution 
prise de me faire partir , la diligence et le secret 
des préparatife , lentretien quil eut avec moi la 
veille , enfin la rapidité avec laquelle je fus plu- 
tôt enlevé qu emmené ; tout me sembloit prou- 
ver de la part de mylord un projet formé de 
m'écarter de Julie , et le retour que je savois 
quil devoit faire auprès d elle achevolt selon 
moi de me déceler le but de ses soins. Je résolus 
pourtant de m eclairdr encore mieux avant dé- 
clater ; et dans ce dessein je me bornai à exami- 
ner les choses avec plus d attention. Mais tout 
redoubloit mes ridicules soupçons , et le zèle de 
rhumanité ne lui inspirait rien d'honnête en 
ma faveur dont mon aveugle jalousie ne tirât 
quelque indice de trahison. A Besançon je sus 
qu'il avoit écrit à Julie sans me communiquer 
sa lettre , sans m'en parler. Je me tins alors suf- 
fisamment convaincu , et je n'attendis que la ré^ 
ponsCf dont j'espérois bien le trouver mécon- 



SECONDE PARTIE. 343 

tent) pour avoir avec lui réclaircissement que 
je méditois. 

Hier au soir nous rentrâmes assez tard , et je 
sus qu'il y avoit un paquet venu de Suisse, dont 
il ne me parla point en nous séparant. Je lui 
laissai le temps de louvrir ; je len tendis de ma 
chambre murmurer en lisant quelques mots. Je 
prêtai Foreille attentivement. Ah, Julie! disoit-il 
en phrases interrompues , j'ai voulu vous ren* 
dre heureuse... je respecte votre vertu... mais je 
plains votre erreur... A ces mots et d'autres sem* 
blables que je distinguai parfaitement , je ne fus 
plus mattre de moi; je pris mon épée sous mon 
bras ; j'ouvris ou plutôt j'enfonçai la porte ; j'en<> 
trai comme un furieux. Non , je ne souillerai 
point ce papier ni vos regards des injures que 
me dicta la rage pour le porter à se battre avec 
moi sur-le-champ. 

O ma cousine ! c'est là sur-tout que je pus re- 
connoitre l'empire de la véritable sagesse , même 
sur les hommes les plus sensibles , quand ils veu- 
lent écouter sa voix. D'abord il ne put rien com- 
prendre à mes discours , et il les prit pour un 
vrai délire : mais la trahison dont je l'accusois , 
les desseins secrets que je lui reprochois , cette 
lettre de Julie qu'il tenoit encore , et dont je lui 
parlois sans cesse , lui firent connottre enfin le 
sujet de ma fureur. Il sourit; puis il me dit froi- 
dement : Vous avez perdu la raison , et je ne 
me bats point contre un insensé. Ouvrez les 
yeux , aveugle que vous êtes , ajouta-t-il d'un 



344 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

toQ plus doux ; est-ce bien moi (jae vous accusez 
de vous trahir ? Je sentis dans Faccent de ce dis^ 
cours je ne sais quoi qui netoitpas d'un perfide; 
le son de sa voix me remua le cœur; je neus 
pas jeté les yeux sur les siens que tous mes 
soupçons se dissipèrent, et je commençai de 
voir avec effroi mon extravagance. 

Il s aperçut à Tinstant de ce changement; il 
me tendit la main. Venez , me dit-il; si votre re- 
tour n eût précédé ma justification , je ne vous 
aurois vu de ma vie. A présent que vous êtes 
raisonnable , lisez cette lettre , et connoissez une 
fois vos amis. Je voulus rehiser de la lire ; mais 
lascendant que tant cl avantages lui donnoient 
sur moi le lui fit exiger d'un ton d autorité que, 
mapigré mes ombrages dissipés, moa désir secret 
n'appuyoit que trop. 

Imaginez en quel état je me trouvai après 
cette lecture , qui m apprit les bien&its inouis 
de celui que j'osois calomnier avec tant d'indi* 
gnité. Je me précipitai à sec; pieds ; et , le cœur 
chargé d admiration , de regrets et de honte , je 
serrois ses genoux de toute ma force sans pou* 
voir proférer un seul mot. Il reçut mon re- 
pentir comme il avolt reçu mes outrages , et 
n'exigea de moi , pour prix du pardon qu'il dai* 
^a m'accorder, que de ne m'opposer jamais au 
bien qu'il voudroit me faire. Ah ! qu'il fasse dé-* 
sormais ce qu'il lui plaira : son ame sublime est 
au-dessus de celles des hommes , et il n'est pas 



SECONDE PARTIE. 345 

plus permis de résister à ses bienfaits qu à ceux 
de la divinité. 

Ensuite il me remit les deux lettres qui sa- 
^ressoient à moi , lesquelles il n avoit pas voulu 
me donner avant d avoir lu la sienne , et d'être 
instruit de la résolution de votre cousine. Je vis 
en les lisant quelle amante et quelle amie le 
ciel ma données ; je vis combien il a rassemblé 
de sentiments et de vertus autour de moi pour 
rendre mes remords plus amers et ma bassesse 
plus méprisable. Dites, quelle est donc cette 
mortelle unique dont le moindre empire est 
dans sa beauté , et qui , semblable aux puissan- 
ces éternelles , se fait également adorer et par 
les biens et parles maux quelle fait? Hélas! elle 
ma tout ravi , la cruelle , et je len aime davan- 
tage. Plus elle me rend malheureux, plus je la 
trouve parfeite. Il semble que tous les tourments 
quelle me cause soient pour elle un nouveau 
mérite auprès de moi. Le sacrifice quelle vient 
de faire aux sentiments de la nature me désole 
et m enchante ; il augmente à mes yeux le prix 
de celui qu elle a fait à lamour. Non , son cœur 
ne sait rien refuser qui ne fasse valoir ce qu il 
accorde. 

Et vous , digne et charmante cousine , vous , 
unique et parfait modèle d amitié , qu on citera 
seule entre toutes les femmes , et que les cœurs 
qui ne ressemblent pas au vôtre oseront traiter de 
chimère; ah ! ne me parlez plus de philosophie : 



346 lA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

je méprise ce trompeur étala{];e qui ne consiste 
qu en vains discours ; ce fantôme qui n est qu une 
ombre , qui nous excite à menacer de loin les 
passions , et nous laisse comme un faux brave à 
leur approche. Daignez ne pas m abandontier à 
mes égarements; daignez rendre vos anciennes 
bontés à cet infortuné qui ne les mérite plus y 
mais qui les désire plus ardemment et en a plus 
besoin que jamais ; daignez me rappeler à moi* 
même , et que votre douce voix supplée en ce 
cœur malade à celle de la raison. 

Non , je lose espérer , je ne suis point tombé 
dans un abaissement étemel. Je sens ranimer en 
moi ce feu pur et saint dont j ai brûlé ; lexemple 
de tant de vertus ne sera point perdu pour celui 
qui en fut lobjet , qui les aime , les admire , et 
veut les imiter sans cesse. O chère amante dont 
je dois honorer le choix ! ô mes amis dont je veux 
recouvrer Festime ! mon ame se réveille et re- 
prend dans les vôtres sa force et sa vie. Le chaste 
amour et Famitié sublime me rendront le cou- 
rage qu un lâche désespoir fut prêt à m'ôter; les 
purs sentiments de mon cœur me tiendront lieu 
de sagesse : je serai par vous tout ce que je dois 
être , et je vous forcerai d'oublier ma chute, si 
je puis men relever un instant. Je ne sais ni ne 
veux savoir quel sort le ciel me réserve ; quel 
qu'il puisse être , je veux me rendre digne de 
eelui dont j'ai joui. Cette immortelle image que 
je porte en moi me servira d'égide , et rendra 
mon ame invulnérable aux coups de la fortune^ 



SECONDE PARTIE. 347 

N'ai-je pas assez vécu pour mon bonheur ? G esi 
maintenant pour sa gloire que je dois vivre% 
Ah ! que ne puis-je étonner le monde de mes 
vertus, afin qu on pût dire un jour en les admi<^ 
rant : Pouvoit-il moins faire ? il fut aimé de 
Julie ! 

P. S. Des nœuds abhorrés et peut-^éire inévi- 
tables ï Que signifient ces mots? Ils sont dans sa 
lettre. Glaire , je m attends à tout ; je suis rési- 
gné, prêt à supporter mon sort. Mais ces mots... 
jamais , quoi qu'il arrive , je ne partirai d'ici que 
je n aie eu lexplication de ces mots-là. 



LETTRE XL 

DE JULIE. 

Il est donc vrai que mon ame nest pas fermée 
au plaisir, et quun sentiment de joie y peut pé- 
nétrer encore ! Hélas ! je croyois depuis ton dé- 
part nétre plus sensible qu'à la douleur ; je 
croyois ne savoir que souffrir loin de toi , et je 
nimaginois pas même des consolations à ton 
absence. Ta charmante lettre à ma cousine est 
venue me désabuser; je lai lue et baisée avec 
des larmes d'attendrissement : elle a répandu la 
fraîcheur d'une douce rosée sur mon cœur sé- 
ché d'ennuis et flétri de tristesse ; et j ai senti , 
par la sérénité qui m'en est restée , que tu n'as 



348 LA nOUVELLB HÉLOÎSE. 

pas moins d ascendant de loin que de près sur 

les afFections de ta Julie. 

Mon ami , quel charme pour moi de te voir 
reprendre cette vigueur de sentiments qui con- 
vient au courage d'un homme ! Je t en estimerai 
davantage , et m en mépriserai moins de n avoir 
pas en tout avili la dignité d un amour honnête , 
ni corrompu deux cœurs à-la-fois. Je te dirai plus y 
à présent que nous pouvons parler librement 
de nos affaires ; ce qui aggravoit mon désespoir 
étoit de voir que le tien nous ôtoit la seule res- 
source qui pouvoit nous rester dans Tusage de 
tes talents. Tu connois maintenant le digne ami 
que le ciel ta donné : ce ne seroit pas trop de 
ta vie entière pour mériter ses bienfaits ; ce ne 
sera jamais assez pour réparer loffense que tu 
viens de lui faire, et j espère que tu n auras plus 
besoin d autre leçon pour contenir ton imagina- 
tion fougueuse. C est sous les auspices de cet 
homme respectable que tu vas entrer dan& le 
monde ; cest à lappui de son crédit, cest guidé 
par son expérience que tu vas tenter de venger 
le mérite oublié des rigueurs de la fortune. Fais 
pour lui ce que tu ne ferois pas pour toi ; tâche 
au moins d'honorer ses bontéa en ne les rendant 
pas inutiles. Vois quelle riante perspective s of* 
fre encore à toi ; vois quel succès tu dois espérer 
dans une carrière où tout concourt à favoriser 
ton zèle. Le ciel ta prodigué ses dons; ton heu- 
reux naturel cultivé par ton goût ta doué de 
tous les talents ; à moins de vingt - quatre ans 



SECONDE PARTIE* 349 

tu joins les grâces de ton &ge à la maturité qui 
dédommage plus tard du progrès des ans ; 

Frutto senile in su 1 ^ovenil fiore (i). 

L'étude n a point émoussé ta vivacité ni appe- 
^nti ta personne : la fade galanterie n a point 
rétréci ton esprit ni hébété ta raison. L ardent 
amour , en ^inspirant tous les sentiments su- 
blimes dont il est le père , ta donné cette élé~ 
vation d'idées et cette justesse de sens (2) qui en 
sont inséparables. A sa douce chaleur j ai vu 
ton ame déployer ses brillantes £eu:ultés, comme 
une fleur s ouvre aux rayons du soleil : tu as à- 
la-fois tout ce qui mène à la fortime et tout ce 
qui la fait mépriser. Il ne te manquoit pour 
obtenir les honneurs du monde que d y dai- 
gner prétendre , et j espère quW objet plus 
cher à ton cœur te donnera pour eux Le zèle 
dont ils ne sont pas dignes. 

O mon doux ami , tu vas t'éloigner de moi 1..» 
6 mon bien-aimé , tu vas fîiir ta Julie !... Il le 
Êiut ; il faut nous séparer si nous voulons nous 
revoir heureux un jour ; et leflèt des soins que 
tu vas prendre est notre dernier espoir. Puisse 
une si chère idée t animer , te consoler durant 
cette amère et longue séparation ! puisse-t-elle 
te donner cette ardeur qui surmonte les obs* 
tacles et dompte la fortune ! Hélas ! le monde et 

(i) Les fruits de Pautomne sur la fleur du printemps, 
(a) Justesse de sens inséparable de l'amour! Bonift 
JoUe, elle ne brille pas ici dans le vôtre. 



35a hk noovELLE héloïsb. 

les aiFaires seront pour. toi des distractions con- 
tinuelles , et feront une utile diversion aux peines 
de labsence. Mais je vais rester abandonnée à 
moi seule , ou livrée aux persécutions ; et tout 
me forcera de te regretter sans cesse. Heureuse 
au moins si de vaines alarmes n aggravoient mes 
tourments réels , et si , avec mes propres maux , 
je ne sentois encore en moi tous ceux auxquels 
tu vas t exposer 1 

Je frémis en songeant aux dangers de mille 
espèces que vont courir ta vie et tes mœurs. Je 
prends en toi toute la confiance qu un homme 
peut inspirer : mais , puisque le sort nous sé- 
pare, ah! mon ami, pourquoi nés- tu quun 
homme ? Que de conseils te seroient nécessaires 
dans ce monde inconnu où tu vas t engager! 
Ce n est pas à moi , jeune , sans expérience , et 
qui ai moins d*étude et de réflexion que toi, 
qu il appartient de te donner là-dessus des avis ; 
qest un soin que je laisse à mylord Edouard. 
Je me borne à te recommander deux choses , 
parcequelles tiennent plus au sentiment qua 
îexpérience , et que , si je connois peu le monde , 
je crois bien connoUre ton cœur ; n abandonne 
jamais la vertu , et n'oublie jamais ta Julie. 

Je ne te rappellerai point tous ces arguments 
subtils que tu m as toi-même appris à mépriser , 
qui remplissent tant de livres et n ont jamais 
fait un honnête homme. Ah ! ces tristes raison- 
neurs ! quels doux ravissements leurs cœurs 
nont jamais sentis ni donnés! Laisse, mon ami, 



SECONDE )»ARTIE. 35t 

ees vains moralistes , et rentre au fond de ton 
ame : cest là que tu retrouveras toujours la 
source de ce feu sacré qui nous embrasa tant de 
fois de lamour des sublimes vertus ; c est là que 
tu verras ce simulacre étemel du vrai beau dont 
la contemplation nous anime dun saint en- 
thousiasme, et que nos passions souillent sans 
cesse sans pouvoir jamais leffacer (i). Souviens- 
toi des larmes délicieuses qui couloient de nos 
yeux, des palpitations qui sufFoquoient nos 
cœurs agités , des transports qui nous élevoient 
au-dessus de nous-mêmes, au récit de ces vies 
héroïques qui rendent le vice inexcusable, et 
font rhonneur de l'humanité. Veux-tu savoir 
laquelle est vraiment désirable, de la fortune 
ou de la vertu ? Songe à celle que le cœur pré- 
fère quand son choix est impartial. Songe où 
llntérêt nous porte en lisant Fhistoire. Tavisas- 
tu jamais de désirer les trésors de Crésus , ni la 
gloire de César, ni le pouvoir de Néron , ni les 
plaisirs d'Héliogabale ? Pourquoi, s'ils étoient 
heureux, tes désirs ne te mettoient-ils pas à leur 
place? C'est qu'ils ne l'étoient point, et tu le 
sentois bien ; c'est qu'ils étoient vils et mépri- 
sables , et qu'un méchant heureux ne fait envie 
à personne. Quels hommes contemplois-tu donc 
avec le plus de plaisir? desquels adorois-tu les 

(i) La Yëritable philosophie des amants est celle de 
Platon ; durant le charme ils n'en ont jamais d*autre. Un 
homme ému ne peut quitter ce philosophe ; un lecteur 
froid ne peut le souflrir^ 



35z LA NOCTELLE HÉLOÏSE. 

exemples? auxquels aurois-tu mieux aimé res-* 
sembler? Charme inconcevable de la beauté qui 
ne périt point ! c étoit TAthénien buvant la ciguë y 
cétoit Bru tus mourant pour son pays^ c étoit 
Régulus au milieu des tourments, cétoit Caton 
déchirant ses entrailles, cétoient tous ces vei^ 
tueux infortunés qui te faisoient envie , et tu 
sentois au fond de ton cœur la félicité réelle que 
couvroient leurs maux apparents. Ne crois pas 
que ce sentiment fat particulier à toi seul ; il est 
celui de tous les hommes , et souvent même en 
dépit d eux. Ce divin modèle que chacun de 
nous porte avec lui nous enchante malgré que 
nous en ayons ^ sitôt que la passion nous permet 
de le voir, nous lui voulons ressembler; et si 
le plus méchant des hommes pouvoit être un 
autre que lui-même, il voudroitétre un homme 
de bien. 

Pardonne«-moi ces transports, mon aimable 
ami; tu sais quils me viennent de toi, et cest à: 
lamour dont je les tiens à te les rendre. Je ne 
veux point t enseigner ici tes propres maximes , 
mais ten faire un moment lapplication pour 
voir ce qu elles ont à ton usage : car voici le 
temps de pratiquer tes propres leçons et de 
montrer comment on exécute ce que tu sais dire. 
SU n est pas question d'être un Caton ni un 
Régulus, chacun pourtant doit aimer son pays, 
être intégre et courageux , tenir sa foi , même 
aux dépens de sa vie» Les vertus privées sont 
souvent d autant plus sublimes quelles n aspi- 



6EGOI9DE PARTIE. 353 

reût point à 1 approbation d'autrui, mais seule- 
ment au faon témoigpiage de soi-même ; et la 
conscience du juste lui tient lieu des louanges 
de Tunivers. Tu sentiras donc que k grandeur 
de rhomme appartient à tous les états, et que 
nul ne peut être heureux sll ne jouit de sa pro** 
pre estime ; car si la véritable jouissance de lame 
est dans la contemplation du beau , comment le 
méchant peut -il l'aimer dans autrui sans être 
forcé de se haïr lui-même ? 

Je ne crains pas que les sens et les plaisirs 
grossiers te corrompent ; ils sont des pièges peu 
dangereux pour un cœur sensible, et il lui en 
fieiut de plus délicats : mais je crains les maximes 
et les leçons du monde ; je crains cette force ter- 
rible que doit avoir l'exemple universel et conti- 
nuel du vice ; je crains les sophismes adroits 
dont il se colore ; je crains enfin que ton cœUr 
même ne t en impose , et ne te rende moins dif« 
ficile sur les moyens d'acquérir une considéra- 
tion que tu saurois dédaigner si notre union 
n'en pouvoit être le fruit. 

Je t avertis , mon ami, de ces dangers , ta sa-> 
gesse fera le reste ; car c'est beaucoup pour s'en 
garantir que d'avoir su les prévoir. Je n'ajoute- 
rai qu'une réflexion , qui l'emporte, à mon avis, 
sur la fausse raison du vice, sur les fières er> 
reurs des insensés , et qui doit suffire pour di« 
riger au bien la vie de l'homme sage ; c'est que 
la source du bonheur n'est tout entière ni dans 
l'objet désiré ni dans le cœur qui le possède, 

3. ï3 



354 ^^ liOUVEtLE HÉLOÏSE. 

uiaîs dans le rapport dç lun et de f autre, el qii^i 
ÇQiDine tous les objets de nos de^ii:^ ne sont pai 
propres à produire la félicité, tous.les états di| 
coeur ne sont pas propres à la sentir. Si lame U 
plus pure ne suffit pas seule à son propre bon- 
heur, il est plus sur encore que toutes les dér 
lices de la terre ne sauroient faire celui dun 
cœur dépravé; car il y a des d^ux côtés une prér 
paration nécessaire, un certain concoura djont 
résulte ce précieux sentiment recherché de tout 
être sensible, et toujours ignoré du faux sage, 
qui s arrête au plaisir du moment, faute de conr 
nottre un bonheur durable. Que serviroit donc 
dacquérir un de ces avantages aux dépens de 
lautre , de gagner au dehors pour perdre encore 
plus au dedans , et de se procurer les moyens 
d'être heureux en perdant l*art de les employer? 
Me vaut-il pas mieux encore , si Ton ne peut 
avoir qu un des deux , sacrifier celui que le sort 
peut nous rendre à celui qu on ne recouvre point 
quand on Fa perdu? Qui le doit mieux savoir 
que moi , qui n ai fait qu'empoisonner les dou* 
ceurs de ma vie en pensant y mettre le combla ? 
Jjaisse donc dire les méchants qui montrent 
leur fortune et cachent leur coeur ; et sois sûr 
que, s il est un seul exemple du bonheur sur la 
terre, il se trouve dans un homme de bien. Tu 
reçus du ciel cet heureux penchant à tout ce 
qui est bon et honnête : n écoute que tes propres 
désirs , ne suis q\ie tes incUnations naturelles ; 
8onge sur-tout à nos premières amours : tant 



nCOt^DB PARTIE. ' 3^5 > 

t{ue ces ^noments purs et délicieux reviendront 

à ta mémoire , il n'est pas possible que tu cesses 

d aimer ce qui te les rendit si doux , que le chai^- l 

me du beau moral seiface dans ton anie, ni { 

que tu veuilles jamais obtenir ta Julie par des 

moyens indignes de toi. Gomment jouir d*un 

hien dont ou auroit perdu le goût? Non , pour 

pouvoir posséder ce qu'on aime>, il feiut garder 

le même cœur qui la aimé. 

Me voici à mon second point ; car, comme tu 
vois, je n ai pas oublié mon métier. Mon ami , 
Ton peut sans amour avoir les sentiments subll- 
ntes d'une ame forte : mais un amour tel que le 
nôtre Tanime et la soutient tant qu'il brûlé; si toit 
qu'ii s'éteint , elle tombe en langueur, et un cœur 
usé n'est plus propre à rien. Dis-*moi, que se^ 
rions-^nous si nous n'aimions plus? Eh ! ne vau- 
droit-il pas mieux cesser d'être que d'exister sans 
rien sentir? et pourrois-tu te résoudre à traîner 
sur la terre l'insipide vie d'un homme ordinaire, 
après avoir goûté tous les transports qui peuvent 
ravir une ame humaine? Tu vas habiter de gran- 
des villes, où ta figure et ton âge, encore plus 
que ton mérite , tendront mille embûches à ta 
fidélité; l'insinuante coquetterie aHectera le lan- 
gage de la tendresse, et te plaira sans t'abusér: 
tu ne chercheras point l'amour, mais les plaisirs; 
tu les goûteras séparés de lui , et ne les pourras 
reconnoltre. Je ne sais si tu retrouveras ailleurs 
le cœur de Julie; mais je te défie de jamais ré* 
trouver auprès d*une a u t re ce que tu sentis auprès 

a3. 



456 LA NOUVELLE tIÉLOÏSE. 

cl elle. L épuisement de ton ame t annoncera le 
sort que je t ai prédit; la tristesse et Tennui t'ac- 
câbleront au sein des amusements frivoles; le 
«ouvenir de nos premières amours te poursuivra 
malgré toi ; mon image, cent ibis plus belle que 
je ne fiis jamais, viendra tout-i-coup te surpren- 
dre. A lïnstant le yoile du dégoût couvrira tous 
tes plaisirs, et. mille regrets amers naîtront dans 
ton cœur. Mon bien-^imé, mon. doux ami, ah ! 
si jamais. tu m oublies... hélas! je ne ferai quen 
mourir; mais toi tu vivras vil et malheureux, et 
je mourrai trop vengée. 

Ne loublie donc jamais cette Julie qui fut à 
tôt, et dont le cœur ne sera point à d*autres. Je 
ne puis rien te dire de plus, dans la dépendance 
oti le ciel ma placée* Mais , après t avoir recom- 
mandé la fidélité, il est juste de te laisser de la 
mienne le seul gage qui soit en mon pouvoir. J ai 
consulté, non mes devoirs , mon esprit égaré ne 
les connoit plus, mais mon cœur, dernière régie 
de qui n en sauroit plus suivre; et void le résultat 
de ses inspirations. Je ne t'épouserai jamais sans 
le consentement de mon père , mais je n en épou- 
serai jamais un autre sans ton consentement; je 
ten donne ma parole ; elle me sera sacrée, quoi 
quil arrive, et il ny a point de force humaine 
qui puisse m y faire manquer. Sois donc sans 
inquiétude sur ce que je puis devenir en ton 
absence. Va, mon aimable ami, chercher sous 
les auspices du tendre amour un sort digne de le 
couronner. Ma destinée est dans tes mains autant 



SECONDE PARTIE. 357 

^*il a dépendu de moi de Ty mettre, et jamais 
elle ne changera que de ton aveu. 



LETTRE XIL 

A JULIE. 

O quai fiamma di gloria , d'onore , 
Scorrer sento per tutte le yene , 
Aima grande, parlando con te (i)! 

Julie, laisse-moi respira; tu £eiis bouillbnner 
mon sang, tu me fais tressaillir, tu me fais pal- 
piter; ta lettre brûle comme ton cœur du saint 
amour de la vertu , et tu portes au fond du mien 
son ardeur céleste. Mais pourquoi tant d exhor- 
tations où il ne falloit que des ordres? Crois que, 
si je m oublie au point d avoir besoin de raisons 
pour bien faire, au moins ce n est pas de ta part; 
ta seule volonté me suffit. Ignores-tu que je serai 
toujours ce qu il te plaira, et que je ferois le mal 
mènie avant de pouvoir te désobéir? Oui, f aurois 
brûlé le Capitole si tu me lavois commandé , 
pareeque je t^aime plus que toutes choses. Mais 
saifr*tu bien pourquoi je t aime ainsi? Âh! fille 
incomparable, cest pareeque tu ne peux rien 
vouloir que dhoanéle, et que Famour de la 

(i) O de quelle flamme d'honneur et de gloire je. sens 
embraser tout mon sang , ame grande , en partant aTec 
toi! 



359 L^ HOUVBLLE HÉLOtSE. 

vertu read plus iavmdble celui ^ùe j ai ^ou|^ te« 
charmes. 

Je pars , encouragé par rengagement que tu 
viens de prendre, et dont tu peuvois t'épargner 
le détour; car promettre de netre à personne 
sans mon consentement, n est-ce pas promettre 
de n être qu a moi ? Pour moi , je le dis plus 
librement, et je ten donné aujourd'hui ma foi 
d'homme de bien, qui ne sera point violée. Xi- 
gnore, dans la carrière où je vais m essayer pour 
te complaire , à quel sort la fortune m appelle ; 
mais jamais les nœuds de lamour ni de Thymen 
xie m uniront à d autres qu a Julie d'Ét^nge ; je 
ne vis, je n existe que pour elle, et mourrai libre 
ou son époux. Adieu; Theure presse, et: je pars 
à Tinstant. 



LETTRE XHI. 

A JULIE. 

J*ABRiyAi hier au soir a Paris , et celui qui ne 
pouvoit vivre séparé de toi par deux ruea en est 
maintenant à plus de cent lieues^. O Julie, plaÛM» 
moi , plains ton malheureux ami. Qutmd mon 
^ang en lonfjs ruisseaux auroit tracé cçtie touÊt 
^mense, elle meut paru moins longue, et je 
n aurois pas senti défaillir mon ame avec plus 
de langueur. Ah ! si du moins je connoissois le 
moment cpii doit nous rejoindre ainsi que I|^t 



9ECONBE PARTIE. 359 

pftce qui mms sépare , je compeaserois 1 éloigna 
ment des lieux par le progrès du temps, je comp« 
terois dans chaque jour été de ma vie les pas qui 
na auraient rapproché de toi. Mais cette carrière 
de douleurs est couverte des ténèbres de Ta venir , 
le ternie qui doit la borner se dérobe à mes fol« 
Mes yeux. O doute! 6 supplice! Mon cœur in^ 
qtiîet te cfaerehe, et ne trouve rien. Le sdeil se 
lève, et ne me rend plus Tespedr de te voir ; il 
se couche^ et je ne t'ai point vue : mes jours, 
videa de frfaisirs et de joie , s'écoulent dans une 
longue nuit. J'ai beau vouloir ranimer en moi 
l'espérance éteinte , elle ne m offre qu une res^ 
source incertaine et des consolations suspectes. 
Chère et tendre amie de mon ccrar, hélas! à 
quels maux faut-il m'attendre, s'ils doivent éga- 
ler mon bonheur passé? 

Que cette tristesse ne t alarme pas, je ten 
conjure; elle est l'effet passager de la solitude 
et des réflexions du voyage. Ne crains point le 
retour de mes premières foiblesses: mon cœur 
est dans ta main, ma Julie; et, puisque tu le 
soutiens, il ne se laissera f4us abattre. Une des 
consolantes idées qui sont le fruit de ta dernière 
lettre, est que je me trouve à présent porté par 
nue double force : et quand l'amour auroit anÀn« 
ti k mienne, jene kûsseroispas d*y gagner encore; 
car le courage qui me vient de toi me soutient 
henucoup mieux que je n'aurois pu me soutenir 
moi-même. Je suis convaincu qu'il n'est pas bon. 
qlie l'homme soit seul. Les âmes humaines ^eu- 



360 ^A NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ient être accouplées pour yalair tout lenr prix; 
et la force unie des amis, comme celle des lames 
d'un aimant artificiel, est incomparablement plus 
grande que la somme de leurs forces particu- 
lières. Divine amitié, c est là ton triomphe. Mais 
qu est-ce que la seule amitié auprès de cette union 
parfaite qui joint à toute Ténergie de Tamitié des 
liens cent fois plus sacrés? Où sont-ils ces hom- 
mes grossiers qui ne prennent les transports de 
Tamour que pour une fièvre des sens, pour un 
désir de la nature avilie? Qu'ils viennent , qu'ils 
observent, qu'ils sentent ce qui se passe au fond 
de mon cœur ; qu'ils voient un amant malheu- 
reux éloigné de ce qu'il aime , incertain de le 
revoir jamais, sans espoir dé recouvrer sa félicité 
perdue, mais pourtant animé de ces feux immor- 
tels qu'il prit dans tes yeux et qu ont nourris tes 
sentiments sublimes; prêt à braver la fortune, à 
soufiVir ses revers, à se voir même privé de toi, 
et à faire des vertus que tu lui as inspirées le 
<tigne ornement de cette empreinte adorable qui 
ne s'eflacera jamais de son ame. Julie, eh! qu'au* 
rois-je été sans toi ? La froide naison m'eût éclairé 
peut-être; tiède admirateur du bien , je laurois 
du moins aimé dans autrui. Je ferai plus, je saurai 
le pratiquer avec zèle; et, pénétré de tes sages 
leçons, je ferai dire un jour à ceux qui nous au- 
ront connus : O quels hommes nous serions tous, 
si le monde étoit plein de Julies et de cœurs qui 
les sussent aimer! 
En méditant en route sur ta dernière lettre. 



SECONDE PARTIE. 3Gl 

j'ai résolu de rassembler en ua recueil toutes 
odies que tu mas écrites , maintenant que je ne 
puis plus recevoir tes avis de bouche. QuoiquiF 
n y en ait pas une que je ne sache par coeur, et 
bien par cœur, tu peux m'en croire, j aime pour* 
tant, à les relire sans cesse, ne fût-ce que pour 
revoir les traits de cette main chérie qui seule peut 
figure mon bonheur. Mais insensiblement le papier 
s'use ; .et , avant quelles soient déchirées, je veux 
les copier toutes dans un livre blanc que je viens 
de choisir exprès pour cela. Il est assez gros ; 
mais je songe à lavenir, et j'espère ne pas mourir 
assez jeune pour me borner à ce volume. Je des^ 
fine les soirées à cette occupation charmante, et 
j avancerai lentement pour la piolonger. Ce pré- 
cieux recueil ne me quittera de mes jours; il 
sera mon manuel dans le monde où je vais en- 
trer; il sera pour moi le contre-poison des maxi- 
mes qu on y respire ; il me consolera dans mes 
maux ; il préviendra ou corrigera mes fiiutes ; il 
m'instruira durant ma jeunesse ; il m'édifiera dans 
tous les temps; et ce seront, à mon avis, les pre- 
mières lettres damour dont on aura tiré cet 
usage. 

Quant à la dernière que j ai présentement sous 
fes yeux , toute h Jle qu elle me parolt , j y trouve 
pourtant un article à retrancher. Jugement d^a 
fort étrange : mais ce qui doit Fétre encore plus , 
c est que cet article est précisément celui qui te 
regarde, et je te reproche d'avoir même songé à 
l'écrire. Que me parles*tu de fidélité , de con-^ 



36^ LA MoOVELLi! HÉLOlSE. 

stance ? Aatrëfoié tu comioissois mieuit mim 
amour et ton pouvoir. Ah ! Julie, inspiresHct de» 
sentiments périssables? et qtidod je ne t'auroig 
rien promis, pourrois-je cesser jamais d'être 4 
toi? Non, non; cest du premier i^ard de tes 
yeux , du premier mot de ta bouche, du praitiier 
transport de mon cceur , que s alluma dans lui 
cette flamme éternelle que rien ne peut plu» 
éteindre. Ne t'eussé-je vue que ce premier instant, 
c en étoit déjà fait , il étoit trop tard pour poo^ 
voir jatfiais t oublier. Et je t oublierois mainte* 
nanti maintenant qu enivré de mon bonheur 
passé son seul souvenir suffit pour me le rendre 
encore ! maintenant qu oppressé du poids de tes 
charmes je ne respire qu'en eux ! maintenant 
que ma première ame est disparue , et que je 
suis animé de celle que tu m as donnée ! main*-» 
tenant , 6 Julie , que je me dépite contre moi de 
t'exprimer si mal tout ce que je sens! Ah ! que 
toutes tes beautés* de lunivers tentent de me se* 
duire , en est-il d'autres que la tienne à mes yeux? 
Que tout conspire à l'arracher de mon coeur ; 
qu'on le perce , qli'on le déchire , qu'on brise ce 
fidèle miroir de Julie , sa pure image ne cessera 
dé briller jusque dans le dernier fragment ; rien 
nest capaMe de l'y détruire. Non, la suprême 
puissance elle-même ne sauroit aller jusque-là; 
elle peut anéantir mon ame , mais non pas faire 
qu'elle existe et cesse de t'adorer. 

Mylord Edouard s'est chargé de te rendre 
compte à son passage de œ qui me regarda ec^ 



«EGONDE PARTIE. 36) 

àe MB projeta en ma faveur : mais je crains qu'il 
fie s'acquitte mal de cette promesse par rapport 
4 ses arrangements présents. Apprends qu il ose 
abuser du droit que lui donnent sur moi ses 
bien&its , pour les étendre au-delà même de la 
liienséance. Je me toîs, par une pension qu'il 
n a pas tenu à lui de rendre irrévocable , en état 
de faire une figure fort au-dessus de ma nais^ 
sanee ; et c est peut-être ce que je serai forcé de 
jËsire à Londres pour sniyre ses vues. Pour ici, où 
nulle affaire ne m attache, je continuerai de vi^ 
vre à ma manière, et ne serai point tenté d'em* 
ployer en vaines dépenses l'excédant de mon en^ 
iretien. Tu me l'as appris^ nia Julie, les pr^ 
BDÔers besoins ou du moins les plus sensibles sont 
fceux d'un cœur bienfiiisant ; et tant que quelqu'un 
manque du nécessaire, quel honnête hotnme a 
dit superflu ? 



LETTRE XIV. 

A JULIE. 

(i) J'entre avec une secrète horreur dans ce vaste 
désert du monde. Ce chaos ne m'offre quime 

(i) Ssaa prévenir le jsfement da lecteur et celui de 
Julie sur ces relations , je croîs povroir dire que «t j'ci¥<ns 
à les faire , et que je ne les fisse pas meilleures , je leg fe» 
rais du moins fort différentes. J'ai été plusieurs (ùié sur 
le point de les 6ter et d'ai sobstisaer dama fiiçoi» : enfin je^ 



364 l'A NOUVELLE RÉLOÏ8E. 

solitude affreuse, où règne un morne silence. 
Mon ame à la presse cherche à sy répandre > 
et se trouve par-4out resserrée. Je ne suis ja- 
mais moins seul que quand je suis> seul, disoit 
un ancien : moi , je ne suis seul que dans la foule, 
où je ne puis être ni à toi nr aux. autres. Moa 
cœur voudroit parler , il sent qu'il n est point 
écouté ; il voudroit répondre, on ne lui dit rien 
qui puisse aller jusqua lui. Je n mitends peint 
la langue du pays , et personne ici n entend la 
mienne. 

Ce n est pa^ qu on ne me fasse beaucoup. dW 
cueil , d'amitiés , de prévenances , et que miUe 
soins officieux ny semblent voler au-devant de 
moi; maift cest précisément de quoi je me plain». 
liC moyen d être aussit6t Fami de qu^u un qu on 
n a jamais vu? L'honnête intérêt de Thumanité, 
Tépanchement simple et touchant d'une ame 
franche , ont un langage bien diffèrent des 
fausses démonstrations de la politesse et des 
dehors trompeurs que lusage du monde exige. 

les laisse, et je me vante de ce courage. Je me dis qu'un 
jeune hcnnme de vingt-quatre ans entrant dans le monde 
ne doit pas le voir comme le voit un homme dîe cinquauate, 
& qBÎ rexpërience n>'a que trop appris à le connottre. Je 
me du eneore que , sans y avoir Sait un. fort grand rêle, 
je ne suis pourtant plus dai]^ le cas d'en pouvoir parler 
avec impartialité. Laissons donc ces lettres comme elles 
sont ; que les lieux comutuns usés restent, que les obser- 
vations triviales restent; c'est un petit mal que tout cela : 
mais il importe à Pamide la vérité que, jusqu'à la fin de 
sa vie , ses passions ne souillent point ses écrits. . . 



SECONDE PARTIS. 36S 

^'ai ifrand'peur que celui <{ui, dès la première 
•vue, me traite comme un ami de vingt ans, 
ne me traitât , au bout de vingt ans , comme 
«ninconnu, si j avois quelque important service 
à lui demander ; et. quand je vois des hommes si 
dissipés prendre un intérêt si tendre à tant de 
gens, je présumerois volontiers qu'ils n'en pren- 
nent à personne. 

Il y à pourtant de la réalité à tout cela ; car 
le François est naturellement bon, ouvert, hos* 
pitalier , bienfaisant : mais il a aussi mâle ma- 
nières de parler qu'il ne faut pas prendre à la 
lettre , mille ofires apparentes qui ne sont faites 
que pour être refusées, mille espèces de pièges 
que la politesse tend à la bonne foi rustique. Je 
n'entendis jamais tant dire, Comptez sur moi 
dans l'occasion, disposez de mon crédit, de ma 
bourse , de ma maison, de mon équipage. Si tout 
cela étoit sincère et pris au mot, il n'y auroit 
pas de peuple moins attaché à la propriété; la 
communauté des biens seroit ici presque établie; 
le plus riche offrant sans cesse , et le plus pau- 
vre acceptant toujours , tout se mettroit natu- 
rellement de niveau , et Sparte même eût eu des 
partages moins égaux qu'ils ne seroient à Paris. 
An lieu décela, c'est peut-être la ville du monde 
où les fortunes sont le plus inégales, et où ré- 
gnent à-la-fbis la plus somptueuse opulence et 
la plus déplorable misère. Il n'en taut pas davan- 
tage pour comprendre, ce que signifient cette 
apparente commisération qui semble toujours 



366 LA nOUVRLLB HELOÎSE. 

aUôr au-Klevant des besoins d autmi , et cette 
facile tendresse de cœur qui contracte en^un no> 
ment de3 amitiés éternelles. . 

Au lieu de tous ces sentiments suspecta et de 
cette confiance trompeuse , veux-je chercher des 
lumiènes et de Tinstruction , cen est ici laimable 
source; et Ton est d'abord enchanté du savoir ei 
de la raison quon trouve dans les entretiens; 
W>n seulement des savants et des gens de lettres, 
maïs des hommes de tous les états ^ et même 
des feinmes : le ton de la conversation y est 
coulant ei naturel; il nest ni pesant ni frivole; 
il est savant sans pédanterie, gai sans tumulte, 
poli sans affectation , galant sans fadeur , badm 
sans équivoque. Ce ne sont ni des dissertations 
tii des épigrammes : on y raisonne sans argu»* 
menter ; on y plaisante sans jeu de mots ; on y 
associe avec art Tesprit et la raison, les maximes 
et les saillies, la satire aiguë, ladroite flatter- 
lie , et la morale austère. On y parle de tout, 
pour que chacun ait quelque chose à dire ; on 
n approfondit point les questions de peur den* 
Duyer , on les propose comme en passant , on 
les traite avec rapidité; la précision mène à 
Télégance ; chacun dit son avis et lappuie en 
peu de mots ; nul n attaque avec chaleur celui 
d autrui, nul ne défend opiniâtrement le sieu^ 
on discute pour s'éclairer, on s arrête avant la 
dispute, chacun s'instruit, chacun s amuse ; tous 
S en vont contents, et le sage même peut rap<- 



SECOF0E PARTIE. 36^ 

[porter de ces entretiens des sujets dignes d*ètre 
médités en silence. 

Mais au fond que penses-tu qu on apprenne 
dans ces conversations si charmantes? A juger 
sainement des choses du monde? à bien user de 
la société? à connoltre au moins les gens avec 
qui Ion vit ? Rien de tout cela , ma Julie ; on y 
apprend à plaider avec art la cause du mensonge, 
à ébranler à force de philosophie tous les princi- 
pes de la vertu , à colorer de sophismes subtils 
ses passions et ses préjugés , et à donner à lerv 
reur un certain tour à la mode selon les maxi*^ 
mes du jour. Il n est point nécessaire de connol- 
tre le caractère des gens, mais seulement leurs 
intérêts , pour deviner à peu près ce qu'ils diront 
de chaque chose. Quand un homme parle , c est 
pour ainsi dire son habit et non pas lui qui a un 
sentiment ; et il en changera sans façon tout aussi 
souvent que d'état. Donnez-lui tour-à-tour une 
longue perruque , un habit d'ordonnance, et une 
croix pectorale; vous l'entendrez successivement 
prêcher avec le même zèle les lois Je despotisme, 
et l'inquisition. Il y a une raison commune pour 
la robe , une autre pour la finance , une autre 
pour l'épée. Chacune prouve très bien que les 
deux autres sont mauvaises, conséquence facile 
à tirer pour les trois (i). Ainsi nul ne dit jamais 

(i) Où doit passer ce misonnemeat à un Suisse qui vçil 
•on pays fort bien gouyemé, sans qu'aucune des trois 
professions y soit établie. Quoi ! Féut peut4l subsister 



368 LA NOUVELLE ftÉlOÏSE. 

ce quil pense, mais ce qu'il lui convient de feins 
penser à autrui; et le zèle apparent de la vérité 
n'est jamais en eux que le masque de Tintérèt. 

' Vous croiriez que les gens isolés qui vivent 
dans l'indépendance ont au moins un esprit à 
eux : point du tout ; autres machines qui ne 
pensent point, et qu'on lait penser par ressorts. 
On n'a qu'à s'informer de leurs sociétés , de 
leurs coteries , de leurs amis , des femmes qu Us 
voient , des auteurs qu'ils connoissent ; là-dessus 
on peut d'avance établir leur sentiment futur 
sur un livre prêt à parottre et qu'ils n'ont point 
lu , sur une p^éce prête à jouer et qu'ils n'ont 
point vue , sur tel ou tel auteur qu'ils ne con-* 
noissent point , sur tel ou tel système dont ils 
n'ont aucune idée; et, comme la pendule ne se 
monte ordinairement que pour vingt-quartre 
heures , tous ces gens-là s'en vont chaque soir 
apprendre dans leurs sociétés ce qu'ils penseront 
le lendemain. 

Il y a ainsi un petit nombre d'hommes et de 
femmes qui pensent pour tous les autres, et pour 
lesquels tous les autres parlent et agissent ; et 
comme chacun songe à son intérêt , personne au 

sans défenseurs ? Non , il faut des défenseurs à Fétat ; mais 
tous les citoyens doivent être soldats par devoir , aucun 
par métier. Les mêmes hommes, chez les Romains et 
chez les Grecs , ëtoient officiers au camp , magistrats à 
la ville; et jamais ces deux fonctions ne furent mieux 
remplies que quand on ne connoi^soit pas ces bizarres 
préjugés d'état qui les séparent et les déshonorent. 



SECONDE PARTIE. 869 

bien commun, et que les intérêts particuliers 
sont toujours opposés entre eux, cest un choc 
perpétuel de brigues et de cabales , un jQux et 
reflux de préjugés, d opinions contraires , oii les 
plus échauffés , animés par les autres , ne savent 
presque jamais de quoi ilest question. Chaque 
coterie a ses régies , ses jugements , ses princi- 
pes, qui ne sont point admis ailleurs. L'honnête 
homme d'une maison est un fripon dans la mai- 
son voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le 
laid , la vérité , la vertu , n ont qu une existence 
locale et circonscrite. Quiconque aime à se ré- 
pandre et fréquente plusieurs sociétés doit être 
plus flexible qu Alcibiade , change de principes 
comme d'assemblées , modifier son esprit pour 
ainsi dire à chaque pas , et mesurer ses maxi- 
mes à la toise; il faut qu a chaque visite il quitte 
en entrant son ame , s'il en a une ; qu'il en 
prenne une autre aux couleurs de la maison , 
comme un laquais prend un habit de livrée; qu'il 
la pose de même en sortant, et reprenne, s'il 
veut, la sienne jusqu'à nouvel échange. 

Il y a plus; c'est que chacun se met sans cesse , 
en contradiction avec lui-même, sans qu'on s'a- 
vise de le trouver mauvais. On a des principes 
pour la conversation et d'autres pour la pra- 
tique : leur opposition ne scandalise personne , 
et l'on est convenu qu'ils ne se ressembleroient 
point entre eux : on n'exige pas même d'un au- 
teur, sur-tout d'un moraliste, qu'il parle comme 
ses livres, ni qu'il agisse comme il parle; $e$ 

3. 34 



370 LA NOUVELLE HËLOÎSE. 

écrits , ses discours , sa conduite, sont trois clio* 
ses toutes différentes , qu il n est point obligé de 
concilier : en un mot, tout est absurde , et rien 
ne choque, parcequon y est accoutumé; et il 
y a même à cette inconséquence une sorte de 
bon air dont bien des gens se font bonneur. En 
effet , quoique tous prêchent avec zélé les maxi-» 
mes de leur profession, tous se piquent d avoir 
le ton d une autre. Le robin prend Tair cavalier; 
le financier &iit le seigneur, Tévèque a le propos 
galant; Thomme de cour parle de philosophie; 
lliomme d'état de bel esprit : il ny a pas jus* 
quau simple artisan, qui, ne pouvant prendre 
un autre ton que le sien, se met en noir les di- 
manches pour avoir Fair d un homme de palais, 
lies militaires seuls , dédaignant tous les autres 
états, gardent sans façon le ton du leur, et sont 
insupportables de bonne foi. Ce n est pas que 
M. de Murait n eût raison quand il donnoit la 
préférence à leur société : mais ce qui étolt vrai 
de son temps ne Test plus aujourd'hui. Le pro- 
grès de la littérature a changé en mieux le ton 
général ; les militaires seuls n en ont point voulu 
changer; et le leur, qui étoit le meilleur aupa- 
ravant, est enfin devenu le pire (i). 

Ainsi les hommes à qui Ion parle ne sont 
point ceux avec qui Ion converse; leurs senti- 

(1) Ce jugement, vrai ou faux , ne peut s'entendre que 
des subalternes , et de ceux qui ne vivent pas à Paris; car 
tout ce qu'il y a d'illustre dans le royaume est au service, 
et la cour même est toute militaire. Mais il y a une grande 



SECONDE PARTIE. Syi 

ments ne parteni point de leur cœur, leurs lu- 
mières ne sont point dans leur esprit , leurs dis- 
cours ne représentent point leurs pensées; on 
n aperçoit deux que leur figure, et Ion est dans 
une assemblée à peu près comme devant un ta- 
bleau mouvant, oii le spectateur paisible est le 
seul être mû par lui^mèm^. 

Telle est Fidée que je me suis formée de la 
grande société sur celle que j'ai vue à Paris. Cette 
idée est peut-être plus relative à ma situation 
particulière qu au véritable état des choses , et 
se réformera sans doute sur de nouvelles lu- 
mières. D'ailleurs je ne fréquente que les sociétés 
où les amis de mylord Edouard m ont introduit , 
et je suis convaincu quil faut descendre dans 
dautres états pour connoître les véritables 
mœurs d'un pays; car celles des riches sont 
presque par-tout les mêmes. Je tâcherai de m'é- 
claircir mieux dans la suite. En attendant, juge 
si j ai raison d'appeler cette foule un désert , et 
de m'effrayer d'une solitude oii je ne trouve 
qu une vaine apparence de sentiments et de vé-^ 
rite, qui change à chaque instant et se détruit 
elle-même, oii je n'aperçois que larves et fan- 
tômes qui frappent l'œil un moment et dispa- 
roissent aussitôt qu'on les veut saisir. Jusques 
ici j'ai vu beaucoup de masques, quand verrai- 
je des visages d'hommes? 

différence , pour les manières que Ton contracte , entre 
faire campagne en temps de guerre , et passer sa vie dans 
des garnisons. 

34- 



37^ LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 



LETTRE XV. 

DE JULIE. 

Oui, mon ami, nous^serons unis malgré notre 
.éloignement; nous serons heureux en dépit du 
sort. C'est lunion des cœurs qui fait leur vé- 
ritable félicité; leur attraction ne connoit point 
la loi des distances , et les nôtres se toucheroient 
aux deux bouts du monde. Je trouve comme toi 
que les amants ont mille moyens dadoucir le 
sentiment de labsence et de se rapprocher en 
un moment : quelquefois même on se voit plus 
souvent encore que quand on se voyoit tous les 
jours ; <:ar sitôt qu un des deux est seul , à l'in- 
stant tous deux sont ensemble. Si tu g^oùtes ce 
plaisir tous les soirs, je le goûte cent fois le jour; 
je vis plus solitaire , je suis environnée de tes ves- 
tiges, et je ne saurois fixer les yeux sur les objets 
qui m entourent, sans te voir tout autour de moi. 

Qui canto dolcemente , e qui s'assise : 
Qui si rivolse , e qui ritenne il passo ; 
Qui co' begli occhi mi trafise il core j 
<^i disse una^parola, e qui sorrise(i). 

Mais toi , sais-tu t arrêter à ces situations pai- 
sibles? sais -tu goûter un amour tranquille et 

• 

(i) C'est ici qu'il chanta d'un ton si doux; voilà le siège 
où il s'assit ; ici il marchoit ; et là il s'arrêta; ici , d'ua re» 



I 



SECONDE PARTrE. 3']3 

tendre qui parle au cœur sans- émouvoir les 
sens ? et tes regrets sont-ils aujourd'hui plus sa<^ 
ges que tes désirs ne 1 eteient autrefois ? Le ton 
de ta première lettre me fait trembler. Je re- 
doute ces emportements trompeurs, d autant 
plus dangereux que l'imagination qui les excite 
n a point de bornes , et je crains que tu n outra- 
ges ta. Julie à force de laimer. Ah ! tu ne.sens- 
pas , non , ton cœur peu délicat ne sent pas com- 
bien lamour s offense, d un vain hommage ; tu 
ne songes ni que ta vie est à moi, ni qu'on court 
souvent à la mort en croyant servir la nature. 
Homme sensuel , ne sauras-tu jamais aimer ? 
Rappelle-toi , rappelle-toi ce sentiment si calme 
et si doux que tu connus une fois et que tu. dé- 
crivis d'un ton si touchant et si tendre. S'il est 
le plus. délicieux qu'ait jamais savouré l'amour 
heureux , il est le seul permis aux amants sépa- 
rés ; et quand on Ta pu goûter un moment , on 
n'en doit plus regretter d'autre. Je me souviens 
des réflexions que nous faisions , en lisant ton 
Plutarque , sur un goût dépravé qui outrage la 
nature. Quand ces tristes plaisirs n'auroient que 
de n'être pas partagés , c'en seroit assez^ disions- 
nous y pour les rendre insipides et méprisables. 
Appliquons la même idée aux erreurs d'une ima« 
gination trop. active , elle ne leur conviendra 
pas moins. Malheureux ! de quoi jouisrtu quand 

gard tendre il me perça le ccear ^ ici il me dit un mot y et 
là je le .vis sourire* PiraAac. 



3'ji LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

tu es seul à jouir! Ces voluptés solitaires sont 
des voluptés mortes. O amour ! les tiennes sont 
vives , c est lunion des âmes qui les anime , et 
le plaisir qu on donne à ce qu on aime fait va- 
loir celui qu il nous rend. 

Dis-moi, je te prie , mon cher ami , en quelle 
langue ou plutôt en quel jargon est la relation 
de ta dernière lettre ? Ne seroit-ce pmnt là par 
hasard du bel esprit ? Si tu as dessein de t en 
servir souvent avec moi , tu devrois bien m en 
envoyer le dictionnaire. Qu est-ce Je te prie, que 
le sentiment de Thabit dun homme? quune 
ame quon prend comme un habit de livrée? 
que des maximes qu il faut mesurer à la toise ? 
Que veux-tu qu une pauvre Suissesse enteûde à 
ces sublimes figures? Au lieu de prendre conune 
les autres des âmes aux couleurs des maisons , 
ne voudrois-tu point déjà donner à ton esprit 
la teinte de celui du pays ? Prends garde , mon 
bon ami , j ai peur qu elle n aille pas bien sur ce 
fond-là. A ton avis , les traslaH du cavalier Ma- 
rin, dont tu tes si souvent moqué, approchè- 
rent-ils jamais de ces métaphores ? et si Ton peut 
faire opiner Thabit d un homme dans une lettre, 
pourquoi ne feroit-on pas suer le feu (i) dans 
un sonnet? 

Observer en trois semaines toutes les sociétés 
d une grande ville , assigner le caractère des pro- 

(i) Sudate, o fochi, a preparar metalH. 

Vert d'un sonnet du caTalter Marin. 



SEGOIÏDE PARTIE. 37S 

po8 qu on y tient , y distinguer exactement le 
yrai du faux , le réel de lapparent, et ce quon 
y dil de ce qu on y pense , voilà ce qu on accuse 
les François de faire quelquefois chez les autres 
peuples , mais ce qu un étranger ne doit point 
faire chez eux; car ils valent hienla peine d'être 
étudiés posément. Je napprouve pas non plus 
qu on dise du mal du pays où Ion vit et où Ton 
«st bien traité ; j aimerois mieux qu on se laissât 
tromper par les apparences que de moraliser 
aux dépens de ses hôtes. Enfin je tiens pour sus- 
pect tout observateur qui se pique d esprit : je 
crains toujours que sans y songer il ne sacrifie 
la vérité des choses à Féclat des pensées, et ne 
Êisse jouer sa phrase aux dépens de la justice. 

Tu ne Tignores pas , mon ami , Tesprit , dit 
notre Murait , est la manie des François : je te 
trouve du penchant à la même manie , avec 
cette différence qu elle a chez eux de la grâce , 
et que de tous les peuples du monde cest à 
nous qu elle sied le moins. Il y a de la recherche 
et du jeu dans plusieurs de tes lettres. Je ne 
parle point de ce tour vif et de ces expressions 
animées qu'inspire la force du sentiment; je parle 
4le cette gentillesse de style qui , n étant point 
naturelle, ne vient d elle-même à personne, 
et marque la prétention de celui qui sen sert. 
Eh dieu ! des prétentions avec ce qu'on aime ! 
n'est-ce pas plutôt dans lobjet aimé qu'on les 
doit placer? et n'est-on pas glorieux soi«-même 
de tout le mérite qu'il a de plus que nous? Non , 



376 LA NOUVELLE HÉLOISE. 

si Ton anime les conversations indifférentes de 
quelques saillies qui passent comme des traits , 
ce n est point entre deux amants que ce langage 
est de saison ; et le jargon fleuri de la galanterie 
est beaucoup plus éloigné du sentiment que le 
ton le plus simple qu on puisse prendre. Ten ap- 
pelle à toi-même. Ûesprit eut-il jamais le temps 
de se montrer dans nos tétes-à-tètes ? et si le 
charme dun entretien passionné lecarteetlem- 
pèche de parottre, comment des lettres, que 
labsence remplit toujours d un peu d amertume 
et où le cœur parle avec plus d attendrissement, 
le pourroient- elles supporter? Quoique toute 
grande passion soit sérieuse et que lexcessive 
joie elle-même arrache des pleurs plutôt que 
des ris, je ne veux pas pour cela que lamour 
soit toujours triste , mais je veux que sa gaieté 
soit simple , sans ornement , sans art , nue 
comme lui , en un mot , qu elle brille de ses pro- 
pres grâces , et non de la parure du bel esprit. 

L'inséparable , dans la chambre de laquelle ie 
t'écris cette lettre , prétend que j'étois , en la 
commençant , dans cet état d enjouement que 
lamour inspire ou tolère; mais je ne sais ce qu il 
est devenu. A mesure que j'avançois , une cer- 
taine langueur s emparoit de mon ame , et me 
laissoit à peine la force de t*écrire les injures que 
la mauvaise a voulu t adresser ; car il est bon de 
t avertir que la critique de ta critique estbien plus 
de sa façon que de la mienne; elle m en a dicté 
sur-tout le premier article en riant comme une 



SECONDE PARTIE. 377 

folle , et sans me permettre d y rien changer. 
Elle dit que cest pour t apprendre à manquer de 
respect au Marini qu elle protège et que tu plai* 
santés. 

Mais sais-tu bien ce qui nous met toutes deux 
de si bonne humeur? Cest son prochain ma- 
riage. Le contrat fut passé hier au soir , et le 
jour est pris de lundi en huit. Si jamais amour 
fut gai , c est assurément le sien ; on ne vit de la 
vie une fille si bouflPonnement amoureuse. Ce 
bon M. d'Orbe, à qui de son côté la tète en tour- 
ne , est enchanté d'un accueil si folâtre. Moins 
difficile que tu n'étois autrefois , il se prête avec 
plaisir à la plaisanterie , et prend pour un chef- 
d œuvre de lamour lart d'égayer sa maîtresse. 
Pour elle , on a beau la prêcher , lui représenter 
la bienséance , lui dire que si près du terme elle 
doit prendre un maintien' plus . sérieux , plus 
grave , et faire un peu mieux lés honneurs de 
l'état qu'elle est prête à quitter; elle traite tout 
cela de sottes simagrées ; elle soutient en face à 
M. d'Orbe que le jour de la cérémonie elle sera 
de la meilleure humeur du monde , et qu'on ne 
sauroit aller trop gaiement à la noce. Mais la 
petite dissimulée ne dit pas tout : je lui ai trouvé 
ce matin les yeux rouges ^ et je parie bien que 
]es pleurs de la nuit payent les ris de la journée. 
Elle va former de nouvelles chaînes qui relâche- 
ront les doux liens de l'amitié; elle va commen- 
cer une manière de vivre différente de celle qui 
lui fut chère; elle étoit contente et tranquille, 



378 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

elle va courir les hasards auxquels le meilleur 
mariage expose; et, quoi qu elle en dise, comme 
une eau pure et calme commence à se troubler 
aux approches de lorage , son cœur timide et 
chaste ne voit point sans quelque alarme le 
prochain changement de son sort. 

O mon ami, quils sont heureux! Ils s ai- 
ment; ils vont s épouser; ils jouiront de leur 
amour sans obstacles, sans craintes, sans re- 
mords. Adieu , adieu ; je n en puis dire davan- 
tage. 

P. 5. Nous n avons vu mylord Edouard qu un 
moment, tant il étoit pressé de continuer sa route. 
Le cœur plein de ce que nous lui devons , je vou* 
lois lui montrer mes sentiments et les tiens ; mais 
j'en ai eu une espèce de honte. En vérité , c est 
faire injure à un homme comme lui de le. re- 
mercier de rien. 



LETTRE XVL 

A JULIE. 

Que les passions impétueuses rendent les hom- 
mes enfants ! Qu un amour forcené se nourrit 
aisément de chimères ! Qu il est aisé de donner 
le change à des désirs extrêmes par les plus fri- 
voles objets ! J ai reçu ta lettre avec les mêmes 
transports que m auroit causés ta présence ; et, 
dans lemportement de ma joie, un vain papier 



SECONDE PARTIE. . 879 

tne tenoit lieu de toi. Du des plus grands maux 
de labsence, et le seul auquel la raison ne peut 
rien , c est l'inquiétude sur 1 état actuel de ce qu on 
aime. Sa santé, sa vie, son repos, son amour, 
tout échappe à qui craint de tout perdre; on 
nest pas plus sûr du présent que de lavenir , et 
tous les accidents possibles se réalisent sans cesse 
dans lesprit dun amant qui les redoute. Enfin 
je respire, je vis; tu te portes bi^, tu m aimes: 
ou plutôt il y a dix jours que tout^cela étoit vrai ; 
mais qui me répondrad aujourd'hui? O absence! 
ô tourment ! ô bizarre et funeste état oii Ion ne 
peut jouir que du moment passé , et où le pré- 
sent n est point encore ! 

Quand tu ne m aurois pas parlé de Finsépa- 
rable, j aurois reconnu sa malice dans la critique 
de ma relation , et sa rancune dans lapologie 
du Marini; mais, sll m'étoit permis de faire la 
mienne, je ne resterois pas sans réplique. 

Premièrement, ma cousine (car cest à elle 
qu'il faut répondre), quant au style, j ai pris celui 
de la chose; j'ai tâché de vous donner à-la*fois 
ridée et l'exemple du ton des conversations à la 
mode ; et , suivant un ancien précepte , je vous 
ai écrit à peu près comme on parle en certaines 
sociétés. D ailleurs ce n'est pas l'usage des figu* 
res, mais leur choix, que je blâme dans le cavalier 
Marin. Pour peu qu'on ait de chaleur dans l'es- 
prit, on a besoin de métaphores et d'expressions 
figurées pour se (aire entendre. Vos lettres mêmes 
en sont pleines sans que vous y songiez , et je 



38o LA NOUVELLE HÉLÔÏSE. 

soutiens qu il n y a qu un géomètre et un sot qui 
puissent parler sans- figures. En effet, un même 
jugement n est-il pas susceptible de cent degrés 
de force? Et comment déterminer celui de ces 
degrés qu'il doit avoir, sinon par le tour quon 
lui donne? Mes propres phrases me font rire, je 
l'iivoue, et je les trouve absurdes, grâces au soin 
que vous avez pris dé les isoler; mais laissez-les 
où je les ai mises, vous les trouverez claires et 
même énergi(](liesr Si ces yeux éveillés que vous 
savez si bien faire parler étoient séparés Tun de 
l'autre, et de votre visage, cousine, que pensez- 
vous quils diroient avec tout leur feu? Ma foi, 
rien du tout, pas même à M. d'Orbe. 

La première chose qui se présente à observer 
dans un pays où Ion arrive, n est-ce pas le ton 
général de la société? Hé bien! c'est aussi la pre- 
V mière observation que j'ai faitedans celui-ci ,* et 
je vous ai parlé de ce qu'on dit à Paris , et non 
pas de ce qu'on y fait. Si j'ai remarqué du con- 
traste entre les discours, les sentiments et les 
actions des honnêtes gens , c'est que ce con- 
traste saute aux yeux au premier instant. Quand 
je vois les mêmes hommes changer de maximes 
selon les coteries , molinistes dans l'une , jansé- 
nistes dans l'autre , vils courtisans chez un mi* 
nistre, frondeurs mutins chez un mécontent; 
.quand je vois un homme doré décrier le luxe , 
un financier les impots , un prélat le dérègle- 
<ment; quand j'entends une femme de la cour 
parler de modestie, un grand seigneur de vertu, 



SECONDE PARTIE. 38l 

HO auteur de simplicité , un abbé de religion, et 
que ces absurdités ne choquent personne; ne 
dois-je pas conclure à linstant qu on ne se sou- 
cie pas plus ici dentendre la vérité que de la 
dire 9 et que , loin de vouloir persuader les autres 
quand on leur parle , on ne cherche pas même 
à leur faire penser qu on croit ce que l'on leur 
dit? 

Mais c est assez plaisanter avec la cousine. Je 
laisse un ton qui nous est étranger à tous trois , 
et j espère que tu ne me verras pas plus prendre 
le goût de la. satire que celui, du bel esprit. Cest 
à toi, Julie , quil faut à présent répondre; car je 
sais distinguer, la critique badine des reproches 
sérieux. 

Je ne conçois pas comment vous avez pu pren- 
dre toutes deux le change sur mon objet. Ce ne 
sont point les François que je me suis proposé 
d observer : car si le caractère des nations ne 
peut se déterminer que par leurs différences , 
comment moi , qui n en connois encore aucune 
autre ^ entreprendrois-je de peindre celle-ci? Je 
ne serois pas non plus si maladroit que de choi- 
sir la capitale pour le lieu de mes observations. 
Je n ignore pas que les capitales diffèrent moins 
entre elles que les peuples , et que les caractères 
nationaux sy ei&cent et confondent en grande 
partie, tant à cause de Imfluence commune 
des cours qui se ressemblent toutes, que par 
effet commun d une société nombreuse et res- 
serrée , qui est le même à peu près sur tous les 



382 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

hommes, et lemporte à la fin sur le caractère 
originel. 

Si je voulois étudier un peuple , c*est dans les 
provinces reculées, où les habitants ont encore 
leurs inclinations naturelles , que j'irois les ob^ 
server. Je parcourrois lentement et avec soin plu-' 
'sieurs de ces provinces, les plus éloignées les 
unes des autres; toutes les diiFérences que job- 
serverois entre elles me donneroient le génie 
particulier de chacune ; tout ce qu elles auroienc 
de commun, et que nauroient pas les autres 
peuples, formeroit le génie national; et ce qui 
se trouveroit par-tout appartiendroit en général 
à rhomme. Mais je nai ni ce vaste projet ni 
lexpérience nécessaire pour le suivre. Mon objet 
est de connoitre Thomme, et ma miéthode de 
Tétudier dans ses diverses relations. Je ne Fai vu» 
jusqu'ici quen petites sociétés ^ épars et presque 
isolé sur la terre. Je vais maintenant le considé-» 
rer entassé par multitudes dans les mêmes lieux, 
et je commencerai à juger par là des vrais efiPets 
de la société : car s il est constant qu'elle rende 
les hommes meilleurs, plus elle est nombreuse 
et rapprochée, mieux ils doivent valoir; et les 
mœurs , par exemple , seront beaucoup plus 
pures à Paris que dans le Valais : que si Ton 
trottvoit le contraire , il faudroit tirer une con* 
séquence opposée. 

Cette méthode pourroit , j en conviens , me' 
mener encore à la connoissance des peuples-, 
mais par une voie si longue et si détournée. 



SECONDE PàRTIE. 383 

que je ne serois peut-être de ma vie en état de 
prononcer sur aucun deux. Il faut que je com- 
mence par tout observer dans le premier où je 
me trouve, que j assigne ensuite les différences, 
à mesure que je parcourrai les autres pays; que 
je compare la France à chacun d eux , comme 
on décrit lolivier sur un saule, ou le palmier 
sur un sapin, et. que j attende à juger du pre* 
mier peuple observé que j'aie observé tous les 
autres. 

Veuille donc, ma charmante prêcheuse, dis* 
tinguer ici l'observation philosophique de la sa* 
tire nationale. Ce ne sont point les Parisiens 
que j'étudie , mais les habitants d une grande 
ville; et je ne sais si ce que j en vois ne convient 
pas à Rome et à Londres tout aussi bien qu a 
Paris. Les régies de la morale ne dépendent point 
des usages des peuples; ainsi, malgré les préjut 
gés dominants , je sens fort bien ce qui est mal 
en soi; maiâ ce mal, j'ignore s'il faut l'attribuer 
aux François où à l'homme , et s'il est l'ouvrage 
de la coutume ou de la nature. Le tableau du 
vice offense en tous lieux un œil impartial , et 
l'on n'est pas plus blâmable de le reprendre dam 
un pays où il régne , quoiqu'on y soit , que de 
relever les défauts de l'humanité, quoiqu'on 
vive avec les hommes. Ne suis-je pas à présent 
moi-même un habitant de Paris? Peut-être , sans 
le savoir, ai-je déjà contribué pour ma part au 
désordre que j'y remarque ; peut-être un trop 
long séjour y corromproit*il ma volonté même j 



384 ^^ NOUVELLE HÉLOTSE. 

peut«ètre, au bout dun an, ne serois-je plus 
qu un bourgeois , si , pour être digne de toi , 
je ne gardois lame dun homme libre et les 
mœurs d'un citoyen. Laisse-moi donc te pein- 
dre sans contrainte des objets auxquels je rou- 
gisse de ressembler, et m animer au pur zèle 
de la vérité par le tableau de la flatterie et du 
mensonge. 

Si j'étois le mattre de mes occupations et de 
mon sort, je saurois, nen doute pas, choisir 
d autres sujets de lettres ; et tu n étois pas mé- 
contente de celles que je t'écrivois de Meillerie 
et du Valais : mais , chère amie , pour avoir la 
force de supporter le fracas du monde où je suis 
contraint de vivre ,^il faut bien au moins que je 
me console à te le décrire , et que Tidée de te 
préparer des relations mexcite à en chercher 
les sujets. Autrement le découragement va m at- 
teindre à chaque pas, et il faudra que j aban- 
donne tout si tu ne veux rien voir avec mot. 
Pense que, pour vivre dune manière si peu con- 
forme à mon goût , je fais un effort qui n est pas 
indigne de sa cause ; et pour juger quels soins 
me peuvent mener à toi , souffre que je te parle 
quelquefois des maximes qu'il faut connoitre, et 
des obstacles qu'il faut surmonter. 

Malgré ma lenteur, malgré mes distractions 
inévitables , mon recueil étoit fini quand ta lettre 
est arrivée heureusement pour le prolonger ; et 
j admire , en le voyant si court, combien de cho- 
ses ton cœur ma su dire en si peu d'espace. 



SECONDE PARTIE. 385 

Non , je soutiens qu il n y a point de lecture aussi 
délicieuse , même pour qui ne te connoitroit pas , 
sil avoit une ame semblable aux nôtres. Mais 
comment ne te pas connoitre en lisant tes let«> 
très ? comment prêter un ton si touchant et des 
sentiments si tendres à une autre figure que la 
tienne? A chaque phrase ne voit-on pas le doux 
regard de tes yeux? à chaque mot n entend-on 
pas ta voix charmante ? Quelle autre que Julie 
a jamais aimé, pensé, parlé, agi, écrit comme 
elle? Ne sois donc pas surprise si tes lettres, qui 
te peignent si bien, font quelquefois sur ton 
idolâtre amant le même effet que ta présence^ 
En les relisant je perds la raison, ma tête s égare 
dans, un délire continuel, un feu dévorant me 
consume , mon sang s allume et pétille , une fu- 
reur me fait tressaillir. Je crois te voir, te tou-> 
cher, te presser contre mon sein... Objet adoré, 
fille enchanteresse , source de délices et de vo- 
lupté, comment, en te voyant , ne pas voir les 
houris faites pour les bienheureux?... Ah ! viens... 
Je la sens... elle m'échappe, et je n'embrasse 
quune ombre... Il est vrai, chère amie, tu es 
trop belle et tu fus trop tendre pour mon foible 
cœur ; il ne peut oublier ni ta beauté ni tes ca- 
resses : tes charmes triomphent de labsctnce , 
iU me poursuivent par-tout, ils me font craindre 
la solitude ; et c est le comble de ma misère de 
n^oser m occuper toujours de toi. 

Ils seront donc unis malgré lés obstacles, ou 
plutôt ils le sont au moment que j'écris ! Aima- 

3. aS 



386 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

bles et dignes époux ! Puisse le ciel les combler 
du bonheur que mérite leur sage et paisible 
amour , Tianocence de leurs mœurs , rhonnèteté 
de leurs âmes! puisse-t-il leur donner ce bonheur 
précieux dont il est si avare envers les cœurs 
faits pour le goûter ! Qu ils seront heureux s il 
leur accorde , hclas ! tout ce qu il nous ôte ! Mais 
pourtant ne sens-tu pas quelque sorte de con- 
solation dans nos maux? Ne sens-tu pas que 
iexcès de notre misère n est point non plus sans 
dédommagement , et que , s ils ont des plaisirs 
dont nous sommes privés, nous en avons' aussi 
quils ne peuvent connottre? Oui, ma douce 
amie , malgré l'absence , les privations , les alar- 
mes , malgré le désespoir même , les puissants 
élancements de deux cœurs Tun vers lautre ont 
toujours une volupté secrète ignorée des âmes 
tranquilles/ C est un des miracles de 1 amour de 
nous faire trouver du plaisir à souffrir ; et nous 
regarderions comme le pire des malheurs un état 
d'indifférence et d oubli qui nous ôteroit tout le 
sentiment de nos peines. Plaignons donc notre 
sort , ô Julie ! mais n envions celui de personne. 
Il n'y a point peut-être , à tout prendre , d'exis- 
tence préférable à la nétre ; et comme la Divinité 
tire tout son bonheur d'elle-même, les cœurs 
qu'échauffe un feu céleste trouvent dans leurs 
propres sentiments une sorte de jouissance pure 
et délicieuse , indépendante de la fortune et du 
reste de l'univers. 



SECONDE PARTIE. 387 

LETTRE XVII. 

A JULIE. 

Enfin me voilà tout-à-fait dans le torrent. Mon 
recueil fini , j ai commencé de fréquenter les 
spectacles et dé souper en ville. Je passe ma 
journée entière dans le monde , je prête mes 
oreilles et mes yeux à tout ce qui les frappe ; et^ 
^ n'apercevant rien qui te ressemble , je me re^ 
cueille au milieu du bruit , et converse en secret 
avec toi. Ce n est pas que cette vie bruyante et 
tumultueuse n ait aussi quelque sorte d attraits^ 
et que la prodigieuse diversité d objets n offre de 
certains agréments à de nouveaux débarqués ; 
mais, pour les sentir, il faut avoir le cœur vide 
et Fesprit frivole ; Famour et la raison semblent 
s'unir pour m en dégoûter ; comme tout n est 
que vaine apparence y et que tout cbange à cha-^ 
que instant , je n ai le tenips d'être ému de rien , 
ni celui de rien examiner. 

Ainsi je commence à voir les difficultés de 
Fétudè du monde, et je ne sais pas même quelle 
place il faut occuper pour le bien connottre. Le 
philosophe en est trop loin, Fhomroe du monde 
en est trop près. L*un voit trop pour pouvoir ré- 
fléchir, Fautre trop peu pour juger du tableau 
total. Chaque objet qui frappe le philosophe, il 
le considère à part; et, n'en pouvant discerner 

2$. 



388 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ni les liaisons ni les rapports avec d autres objets 
qui sont hors de sa portée, il ne le voit jamais 
à sa place , et n en sent ni la raison ni les vrais 
effets. L'homme du monde voit tout et n a le 
temps de penser à rien : la mobilité des objets 
ne lui permet que de les apercevoir, et non de 
les observer; ils sefiacent mutuellement avec 
rapidité , et il ne lui reste du tout que des im- 
pressions confuses qui ressemblent au chaos. 

On ne peut pas non plus voir et méditer alter- 
nativement, parceque le spectacle exige une con- 
tinuité d attention qui interrompt la réflexion. 
Un homme qui voudroit diviser son temps par 
intervalles entre le monde et la solitude , tou* 
jours agité dans sa retraite et toujours étranger 
dans le monde, ne seroit bien nulle part. Il ny 
auroit d'autre moyen que de partager sa vie 
entière en deux grands espaces ; i un pour voir , 
1 autre pour réfléchir : mais cela même est près- 
que impossible ; car la raison nest pas un meu- 
ble qu'on pose et qu on reprenne à son gré , et 
quiconque a pu vivre dix ans sans penser ne pen- 
sera de sa vie. 

Je trouve aussi que c est une folie de vouloir 
étudier le monde en simple spectateur. Celui qui 
ne prétend qu observer n observe rien, parce* 
qu étant inutile dans les afïaires , et importun 
dans les plaisirs, il nest admis nulle part. On 
ne voit agir les autres qu autant qu'on agit soi- 
même ; dans Técole du monde eomme dans 



SEC0I9DE PARTIE. SSg 

celle de Famour, il iEsiut commencer par prati- 
quer ce qu on veut apprendre. 

Quel parti prendrai-je donc , moi étranger , 
qui ne puis avoir aucune aflbire en ce pays , et 
que la difierence de religion empècheroit seule 
d'y pouvoir aspirer à rien? Je suis réduit à m Ra- 
baisser pour m Instruire , et , ne pouvant jamais 
être un homme utile , à tâcher de me rendre un 
homme amusant. Je m exerce, autant quil est 
possible , à devenir poli sans fausseté , complai- 
sant sans bassesse , et à prendre si bien ce qu il 
y a de bon dans la société , que j y puisse être 
soufifert sans en adopter les vices. Tout homme 
oisif qui veut voir le monde doit au moins en 
prendre les manières jusqu à certain point; car 
de quel droit exigeroit-on d'être admis parmi 
des gens à qui Ion n est bon à rien , et à qui 
Ton n auroit pas Fart de plaire ? Mais aussi quand 
il a trouvé cet art, on ne lui en demande pas 
davantage , sur-tout s'il est étranger. Il peut se 
dispenser de prendre part aux cabales , aux in- 
trigues , aux démêlés ; s'il se comporte honnê- 
tement envers chacun , s'il ne donne à certaines 
femmes ni exclusion ni préférence , s'il garde le 
secret de chaque société où il est reçu , s'il n'é- 
tale point les ridicules d'une maison dans une 
autre, s'il évite les confidences, s'il se refuse aux 
tracasseries , s'il garde par-tout une certaine di- 
gnité, il pourra voir paisiblement le monde, 
conserver ses mœurs , sa probité, sa franchise 



Sgo LA NOUVELLE RÉLOÏSE. 

même , pourvu qu elle vienne d'un esprit de li- 
herié et non d un esprit de parti. Voilà ce que 
j ai tâché de faire par lavis de quelques gens 
éclairés que j ai choisis pour guides parmi les 
connoissances que ma données mylord Edouard. 
J ai donc commencé d'être admis dans des so- 
ciétés moins nomhreuses et plus choisies. Je ne 
m'étois trouvé jusquà présent qu'à des dîners 
réglés oti Von ne voit de femme que la maîtresse 
de la maison , où tous les désœuvrés de Paris 
sont reçus pour peu qu'on les connoisse , où 
chacun paye comme il peut son dtner en esprit 
ou en flatterie, et dont le ton bruyant et confus 
ne diffère pas beaucoup de celui des tables d'au- 
berges. 

Je suis maintenant initié à des mystères plus 
secrets. J'assiste à des soupers priés, où la porte 
est fermée à tout survenant, et où l'on est sûr 
de ne trouver que des gens qui conviennent tous, 
sinon les uns aux autres, au moins à ceux qui 
les reçoivent. C'est là que les femmes s'obser- 
vent moins , et qu'on peut commencer à les 
étudier; c'est là que régnent plus paisiblement 
des propos plus fins et plus satiriques; c'est là i 
qu'au lieu des nouvelles publiques , des specta- 
cles , des promotions , des morts , des mariages , 
dont on a parlé le matin , on passe discrètement 
en revue les anecdotes de Paris , qu'on dévoile 
tous les événements secrets de la chronique scan- 
daleuse, qu'on rend le bien et le mal également 
plaisants et ridicules, et que, peignant avec art 



SECONDE PARTIE. 3gi 

et selon rintérèt particulier les caractères des 
personnages , chaque interlocuteur , sans y pen- 
ser, peint encore beaucoup mieux le sien; cest 
là qu un reste de circonspection fait inventer de- 
vant les laquais un certain langage entortillé ^ 
sous lequel , feignant de rendre la satire plus 
obscure , on la rend seulement plus amère ; c est 
là, en un mot , qu on affile avec soin le poignard, 
sous prétexte de faire moins de mal , mais en ef- 
fet pour renfoncer plus avant. 

Cependant , à considérer ces propos selon nos 
idées , on auroit tort de les appeler satiriques , 
car ils sont bien plus railleurs que mordants , et 
tombent moins sur le vice que sur le ridicule. 
En général la satire a peu de cours dans les 
grandes villes , oii ce qui n est que mal est si 
simple , que ce n est pas la peine d'en parler. 
Que reste-t-il à blâmer oit la vertu nest plus 
estimée ? et de quoi médiroit-on quand on ne 
trouve plus de mal à rien ? A Paria sur-tout , où 
Ion ne saisit les choses que par le côté plaisant, 
tout ce qui doit allumer la colère et Tindigna- 
tion est toujours mal reçu s il n est mis en chan- 
son ou en épigramme. Les jolies femmes n ai- 
ment point à se f&cher ; aussi ne se fàchent-dles 
de rien : elles aiment à rire ; et, comme A ny a 
pas le mot pour rire au crime , les fripons, sont 
d'honnêtes gens comme tout le monde. Mais 
malheur à qui prête le flanc au ridicule , sa caus- 
tique empreinte est ineffaçable; il ne déchire 
pas seulement les mœurs , la vertu , il marque 



392 LA VOUVÉLLE HËLOÏSE. 

jusqu'au vice même ; il fait calomnier les mé* 
chants. Mais revenons à nos soupers. 

Ce qui m'a le plus frappé dans ces sociétés 
d'élite , c est de voir six personnes choisies exjprès 
pour s'entretenir agréablement ensemble , et 
parmi lesquelles rég^nent même le plus souvent 
des liaisons secrètes , ne pouvoir rester une 
heure entre elles six , sans y ^re intervenir la 
moitié de Paris; comme si leurs cœurs navoient 
rien à se dire et qu il ny eût là personne qui 
méritât de les intéresser. Te souvient-il , ma 
Julie, comment , en soupant chez ta cousine ou 
chee toi, nous savions, en dépit de la contrainte 
et du mystère , faire tomber lentretien sur des 
sujets qui eussent du rapport à nous, et com- 
ment , à chaque réflexion touchante , à chaque 
allusion subtile, un regard plus vif quun éclair, 
un soupir plutôt deviné qu aperçu , en portok 
le doux sentiment d*un cœur à Vautre ? 

Si la conversation se tourne par hasard sur 
les convives , c'est communément dans un cer^ 
tain jargon de société^ dont il faut avoir la def 
pour lenteiidre. A Taide de ce chiffre, on se fait 
réciproquement et selon le goût du temps milb 
mauvaises pla^isanteries, durant lesquelles le plus 
sot n'est pas celui qui brille le moins, tandis qu un 
tiers mal instruit est réduit à lennui et au si- 
lence, ou à rire de ce qui! n entend point. Voilà, 
hors le tète-àrtéte, qui m est et me sera toujours 
Inconnu , tout ce qu'il y a de tendre et d'affec- 
tueux dans les liaisons de ce pays. 



SECONDE PARTIE. • SgS 

Au milieu de tout cela , qu'un homme de 
poids avance un propos grave ou agite une ques- 
tion sérieuse , aussitôt Fattention commune se 
fixe à ce nouvel objet ; hommes , femmes , vieil- 
lards , jeunes gens , tout se prête à le considérer 
par toutes ses faces , et Ton est étonné du sens , 
et de la raison qui sortent comme à Fenvi de 
toutes ces tètes folâtres (i). Un point de morale 
ne seroit pas mieux discuté dans une société de 
philosophes, que dans celle dune jolie femme 
de Paris ; les conclusions y seroient même sou- 
vent moins sévères : car le philosophe qui veut 
agir comme il parle y regarde à deux fois; mais 
ici , où toute la morale est un pur verhiage , on 
peut être austère sans conséquence , et Ton ne 
seroit pas fâché, pour rabattre un peu lorgueil 
philosophique, de mettre la vertu si haut que le 
sage même n y pût atteindre. Au reste , hommes 
et femmes , tous , instruits par lexpérience du 
monde , et sur-tout par leur conscience , se réu- 
nissent pour penser de leur espèce aussi mai 
qu il est possible , toujours philosophant triste- 
ment, toujours dégradant par vanité la nature 

(i) Pourvu toutefois qu^une plaisanterie imprévue ne 
vienne pas déranger cette gravité ; car alors chacun ren- 
chérit; tout part à Tinstant , et il n'y a phis moyen de 
reprendre le ton sérieux. Je me rappelle un certain pa- 
quet de gimblettes qui troubla si plaisamment une re- 
présentation de la foire. Les acteurs dérangés n^étoient 
que des animaux. Mais que de choses sont gimblettes 
pour beaucoup d'hommes! On sait qui Fontenelle avoulu 
peindre jdans l'histoire des Tyrinttens. 



394 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

humaine , toujours cherchant dans quelque vice 
la cause de tout ce qui se fait de bien , toujours, 
d après leur propre cœur , médisant du cœur de 
rhomme. 

Malgré cette avilissante doctrine, un des su- 
jets favoris de ces paisibles entretiens, cest le 
sentiment; mot par lequel il ne faut pas enten* 
dre un épanchement affectueux dans le sein de 
lamour ou de lamitié, cela seroil d'une fadeur 
à mourir; cest le sentiment mis en grandes 
maximes générales, et quintessendé partout ce 
que la métaphysique a de plus subtil. Je puis 
dire n avoir de ma vie ouï tant parler du senti- 
ment, ni si peu compris ce quon en disoit. Ce 
sont des raffinements inconcevables. O Julie, 
nos cœurs grossiers n ont jamais rien su de tou* 
tes ces belles maximes; et jai peur quil nen 
soit du sentiment chez les gens du monde com- 
me dHomère chez les pédants, qui lui forgent 
mille beautés chimériques, faute d apercevoir 
les véritables. Ils dépensent ainsi tout leur sen- 
timent en esprit; et il s en exhale tant dans le 
discours, quil n en reste plus pour la pratique. 
Heureusement la bienséance y supplée , et Ton 
fait par usage à peu près les mêmes choses qu on 
feroit par sensibilité , du moins tant quil' nen 
coûte que des formules et quelques gènes pas- 
sagères, quon s'impose pour faire bien parler 
de soi ; car quand les sacrifices vont jusqu a gê- 
ner trop long-temps ou à coûter trop cher, adieu 
le sentiment; la bienséance nen exige pas jua^ 



SECONDE PARTIE. SgS 

que-là. A cela près , on ne sauroit croire à quel 
point tout est compassé ^n^csuré , pesé, dans ce 
quils appellent des procédés; tout ce qui n est 
plus dansdes sentiments , ils Font mis en régie , 
et tout est régie parmi eux. Ce peuple imita- 
teur seroit plein d originaux , qu il seroit impos- 
sible den rien savoir; car nul homme n ose être 
lui-même. Il faut faire comme les autres: cest 
la première maxime de la sagesse du pays. Ce^ 
se fait, cela ne se fait pas : voilà la décision su- 
prême. 

Cette apparente régularité donne aux usages 
communs Fair du monde le plus comique , même 
dans les choses les plus sérîeuses^On sait à point 
nommé quand*il faut envoyer savoir des nou- 
velles; quand il faut se faire écrire, c est-à-dire 
faire une visite qu on ne fait pas ; quand il faut 
la faire soi-même ; quand il est permis d*ètre chez 
soi ; quand on doit n y pas être quoiqu'on y soit; 
quelles offres Fun doit faire , quelles offres Fau- 
tre doit rejeter; quel degré de tristesse on doit 
prendre à telle ou telle mort (i); combien de 
temps on doit pleurer à la campagne; le jour où 
Fon peut revenir se consoler à la ville ; Fheure 

(i) S'affliger à la mort de quelqu'un est un sentiment 
d'humanité et un témoignage de bon naturel , mais non 
pas un devoir de yertu, ce quelqu'un fût-il même notre 
père. Quiconque, en pareil cas, n'a point d'afHiction 
dans le cœur, n'en doit point montrer au dehors; car 
il est beaucoup plus essentiel de fuir la fiiusseté que de 
s'asservir aux bienséances. 



396 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

et la minute où Faffliction permet de donner le 
bal ou d aller au spectacle. Tout le monde y fait 
à-la-fois la même chose dans la même circon- 
stance; tout va par temps comme les mouve- 
ments d un régiment en bataille : vous diriez 
que ce sont autant de marionnettes clouées sur 
la même planche ou tirées par le même fil. 

Or, comme il nest pas possible que tous ces 
gens qui font exactement la même chose soient 
exactement affectés de même , il est clair qu'il 
faut les pénétrer par dautres moyens pour les 
connoitre; il est clair que tout ce jargon nest 
quun vain formulaire, et sert moins à juger des 
mœurs, que du ton qui régne à Paris. On ap- 
prend ainsi les propos qu on y tient , mais rien 
de ce qui peut servir à les apprécier. J en dis au- 
tant de la plupart des écrits nouveaux ; j en dis 
autant de la scène même , qui depuis Molière 
est bien plus un lieu où se débitent de jolies 
conversations, que. }a représentation de la vie 
civile. Il y a ici trois théâtres, sur deux desquels 
on représente des êtres chimériques; savoir, sur 
lun, des arlequins, des pantalons, des scara- 
mouches; sur lautre , des dieux , des diables , des 
sorciers. Sur le troisième on représente ces pièces 
immortelles dont la lecture nous faisoit tant de 
plaisir, et d autres plus nouvelles qui paroissent 
de temps en temps sur la scène. Plusieurs de ces 
pièces sont tragiques , mais peu touchantes; et 
si Ton y trouve quelques sentiments naturels et 
quelque vrai rapport au cœur humain , elles n ofr 



SECONDE PARTIE. 897 

freat aucune sorte d'instruction sur les mœurs 
particulières du peuple qu elles amusent. 

L'institution de la tragédie avoit , chez ses in-- 
venteurs, un fondement de religion qui suffisoit 
pour lautoriser. D ailleurs , elle oifroit aux Grecs 
un spectacle instructif et agréable dans les mal- 
heurs des Perses leurs ennemis, dans les crimes 
et les folies des rois dont ce peuple s étoit délivré. 
Quon représente à Berne, à Zurich, à la Haye, 
J ancienne tyrannie de la maison d'Autriche ; Fa- 
mour de la patrie et de la liberté nous rendra 
ces pièces intéressantes : mais quon me dise de 
quel usage sont ici les tragédies de Corneille, et 
ce qu'importe au peuple de Paris Pompée ou Ser- 
torius. Les tragédies grecques rouloient sur des 
événements réels ou réputés tels par les specta- 
teurs, et fondés sur des traditions historiques. 
Mais que hit une flamme héroïque et pure dans 
Tame des grands? I^ diroit-on pas que les com- 
bats de l'amour et de la vertu leur donnent sou* 
vent de mauvaises nuits, et que le cœur a beau- 
coup à faire dans les mariages des rois ? Juge 
de la vraisemblance et de l'utilité de tant de 
pièces, qui roulent toutes sur ce chimérique 
sujet 1 

Quant à la comédie, il est certain. qu'elle doit 
représenter au naturel les mœurs du peuple 
pour lequel elle est faite, afin qu'il s'y corrige de 
•es vices et de ses défauts , comme on aie de- 
vant un miroir les taches de son visage. Térence 
et Plaute se trompèrent dans leur objet ; mais 



398 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

avani eux Aristophane et MéBandre avoient et» 
posé aux Athéniens les mœurs athéniennes; et^ 
depuis, le seul Molière peignit plus naïvement 
encore celles des François du siècle dernier à 
leurs propres yeux. Le tableau a changé; mais 
il nest plus revenu de peintre. Maintenant on 
copie au théâtre les conversations d*une cen- 
taine de maisons de Paris. Hors de cela, on n'y 
apprend rien des mœurs des François: Il y a dans 
cette grande ville tinq o,u six cent mille âmes 
dont il nestjamais <{uestion sur la scène. Molière 
osa peindre des bourgeois et des artisans aussi 
bien que des marquis ; Socra te faisoit parler des 
cochers, menuisiers, cordonniers, maçons. Mais 
les auteurs d'aujourd'hui , qui sont des gens d un 
autre air, se croiroient déshonorés s'ils sa voient 
ce qui se passe au comptoir d'un marchand ou 
dans la boutique d'un ouvrier; il ne leur faut 
que des interlocuteurs illustres, et ils cherchent 
dans le rang de leurs personnages l'élévation 
qu'ils ne peuvent tirer de leur génie. Les spec- 
tateurs eux-mêmes sont devenus si délieats , 
qu'ils craindroient de se compromettre à la co- 
médie comme en visite, et ne daigneroient pas 
aller voir en représentation des gens de moindre 
condition qu'eux. Ils sont comme les seuls habi- 
tants de la terre; tout le reste n'est rien à leurs 
yeux. Avoir 4in carrosse, un suisse , un mattre- 
d'hôtel, c'est être comme tout le monde. Pour 
être comme tout le monde, il faut être comme 
l;rès peu de gens. Ceux t}ui vont à pied^ ne-sont- 



SECONDE PARTIE. Sgg 

pas du monde; ce sont des bourgeois , des hom- 
mes, du peuple, des gens de loutre monde; 
et Ton diroit qu un carrosse n est pas tant né- 
cessaire pour se conduire que pour exister. Il 
y a comme cela une poignée d'impertinents 
qui ne comptent queux dans tout Tunivers^. 
et ne valent guère la peine qu on les compte , 
si ce n est pour le mal quils font. Cest pour 
eux uniquement que sont faits les spectacles. 
Ils s'y montrent à-la-fois comme représentés 
au milieu du théâtre , et comme représentants 
aux deux côtés ; ils sont personnages sur la scène , 
et comédiens sur les bancs. Cest ainsi que la 
sphère du monde et des auteurs se rétrécit ; c est 
ainsi que la scène moderne ne quitte plus son 
ennuyeuse dignité. On n y sait plus montrer les. 
hommes quen habit doré. Vous diriez. que la 
France nest peuplée que de comtes et de che- 
valiers; et plus le peuple y est misérable et 
gueux, plus le tableau du peuple y est bril- 
lant et magnifique. Cela fait quen peignant le 
ridicule des états qui servent d exemple aux au- 
tres, pn le répand plutôt que de léteindre, et 
que le peuple, toujours singe et imitateur des 
riches, va moins au théâtre pour rire de leurs 
folies que pour les étudier, et devenir encore 
plus fou qu eux en les imitant. Voilà de quoi fut 
cause Molière lui-même : il corrigea la cour en 
infectant la ville; et ses ridicules marquis furent 
le premier modèle des petits-maitres bourgeois 
qui leur succédèrent. 



4oO LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

Ed général il y a beaucoup de discours et peu 
dactioii sur la scène Françoise : peut-être est-ce 
quen effet le François parle encore plus qu'il 
nagit, ou du moins qu'il donne un bien plus 
grand prix à ce qu on dit qua ce qu on feit. 
Quelqu'un disoit, en sortant dune pièce de 
Denys le tyran : Je n'ai rien vu,, mais jai en- 
tendu force paroles. Voilà ce qu'on peut dire en 
sortant des pièces françoises. Racine et Cor- 
neille, avec tout leur génie, ne sont eux-mêmes 
que des parleurs; et leur successeur est le pre- 
mier qui , à l'imitation des Anglois , ait osé 
mettre quelquefois la scène en représentation. 
Communément tout se passe en beaux dialogues 
bien agencés, bien ronflants, où l'on voit d'a- 
bord que le premier soin de chaque interlocu-* 
teur est toujours celui de briller. Presque tout 
s énonce en maximes générales. Quelque agités 
qu'ils puissent être, ils songent toujours plus au 
public qu'à eux-mêmes ; une sentence leur coûte 
moins qu un sentiment : les pièces de Racine et 
de Molière (i) exceptées, le je est presque aussi 
scrupuleusement banni de la scène Françoise 
que des écrits de Port-Royal; et les passions hu- 
maines, aussi modestes que l'humilité chré- 

(i) Il ne faut point associer en ceci Molière à Racine ; 
car le premier est , comme tous les autres , plein de ma- 
ximes et de sentences , sur-tout dans ses pièces en vers : 
mais chez Racine tout est sentiment; il a su iaire parler 
chacun pour soi, et c*esl en cela qu'il est vraiment unique 
parmi les auteurs dramatiques de sa nation. 



SECONDE PARTIE. 4oi 

tienne, ny parlent jamais que par on. Il y a 
encore une certaine dignité maniérée dans le 
geste et dans le propos , qui ne permet jamais 
à la passion de parler exactement son langage, 
ni à Fauteur de revêtir son personnage et de se 
transporter au lieu de la scène , mais le tient 
toujours enchaîné sur le théâtre et sous les yeux 
des spectateurs. Aussi les situations les plus vives 
ne lui font-elles jamais oublier un bel arrange- 
ment de phrases ni des attitudes élégantes ; et si 
]e désespoir lui plonge un poignard dans le cœur, 
non content d'observer la décence en tombant 
comme Polyxéne , il ne tombe point; la décence 
le maintient debout après sa mort, et tous ceux 
qui viennent d expirer s'en retournent linstant 
d'après sur leurs jambes. 

Tout cela vient de ce que le François ne cher- 
che point sur la scène le naturel et Fillusion , et 
n y veut que de lesprit et des pensées ; il fait cas 
de lagrément et non de l'imitation , et ne se 
soucie pas d'être séduit pourvu qu'on lamuse. 
Personne ne va au spectacle pour le plaisir du 
spectacle , mais pour voir l'assemblée , pour en 
être vu, pour ramasser de quoi fournir au caquet 
après la pièce ; et l'on ne songe à ce qu'on voit 
que pour savoir ce qu'on en dira. L'acteur pour 
eux est toujours Facteur , jamais le personnage 
qu'il représente. Cet homme qui parle en maître 
du monde n'est point Auguste , c'est Baron y la 
veuve de Pompée est Adrienne ; Alzire est ma- 
demoiselle Gaussin j et ce fier sauvage est Grand- 

3. a6 



4oa LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

val. Les comédiens , de leur côté , négligent en« 
tièrement Tillusion dont ils voient que personne 
ne se soucie. Us placent les héros de lantiquité 
entre six rangs de jeunes Parisiens ; ils calquent 
les modes françoises sur Thabit romain ; on voit 
Gornélie en pleurs avec deux doigts de rouge , 
Gaton poudré à blanc, et Brutus en panier. Tout 
cela ne choque personne et ne fait rien au suc- 
cès des pièces : comme on ne voit que Facteur 
dans le personnage , on ne voit non plus que 
1 auteur dans le drame ; et si le costume est né- 
gligé, cela se pardonne aisément; car on sait 
bien que Corneille n étoit pas tailleur , ni Cré- 
billon perruquier. 

Ainsi, de quelque sens quon envisage les 
choses , tout nest ici que balnl, jargon , propos 
sans conséquence. Sur la scène comme dans le 
monde , on a beau écouter ce qui se dit , on n ap- 
prend rien de ce qui se £aiit : et qu a-t-on besoin 
de rapprendre? sitôt quun homme a parlé, s m- 
forme-t-on de sa conduite ? na-t-il pas tout fait? 
n est-il pas jugé ? L*honnéte homme d*ici n est 
point celui qui fait de bonnes actions , mais ce- 
lui qui dit de belles choses ; et un seul propos 
inconsidéré , lâché sans réflexion , peut faire à 
celui qui le tient un tort irréparable que n efla- 
ceroient pas quarante ans d'intégrité. En un 
mot , bien que les œuvres des hommes ne res- 
semblent guère à leurs discours ^ je vois qu'on 
ne les peint que par leurs discours , sans ^ard 
à leurs œuvres ; je vois aussi que dans une grande 



SECONDE PARTIE. 4o3 

ville la société paroit plus douce , plus facile , 
plus sûre même que parmi des gens moins étu* 
diés : mais les hommes y sont-ils en efïet plus 
humains , plus modérés , plus justes ? Je n'en 
sais rien. Ce ne sont encore là que des appa- 
rences ; et sous ces dehors si ouverts et si agréa- 
bles , les cœurs sont peut-être plus cachés , plus 
enfoncés en dedans que les nôtres. Étranger, 
isolé , sans affaires , sans liaisons , sans plaisirs , 
et ne voulant m en rapporter qu à moi ,1e moyen 
de pouvoir prononcer ? 

Cependant je commence à sentir Tivresse où 
cette vie agitée et tumultueuse plonge ceux qui 
la mènent, et je tombe dans un étourdissement 
semblable à celui d un homme aux yeux duquel 
on fait passer rapidement une multitude d ob- 
jets. Aucun de ceux qui me frappent n attache 
mon cœur , mais tous ensemble en troublent et 
suspendent les affections, au point den oublier 
quelques instants ce que je suis et à qui je suis. 
Chaque jour en sortant de chez moi j enferme 
mes sentiments sous la clef, pour en prendre 
d autres qui se prêtent aux frivoles objets qui 
m'attendent. Insensiblement je juge et raisonne 
comme jentends juger et raisonner tout le 
monde. Si quelquefois j essaie de secouer les pré- 
jugés et de voir les choses comme elles sont , à 
l'instant je suis écrasé d'un certain verbiage qui 
ressemble beaucoup à du raisonnement. On me 
prouve avec évidence qu'il n'y a que le demi- 
philosophe qui regarde à la réalité des choses; 

a6. 



4o4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

que le vrai sage ne les considère que par les ap» 

parences ; qu il doit prendre les préjugés pour 

principes , les bienséances pour lois , et que la 

plus sublime sagesse consiste à vivre comme les 

fous. 

Forcé de changer ainsi Tordre de mes aflfec- 
tions morales , forcé de donner un prix à des 
chimères, et d'imposer silence à la nature et à 
la raisonne vois ainsi défigurer ce divin modèle 
que je porte au-dedans de moi , et qui servoit 
à-la-fois d objet à mes désirs et de règle à mes 
actions ; je flotte de caprice en caprice ; et mes 
goûts étant sans cesse asservis à lopinionje ne 
puis être sûr un seul jour de ce que j aimerai le 
lendemain. 

Gonfîis , humilié , consterné y de sentir dégra- 
der en moi la nature de Thomme , et de me voir 
ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos 
cœurs enflammés selevoient réciproquement, 
je reviens le soir , pénétré d'une secrète tristesse, 
accablé d un dégoût mortel , et le cœur vide et 
gonflé comme un ballon rempli d air. O amour ! 
ô purs sentiments que je tiens de lui !... avec 
quel charme je rentre en moi-même ! avec quel 
transport j y retrouve encore mes premières af- 
fections et ma première dignité! Combien je 
m applaudis dy revoir briller dans tout son éclat 
l'image de la vertu , d'y contempler la tienne , ô 
Julie , assise sur un trône de gloire et dissipant 
d'un souffle tous ces prestiges ! Je sens respirer 
mon ame oppressée , je crois avoir recouvré mon 



SECONDE PARTIE. 4o5 

existence et ma vie , et je reprends avec mon 
aniQur tous les sentiments sublimes qui le ren- 
dent digne de son objet. 



LETTRE XVIIL 

DE JULIE. 

Je viens, mon bon ami, de jouir d'un des plus 
doux spectacles qui puissent jamais charnier 
mes yeux. La plus sage , la plus aimable des fiUes 
est enfin devenue la plus digne et la meilleure 
des femmes. L'honnête homme dont eUe a com- 
blé les vœux, plein d estime et d amour pour 
elle , ne respire que pour la chérir , ladorer , la 
rendre heureuse ; et je goûte le charme inexpri- 
mable d'être témoin du bonheur de mon amie , 
c est-à-dire de le partager. Tuny seras pas moins 
sensible, jen suis bien sûre, toi quelle aima 
toujours si tendrement , toi qui lui fus cher pres- 
que dès son enfance , et à qui tant de bienfaits 
Font dû rendre encore plus chère. Oui , tous les 
sentiments qu elle éprouve se font sentir à nos 
cœurs comme au sien. Slls sont des plaisirs pour 
elle , ils sont pour nous des consolations ; et tel 
est le prix de Famitié qui nous joint , que la fé- 
licité d un des trois soffit pour adoucir les maux 
des deux autres. 

Ne nous dissimulons pas pourtant que cette 
amie incomparable va nous échapper en partie. 



4o6 LA NOUVELLE HÉLO!SE. 

La voilà dans un nouvel ordre de choses; la 
voilà sujette à de nouveaux engagements , à de 
nouveaux devoirs; et son cœur, qui netoit quk 
nous, se doit maintenant à dautres affections 
auxquelles il faut que lamitié cède le premier 
rang. Il y a plus , mon ami ; nous devons de notre 
part devenir plus scrupuleux sur les témoignages 
de son zélé ; nous ne devons pas seulement con- 
sulter son attachement pour nous et le besoin 
que nous avons délie, mais ce qui convient à 
son nouvel état , et ce qui peut agréer ou dé- 
plaire à son mari. Nous navons pas besoin de 
chercher ce qu exigeroit en pareil cas la vertu ; 
les lois seules de lamitié suffisent. Celui qui pour 
son intérêt particulier poUrroit compromettre 
un ami mériteroit-il d'en avoir? Quand elle étoit 
fille , elle étoit libre , elle n avoit à répondre de 
ses démarches qu a elle-même , et l'honnêteté 
de ses intentions suffisoit pour la justifier à ses 
propres yeux. Elle nous regardoit comme deux 
époux destinés lun à l'autre, et son cœur sensi- 
ble et pur aUiant la plus chaste pudeur pour 
elle-même à la plus tendre compassion pour sa 
coupable amie , elle couvroît ma faute sans la 
partager. Mais à présent tout est changé; elle 
doit compte de sa conduite à un autre; elle na 
pas seulement engagé sa foi , elle a aliéné sa 
liberté. Dépositaire en même temps de l'hon- 
neur de deux personnes , il ne lui suffit pas 
d'être honnête , il faut encore qu'elle soit ho- 
norée ; il ne lui suffit pas de ne rien faire que 



SECONDE PARTIE. 4^7 

de bien , il faut encore qu elle ne fesse rien qui 
ne soit approuvé. Une femme vertueuse ne doit 
pas seulement mériter lestime de son mari, mais 
lobtenir ; sll la blâme , elle est blâmable ; et, fut-* 
elle innocente, elle a tort sitôt quelle est soup- 
çonnée , car les apparences mêmes sont au nom- 
bre de ses devoirs. 

Je ne vois pas clairement si toutes ces raisons 
sont bonnes , tu en seras le juge ; mais un cer- 
tain sentiment intérieur m'avertit qu il n est pas 
bien que ma cousine continue d être ma confi'* 
dente , ni qu elle me le dise la première. Je me 
suis souvent trouvée en faute sur mes raisonne- 
ments , jamais sur les mouvements secrets qui 
me les ini|>irent , et cela Ëiit que j ai plus de con 
fiance à mon instinct qua ma raison. 

Sur ce principe j ai déjà pris un prétexte pour 
retirer tes lettres , que la crainte d une surprise 
me faisoit tenir cbez elle. Elle me les a rendues 
avec un serrement de cœur que le mien ma £iit 
apercevoir , et qui ma trop confirmé que j avois 
fait ce qu il falloit faire. Nous n avons point eu 
d'explication, mais nos regards en tenoient lieu; 
elle ma embrassée en pleurant ; nous sentions 
sans nous rien dire combien le tendre langage 
de lamitié a peu besoin du secours des paroles. 

A regard de l'adresse à substituer à la sienne, 
j avois songé d'abord à celle de Fancbon Anet , 
et c'est bien la voie la plus sûre que nous pour- 
rions cboisir; mais si cette jeune femme est dans 
un rang plus b^ que ma cousine, est-ce une 



4o8 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

raison d avoir moins d^égards pour elle en ce qui 
concerne Thonnèteté ? n est-il pas à craindre au 
contraire que des sentiments moins élevés ne lui 
rendent mon exemple plus dangereux , que ce 
qui n etoit pour lune que lefiFort d une amitié 
sublime ne soit pour Tautre un commencement 
de corruption , et qu en abusant de sa recon- 
noissance je ne force la vertu même à servir 
d'instrument au vice ? Âh ! n est-ce pas assez 
pour moi d'être coupable , sans me donner des 
complices , et sans aggraver mes fautes du poids 
de celles d autrui? N y pensons point, mon ami: 
j ai imaginé un autre expédient, beaucoup moins 
sûr à la vérité, mais aussi moins répréhensible , 
en ce quil ne compromet personne et ne noos 
donne aucun confident; cest de m'écrire sous 
tin nom en lair , comme , par exemple , M. du 
Bosquet , et de mettre une enveloppe adressée 
à Regianino , que j aurai soin de prévenir. Ainsi 
Regianino lui-même ne saura rien ; il naura 
tout au plus que des soupçons , qu il n oseroit 
vérifier , car mylord Edouard de qui dépend sa 
fortune ma répondu de lui. Tandis que notre 
correspondance continuera par cette voie , je 
verrai si Ion peut reprendre celle qui nous ser- 
vit durant le voyage du Valais , ou quelque autre 
qui soit permanente et sûre. 

Quand je ne connoitrois pas Tétat de ton 
cœur, je m apercevrois , par Thumeur qui règne 
dans tes relations, que la vie que tu mènes n est 
pas de ton goût. Les lettres de M. de Murait , 



SECONDE PARTIE. 4^9 

dont on s est plaint en France , étoient moins 
sévères que les tiennes ; comme un enfant qui se 
dépite contre ses maîtres , tu te venges d être 
obligé d'étudier le monde sur les premiers qui 
te rapprennent. Ce qui me surprend le plus est 
que la chose qui commence par te révolter est 
celle qui prévient tous les étrangers , savoir , 
laccueil des François et le ton général de leur 
société , quoique de ton propre aveu tu doives 
personnellement t'en louer. Je n ai pas oublié 
la distinction de Paris en particulier et dune 
grande ville en général ; mais je vpisqu ignorant 
ce qui convient à lun ou à 1 autre , tu fais ta 
critique à bon compte , avant de savoir si c est 
une médisance ou une observation. Quoi quil 
en soit , j aime la nation Françoise , et ce n est 
pas m obliger que d en mal parler. Je dois aux 
bons livres qui nous viennent d elle la plupart 
des instructions que nous avons prises ensemble. 
Si notre pays n est plus barbare , à qui en avons- 
nous lobligation ? Les deux plus grands , les 
deux plus vertueux des modernes , Catinat , Fé- 
nélon , étoient tous deux François ; Henri IV , 
le roi que j aime, le bon roi, letoit. Si la France 
n est pas le pays des hommes libres , elle est 
celui des hommes vrais ; et cette liberté vaut 
bien Fautre aux yeux du sage. Hospitaliers , pro- 
tecteurs de letranger , les François lui passent 
même la vérité qui les blesse ; et Ton se feroit 
lapider à Londres si Ton y osoit dire des Anglois 
la moitié du mal que les François laissent dire 



4lO LA NOUVELLE HÉLOiSE. 

d eux à Paris. Mod père , qui a passé sa vie en 
France , ne parle qu avec transport de ce bon et 
aimable peuple. S'il y a versé son sang au ser- 
vice du prince, le prince ne l'a point oublié dans 
sa retraite, et Thonore encore de ses bienfaits; 
ainsi je me regarde comme intéressée à la gloire 
d'un pays où mon père a trouvé la sienne. Mon 
ami , si chaque peuple a ses bonnes et ses mau- 
vaises qualités , honore au moins la vérité qui 
loue , aussi bien que la vérité qui blàme. 

Je te dirai plus ; pourquoi perdrois-tu en vi- 
sites oisives le temps qui te reste à passer aux 
lieux oii tu es ? Paris est-il moins que Londres 
le théâtre des talents ? et les étrangers y font-ils 
moins aisément leur chemin? Crois-moi, tous 
les Anglois ne sont pas des lords Édouards , et 
tous les François ne ressemblent pas à ces beaux 
diseurs qui te déplaisent si fort. Tente , essaie , 
fais quelques épreuves , ne fût-ce que pour ap- 
profondir les mœurs , et juger à l'œuvre ces gens 
qui parlent si bien. Le père de ma cousine dit 
que tu connois la constitution de l'empire et les 
intérêts des princes. Mylord Edouard trouve 
aussi que tu n'as pas mal étudié les principes 
de la politique et les divers systèmes de gouver- 
nement. J'ai dans la tète que le pays du monde 
où le mérite est le plus honoré est celui qui te 
convient le mieux, et que tu n'as besoin que 
d'être connu pour être employé. Quant à la re- 
ligion , pourquoi la tienne te nuiroit-elle plus 
qu'à un autre ? La raison n'est-elle pas le pré- 



SEC0I9DE PARTIE. 411 

servatif de Imtolérance et du fanatisTne? Est*on 
plus bigot en France quen Allemagne? et qui 
Vempècheroit de pouvoir faire à Paris le même 
chemin que M. de St.-Saphorin a fait à Vienne? 
Si tu considères le but , les plus prompts essais 
ne doivent*-ils pas accélérer les succès? Si tu 
compares les moyens , n est-il pas plus honnête 
encore de s avancer par ses talents que par ses 
amis ? Si tu songes... Ah ! cette mer !... un plus 
long trajet... Taimerois mieux TAngleterre, si 
Paris étoit au-delà. 

A propos de cette grande ville , oserois-je re- 
lever une affectation que je remarque dans tes 
lettres ? Toi qui me parloid des Y alaisanes avec 
tant de plaisir , pourquoi ne me dis-tu rien des 
Parisiennes? Ces femmes galantes et célèbres 
valent-elles moins la peine d'être dépeintes que 
quelques montagnardes simples et grossières? 
Crains-tu peut-être de me donner de Tinquié- 
tude par le tableau dés plus séduisantes per- 
sonnes de Tunivers ? Désabuse-toi , mon ami ; 
ce que tu peux faire de pis pour mon repos est 
de ne me point parler d elles ; et , quoi que tu 
men puisses dire , ton silence à leur égard m'est 
beaucoup plus suspect que tes éloges. 

Je serons bien aise aussi d avoir un petit mot 
sur lopéra de Paris , dont on dit ici des mer- 
veilles (i) ; car enfin la musique peut être mau* 

(i) Tauroîs bien mauvaise opinion de ceux qui , con- 
noUsant le caractère et la situation dp Julie, ne devine- 



4lîi LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

\aise , et le spectacle avoir ses beautés : s'il nen 
a pas , c est un sujet pour ta médisance , et du 
moins tu n offenseras personne. 
' Je ne sais si c'est la peine de te dire qu à Foc- 
casion de la noce il mest encore venu ces jours 
passés deux épouseurs comme par rendez-vous: 
Tun dirverdun , gîtant , chassant de château en 
château ; lautre du pays allemand , par le coche 
de Berne. Le premier est une manière de petit- 
mattre, parlant assez résolument pour faire trou- 
ver ses reparties spirituelles à ceux qui nen 
écoutent que le ton ; l'autre est un grand nigaud 
timide , non de cette aimable timidité qui vient 
de la crainte de déplaire , mais de lembarras 
d un sot qui ne sait que dire , et du malaise d un 
libertin qui ne se sent pas à sa place auprès 
d'une honnête fille. Sachant très positivement 
les intentions de mon père au sujet de ces deux 
messieurs , j'use avec plaisir de la liberté qu il 
me laisse de les traiter à ma fantaisie , et je ne 
crois pas que cette fantaisie laisse durer long- 
temps celle qui les amène. Je les hais d'oser at- 
taquer un cœur où tu règnes , sans armes pour 
te le disputer : s ils en avoient , je les haïrois da- 
vantage encore; mais où les prendroient - ils , 
eux , et d autres , et tout lunivers ? Non , non ; 
sois tranquille , mon aimable ami : quand je 
retrouverois un mérite égal au tien , quand il se 

. roîent pas à Finstant que cette curiosité ne vient point 
d'elle. On verra bientôt que son amant n^y a pas été 
trompé ; sHl l'eût été , il ne Tauroit plus aimée. 



SECONDE PARTIE. ^l3 

présenteroit un autre toi-même , encore le pre- 
mier venu seroit-il le seul écouté. Ne t'inquiète 
donc point de ces deux espèces dont je daigne 
à peine te parler. Quel plaisir j'aurois à leur 
mesurer deux doses de dégoût si parfaitement 
égales , qu ils prissent la résolution de partir en- 
semble comme ils sont venus, et que je pusse 
t apprendre à-la-fois le départ de tous deux ! 

M. de Grouzas vient de nous donner une ré- 
futation des épttres de Pope , que j'ai lue avec 
ennui. Je ne sais pas au vrai lequel des deux 
auteurs a raison ; mais je sais bien que le livre 
de M. de Grouzas ne fera jamais faire une bonne 
action , et qu il n y a rien de bon qu on ne soit 
tenté de fiaiire en quittant celui de Pope. Je n ai 
point, pour moi, d autre manière de juger de 
mes lectures que de sonder les dispositions où 
elles laissent mon ame , et jlmagine à peine 
quelle sorte de bonté peut avoir un livre qui ne 
porte point ses lecteurs au bien (i). 

Adieu , mon trop cher ami : je ne voudrois 
pas finir sitôt; mais on m attend, on m appelle. 
Je te quitte à regret, car je suis gaie et j aime à 
partager avec toi mes plaisirs : ce qui lès anime 
et les redouble est que ma mère se trouve mieux 
depuis quelques jours ; elle s est senti assez de 
force pour assister au mariage , et servir de mère 
à sa nièce, ou plutôt à sa seconde fille. La pau- 

(i) Si le lecteur approuve cette régie , et qu'il s'en serve 
pour juger ce recueil, Téditeur n'appellera pas de son 
jugement. 



4l4 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

vre Claire en a pleuré de joie. Juge de moi, qui , 
méritant si peu de la conserver , tremble tou* 
jours de la perdre. En vérité elle fait les hon* 
neurs de la fête avec autant de grâce que dans 
sa plus parfaite santé ; il semble même qu un 
jreste de langueur rende sa naïve politesse en* 
core plus touchante. Non , jamais cette incom* 
parable mère ne fut si bonne , si charmante , si 
digne d'être adorée... Sais*tu quelle a demandé 
plusieurs fois de tes nouvelles à M. dOrbe? 
Quoiqu'elle ne me parle point de toi , je n ignore 
pas qu elle t aime , et que , si jamais elle étoit 
écoutée , ton bonheur et le mien seroit son pre- 
mier ouvrage. Ah ! si ton cœur sait être sensible , 
qu il a besoin de 1 être ! et qu il a de dettes à 
payer ! 



LETTRE XIX. 

▲ JULIE. 



Tiens, ma Julie, gronde-môi , quereUe<-moi , 
bats-moi ; je sou£Prirai tout , mais je n en conti- 
nuerai pas moins à te dire ce que je pense. Qui 
sera le dépositaire de tous mes sentiments, si ce 
n est toi qui les éclaires ? et avec qui mon cœur 
se permettroit-il de parler, si tu refusois de l'en- 
tendre ? Quand je te rends compte de mes ob- 
servations et de mes jugements, cest pour que 
tu les corriges , non pour que tu les approuves; 



SECONDE PARTIE. 4^^ 

et plus je puis commettre d'erreurs , plus je dois 
me presser de t en instruire. Si je blâme les abus 
qui me frappent dans cette grande ville , je ne 
m'en excuserai point sur ce que je t en parle en 
confidence ; car je ne dis jamais rien d un tiers 
que je ne sois prêt à lui dire en face , et^ dans 
tout ce que je t'écris des Parisiens , je ne fais que 
répéter ce que je leur dis tous les jours à eux- 
mêmes. Us ne m en savent point mauvais gré ; 
ils conviennent de beaucoup de choses. Ils se 
plaignoient de notre Murait , je le crois bien ; 
on voit, on sent combien il les bait, jusque 
dans les éloges qu'il leur donne ; et je suis bien 
(trompé si , même dans ma critique , on n'aper- 
çoit le contraire. L'estime et la reconnoissance 
que m'inspirent leurs bontés ne font qu'aug- 
menter ma franchise : elle peut n'être pas inu- 
tile à quelques uns ; et, à la manière dont tous 
supportent la vérité dans ma bouche , j'ose 
croire qiȎ nous sommes dignes , eux de l'enten- 
dre , et moi de la dire. C'est en cela , ma Julie , 
que la vérité qui blâme est plus honorable que 
la vérité qui loue ; car la louange ne sert qu'à 
corrompre ceux qui la goûtent , et les plus in- 
dignes en sont toujours les plus affamés : mais 
la censure est utile , et le mérite seul sait la sup- 
porter. Je te le dis du fond de mon cœur , j'ho- 
nore le François comme le seul peuple qui aime 
véritablement les hommes , et qui soit bienfai- 
sant par caractère ; mais c'est pour cela même 
que j'en suis moins disposé à lui accorder cette 



4l6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

admiration générale à laquelle il prétend même 
pour les défauts quil avoue. Si les François 
n avolent point de vertus , je n en dirois rien ; 
s'ils n avoient point de vices , ils ne seroient pas 
hommes : ils ont trop de côtés louables pour 
être toujours loués. 

Quant aux tentatives dont tu me parles, elles 
me sont impraticables , parcequ il faudroit em- 
ployer pour les iFaire des moyens qui ne me 
conviennent pas et que tu mas interdits toi- 
même. L austérité républicaine n est pas de mise 
en ce pays; il y faut des vertus plus flexibles, 
et qui sachent mieux se plier aux intérêts des 
amis ou des protecteurs. Le mérite est honoré, 
j'en conviens -, mais ici les talents qui mènent 
à la réputation ne sont point ceux qui mènent 
à la fortune ; et quand j aurois le malheur de 
posséder ces derniers , Julie se résoudroit-elle à 
devenir la femme dun parvenu? En Angleterre 
cest tout autre chose ; et, quoique les mœurs 
y vaillent peut-être encore moins qu en France, 
cela nempêche pas qu on ny puisse parvenir 
par des chemins plus honnêtes , parceque le 
peuple ayant plus de part au gouvernement , 
ïestime publique y est un plus grand moyen de 
crédit. Tu n'ignores pas que le projet de mylord 
Edouard est demployer cette voie en ma fa- 
veur , et le mien de justifier son zèle. Le lieu de 
la terre où je suis le plus loin de toi est celui 
où je ne puis rien faire qui m en rapproche. O 
JuUe, s il est difficile d obtenir ta main, il Test 



SECONDE PARTIE. 4l7 

bien plus de la mériter; et voilà la noble tâche 
que Famour m'impose. 

Tu m^ôtes d'une grande peine en me donnant 
de meilleures nouvelles de ta mère : je ten 
voyois déjà si inquiète avant mon départ , que 
je n osai te dire ce que j en pensois ; mais je la 
trou vois maigrie , changée , et je redoutois quel* 
que maladie dangereuse. Conserve-la-moi , par- 
cequ elle m est chère , parceque mon cœur Fho- 
nore , parceque ses bontés font mon unique es- 
pérance, et sur -tout parcequelle est mère de 
ma Julie. 

Je te dirai sur les deux épouseurs que je n aime 
point ce mot , même par plaisanterie : du reste 
le ton dont tu me parles d eux m empêche de 
les craindre , et je ne hais plus ces infortunés 
puisque tu crois les haïr. Mais j admire ta sim- 
plicité de penser connoitre la haine : ne vois-tu 
pas que cest lamour dépité que tu prends pour 
elle? Ainsi murmure la blanche colombe dont 
on poursuit le bien-aimé. Va , Julie , va , fille 
incomparable ; quand tu pourras haïr quelque 
chose , je pourrai cesser de t aimer. 

P. 5. Que je te plains d'être obsédée par ces 
deux importuns ! Pour Famour de toi-même , 
hàte-toi de les renvoyer. 



^7 



4l8 LA NOUVELLE HÉLOfSE. 



LETTRE XX. 

DE JULIE. 

Af ON ami, jai remis à M. d'Orbe un paquet 
qu'il s'est chargé de t'envoyer à l'adresse de M. 
Silvestre, chez qui tu pouiras le retirer; mais 
je t'avertis d'attendre pour l'ouvrir que tu sois 
seul et dans ta chambre : tu trouveras dans ce 
paquet un petit meuble à ton usage. 

C'est une espèce d'amulette que les amants 
portent volontiers. La manière de s'en servir est 
bizarre ; il faut la contempler tous les matins un 
quart d'heure jusqu'à ce qu'on se sente pénétré 
d'un certain attendrissement ; alors on l'applique 
sur ses yeux , sur sa bouche , et sur son cœur : 
cela sert , dit-on , de préservatif durant la jour- 
née contre le mauvais air du pays galant. On 
attribue encore à ces sortes de talismans une 
vertu électrique très singulière , mais qui n'agit 
qu'entre les amants fidèles ; c'est de communi* 
quer à lun l'impression des baisers de l'autre à 
plus de cent lieues de là. Je ne garantis pas le 
succès de l'expérience ; je sais seulement qu'il ne 
tient qu'à toi de la faire. 

Tranquillise-toi sur les deux galants ou pré- 
tendants , ou comme tu voudras les appeler ; 
car désormais le nom ne fait plus rien à la 



SECONDE PARTIE. 419 

chose. Ils sont partis : qu'ils aillent en paix : 
depuis que je ne les vois plus , je ne les hais 
plus. 



LETTRE XXL 

A JULIE. 



Tu Vas voulu, Julie; il hnt donc te les dépein* 
dre ces aimables Parisiennes! Orgueilleuse! cet 
hommage manquoit à tes charmes. Avec toute 
ta feinte jalousie , avec ta modestie et ton amour, 
je vois plus de vanité que de crainte cachée sous 
cette curiosité. Quoi qu'il en soit, je serai vrai : 
je puis Tétre; je le serois de meilleur cœur si 
javois davantage à louer. Que ne sont -elles 
cent fois plus charmantes ! que n ont-elles assez 
d'attraits pour rendre un nouvel honneur aux 
tiens! 

Tu te plaignois de mon silence! Eh mon 
dieu! que taurois-je dit? En lisant cette lettre 
tu sentiras pourquoi j aimois à te parler des Va* 
laisanes tes voisines, et pourquoi je ne te par- 
lois point des femmes de ce pays. Cest que les 
unes me rappeloient à toi sans cesse , et que les 
autres... Lis, et puis tu me jugeras. Au reste, 
peu de gens pensent comme moi des dcunes 
françoises ,, si même je ne suis sur leur compte 
lout*à-fait seul de mon avis. Cest sur quoi Té* 

97. 



420 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

quité m oblige à te prévenir, afin que tu saches 
que je te les représente, non peut-être comme 
elles sont, mais comme je les vois. Malgré cela, 
si je suis injuste envers elles, tu ne manque- 
ras pas de me censurer encore; et tu seras plus 
injuste que moi , car tout le sort en est à toi 
seule. 

Commençons par lextérieur : c est à quoi s en 
tiennent la plupart des observateurs. Si je les 
imitois en cela , les femmes de ce pays auroient 
trop à s en plaindre: elles ont un extérieur de 
caractère aussi bien que de visage; et comme 
lun ne leur est guère plus favorable que lau- 
tre , on leur fait tort en ne les jugeant que par 
là. Elles sont tout au plus passables de figure, 
et généralement plutôt mal que bien : je laisse 
à part les exceptions. Menues plutôt que bien 
laites, elles nont pas la taille fine; aussi s at- 
tachent -elles volontiers aux modes qui la dé- 
guisent: en quoi je trouve assez simples les 
femmes dès autres pays de vouloir bien imiter 
des modes faites pour cacher des défauts qu el- 
les n ont pas. 

Leur démarche est aisée et commune; leur 
port na rien d affecté, parcequ elles n aiment 
point à se gêner; mais elles ont naturellement 
une certaine disinvoUura qui n est pas dépour- 
vue de grâces, et quelles se piquent souvent 
de pousser jusqu a letourderie. Elles ont le teint 
médiocrement blanc, et sont communément uq 
peu maigres, ce qui ne contribue pas à leur 



SECONDE PARTIE. 4^1 

embellir la peau. A 1 égard Je la gorge, c'est 
lautre extrémité de^ Valaisapes. Avec des corps 
fortement serrés elles tâchent den imposer sur 
la consistance ; il y a d autres moyens d en im- 
poser sur la couleur. Quoique je n aie aperçu 
ces objets que de fort loin , Tinspection en est 
si libre qu*il reste peu de chose à deviner. Ces 
dames paroissent mal entendre en cela leurs 
intérêts; car, pour peu que le visage soit agréa- 
ble, l'imagination du spectateur les servirait 
au surplus beaucoup mieux que ses yeux; et, 
suivant le philosophe gascon , la faim entière 
est bien plus âpre que celle qu on a déjà ras- 
sasiée , au moins par un sens. 

Leurs traits sont peu réguliers ; mais , si elles 
ne sont pas belles, elles ont de la physionomie 
qui supplée à la beauté, et Fédipse quelquefois. 
Leurs yeux vi& et brillants ne sont pourtant ni 
pénétrants ni doux. Quoiqu'elles prétendent les 
animer à force de rouge, lex pression quelles 
leur donnent par ce moyen tient plus du feu de 
la colère que de celui de l'amour: naturdle- 
nâent ils n ont que de la gaieté; ou s ils semblent 
quelquefois demander un sentiment tendre, ils 
ne le promettent jamais (i). 

Elles se mettent si bien, ou du moins elles en 
ont tellement la réputation, quelles servent en 

(i) Parlons pour nous, mon cher philosophe : pour- 
quoi d'autres ne seroient-îls pas plus heureux? Il n'y a 
qu'une coquette qui promette à tout le monde ce qu'elle 
ne doit tenir qu'à un seul. 



423 LA IfOUVELLfi HÉLOÏSE. 

cela, comme en tout, de modèle au resté de 
TEurope» En effet, on ne peut employer avec 
plus de goût un habillement plus bizarre. Elles 
sont de toutes les femmes les moins asservies à 
leurs propres modes. La mode domine les. pro- 
vinciales ; mais les Parisiennes dominent la mo- 
de , et la savent plier chacune à son avantage. 
Les premières sont comme des copistes igno- 
rants et serviles qui copient jusquaux fautes 
d orthographe ; les autres sont des auteurs qui 
copient en maîtres , et savent rétablir les maur 
vaises leçons. 

Leur parure est plus recherchée que magni* 
fique; il y règne plus d'élégance que de richesse. 
La rapidité des modes qui vieillit tout d'une an- 
née à lautre , la propreté qui leur fait aimer à 
changer souvent d ajustement, les préservent 
d'une somptuosité ridicule : elles n en dépensent 
pas moins, mais leur dépense est mieux enten-» 
due; au lieu d'habits râpés et superbes comme 
en Italie , on voit ici des habits plus simples et 
toujours frais. Les deux sexes ont à cet égard 
la même modération, la même délicatesse; et 
ce goût me. fait grand plaisir: j'aime fort à ne 
voir ni galons ni taches. Il n'y a point de peuple, 
excepté le nôtre, où les femmes sur -tout por- 
tent moins de dorure. On voit les mêmes étoflfes 
dans tous les états ; et l'on auroit peine à distin- 
guer une duchesse dune bourgeoise, si la pre- 
mière navoit l'art de trouver des distinctions 
que l'autre n'oseroit imiter. Or ceci semble avoir 



SECONDE PARTIE. 4^3^ 

sa difficulté; car, quelque mode quon prenne à 
la cour, cette mode est suivie à Finstant à la 
ville; et il nen est pas des boui|;eoises de Paris 
comme des provinciales et des étrangères , qui 
ne sont jamais qua la mode qui nest plus. Il 
n'en est pas encore comme dans les autres pays, 
où les plus grands étant aussi les plus riches,, 
leurs femmes se distinguent par un luxe que les 
autres ne peuvent égaler. Si les femmes de la 
cour prenoient ici cette voie, elles seroient bien- 
tôt effacées par celles des financiers. 

Qu ont-elles donc fait? Elles ont choisi des 
moyens plus sûrs, plus adroits, et qui mar- 
quent plus de réflexion. Elles savent que des 
idées de pudeur et de modestie sont profondé- 
ment gravées dans Tesprit du peuple. C est là 
ce qui leur a suggéré des modes inimitables. 
Elles ont vu que le peuple avoit en horreur le 
rouge , qu'il s obstine à nommer grossièrement 
du fard; elles se sont appliqué quatre doigts, 
non de Êird, mais de rouge; car, le mot changé, 
la chose n est plus la même. Elles ont vu qu une 
gorge découverte est en scandale au public; elles 
ont largement échancré leurs corps. Elles ont 
vu... oh! bien des choses, que ma Julie, toute 
demoiselle quelle est, ne verra sûrement ja- 
mais. Elles ont mis dans leurs manières le même 
esprit qui dirige leur ajustement. Cette pudeur 
charmante qui distingue, honore et embellit ton 
sexe, leur a paru vile et roturière; elles ont ani- 
mé leur geste et leur propos d une noble impu- 



4^4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

dence; et il ny a point d'honnête homme à qui 
leur regard assuré ne fasse baisser les yeux. G est 
ainsi que cessant detre femmes, de peur detre 
confondues avec les autres femmes , elles pré* 
firent leur rang à leur sexe, et imitent les filles 
de joie afin de netre pas imitées. 

Jlgnore jusquoù va cette imitation de leur 
part , mais je sais qu elles n ont pu tout-à*faic 
éviter celle qu elles vouloient prévenir. Quant 
au rouge et aux corps échancrés, ils ont fait 
tout le progrès qu ils pouvoient faire. Les fem- 
mes de la ville ont mieux aimé renoncer à leurs 
couleurs naturelles et aux charmes que pouvoit 
leur prêter f amoroso pensier des amants, que 
de rester mises commères bourgeoises; et si cet 
exemple na point gagné les moindres états, c est 
quune femme à pied dans un pareil équipage 
n est pas trop en sûreté contre les insultes de la 
populace. Ces insultes sont le cri de la pudeur 
révoltée; et, dans cette occasion comme en beau- 
coup dVutres, la brutalité du peuple, plus hon- 
nête que la bienséance des gens polis, retient 
peut-être ici cent mille femmes dans les bornes 
de la modestie : c est précisément ce qu'ont pré- 
tendu les adroites inventrices de ces modes. 

Quant au maintien soldatesque et au ton gre- 
nadier , il frappe moins , attendu quïl est plus 
universel , et il n est guère sensible qu aux nou- 
veaux débarqués. Depuis le faubourg Saint- 
Germain jusqu'aux halles, il y a peu de femmea 
à Paris dont l'abord , le regard , ne soit d'une 



SECONDE PARTIE. 4^^ 

hardiesse à déconcerter quiconque n a rien vu 
de semblable en son pays ; et de la surprise où 
jettent ces nouvelles manières nait cet air gau- 
che qu'on reproche aux étrangers. C'est encore 
pis sitôt qu'elles ouvrent la bouche. Ce n'est 
point la voix douce et mignarde de nos Vau* 
doises ; c'est un certain accent dur, aigre , in- 
terrogatif, impérieux, moqueur, et plus fort 
que celui d'un homme. S'il reste dans leur ton 
quelque grâce de leur sexe , leur manière intré- 
pide et curieuse de fixer les gens achève de l'é- 
clipser. Il semble qu'elles se plaisent à jouir de 
l'embarras quelles donnent à ceux qui les voient 
pour la première fois; mais il est à croire que 
cet embarras leur plairoit moins si elles en dé- 
mêloient mieux la cause. 

Cependant , soit prévention de ma part en fa- 
veur de la l)eauté , soit instinct de la sienne à se 
faire valoir , les belles femmes me paroissent en 
général un peu plus modestes , et je trouve 
plus de décence dans leur maintien. Cette ré- 
serve ne leur coûte guère ; elles sentent bien 
leurs avantages , elles savent qu'elles n'ont pas 
besoin d'agaceries pour nous attirer. Peut-être 
aussi que l'impudence est plus sensible et cho- 
quante jointe à la laideur ; et il est sûr qu'on 
couvriroit plutôt de soufflets que de baisers un 
laid visage effronté, au lieu qu'avec la modestie* 
il peut exciter une tendre compassion qui mène 
quelquefois à l'amour. Mais quoiqu'en général 
on remarque ici quelque chose de plus doux 



426 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

dans le maintien des jolies personnes , il y a en* 
core tant de minauderies dans leurs manières ; 
et elles sont toujours si visiblement occupées 
d elles-mêmes, qu on n est jamais exposé dans ce 
pays à la tentation qu avoit quelquefois M. de 
Murait auprès des Ângloises, de dire à une femme 
qu elle est belle pour avoir le plaisir de le lui 
apprendre. 

La gaieté naturelle à la nation , ni lé désir d'i- 
miter les grands airs , ne sont pas les seules cau- 
ses de cette liberté de propos et de maintien qu on 
remarque ici dans les femmes. Elle parott avoir 
une racine plus profonde dsfns les mœurs, par le 
mélange indiscret et continuel des deux sexes , 
qui fait contracter à chacun d eux lair , le lan- 
gage et les manières de lautre. Nos Suissesses 
aiment assez à se rassembler entre elles (i), elles 
y vivent dans une douce familiarité ; et quoi- 
que apparemment elles ne haïssent pas le com- 
merce des hommes , il est certain que la pré- 
sence de ceux-ci jette une espèce de contrainte 
dans cette petite gynécocratie. AParis,cest tout 
le contraire; les femmes n aiment à vivre qua- 
vec les hommes , elles ne sont à leur aise qu avec 
eux. Dans chaque société la maîtresse de la mai- 
son est presque toujours seule au milieu d'un 
cercle d'hommes. On a peine à concevoir d où 

(i) Tout cela est fort changé. Par les circonstances, ces 
lettres ne semblent écrites que depuis quelque vin^^^taine 
d'années. Aux mœurs , au style , on les crbiroit de l'autre 
siècle. 



SECONDE PARTIE. 4^7 

tant d'hommes peuvent se répandre par^tout ; 
mais Paris est plein daventuriers et de céliba-^ 
taires qui passent leur vie à courir de maison 
en maison ; et lesiiommes semblent , comme les 
espèces, se multiplier par la circulation. Cest 
donc là qu une femme apprend à parler , agir et 
penser comme eux , et eux comme elle. C est là 
qu unique objet de leurs petites galanteries , elle 
jouit paisiblement de ces insultants hommages 
auxquels on ne daigne pas même donner un 
air de bonne foi. Quimporte ? sérieusement ou 
par plaisanterie , on s occupe d elle et c est tout 
ce qu elle veut. Qu une autre femme survienne , 
à Imstant le ton de cérémonie succède à la fa- 
miliarité , les grands airs commencent , latten- 
tion des hommes se partage , et Ion se tient 
mutuellement dans une secrète gène dont on ne 
sort plus qu en se séparant. 

Les femmes de Paris aiment à voir les specta- 
cles, c est-à-dire à y être vues ; mais leur em- 
barras , chaque fois qu elles y veulent aller , est 
de trouver une compagne ; car fusage ne per- 
met à aucune femme d y aller seule en grande 
loge, pas même avec son mari, pas même avec 
un autre homme. On ne sauroit dire combien 
dans ce pays si sociable ces parties sont difficiles 
à former ; de dix qu on en projette il en man- 
que neuf : le désir d aller au spectacle les fait 
• lier, lennui dy aller ensemble les fait rompre. 
Je crois que les femmes pourroient abroger aisé- 
ment cet usage inepte; car où est la raison de 



428 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ne pouvoir se montrer seule en public ? Maïs 
cest peut-être ce défaut de raison qui le con*- 
serve. II est bon de tourner autant qu on peut 
les bienséances sur des choses où il seroit inu- 
tile den manquer. Que gag[neroit une femme au 
droit daller sans cojnpagne à lopéra? Ne vanta- 
il pas mieux réserver ce droit pour recevoir en 
particulier ses amis ? 

Il est sûr que mille liaisons secrètes doivent être 
le fruit de leur manière de vivre éparses et isolées 
parmi tant d'hommes. Tout le monde en convient 
aujourd'hui, et lexpérience a détruit 1 absurde 
maxime de vaincre les tentations en les multi^ 
pliant. On ne dit donc plus que cet usa^ est plus 
honnête , mais qu'il est plus agréable : et c'est ce 
que je ne crois pas plus vrai ; car quel amour 
peut régner où la pudeur est en dérision? et quel 
charme peut avoir une vie privée à-la-fois d a^ 
mour et d'honnêteté ? Aussi , comme le grand 
fléau de tous ces gens si dissipés est l'ennui, les 
femmes se soucient-elles moins d'être aimées 
qu'amusées : la galanterie et les soins valent 
mieux que Vamour auprès d'elles ; et , pourvu 
qu'on soit assidu , peu leur importe qu'on soit 
passionné. Les mots mêmes d'amour et d'amant 
sont bannis de l'intime société des deux sexes , 
et relégués avec ceux de chaîne et àe flamme 
dans les romans qu'on ne lit plus. 

Il semble que tout l'ordre des sentiments na- 
turels soit ici renversé. Le cœur n'y foitne au- 



SECONDE PARTIE. 4^9 

cune chaîne : il n est point permis aux filles d en 
avoir un ; ce droit est réservé aux seules femmes 
mariées , et n exclut du choix personne que leurs 
maris. Il vaudroii mieux qu une mère eût vingt 
amants que sa fille un seul. Ladultère n'y ré- 
volte point , on n y trouve rien de contraire à la 
hiênséance : les romans les plus décents , ceux 
que tout le monde lit pour s instruire , en sont 
pleins ; et le désordre n est plus blàmahle sitôt 
quil est joint à Tinfidélité. O Julie ! telle femme 
qui n a pas craint de souiller cent fois le lit con- 
jugal oseroit d'une bouche impure accuser nos 
chastes amours , et condamner Tunion de deux 
coeurs sincères qui ne surent jamais manquer 
de foi. On diroit que le mariage n est pas à Paris 
de la même nature que par-tout ailleurs. Cest 
un sacrement , à ce qu ils prétendent , et ce sa- 
crement na pas la force des moindres contrats 
civils : il semble n être que laccord de deux per^ 
sonnes libres qui conviennent de demeurer en- 
semble , de porter le même nom , de reconnot-» 
tre les mêmes enfants , mais qui n ont , au sur- 
plus ) aucune sorte de droit Fune sur l'autre ; et 
un mari qui s aviseroit de contrôler ici la mau- 
vaise conduite de sa femme n'exciteroit pas 
moins de murmures que celui qui soufiPriroit chez 
BOUS le désordre public de la sienne. Les fem- 
mes, de leur côté , n'usent pas de rigueur envers 
leurs maris , et l'on ne voit pas encore qu'elles 
les fassent punir d'imiter leurs infidélités. Au 



43o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

reste , comment attendre de part ou d autre un 
effet plus honnête d un lien où le cœur n a point 
été consulté ? Qui n épouse que la fortune ou 
letat ne doit rien à la personne. 

L amour même , Tamour a perdu ses droits et 
n est pas moins dénaturé que le mariage. Si les 
époux sont ici des garçons et des filles qui de- 
meurent ensemble pour vivre avec plus de li- 
berté , les amants sont des gens indifférents qui 
se voient par amusement, par air , par habitude , 
ou pour le besoin du moment : le cœur n a que 
faire à ces liaisons , on n y consulte que la com- 
modité et certaines convenances extérieures. 
G est ) si Ion veut , se connottre , vivre ensem- 
ble, s arranger, se voir, moins encore s'il est 
possible. Une liaison de galanterie dure un peu 
plus qu une visite ; c est un recueil de jolis en- 
tretiens et de jolies lettres pleines de portraits , 
de maximes , de philosophie , et de bel esprit. A 
regard du physique , il n exige pas tant de mys- 
tère ; on a très sensément trouvé quïl falloit ré- 
gler sur finstant des désirs la facihté de les sa- 
tisfaire : la première venue , le premier venu , 
famant ou un autre , un homme est toujours un 
homme , tous sont presque également bons : et 
il y a du moins à cela de la conséquence , car 
pourquoi seroit-on plus fidèle à lamant qu au 
mari ? Et puis à certain âge tous les hommes 
sont à peu près le même homme , toutes les 
femmes la même femme ; toutes ces poupées sor- 
tent de chez la même marchande de modes , et 



SECONDE PABTIE. 43 1 

il n y a guère d autre choix à faire que ce qui 
tombe le plus commodément sous la main. 

Comme je ne sais rien de ceci par moi-même, 
on m en a parlé sur un ton si extraordinaire qu il 
ne ma pas été possible de bien entendre ce qu on 
m en. a dit. Tout ce que j en ai conçu, cest que, 
chez la plupart des femmes, lamant est comme 
un des gens de la maison : s il ne fait pas son de- 
voir, on le congédie et Ion en prend un autre ; 
s'il trouve mieux ailleurs , ou s ennuie du métier, 
il quitte, et Ton en prend un autre. Il y a, dit- 
on , des femmes assez capricieuses pour essayer 
même du maître de la maison, car enfin cest 
encore une espèce d'homme. Cette fantaisie ne 
dure pas; quand elle est passée, on le chasse et 
Ion en prend un autre , ou , s il s obstine , on le 
garde et Ion en prend un autre. 

Mais, disois-je à celui qui mexpliquoit ces 
étranges usages , comment une femme vit-elle 
ensuite avec tous ces autres-là qui ont ainsi pris 
ou reçu leur congé? Bon! reprit-il, elle n'y vit 
point. On ne se voit plus, on ne se connott plus. 
Si jamais la fantaisie prenoit de renouer, on au- 
roit une nouvelle connoissance à faire , et ce se- 
roit beaucoup qu on se souvint de s'être vus. Je 
vous entends, lui dis-je; mais j'ai beau réduire 
ces exagérations, je ne conçois pas comment, 
après une union si tendre, on peut se voir de 
sang froid , comment le cœur ne palpite pas au 
nom de ce qu'on a une fois aimé, comment on 
ne tressaille pas à sa rencontre. Vous me faites 



432 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

rire, interrompit-il, avec vos tressaillemeats ; 
vous voudriez donc que nos femmes ne fissent 
autre chose que tomber en syncope? 

Supprime une partie de ce tableau trop chargé 
sans doute , place Julie à côté du reste , et sou- 
viens-toi de mon cœur; je nai rien de plus à te 
dire. 

Il faut cependant lavouer, plusieurs de ces 
impressions désagréables seffacent par Thabi- 
tude. Si le mal se présente avant le bien , il ne 
lempèche pas de se montrer à son tour; les 
charmes de lesprit et du naturel font valoir ceui 
de la personne. La première répu^ance vaincue 
devient bientôt un sentiment contraire. Cest 
Vautre point, de vue du tableau , et la justice ne 
permet pas de ne lexposer que par le côté dés- 
avantageux. 

Cest le premier inconvénient des grandes 
villes que les hommes y deviennent autres que 
ce quils sont, et que la société leur donne pour 
ainsi dire un être différent du leur. Cela est vrai, 
sur-tout à Paris, et sur-tout à legard des fem- 
mes, qui tirent des regards d'autrui la seule eus- 
tence dont elles se soucient. En abordant une 
dame dans une assemblée, au lieu d'une Pari- 
sienne que vous croyez voir, vous ne voyez quuo 
simulacre de la mode. Sa hauteur, son ampleur, 
sa démarche, sa taille, sa gorge, ses couleurs, 
son air, son regard, Bes propos, ses manières, 
rien de tout cela ùest à elle; et si vous la voyiez 
dans son état naturel, vous ne pourriez la re-? 



SECONDE PARTIE. 433 

connoitre. Or cet échange est rarement favorable 
à celles qui le font, et en général il ny a guère 
à gagner à tout ce qu on substitue à la nature. 
Mais on ne lefiace jamais entièrement; elle s'é- 
chappe toujours par quelque endroit, et cest 
dans une certaine adresse à la saisir que consiste 
1 art d observer. Cet art n est pas difficile vis-à- 
vis des femmes de ce pays ; car, comme elles ont 
plus de naturel qu elles ne croient en avoir, pour . 
peu qu'on les fréquente assidûment , pour peu 
qu on les «détache de cette étemelle représenta- 
tion qui leurplattsi fort, on les voit bientôt 
comme elles sont; et cest alors que toute la- 
version qu elles ont d abord inspirée se change 
en estime et en amitié. 

Voilà ce que j eus occasion d'observer la se- 
maine dernière dans une partie de campagne où. 
quelques femmes nous avoient assez étourdiment 
invités^ moi et quelques autres nouveaux débar* 
qués,8ans trop s'assurer que nous leur conve- 
uions , ou peut-être pour avoir le plaisir d'y rire 
de nous à leur aise. Cela ne manqua pas d'arriver 
le premier jour. Elles nous accablèrent d'abord 
de traits plaisants et fins , qui, tombant toujours 
sans rejaillir, épuisèrent bientôt leur carquois. 
Alors elles s'exécutèrent de bonne grâce ; et , ne 
pouvant nous amener à leur ton, elles furent 
réduites à prendre le nôtre. Je ne sais si elles se 
trouvèrent bien de cet échange, pour moi je 
m^en trouvai à merveille; je vis avec surprise 
que je m'éclairois plus avec elles que je n aurois 

3. a8 



434 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

fait avec beaucoup d'hommes. Leur esprit omoit 
si bien le bon sens , que je regrettois ce quelles 
en avoient mis à le défigurer; et je déplorois,eQ 
jugeant mieux des femmes de ce pays , que tant 
d'aimables personnes ne manquassent de raison 
que parcequ elles ne vouloient pas en avoir. Je 
vis aussi que les grâces familières et naturelles 
effaçoient insensiblement les airs apprêtés de la 
ville ; car, sans y songer, on prend des manières 
assortissantes aux choses qu on dit , et il n y a 
pa« moyen de mettre à des discours sensés les 
grimaces de la coque ttrle. Je les trouvai plus jo- 
lies depuis qu elles ne cherchoient plus tant à 
letre , et je sentis qu elles n avoient besoin pour 
plaire que de ne se pas déguiser. J osai soupçon- 
ner sur ce fondement que Paris, ce prétendu 
^iége du goût, est peut-être le lieu du monde où 
il y en a le moins , puisque tous l«s soins qu on y 
prend pour plaire défigurent la véritable beauté. 

Nous restâmes ainsi quatre ou cinq jours en- 
semble, contents les uns des autres et de nous- 
mêmes. Au lieu de passer en revue Paris et ses 
folies, nous loubliâmes. Tout notre soin se bor- 
noit à jouir entre nous d'une société agréable 
et douce* Nous n eûmes besoin ni de satires ni 
de plaisanteries pour nous mettre de bonne hu- 
meur; et nos ris nétoient pas de raillerie, mais 
de gaieté, comme ceux de ta cousine. 

Une autre chose acheva de me. faire changer 
d avis sur leur compte. Souvent au milieu de nos 
entretiens les plus animés on venoit dire un mot 



SEG019DE PARTIE. 4^^ 

à loreille de la maîtresse de la maison. Elle 
sortoit , alloit s enfermer pour écrire , et ne ren* 
troit de long-temps. Il étoit aisé d attribuer ces 
éclipses à quelque correspondance de cœur, ou 
dç celles qu on appelle ainsi. Une autre femme 
en glissa légèrement un mot qui fut assez mal 
reçu ; ce qui me fit juger que si labsente man- 
quoit d amants elle avoit au moins des amis. Ce* 
pendant la curiosité m ayant donné quelque au 
tention, quelle fut ma surprise en apprenant 
que ce» prétendus grisons de Paris étoient des 
paysans de la paroisse qui venoient dans leurs 
calamités implorer la protection de leur dame ; 
lun surchargé de tailles à la décharge d un plus 
riche ; lautre enrôlé dans la .milice sans égard 
ppur son âge et pour ses enfants (i); Fautre 
écrasé d'un puissant voisin par up procès ini- 
juste; lautre ruiné par la grèle, et dont on exi^ 
geoit le bail à la rigueur! Enfin tous avoient quel- 
que grâce à demander, tous étoient patiem.^ 
ment écoutés, on n en rebutoit aucun , et le temps 
attribué aux biUet3 doux étoit employé à écrire 
en faveur de ces malheureux. Je ne saurois te dire 
avec quel étonnement j appris et le plaisir que 
prenoit une femme si jeune et si dissipée à rem-" 
plir ces aimables devoirs, et combien peu elle 
y mettoit d'ostentation. Comment! disois-je tout 
attendri, quand ce seroit JuUe elle ne feroit pas 

(i) On a vu eela dans Fautre guerre, mais non dans 
celle-ci, que je sache. On épargne les hommes mariés , 
ci Ton en fait ^insi marier beaucoup. 

a8. 



436 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

autrement. Dès cet instant je ne lai plus regar- 
dée qu avec respect , et tous ses défauts sont ef- 
facés à mes yeux. 

Sitôt que mes recherches se sont tournées de 
ce côté , j ai appris mille choses à l'avantage de 
ces mêmes femmes que j avois d abord trouvées 
si insupportables. Tous les étrangers conviennent 
unanimement qu!en écartant les propos à la mode 
il n y a point de pays au monde où les femmes 
soient plus éclairées , parlent en général plus sen- 
sément, plus judicieusement, et sachent donner 
au besoin de meilleurs conseils. Otons le jargon 
de la galanterie et du bel esprit , quel parti tire- 
rons*nous de la conversation d une Espagnole , 
dune Italienne, dune Allemande? Aucun; et 
tu sais , Julie, ce quil en est communément de 
nos Suissesses. Mais qu on ose passer pour peu 
galant, et tirer les Françoises de cette forteresse, 
dont à la vérité elles n aiment guère à sortir, on 
trouve encore à qui parler en rase campagne , et 
Ton croit combattre avec un homme , tant elles 
savent s armer de raison et faire de nécessité vertu. 
Quant au bon caractère , je ne citerai point le 
zèle avec lequel elles servent leurs amis ; car il 
peut régner en cela une certaine chaleur d amour- 
propre qui soit de tous les pays ; mais quoiqu or- 
dinairement elles n aiment qu elles-mêmes , une 
longue habitude , quand elles ont assez de con- 
stance pour lacquérir, leur tient lieu d'un sen- 
timent assez vif: celles qui peuvent supporter un 
attachement de dix ans le gardent ordinairement 



SECONDE PARTIE. 487 

toute leur vie; et elles aiment leurs vieux amis 
plus tendrement , plus sûrement au moins que 
leurs jeunes amants. 

Une remarque assez commune qui semble être 
à la charge des femmes, est qu elles font tout en 
ce pays , et par conséquent plus de mal que de 
bien ; mais ce qui les justifie est qu elles font le 
mal poussées par les hommes, et le bien de leur 
propre mouvement. Ceci ne contredit point ce 
que je disois ci-devant, que le cœur n'entre pour 
rien dans le commerce des deux sexes ; car la 
galanterie françoise a donné aux femmes un pou- 
voir universel qui n a besoin d aucun tendre sen- 
timent pour se soutenir. Tout dépend d elles ; 
rien ne se feit que par elles ou pour elles ; TO- 
lympe elle Parnasse, la gloire et la fortune, sont 
également sous leurs lois. Les livres nont de 
prix, les auteurs nout d estime qu autant qu'il 
plaît aux femmes de leur en accorder; elles dé- 
cident souverainement des plus hautes connois- 
sances , ainsi que des plus agréables. Poésie , lit* 
tcrature , histoire , philosophie , politique même ; 
on voit d abord au style de tous les livres qu ils 
sont écrits pour amuser de jolies femmes; et Ion 
vient de mettre la Bible en histoires galantes. 
Dans les affaires , elles ont pour obtenir ce qu elles 
demandent un ascendant naturel jusque sur 
leurs maris , non parcequ ils sont leurs maris , 
mais parcequ ils sont hommes, et qu'il est con- 
venu qu'un homme ne refusera rien à aucune 
femme , fut-ce même la sienne^ 



438 LA MOUTELLE HÉLOlSE. 

Au reste , cette autorité ne suppose ni aità-* 
cheiftent ni estime , mais seulement de la po- 
litesse et de Tusage du monde ; car d ailleurs il 
n est pas moins essentiel à la galanterie Françoise 
de mépriser les femmes que de les servir. Ce mé- 
pris est une sorte de titre qui leur en impose; 
c'est un témoignage qu'on a vécu assez avec elles 
pour les connoître. Quiconque les respecteroit 
passeroit à leurs yeux pour un novice , un pa- 
ladin , un homme qui n a connu les femmes que 
dans les romans. Elles se jugent avec tant d*é- 
quité que les honorer seroit être indigne de 
leur plaire ; et la première qualité de Thonmie 
à bonnes fortunes est d'être souverainement im^ 
pertinent. 

Quoi qull en soit, elles ont beau se piquer de 
méchanceté , elles sont bonnes en dépit d elles ; 
et voici à quoi sur-tout leur bonté de cœur est 
utile. En tout pays les gens chargés de beaucoup 
d affaires sont toujours repoussants et sans com-^ 
misération ; et Paris étant le centre des aflfaires 
du plus grand peuple de l'Europe , ceux qui les 
font sont aussi les plus durs des hommes. Cest 
donc aux femmes qu'on s'adresse pour avoir des 
grâces , elles sont le recours des malheureux ; 
elles ne ferment point l'oreille à leurs plaintes; 
elles les écoutent , les consolent et les servent. 
Au milieu de la vie frivole qu'elles mènent , elles 
savent dérober des moments à leurs plaisirs pour 
les donnera leur bon naturel; et si quelques 
unes font un infâme commerce des services 



I 



SECONDE partie: 4^9 

quelles rendent, des milliers d autres s occupent 
tous les jours gratuitement à secourir le pauvre 
de leur bourse et lopprimé de leur crédit. H est 
vrai que leurs soins sont souvent indiscrets , et 
qu elles nuisent sans scrupule au malheureux 
qu elles ne connoissent pas , pour servir le mal- 
heureux quelles connoissent : mais comment 
connoitre tout le monde dans un si grand pays? 
et que peut faire de plus la 'bonté d ame sépa- 
rée de la véritable vertu, dont le plus sublime 
effort n est pas tant de faire le bien que de ne 
jamais mal faire? Acela près , il est certain qu elles 
ont du penchant au bien, qu elles en font beau- 
coup, quelles le font de bon cœur, que ce sont 
elles seules qui conservent dans Paris le peu 
d'humanité qu on y voit régner encore , et que 
sans elles on verroit les hommes avides et insa- 
tiables s y dévorer comme des loups. 

Voilà ce que je naurois point appris si je m en 
étois tenu aux peintures des faiseurs de romans 
et de comédies , lesquels voient plutôt dans les 
femmes des ridicules quils partagent que les 
bonnes qualités qu ils n ont pas , ou qui peignent 
des chefs-d œuvre de vertus qu elles se dispensent 
d'imiter en les traitant de chimères , au lieu de 
les encourager au bien en louant celui qu elles 
font réellement. Les romans sont peut-être la 
dernière instruction qu il reste à donner à un 
peuple assez corrompu pour que. toute autre lui 
soit inutile : je voudrois qu alors la composition 
de ces sortes de livres ne fût permise qu a des 



44o LÀ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

gens honnêtes, mais sensibles, dont le cœur se 
peignit dans leurs écrits ; à des auteurs qui ne 
fussent pas au-dessus des foiblesses de Thuma* 
nité , qui ne montrassent pas tout d un coup la 
vertu dans le ciel hors de la portée des hommes, 
mais qui la leur fissent aimer en la peignant 
d abord moins austère, et puis du sein du vice 
les y sussent conduire insensiblement. 

Je t en ai prévenue , je ne suis en rien de Fo- 
pinion commune sur le compte des femmes de 
ce pays. On leur trouve unanimement Fabord le 
plus enchanteur , les grâces les plus séduisantes y 
la coquetterie la plus raffinée, le sublime de la 
galanterie , et Fart de plaire au souverain degré. 
Moi , je trouve leur abord choquant , leur co* 
quetterie repoussante , leurs manières sans mo* 
destie. J'imagine que le cœur doit se fermer à 
toutes leurs avances^ et Fon ne me persuadera 
jamais qu elles puissent un moment parler de 
Famour sans se montrer également incapables 
den inspirer et d en ressentir. 

D un autre côté la renommée apprend à se dé- 
fier de leur caractère; elle les peint frivoles, ru- 
sées , artificieuses , étourdies , volages , parlant 
bien mais ne pensant point, sentant encore moins^ 
et dépensant ainsi tout leur mérite en vain babil. 
Tout cela me paroit à moi leur être extérieur 
comme leurs paniers et leur rouge. Ce sont des 
vices de parade qu'il fout avoir à Paris , et qui 
dans le fond couvrent en elles du sens, de la 
raison, de Fhumanité, du bon naturel. Elles 



SECONDE PARTIE. 44* 

sont moins indiscrètes ^ moins tracassières que 
chez nous 9 moins peut-être que par-tout ailleurs. 
Elles sont plus solidement instruites , et leur in* 
struction profite mieux à leur jugement. En un 
mot , si elles me déplaisent par tout ce qui ca* 
ractérise leur sexe qu elles ont défiguré , je les 
estime par des rapports avec le nôtre qui nous 
font honneur ; et je trouve qu elles seroient cent 
fois plutôt des hommes de mérite que d aimables 
femmes. 

Conclusion : si Julie n eût point existé, si moa 
cœur eut pu souffrir quelque autre attachement 
que celui pour lequel il étoit né , je n aurois ja- 
mais pris à Paris ma femme , encore moins ma 
maîtresse: mais je m y serois fait volontiers une 
amie ; et ce trésor m eût consolé peut-être de n y 
pas trouver les deux autres (i). 



LETTRE XXII. 

A JULIE. 

Depuis ta lettre reçue je suis allé tous les jours 
chez M. Silvestre demander le petit paquet. 11 
netoit toujours point venu; et, dévoré dune 

(i) Je me garderai de prononcer sur cette lettre; maïs 
je doute qu'un jugement qui donne libéralement à celles 
quHl regarde des qualités qu'elles méprisent , et qui leur 
refuse les seules dont elles font cas , soit fort propre à 
être bien reçu d'elles. 



44^ l'A NOUVELLE HÉLOÏSE. 

mortelle impatience , j ai fait le voyagé sept foie 
inutilement. Enfin la huitième j ai reçu le pa- 
quet. A peine lai-je eu dans les mains, que, 
sans payer le port, sans m en informer, sans 
rien dire à personne , je suis sorti comme un 
étourdi; et ne voyant que le moment de rentrer 
chez moi, jenfilois avec tant de précipitation 
des rues que je ne connoissois point, quau bout 
dune demi -heure, cherchant la rue de Tour- 
non où je loge, je me suis trouvé dans le ma- 
rais, à l'autre extrémité de Paris. Xai été obligé 
de prendre un fiacre pour revenir plus promp- 
tement; cest la première fois que cela m'est 
arrivé le matin pour mes affaires : je ne m'en 
sers même qu a regret laprès-midi pour quel- 
ques visites; car j ai deux jambes fort bonnes 
dont je serois bien fâché qu'un peu plus d'ai- 
sance dans ma fortune me fit négliger l'usage. 
J'étois fort embarrassé dans mon fiacre avec 
mon paquet ; je ne youlois l'ouvrir que chez moi, 
c étoit ton ordre. D'ailleurs une sorte de volupté 
qui me laisse oublier la commodité dans les cho- 
ses communes me la fait rechercher avec soin 
dans les vrais plaisirs. Je n'y puis souffrir au- 
cune sorte de distraction , et je veux avoir du 
temps et mes aises pour savourer tout ce qui me 
vient de toi. Je tenois donc ce paquet avec une 
inquiète curiosité dont je n'étois pas le maître; 
je m'efForçois de palper à travers les enveloppes 
ce qu'il pou voit contenir, et l'on eût dit qu'il 
me bruloit les mains à voir les mouvements con- 



SECONDE PARTIE. 44^ 

tinuels quil faisoit de Tune à lautre. Ce nest 
pas quà son volume, à son poids, au ton de ta 
lettre, je n eusse quelque soupçon de la vérité; 
mais le moyen de concevoir comment tu pou- 
vois avoir trouvé lartiste et Foccasion? Voilà ce 
que je ne conçois pas encore; cest un miracle 
de lamour; plus il passe ma raiison, plus il en-« 
chante mon cœur; et Fun des plaisirs qull me 
donne est celui de n y rien comprendre. 

J arrive enfin, je vole, je m enferme dans ma 
chambre, je m assieds hors d'haleine, je porte 
une main tremblante sur le cachet. O première 
influence du talisman! j'ai senti palpiter mon 
cœur à chaque papier que j'ôtois, et je me suis 
bientôt trouvé tellement oppressé que j*ai été 
forcé de respirer un moment sur la dernière en- 
veloppe... Julie!... 6 ma Julie!... le voile est dé- 
chiré... je te vois... je vois tes divins attraits! ma 
bouche et mon cœur leur rendent le premier 
hommage, mes genoux fléchissent... Charmes 
adorés, encore une fois vous aurez enchanté 
mes yeux! Quil est prompt, qu'il est puissant, 
le magique eflbt de ces traits chéris! Non, il ne 
faut point , conune tu prétends, un quart d'heù-* 
re pour le sentir; une minute, un instant suffit 
pour arracher de mon sein mille ardents sou- 
pirs, et me rappeler avec ton image celle de 
mon bonheur passé. Pourquoi faut -il que la 
joie de posséder un si précieux trésor soit mêlée 
d'une si cruelle amertume? Avec quelle violence 
il me rappelle des temps qui ne sont phis ! Je 



444 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

crois en le voyant te revoir encore ; je crois me 
retrouver à ces moments délicieux dont le sou- 
venir fait maintenant le malheur de ma vie , et 
que le ciel ma donnés et ravis dans sa colère. Hé- 
las! un instant me désabuse; toute la douleur 
de labsence se ranime et s aigrit en m'ôtant Ter- 
reur qui la suspendue, et je suis comme ces mal- 
heureux dont on n'interrompt les tourments que 
pour les leur rendre plus sensibles. Dieux! quels 
torrents de flammes mes avides reg^ards puisent 
dans cet objet inattendu I ô comme il ranime au 
fond de mon cœur tous les mouvements impé- 
tueux que ta présence y faisoit naître! O Julie» 
s'il étoit vrai quil pût transmettre à tes sens le 
délire et liilusion des miens!... Mais pourquoi 
ne le feroit-il pas? Pourquoi des impressions^ 
que lame porte avçc tant dactivité niroient- 
elles pas aussi loin quelle? Ah! chère amante! 
où que tu sois, quoi que tu fasses au moment 
où j écris cette lettre, au moment où ton por- 
trait reçoit tout ce que ton idolâtre amant adres- 
se à ta personne, ne sens -tu pas ton charmant 
visage inondé des pleurs de lamour et de la 
tristesse? ne sens -tu pas tes yeux, tes joues, ta 
bouche, ton sein, pressés, comprimés, accablés 
de mes ardents baisers? ne te sens -tu pas em* 
braser tout entière du feu de mes lèvres brû- 
lantes?... Ciel! quentends-je? Quelqu'un vient... 
Ah! serrons, cachons mon trésor... un impor- 
tun!... Maudit soit le cruel qui vient troubler 



SECONDE PARTIE. 44^ 

des transports si doux!... Puisse-t-il ne jamais 
aimer... ou vivre loin de ce quil aime! 



M 



LETTRE XXIII. 

DE l'amant de JULIE A MADAME D'oRBE. 

Oest à VOUS, charmante cousine, quil faut 
rendre compte de lopéra; car bien que vous ne 
m en parliez point dans vos lettres, et que Julie 
vous ait gardé le secret, je vois doù lui vient 
cette curiosité. J y fus une fois pour contenter 
la mienne; jy suis retourné pour vous deux 
autres fois. Tenez-men quitte, je vous prie^ 
après cette lettre. J y puis retourner encore, y 
hàiller, y souffrir, y périr pour votre service; 
mais y rester éveillé et attentif, cela ne m est 
pas possible. 

Avant de vous dire ce que je pense de ce fa-- 
roeux théâtre, que je vous rende compte de ce 
quon en dit ici; le jugement des connoisseurs 
pourra redresser le mien si je m abuse. 

L opéra de Paris passe à Paris pour le spec- 
tacle le plus pompeux, le plus voluptueux, le 
plus admirable qumventa jamais Fart humain. 
€est, dit-on, le plus superbe monument de la 
magnificence de Louis XIV. 11 n est pas si libre 
à chacun que vous le pensez de dire son avis 
sur ce grave sujet. Ici Ion peut disputer de tout 



446 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

hors de la musique et de Fopéra; il y a du dan- 
ger à manquer de dissimulation sur ce seul 
point. La musique françoise se maintient par 
une inquisition très sévère ; et la première chose 
quon insinue par forme de leçon à tous les 
étrangers qui viennent dans ce pays , c est que 
tous les étrangers conviennent qu il n y a rien 
de si beau dans le reste du monde que 1 opéra 
de Paris. En efiPet, la vérité est que les plus dis- 
crets s en taisent, et n osent en rire qu entre eux. 

Il faut convenir pourtant qu on y représente 
à grands frais, non seulement toutes les mer- 
veilles de la nature, mais beaucoup d autres 
merveilles bien plus grandes que personne n a 
jamais vues ; et sûrement Pope a voulu dési^ 
gner ce bizarre théâtre par celui où il dit qu on 
voit pêle-mêle des dieux, des lutins, des mons- 
tres, des rois, des bergers, des fées, de la fu-- 
reur, de la joie, un feu, une gigue, une bataille^ 
et un bal. 

Cet assemblage si magnifique et si bien or- 
donné est regardé comme s il contenoit en efiet 
toutes les choses qu'il représente. En voyant pa- 
roitre un temple on est saisi dun saint respect; 
et pour peu que la déesse en soit jolie, le par* 
terre est à moitié païen. On n est pas si difficile 
ici qu a la comédie françoise. Ces mêmes speo^ 
tateurs qui ne peuvent revêtir un comédien de 
son personnage, ne peuvent à lopéra séparer 
un acteur du sien. Il semble que les esprits se 
roidissent contre une illusion raisonnable, et 



SECONDE PARTIE. 44? 

ne sy prêtent quautant quelle est absurde et 
grossière; ou peut-être que des dieux leur coû- 
tent moins à concevoir que des héros. Jupiter 
étant d'une autre nature que nous, on en peut 
penser ce qu on veut : mais Caton étoit un hom- 
me ; et combien d'hommes ont droit de croire 
que Caton ait pu exister? 

L'opéra n est donc point ici comme ailleurs 
une troupe de gens payés pour se donner en 
spectacle au public ; ce sont , il est vrai , des 
gens que le public paye et qui se donnent en 
spectacle; mais tout cela change de nature, at- 
tendu que c'est une académie royale de musi- 
que , une espèce de cour souveraine qui juge 
sans appel dans sa propre cause , et ne se pique 
pas autrement de justice ni de fidélité (i). Voilà , 
CQusine 9 comment, dans certains pays , l'essence 
des choses tient aux mots , et comment des 
noms honnêtes suffisent pour honorer ce qui 
Test le moins. 

Les membres de cette noble académie ne dé- 
rogent point ; en revanche , ils sont excommu- 
niés , ce qui est précisément le contraire de l'u- 
sage des autres pays : mais , peut-être , ayant 
eu le choix , aiment -ils mieux être nobles et 
damnés , que roturiers et bénis. J'ai vu sur le 
théâtre un chevalier moderne aussi fier de son 

(i) Dit en mots plus ouverts, cela n'en seroit que plus 
vrai; mais ici je suis partie, et je dois me taire. Par-tout 
où l'on est moins soumis aux lois qu'aux hommes , on 
doit savoir endurer Tinjustice. 



448 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

métier qu'autrefois Tinfortuné Labérius fut hu-» 
inilié du sien(i), quoiqu'il le fît par force et 
ne récitât que ses propres ouvrages. Aussi i an- 
cien Labérius ne put-il reprendre sa place au 
cirque parmi les chevaliers romains , tandis que 
le nouveau en trouve tous les jours une sur les 
bancs de la comédie françoise parmi la pre<^ 
mière noblesse du pays ; et jamais on n enten- 
dit parler à Rome avec tant de respect de la 
majesté du peuple romain qu'on parle à Paris 
de la majesté de lopéra. 

Voilà ce que j'ai pu recueillir des discours 

(i) Forcé par le tyran cle monter sur le théâtre, il dé- 
plora son sort par des vers très touchants , et très capa- 
bles d'allumer Tindignation de tout honnête homme con- 
tre ce César si vanté, u Après avoir, dit-il, vécu soixante 
(I ans avec honneur, j^ai quitté ce matin mon (byer che- 
« valier romain , j'y rentrerai ce soir vil histrion. Ilélas ! 
« j'ai vécu trop d'un jour. O fortune î s'il falloit me dés- 
i( honorer une fois , que ne m'y forçois^tu quand la jeu- 
« nesae et la vigueur me laissoient au moins une figure 
«agréable? mais maintenant quel triste objet viens-je 
u exposer aux rebuts du peuple romain ! une voix éteinxe, 
u un corps infirme , un cadavre , un sépulcre animé , qui 
u n'a plus rien de moi que mon nom. » Le prologue entier 
qu'il récita dans cette occasion , Tinjustice que lui fit Cé- 
sar , piqué de la noble liberté avec laquelle il vengeoit 
son honneur flétri, l'afFront qu'il reçut au cirque, la bas- 
sesse qu'eut Cicéron d'insulter à son opprobre, la ré- 
ponse fine et piquante que lui fit Labérius; tout cela nous 
a été conservé par Aulu-Gelle; et c'est à mon gré le 
morceau le plus curieux et le plus intéressant de son 
fade recueil. 



SECONDE ^ARTfË. 449 

cTâUtrui sar ce brillant spectacle : que je vous 
dise à présent ce que j y ai yu moi-même. 

Figurez-vous une gaine large d une quinzaine 
de pieds et longue à proportion , cette gaîne est 
le théâtre^ Aux deux côtés on place par inter-» 
valle des feuilles de paravent , sur lesquelles 
sont grossièrement peints les objets que la scène 
doit représenter. Le fond est un grand rideau 
peint de même , et presque toujours percé ou 
déchiré , ce qui représente des gouffres dans la 
terre ou des trous dans le ciel, selon la perspec-' 
tive. Chaque personne qui passe derrière le théâ- 
tre et touche le rideau produit en Tébianlànt 
uae sorte de tremblement de terre assez plaisant 
à voir. Le ciel est représenté par certaines gue» 
nilles bleuâtres , suspendues à des bâtons ou à 
des cordes , comme Tétendage d une blanchis* 
seuse. Le soleil , car on ly voit quelquefois , est 
un flambeau dans une lanterne. Les chars des 
dieux et des déesses sont composés de quatre 
solives encadrées et suspendues à une grosse 
corde en forme d escarpolette ; entre ces solives 
est une planche en travers sur laquelle le dieu 
s'assied ^ et sur le devant pend un morceau de 
grosse toile barbouillée , qui sert de nuage à ce 
magnifique char. On voit vers le bas de la ma- 
chine fillumination de deux ou trois chandelles 
puantes et mal mouchées, qui, tandis que le 
personnage se démène et crie en branlant dans 
son escarpolette , lenfument tout à son aise. 
Encens digne de la divinité. 

3. %9 



45o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Comme les chars sont la partie la plus consi* 
dérable des machines de lopéra , sur celle-là 
vous pouvez juger des autres. La mer agitée est 
composée de longues lanternes angulaires de 
toile ou de carton bleu , qu on enfile à des bro- 
ches parallèles , et qu on Êiit tourner par des 
polissons. Le tonnerre est une lourde charrette 
quon promène sur le cintre, et qui nest pas 
le moins touchant instrument de cette agréable 
musique. Les éclairs se font avec des pincées de 
poix*résine qu on projette sur un flambeau ; la 
foudre est un pétard au bout dune fusée. 

I^e théâtre est garni de petites trappes car- 
rées , qui , s ouvrant au besoin, annoncent que 
les démons vont sortir de la cave. Quand ils 
doivent s'élever dans les airs , on leur substitue 
adroitement de petits démons de toile brune 
empaillée , ou quelquefois de vrais ramoneurs y 
qui branlent en lair suspendus à des cordes ^ 
jusqu'à ce quils se perdent niajestueusement 
dans les guenilles dont j ai parlé. Mais ce quil 
y a de réellement tragique , c est quand les cor- 
des sont mal conduites ou viennent à rompre ; 
car alors les esprits infernaux et les dieux im- 
mortels tombent , s estropient , se tuent quel- 
quefois. Ajoutez à tout cela les monstres qui 
rendent certaines scènes fort pathétiques , tels 
que des dragons , des lézards , des tortues , des 
crocodiles , de gros crapauds qui se promènent 
d un air menaçant sur le théâtre , et font voir à 
lopéra les tentations de S. Antoine. Chacune de 



SECONDE PARTIE. ^Sl 

ces ri(];ures est animée par un lourdaud de Sa- 
voyard qui n'a pas lesprit de foire la bête. 

Voilà , ma cousine , en quoi consiste à peu 
près lauguste appareil de Fopéra, autant que 
j ai pu lobserver du parterre à laide de ma lor- 
gnette : car il ne faut pas vous imaginer que ces 
moyens soient fort cachés et produisent un effet 
imposant ; je ne vous dis en ceci que ce que 
j ai aperçu de moi-même , et ce que peut aper- 
cevoir comme moi tout spectateur non préoc- 
cupé. On assure pourtant quil y a une prodi- 
gieuse quantité de machines employées à faire 
mouvoir tout cela ; on m'a offert plusieurs fois 
de me les montrer ; mais je n'ai jamais été cu- 
rieux de voir comment on foit de petites choses 
avec de grands efforts. 

Le nombre des gens occupés au service de 
l'opéra est inconcevable. L'orchestre et les 
chœurs composent ensemble près de cent per- 
sonnes : il y a des multitudes de danseurs; tous 
les rôles sont doubles et triples (i), c'est-à-dire 
qu'il y a toujours un ou deux acteurs subal- 
ternes prêts à remplacer l'acteur principal , et 
payés pour ne rien faire jusqu'à ce qu'il lui 
plaise de ne rien faire à son tour ; ce qui ne 
tarde jamais beaucoup d'arriver. Après quel- 
ques représentations , les premiers acteurs , qui 

(i) On ne sait ce que c^est que des doubles en Italie; le 
public ne les soufFriroit pas : aussi le spectacle estril à 
beaucoup meilleur marche ; il en coùteroit trop pour être 
mal servi. 

29^ 



45a LA NOUVELLE HÊLOÏSE. 

sont d'importants personnages , n honorent plat 
le public de leur présence ; ils abandonnent la 
place à leurs substituts, et aux substituts de 
leurs substituts. On reçoit toujours le même ar- 
gent à la porte , mais on ne donne plus le même 
spectacle. Chacun prend son billet comme à 
une loterie , sans savoir quel lot il aura : et , 
quel qull soit , personne n oseroit se plaindre ; 
car , afin que vous le sachiez , les nobles mem- 
bres de cette académie ne doivent aucun respect 
au public , c est le public qui leur en doit. 

Je ne vous parlerai point de cette musique ; 
vous la connoissez. Mais ce dont vous ne sau- 
riez avoir d'idée, ce sont les cris affreux, les 
longs mugissements dont retentit le théâtre du- 
rant la représentation. On voit les actrices , 
presquen convulsion , arracher avec violence 
ces glapissements de leurs poumons , les poings 
fermés contre la poitrine , la tête en arrière , le 
visage enflammé , les vaisseaux gonflés , Testo- 
mac pantelant : on ne sait lequel est le plus dés- 
agréablement affecté, de Fœil ou de Foreille; 
leurs efibrts font autant souffrir ceux qui les re- 
gardent , que leurs chants ceux qui les écou- 
tent ; et ce qu il y a de plus inconcevable est que 
ces hurlements sont presque la seule chose qu ap- 
plaudissent les spectateurs. A leur battemeiit de 
miains on les prendroit pour des sourds char- 
més de saisir par-ci par-là quelques sons per- 
çants , et qui veulent engager les acteurs à les 



SECONDE PARTIE. 4^3 

redoubler. Pour moi , je suis persuadé qu on 
applaudit les cris d'une actrice à Fopéra comme 
les tours de force d'un bateleur à la foire : la 
sensation en est déplaisante et pénible , on 
souffre tandis qu ils durent ; mais on est si aise 
de les voir £nir sans accident qu on en marque 
volontiers sa joie. Concevez que cette manière 
de chanter est employée pour exprimer ce que 
Quinault a jamais dit de plus galant et de plus 
tendre. Imaginez les Muses , les Grâces , les 
Amours , Vénus même , s exprimant avec cette 
délicatesse ^ et jugez de leiFet ! Pour les diables, 
passe encore ; cette musique a quelque chose 
d Infernal qui ne leur messied pas. Aussi les ma- 
gies , les évocations , et toutes les fêtes du sab- 
bat, sont-elles toujours ce qu'on admire le plus 
à l'opéra françois. 

A ces beaux sons , aussi justes qu'ils sont 
doux 9 se marient très dignement ceux de l'or- 
chestre. Figurez-vous un charivari sans fin d'in- 
struments sans mélodie , un ronron traînant et 
perpétuel de basses ; chose la plus lugubre , la 
plus assommante que j'aie entendue de ma vie , 
et que je n'ai jamais pu supporter une demi- 
heure sans gagner un violent mal de tête. Tout 
cela forme une espèce de psalmodie à laquelle 
il n'y a pour l'ordinaire ni chant ni mesure. Mais 
quand par hasard il se trouve quelque air un 
peu sautillant , c'est un trépignement universel; 
vous entendes tout le parterre en mouvement 



454 L^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

suivre à grand peine et à grand bruit un certain 
homme de lorchestre (i). Charmés de sentir un 
moment cette cadence quils sentent si peu, ils 
se tourmentent loreille , la voix , les bras , les 
pieds , et tout le corps , pour courir après la 
mesure (2), toujours prête à leur échapper; au 
lieu que FAUemand et lltalien , qui en sont io- 
timement affectés, la sentent et la suivent sans 
aucun effort, et n ont jamais besoin de la battre. 
Du moins, Regianino ma-t«il souvent dit que 
dans les opéra dltalie , où elle est si sensible et 
si vive , on n'entend , on ne voit jamais dans For- 
chestre ni parmi les spectateurs le moindre mou- 
vement qui la marque. Mais tout annonce en ce 
pays la dureté de lorgane musical ; les voix y 
sont rudes et sans douceur , les inflexions âpres 
et fortes , les sons forcés et traînants ; nulle ca- 
dence , nul accent mélodieux dans les airs du 
peuple : les instruments militaires , les fifres de 
Tinfanterie , les trompettes de la cavalerie , tous 
les cors , tous les hautbois , les chanteurs des 
rues, les violons de guinguette, tout cela est 
d un faux à choquer loreille la moins délicate. 
Tous les talents ne sont pas donnés aux mêmes 
hommes , et en général le François paroît être 
de tous les peuples de l'Europe celui qui a le 
moins d aptitude à la musique. Mylord Edouard 

(i) Le Bûcheron. 

(a) Je trouve qu^on n'a pas mal comparé les airs lé- 
Çevs de la musique françoise à la course d*une vache qui 
galope , ou d'une oie grasse qui veut voler. 



SECONDE PARTIE. 4^5 

prétend que les Anglois en ont aussi peu; mais 
la diflPérence est que ceux-ci le savent et ne s en 
soudent guère , au lieu que les François renon- 
ceroient à mille justes droits , et passeroient con- 
damnation sur toute autre chose, plutôt que de 
convenir qu ils ne sont pas les premiers musi- 
ciens du monde. II y en a même qui regarde- 
roient volontiers la musique k Paris comme une 
dfiaire d'état, peut-être pareeque cen fut une 
à Sparte de couper deux cordes à la lyre de Ti- 
mothée : à cela vous sentez qu on na rien à dire. 
Quoi qu'il en soit , lopéra de Paris pourroit être 
une fort belle institution politique , qu'il n'en 
plairoit pas davantage aux gens de goût. Reve- 
nons à ma description. . * 

Les ballets , dont il me reste à vous parler , 
sont la partie la plus brillante de cet opéra ; et , 
considérés séparément, ils font un spectacle 
agréable, magnifique, et vraiment théâtral; mais 
ils servent comme partie constitutive de la pièce , 
et c*est en cette qualité qu'il les faut considérer. 
Vous connolssez les opéra de Quinault ; vous sa- 
vez comment les divertissements y sont em- 
ployés : c est à peu près de même , ou encore pis , 
chez ses successeurs. Dans chaque acte l'action 
est ordinairement coupée au moment le plus 
intéressant par une ftte qu'on donne aux ac- 
teurs assis , et que le parterre voit debout. Il ar- 
rive de là que les personnages de la pièce sont 
absolument oubliés , ou bien que les spectateurs 
regardent les acteurs qui regardent autre chose. 



456 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

h^ manière d amener ces fêtes est simple : û le 
prince est joyeux , on prend part à sa joie , et 
J on danse ; s'il est triste , on veut Fégaycr , et 
Ton danse. J'ignore si c est la mode à la cour de 
donner le bal aux rois quapd ils sont de mauvaise 
humeur : ce que je sais par rapport à ceux-ci , 
çest qu on ne peut trop admirer leur constance 
stoïque à voir des gavottes ou écouter des chan- 
sons , tandis qu on décide quelquefois derrière 
le théâtre de leur couronne ou de leur sort. Mais 
il y a bien d'autres sujets de danses ; les plus 
graves actions de la vie se font en dansant. Les 
prêtres dansent , les soldats dansent , les dieux 
dansent , les diables dansent ; on danse jusque 
dai^ les enterrements , et tout danse à propos 
de tout. 

La danse est donc le quatrième des beaux arts 
employés dans la constitution de la scène lyri- 
que : mais les trois autres concourent à l'imita- 
tion ; et celui-là qu'imite-t-il ? Rien. 11 est donc 
hors d œuvre quand il n'est employé que comme 
danse ; car que font des menuets , des rigaudons , 
des chaconnes , dans une tragédie ? Je dis plus , 
il n'y seroit pas moins déplacé s'il imitoit quelque 
chose 9 p^rceque , de toutes les unités , il n'y en 
^ point de plus indispensable que celle du lan- 
gage ; et un opéra où l'action se passeroit moi- 
tié en chant , moitié en danse , seroit plus ridi-^ 
cule encore que celui où l'on parleroit moitié 
françois , moitié italien. 

Non contents d'introduire la danse comme 



SECONDE PARTIE. 4^7 

partie essentielle de la scène lyrique , ils se sont 
méfne efibrcés den faire quelquefois le sujet 
principal , et ils ont des opéra appelés ballets 
qui remplissent si mal leur titre , que la danse 
n y est pas moins déplacée que dans tous les au- 
très. La plupart de ces ballets forment autant de 
sujets séparés que d actes , et ces sujets sont liés 
entre eux par de certaines relations métaphysi- 
ques dont le spectateur ne se douteroit jamais 
si 1 auteur n'avoit soin de len avertir dans un 
prologue. Les saisons , les âges , les sens , les 
éléments ; je demande quel rapport ont tous ces 
titres à la danse , et ce qu ils peuvent ofiFrir en 
ce genre à l'imagination. Quelques uns même 
sont purement allégoriques , comme le carnaval 
et la folie ; et ce sont les plus insupportables de 
tous , parceque avec beaucoup desprit et de 
finesse ils nont ni senliments , ni tableaux, ni 
situations , ni chaleur , ni intérêt , ni rien de tout 
ce qui peut donner prise à la musique , flatter 
le cœur , et nourrir Fillusion. Dans ces préten- 
dus ballets laction se passe toujours en chant , 
la danse interrompt toujours laction , ou ne s y 
trouve que par occasion , et n imite rien. Tout ce 
qu il arrive , c est que ces ballets ayant encore 
moins d'intérêt que les tragédies , cette interrup- 
tion y est moins remarquée ; s ils étoient moins 
froids , on en seroit plus choqué : mais un dé- 
faut couvre lautre , et Fart des auteurs pour em- 
pêcher que la danse ne lasse est de faire en sorte 
que la pièce eapuie. 



458 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Ceci me mène insensiblefment à des recher- 
ches sur la véritable constitution du drame lyri- 
que , trop étendues pour entrer dans cette let- 
tre , et qui me jetteroient loin de mon sujet : 
j'en ai fait une petite dissertation à part que vous 
trouverez ci-jointe , et dont vous pourrez causer 
avec Regianino. 11 me reste à vous dire sur To- 
pera françois que le plus grand défaut que j y 
crois remarquer est un faux goût de magnifi- 
cence , par lequel on a voulu mettre en repré- 
sentation le merveilleux , qui , n étant fait que 
pour être imaginé , est aussi bien placé dans un 
poëme épique que ridiculement sur un théâtre. 
J aurois eu peine à croire , si je ne lavois vu , 
qu'il «e trouvât des artistes assez imbécilles pour 
vouloir imiter le char du soleil , et des specta- 
teurs assez enfants pour aller voir cette imita* 
tk>n. La Bruyère ne concevoii pas comment 
un spectacle aussi superbe que l'opéra pouvoit 
l'ennuyer à si grands frais. Je le conçois bien , 
moi , qui ne suis pas un La Bruyère ; et je sou- 
tiens que 9 pour tout homme qui n'est pas dé- 
pourvu du goût des beaux arts, la musique 
françoise , la danse et le merveilleux mêlés en- 
semble , feront toujours de l'opéra de Paris le 
plus ennuyeux spectacle qui puisse exister. Après 
tout , peut-être n'en faut-il pas aux François de 
plus parfaits , au moins quant à l'exécution ; non 
qu'ils ne soient très en état de connoitre la 
bonne , mais parcequ'en ceci le mal les amuse 
plus que le bien. Ils aiment mieux railler qu'ap- 



SECONDE PARTIE. 4^9 

plàudir; le plaisir de la critique les dédommage 
de lennui du spectacle; et il leur est plus agréa- 
hle de s en moquer quand ils n y sont plus , que 
de s y plaire tandis qu ils y sont. 



LETTRE XXIV. 

DE JULIE. 

Oui, oui, je le vois bien^ Theureuse Julie test 
toujours chère. Ce même feu qui brilloit jadis 
dans tes yeux se fait sentir dans ta dernière let- 
tre : j y retrouve toute lardeur qui m anime , et 
la mienne s en irrite encore. Oui, mon ami, le 
sort a beau nous séparer, pressons nos cœurs 
lun contre lautre , conservons par la communi- 
cation leur chaleur.naturelle contre le froid de 
] absence et du désespoir, et que tout ce qui de- 
vroit relâcher notre attachement ne serve qu*à 
le resserrer sans cesse. 

Mais admire ma simplicité; depuis que jai 
reçu cette lettre j'éprouve quelque chose des 
charmants effets dont elle parle; et ce badinage 
du talisman, quoique inventé par moi-même, 
ne laisse pas de me séduire et de me paroltre 
une vérité. Cent fois le jour, quand je suis seule, 
un tressaillement me saisit comme si je te sen«> 
tois près de moi. Je m'imagine que tu tiens mon 
portrait, et je suis si folle que je crois sentir Tim* 
pression des caresses que tu lui fais et des bai* 



466 LA NOUVELLE HtLOÎSE. 

sers que tu hii donnes ; ma bouche croit les 
recevoir, mob tendre cœur croit les goûter. O 
douces illusions! ô chimères! dernières ressour- 
ces des malheureux ! ah ! s il se peut, tenez-nous 
lieu de réalité! Vous êtes quelque chose encore 
à ceux pour qui le bonheur n'est plus rien. 

Quant à 1^ manière dont je m y suis prise pour 
avoir ce portrait, cest bien un soin de lamour; 
mais crois que s il étoit vrai qu il fit des miracles , 
ce n est pas celui-là qu il auroit choisi. Voici le 
mot de Ténigme. Nous eûmes il y a quelque temps 
ici un peintre en miniature venant dltalie ; 
il avoit des lettres de my lord Edouard , qui peut- 
être en les lui donnant avoit en vue ce qui est 
arrivé. M. d'Orbe voulut profiter de cette occa- 
sion pour avoir le portrait de ma cousine ; je 
voulus lavoir aussi. Elle et ma mère voulurent 
avoir le mien , et à ma prière le peintre en fit 
secrètement une seconde copie. Ensuite , sans 
m embarrasser de copie ni d original , je choisis 
subtilement le plus ressemblant des trois pour te 
renvoyer. C est une friponnerie dont je ne me suis 
pas fait un grand scrupule ; car un peu de res* 
semblance de plus ou de moins nlmporte guère 
à ma mère et à ma cousine; mais les hommages 
que tu rendrois à une autre figure que la mienne 
seroient une espèce d'infidélité d'autant plus 
dangereuse que mon portrait seroit mieux que 
moi; et je ne veux point, comme que ce soit, 
que tu prennes du goût pour des charmes que 
je n'ai pas. Au reste , il n a pas dépendu de moi 



SECONDE PARTIE. 46l 

d'être un peu plus soigneusemeut véiiie; mais 
on ne ma pas écoutée, et mon père lui-même a 
voulu que le portrait demeurât tel qu il est. Je 
te prie au moins de croire qu'excepté la coiffure, 
cet ajustement na point été pris sur le mien, 
que le peintre a tout fait de sa grâce, et qu'il a 
orné ma personne des ouvrages de son imagi- 
nation. 



LETTRE XXV. 

A JULIE. 

Il faut, chère Julie, que je te parle encore de 
ton portrait ; non plus dans ce premier enchan- 
tement auquel tu fus si sensible , mais au con* 
traire avec le regret d'un homme abusé par un 
faux espoir, et que rien ne peut dédommager de 
ce qu'il a perdu. Ton portrait a de la grâce et de 
la beauté, même de la tienne; il est assez res- 
semblant, et peint par un habile homme : mais 
pour en être content il faudroit ne te pas con- 
nottre. 

La preitiière chose que je lui reproche est de 
te ressembler et de n'être pas toi, d'avoir ta fi- 
gure et d'être insensible. Vainement le peintre 
a cru rendre exactement tes yeux et tes traits ; 
il n'a point rendu ce doux sentiment qui les vi- 
vifie , et sans lequel , tout charmants qu'ils sont , 
ils ne seroient rien. C'est dans ton cœur, ma 



46a LA NOUVELLE HELOÏSE. 

Julie, quest le feird de ton visage, et celui-là ne 
s imite poiot. Ceci tient , je Tavoue , à Tinsuffi- 
sance de Fart; mais cest au moins la faute de 
lartiste de n avoir pas été exact en tout ce qui 
dépendoit de lui. Par exemple , il a placé la ra- 
cine des cheveux trop loin des tempes, ce qui 
donne au front un contour moins agréable , et 
moins de finesse au regard. 11 a oublié les ra- 
meaux de pourpre que font en cet endroit deux 
ou trois petites veines sous la peau , à peu près 
comme dans ces fleurs d'iris que nous considé- 
rions un jour au jardin de Glarens. Le coloris 
des joues est trop près des yeux , et ne se fond 
pas délicieusement en couleur de rose vers le 
bas du \isage comme sur le modèle; on diroit 
que c'est du rouge artificiel plaqué comme le 
carmin des femmes de ce pays. Ce défaut n est 
pas peu de chose, car il te rend Toeil moins doux 
et Tair plus hardi. 

Mais , dis-moi , qii a*t-il fait de ces nichées 
d amours qui se cachent aux deux coins de ta 
bouche, et que dans mes jours fortunés j'osois 
réchauffer quelquefois de la mienne? Il na point 
donné leur grâce à ,ces coins , il n a pas mis à 
cette bouche ce tour agréable et sérieux qui 
change tout-^à-coup à ton moindre sourire, et 
porte au cœur je ne sais quel enchantement in- 
connu, je ne sais quel soudain ravissement que 
rien ne peut exprimer. Il est vrai que ton por- 
trait ne peut passer du sérieux au sourire. Ah ! 
cest précisément de quoi je me plains : pour 



SECONDE PARTIE. 4^3 

pouvoir exprimer tous tes charmes , il (kudroit 
te peindre dans tous les instants de ta vie. 

Passons au peintre d'avoir omis quelques 
beautés ; mais en quoi il n a pas fait moins de 
tort à ton visage, cest d'avoir omis les défauts. 
Il n a point fait cette tache presque impercep-^ 
tible que tu as sous Tceil droit, ni celle qui est 
au cou du côté gauche. Il na point mis... ô 
dieux! cet homme étoit-il de bronze?... il a ou- 
blié la petite cicatrice qui test restée sous la 
lèvre. 11 ta fait les cheveux et les sourcils de 
la même couleur, ce qui nest pas : les sourcils 
sont plus châtains, et les cheveux plus cen- 
drés : 

Bionda tedta, occhi azurri, et bruno ciglio(i). 

U a fait le bas du visage exactement ovale. U 
n a pas remarqué cette légère sinuosité qui sépa- 
rant le menton des joues rend leur contour 
moins régulier et plus* gracieux. Voilà les dé- 
fauts les plus sensibles. U en a omis beaucoup 
d autres, et je lui en sais fort mauvais gré^ car 
ce nest pas seulement de tes beautés que je suis 
amoureux , mais de toi tout entière telle que tu 
es. Si tu ne veux pas que le pinceau te prête 
rien, moi je ne veux pas quil tote rien; et mon 
cœur se soucie aussi peu des attraits que tu n aa 
pas, quil est jaloux de ce qui tient leur place. 

(i) Blonde chevelure, yeux bleua^ et sourcils brans. 

Maruu. 



464 ^^ NOUVELLE HÉLOlSE. 

Quadt à Tajustemeat, je le passerai d autant 
moins que, parée ou négligée Je t ai toujours vua 
mise avec beaucoup plus de goût que tu ne Tes 
dans ton portrait. La coiffure est trop chargée : 
on me dira qu il n y a que des fleurs ; hé bien ! 
ces fleurs sont de trop. Te souviéns-tu de ce bal 
oii tu portois ton habit à la valaisane , et où ta 
cousine dit que je dansois en philosophe ? tu 
n avois pour toute coiflure qu une longue tresse 
de tes cheveux roulée autour de ta tête et ratta- 
chée avec une aiguille dor, à- la manière des 
villageoises de Berne. Non , le soleil orné de tous 
ses rayons n a pas Téclat dont t» frappois les 
yeux et les cœurs , et sûrement quiconque te 
vit ce jour-là ne t oubliera de sa vie. C est ainsi y 
ma Julie, que tu dois être coifiSée ; cest For de 
tes cheveux qui doit parer ton visage, et non 
cette rose qui les cache et que ton teint flétrit. 
Dis à la cousine , car je reconnois ses soins et 
son choix , que ces fleurs dont elle a couvert et 
profané ta chevelure ne sont pas de meilleur 
goût que celles qu elle recueille dans Xjàdone , et 
qu on peut leur passer de suppléer à la beauté , 
mais non de la cacher. 

A regard du buste, il est singulier qu un amant 
soit là-dessus plus sévère quun père; mais en 
effet je ne t y trouve pas vêtue avec assez de soin. 
Le portrait de Julie doit être modeste comme 
elle. Amour! ces secrets n appartiennent quà 
toi. Tu dis que le peintre a tout tiré de son ima- 
gination. Je le crois, je le crois! Ah! s il eût 



. Seconde partie. 4^3 

aperçu le moindre de cm charmes voilés , ses 
yeux Feussent dévoré , mais sa maiu n eût point 
tenté de les peindre : pourquoi faut-il que son 
art téméraire ait tenté de les imaginer ? Ce n est 
pas seulement un défaut de bienséance , je sou- 
tiens que c'est encore un défaut de goût. Oui, 
ton visage est trop chaste pour supporter le dés- 
ordre de ton sein ; on voit que Tun de ces deux 
objets doit empêcher lautre de parottre : il n y 
a que le délire de lamour qui puisse les accor* 
der; et, quand sa main ardente ose dévoiler ce-« 
lui que la pudeur couvre , Fivresse et le trouble 
de tes yeux dit alors que tu loublies, et non 
que tu lexposes* 

Voilà la critique qu une attention continuelle 
ma fait feire de ton portrait. J ai conçu là-dessus 
le. dessein de le réformer selon mes idées. Je les 
ai communiquées à un peintre habile ; et , sur ce 
qu il a déjà fait , j espère te voir bientôt plus sem- 
blable à toi-même. De peur de gâter le portrait 
nous essayons les changements sur une copie 
que je lui en ai fait faire , et il ne les transporte 
sur loriginal que quand nous sommes bien sûrs 
de leur effet. Quoique je dessine assez médio- 
crement y cet artiste ne peut se lasser d admirer 
la subtilité de mes observations; il ne comprend 
pas combien celui qui me les dicte est un maître 
plus savant que lui. Je lui parois aussi quel<jue- 
fois fort bizarre : il dit que je suis le premier amant 
qui s avise de cacher des objets qu on n'expose 
jamais assez au gré des autres; et quand je lui 

3. 3o 



466 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

réponds que c est pour mieux te voir tout en-* 
tière que je t'habille avec tant de soin , il me 
me regarde comme un fou. Ah ! que ton portrait 
•eroit bien plus touchant, si je pouvois io venter 
des moyens d y montrer ton ame avec ton visage , 
et d y peindre à-la-fois ta modestie et tes attraits ! 
Je te jure , ma Julie , qu ils gagneront beaucoup 
à cette réforme. On n y voyoit que ceux qu avoit 
supposés le peintre, et le spectateur ému les 
supposera tels qulls sont. Je ne sais quel en- 
chantement secret régne dans ta personne; mais 
tout ce qui la touche semble y participer ; il ne 
fiaut qu'apercevoir un coin de ta robe pour ado- 
rer celle qui la porte. On sent , en regardant ton 
ajustement, que cest par-tout le voile des grâ- 
ces qui couvre la beauté ; et le goût de ta mo- 
deste parure semble annoncer au cœur tous les 
charmes qu elle recèle. 



LETTRE XXVI. 

A JULIE. 

Julie, 6 Julie ! 6 toi qu un temps j osois appeler 
mienne , et dont je profane aujourd'hui le nom! 
la plume échappe à ma main tremblante ; mes 
larmes inondent le papier ; j'ai peine à foroier 
les premiers traits d une lettre qu'il ne ialloit 
jamais écrire; je ne puis ni me taire ni parler. 



SECONDE PARTIE* 4^7 

Viens , honorable et chère image , viens épurer 
et raffermir un cœur avili par la honte et brisé 
par le repentir. Soutiens mon courâpé qui s'é- 
teint, donne à mes remords la force davouer le 
crime involontaire que ton absence ma laissé 
commettre» 

Que tu vas avoir de mépris pour un coupa* 
ble ! mais bien moins que je n en ai moi-même. 
Quelque abject que j aille être à tes yeux, je 
le suis cent fois plus aux miens propres ; car , 
en me voyant tel que je suis , ce qui m'humilie 
le plus encore, cest de te voir, de te sentir au 
fond de mon cœur, dans un lieu désormais si 
peu digne de toi , et de songer que le souvenir 
des plus vrais plaisirs de lamour n a pu garantir 
mes sens d'un piège sans appas et d'un crime 
sans charmes. 

Tel est lexcès de ma confusion , qu'en recou* 
rant à ta clémence je crains même de souiller 
tes regards sur ces lignes par laveu de mon for- 
fait. Pardonne , ame pure et chaste , un récit 
que j'épargnerois à ta modestie s'il n'étoit un 
moyen d'expier mes égarements. Je suis indigne 
de tes bontés, je le sais; je suis vil, bas, mé- 
prisable; mais au moins je ne serai ni (aux ni 
trompeur, et j'aime mieux que tu m*ôtes ton 
cœur et la vie que de t'abuser un seul moment. 
De peur d'être tenté de chercher des excuses qui 
ne me rendroient que plus criminelle, je me 
bornerai à te faire un détail exact de ce qui 

3o. 



468 LA AOUVELLE HÉLOÏSE. 

m'est arrivé. Il sera aussi sincère que mon regret ; 
c est tout ce que je me permettrai de dire en ma 
faveur. 

. J avois fait connoissance avec quelques offi- 
ciers aux gardes et autres jeunes gens de nos 
compatriotes, auxquels je trouvois. un mérite 
naturel , que j avois regret de voir gâter par Fi- 
piitation de je ne sais quels faux airs qui ne sont 
pas £sdts pour eux. Us se moquoient à leur tour 
de me voir conserver dans Paris la simplicité des 
antiques mœurs helvétiques. Us prirent mes 
maximes et mes manières pour des leçons indir 
rectes dont ils furent choqués , et résolurent dç 
me faire changer de ton à quelque prix que ce 
fut. Après plusieurs tentatives qui ne réussirent 
point, ils en firent une mieux concertée qui neut 
que trop de succès. Hier matin ils vinrent .me 
proposer d aller souper chez la femme d'un co- 
lonel, qu ils me nommèrent, et qui, sur le hruit 
de ma sagesse, avoit, disoient-ils , envie de 
faire connoissance avec moi. Assez sot pour 
donner dans ce persiflage, je leur représentai 
qu il seroit mieux d'aller premièrement lui fisiire 
visite ; mais ils se moquèrent de mon scrupule , 
me disant que la franchise suisse ne comportoit 
pas tant de façon , et que ces manières cérémo- 
nieuses ne serviroient qu a lui donner mauvaise 
opinion de moi. A neuf heures nous, nous ren-r 
dîmes donc chez la dame. Elle vint nous rece^ 
voir sur lescalier, ce que je n avois encore ob- 
servé nuUe part. En entrant je vis à des bras 



SECONDE PARTIE. . 4^9 

i\e cheminée de vieilles bougies quon venoic 
d allumer, et par-tout un certain air d'âpprét 
qui ne me plut point. La maîtresse de la maison 
me parut jolie , quoiqu'un peu passée ; d autred 
femmes à peu près du même âge et d une sem- 
blable figuré étoient avec elle : leur parure , assez 
brillante , avoit plus d'éclat que de goût ; mais 
j ai déjà remarqué que cest un point sur lequel 
on ne peut guère juger en ce pays de Vétat dune 
femme. 

Les premiers compliments se passèrent à peu 
près comme par-tout; lusage du monde apprend 
à les abréger ou à les tourner vers lenjouement 
avant quils ennuient. Il n en fut pas tout-à-Êdt 
de même sitôt que la conversation devint géné- 
rale et sérieuse. Je crus trouver à ces dames 
un air contraint et gêné , comme si ce ton ne 
leur eût pas été familier; et, pour la première 
fois depuis que j'étois à Paris , je vis des femmes 
embarrassées à soutenir un entretien raison- 
nable. Pour trouver une matière aisée elles se 
jetèrent sur leurs afiaires de famille ; et, comme 
je n en connoissois pas une , chacune dit de la 
sienne ce qu elle voulut Jamais je n avois tant 
ouï parler de M. le colonel ; ce qui m'étonnoit 
dans un pays où Fusage est d appeler les gens 
par leurs noms plus que par leurs titres , et où 
ceux qui ont celui-là en portent ordinairement 
dautres. 

Cette fausse dignité fit bientôt place à des ma- 
nières plus naturelles. On se mit à causer tout 



47^ LA NOUVELLE HÉLOISE. 

bas ; et , reprenant sans y penser un ton de fa:- 
miliarité peu décente , on chuchotoit , on sourioit 
en me reg[ardant, tandis que la damé de la mai- 
son me questionnoit sur Tétat de mon cœur d un 
certain ton résolu qui n eloit guère propre à le 
gagner. On servit; et la liberté de la table, qui 
semble confondre tous les états , mais qui met 
' chacun à sa place sans qu'il y songe , acheva de 
m apprendre en quel lieu j etois. Il étoit trop 
tard pour m en dédire. Tirant donc ma sûreté 
de ma répugnance , je consacrai cette soirée à 
ma fonction d observateur , et résolus d'em*- 
ployer à connottre cet ordre de femmes la seule 
occasion que j en au rois de ma vie. Je tirai peu 
de fruit de mes remarques ; elles avoient si peu 
d'idée de leur état présent , si peu de prévoyance 
pour l'avenir, et, hors du jargon de leur mé- 
tier , elles étoient si stupides à tous égards , que 
le mépris eflaça bientôt la pitié que j'avois da- 
bord d'elles. En parlant du plaisir même , je vis 
quelles étoieut incapables d'en ressentir. Elles 
me parurent d'une violente avidité pour tout 
ce qui pouvoit tenter leur avarice : à cela près ^ 
je n'entendis sortir de leur bouche aucun mot 
qui partit du cc3eur. Xadmirai comment d'hon«« 
nétes gens pouvoient supporter une société si 
dégoûtante. Geût été leur imposer une peine 
cruelle, à mon avis, que de les condamner au 
genre de vie qu'ils choisissoient eux-mêmes. 

Cependant le souper se prolongeoit et deve- 
noit bruyant. Au défeiut de l'amour , le vin 



SECONDE PARTIE. 47> 

ëdiaufiPoit les coiiTiTes. Les discours ii*étoient 
pas tendres , mais déshonnétes , et les femmes tft- 
choient d exciter par le désordre de leur ajuste- 
ment les désirs qui lauroient dû causer. D abord 
tout cela ne fit sur moi qu un effet contraire , 
et tous leurs efforts pour me séduire ne servoient 
quà me rebuter. Douce pudeur, disok*je en 
moi-même, suprême volupté de lamour, que 
de charmes perd une femme au moment qu elle 
renonce à toi! combien, si elles connoissoient 
ton empire, elles mettroient de soins à te con- 
server, sinon par honnêteté , du moins par co- 
quetterie ! mais on ne joue point la pudeur , il 
n y a pas d'artifice plus ridicule que celui qui 
la veut imiter. Quelle diflerence , pensois-je en* 
core , de la grossière impudence de ces créatu» 
res et de leurs équivoques licencieuses a ces re 
gards timides et passionnés , à ces propos pleins 
de modestie, de grâce, et de sentiment, dont... 
Je nosois achever; je rougissois de ces indignes 
comparaisons... Je me reprochois comme autant 
de crimes les charmants souvenirs qui me pour- 
suivoient malgré moi... En quels lieux osois-je 
penser à celle...! Hélas! ne pouvant écarter de 
mon cœur une trop chère image, je mefift>rçois 
de la voiler. 

Le bruit , les propos que j entendois , les ob- 
jets qui frappoient mes yeux, m*échau£ferent 
insensiblement: mes deux voisines ne cessoient 
de me faire des agaceries , qui furent enfin pous- 
sées trop loin pour me laisser de sang froid. Je 



472 LA H0UTFT5LLE HÉLOÏSE. 

sentis que ma tète s embarrassoit : j'avois tou«- 
jours bu mon vin fort trempé , j'y mis plus deau 
encore , et enfin je m avisai de la boire pure. 
Alors seulement je m aperçus que cette eau pré^ 
tendue étoit du vin blanc , et que j avois été 
trompé tout le long du repas. Je ne fis point des 
plaintes qui ne m auroient attiré que des raille- 
ries. Je cessai de boire. Il n étoit plus temps ; le 
mal étoit fait. L'ivresse ne tarda pas à m'ôter le 
peu de connoissance qui me restoit. Je fus sur- 
pris en revenant à moi de me trouver dans un 
cabinet reculé, entre les bras dune de ces créa- 
tures , et j eus au même instant le désespoir de 
me sentir aussi coupable que je pouvois lètre... 
J ai ^i ce récit afireux : qu il ne souille pluft 
tes regards ni ma mémoire. O toi dont j attends 
mon jugement, j'implore ta rigueur , je la mé- 
rite. Quel que soit mon châtiment , il me sera 
moins cruel que le souvenir de mqn crime. 



LETTRE XXVH. 

DE JULIE. 

Rassurez-vous sur la crainte de m avoir irritée; 
votre lettre ma donné plu3 de douleur que dé 
colère. Ce nest pas moi, cest vous que vous 
avez offensé par un désordre auquel le cœur n'eut 
point de part. Je n'en suis que plus affligée : j'ai- 



SECONDE PARTIE.. . 47*3 

merois mieux vous voir m outrager que vous avi- 
lir , et le mal que vous vous faites est le seul que 
je ne puis vous pardonner. 

A ne regarder que la faute dont vous. rougis- 
sez, vous vous trouvez bien plus coupable. que 
vous ne Fêtes, et je ne vois guère en cette occa- 
sion que de ^imprudence à vous reprocher: mais 
ceci vient de plus loin et tient à une plus, pro- 
fonde racine, que vous n apercevez pas, et quil 
faut que lamitié vous découvre. 

Votre première erreur est davoir pris une 
mauvaise route en entrant d^ns le monde : plus 
vous avancez, plus vous vous égarez; et je vois 
en frémissant que vous êtes perdu si vous ne 
revenez sur vos pas. Vous vous laissez conduire 
insensiblement dans le piège que j avois craint. 
Les grossières amorces du vice ne pouvoient 
d abord vous séduire ; mais la mauvaise compa- 
gnie a commencé par abuser votre raison pour 
corrompre votre vertu, et fait déjà sur vos 
moeurs le premier essai de ses maximes. 

Quoique vous nie m ayez rien dit en particu- 
lier des habitudes que vous vous êtes faites à 
Paris i il est aisé de juger de vos sociétés par vos 
lettres , et de ceux qui vous montrent les objets 
par votre manière de les voir. Je ne vous ai 
point caché combien j etois peu contente de vos 
relations : vous avez continué sur le même ton ^ 
et mon déplaisir n a fait qu'augmenter. En vé- 
rité Ion prendroit ces lettres pour les sarcas ; 



474 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

mes dun petit -maître (i) plutôt que pour les 
relations d un philosophe , et Ion a peine à les 
croire de la même main que celles que vous 
m écriviez autrefois. Quoi ! vous pensez étudier 
les hommes dans les petites manières de quel- 
ques coteries de précieuses ou de g[ens désœu- 
vrés ; et ce vernis extérieur et changeant , qui 
devait à peine frapper vos yeux , fait le fond de 
toutes vos remarques! Étoit-ce la peine de re- 
cueillir avec tant de soin des usages et des bien- 
séances qui n existeront plus dans dix ans dld, 
tandis que les ressorts éternels du cœur hu- 
main, le jeu secret et durable des passions, 
échappent à vos recherches? Prenons votre let- 
tre sur les femmes , qu y trouverai-je qui puisse 
m apprendre à les connoitre? Quelque descrip* 
tion de leur parure, dont tout le monde est in- 
struit; quelques observations malignes sur leur 
manière de se mettre et de se présenter, quel- 
que idée du désordre d un petit nombre, injus- 
tement généralisée: comme si tous les senti- 
ments honnêtes étoient éteints à Paris, et que 
toutes les femmes y allassent en carrosse et aux 
premières loges ! M avez- vous rien dit qui m'in- 
struise solidement de leurs goûts, de leurs maxi- 
mes, de leur vrai caractère? et n'est-il pas bien 

(i) Doace Julie, à combien de titres vous ailes toos 
faire siffler ! Eh quoi ! vous n^avez pas même le ton du 
jour. Vous ne savez pas quHl y a des peUtes-ntaitresses , 
mais quHi n*y a plus de petUs-maitresl Bon dieu ! que sa- 
vez-vous donc? 



SECONDE PARTIE. i'jS 

étrange qu en parlant des femmes cTun pays na 
homme sage ait oublié ce qui regarde les soins 
domestiques et leducation des enfants (i)?La 
seule chose qui semble être de tous dans toute 
cette lettre, cest le plaisir avec lequel vous louez 
leur bon naturel et qui fait honneur au vôtre ; 
encore n avez-vous fait en cela que rendre jus- 
tice au sexe eo général : et dans quel pays du 
monde la douceur et la commisération ne sont- 
elles pas Taimable partage des femmes? 

Quelle différence de tableau si vous m'eussiez 
peint ce que vous aviez vu plutôt que ce qu on 
vous avoit dit, ou du moins que vous n eussiez 
consulté que des gens sensés! Faut4l que vous, 
qui avez tant pris de soins à conserver votre ju- 
gement, alliez le perdre comme de propos dé- 
libéré dans le commerce d'une jeunesse inconsi- 
dérée, qui ne cherche, dans la société des sages, 
quà les séduire, et non pas à les imiter! Vous 
regardez à de fausses convenances d'âge qui ne 
vous vont point, et vous oubliez celles de lumiè- 
res et de raison qui vous sont essentielles. Malgré 
tout votre emportement, vous êtes le plus facile 
des hommes; et, malgré la maturité de votre 
esprit, vous vous laissez tellement conduire par 

(i) Et pourquoi ne Faiiroit-il pas oublié ? est-ce que 
ces soins les regardent? Ëh ! que deviendroient le monde 
et rétat? Auteurs illustres, brillants académiciens, que 
deviendriez-vous tous, si les femmes alloient quitter le 
gouvernement de la littérature et des aifaires, pour pren- 
dre celui de leur ménage ? 



476 LA NOUyELLE HÉLOÏSE. 

ceux avec qui vous vivez, que vous ne sauriez 
fréqueuter des geus de votre âge sans en descen-^ 
dre et redevenir enfant. Ainsi vous vous dégra- 
dez en pensant vous assortir, et c est vous mettre 
auKiessous de vous-même que de ne pas choisir 
des amis plus sages que vous^. 

Je ne vous reproche point d avoir été conduit 
sans le savoir dans une maison déshoanête; 
mais je vous reproche d y avoir été conduit par 
de jeunes officiers que vous ne deviez pas con- 
nottre, ou du moins auxquels vous ne deviez 
pas laisser diriger vos antusements. Quant au 
projet de les ramener à vos principes, j'y trouve 
plus de zèle que de prudence; si vous êtes trop 
sérieux pour être leur camarade , vous êtes trop 
jeune pour être Içur Mentor, et vous ne devez 
vous mêler de réformer autrui que quand vous 
n aurez plus rien à faire en vous-même. 

Une seconde faute plus grave encore et beau- 
coup moins pardonnable, est d'avoir pu passer 
volontairement la soirée dans un lieu si peu di* 
gne de vous, et de n avoir pas fui dès le premier 
instant 011 voua avez connu dans quelle maison 
vous étiez. Vos excuses là-dessus sont pitoyables* 
// étoit trop tard pour s* en dédire l comme s il y 
avoit quelque espèce de bienséance en de pa- 
reils lieux, ou que la bienséance dut jamais rem- 
porter sur la vertu, et quil fut jamais trop tard 
pour s empêcher de mal (aire! Quant à la sécu- 
rité que vous tiriez de votre répugnance, je n en 
dirai rien, révènement vous a montré comhiea 



' SECONDE t^ARTIE. ' ^H 

elle étoit fondée. Parlez plus franchemeHt à celle 
qui sait lire dans votre cœur; c'est la honte qui 
vous retint. Vous craignîtes qu on ne se moquât 
de vous en sortant; un moment de huée vous 
fit peur, et vous aimâtes mieux vous exposer 
aux remords quà la raillerie. Save^-vous bien 
quelle maxime vous suivîtes en cette occasion? 
celle qui la première introduit le vice' dans une 
ame bien née, étouife la voix de la conscience 
par la clameur publique, et réprime Faudace de 
bien faire par la crainte du blâme. Tel vain- 
croit les tentations 'qui succombe aux mauvais 
exemples ; tel rougit' d être modeste* et < dévient 
effronté par honte; et cette mauvaise honte cor- 
rompt plus de cœurs honnêtes que les mauvai- 
ses inclinations. Voilà sur -tout de quoi vous 
avez à préserver le vôtre; car, quoi que vous 
fassiez, la crainte du ridicule que vous mépri- 
sez vous domine pourtant malgré vous. Vous 
braveriez plutôt cent périls qu'une raillerie , et 
Ton Be vit jamais tant de timidité jointe à une 
ame aussi intrépide. 

Sans vous étaler contre ce défaut des préceptes 
de morale que vous savez mieux que moi, je me 
contenterai de vous proposer un moyen pour 
vous en garantir , plus facile et plus sûr peut- 
être que tous les raisonnements de la philoso- 
phie ; c est de faire dans votre esprit une légère 
transposition de temps , et d anticiper sur lave- 
nir de quelques minutes.. Si, dans ce mallieu* 
reux souper, vous vous fussiez fortifie contre un 



478 LA NOUVELLE HÉL0Ï8K. 

instant de moquerie de la part des convives par 
ridée de Tétat 011 votre ame alloit être sitôt que 
vous seriez dans la rue ; si vous vous fussiez re- 
présenté le contentement intérieur d'échapper 
aux pièges du vice , i avantage de prendre d'abord 
cette habitude de vaincre qui en facilite le pou- 
voir , le plaisir que vous eût donné la conscience 
de votre victoire, celui de me la décrire, celui 
que j en aurois reçu moi-même , est-il croyable 
que tout cela ne leùt pas emporté sur une ré* 
pugnance d un instant , à laquelle vous n eussiez 
jamais cédé si vous en aviez envisagé les suites? 
Encore , qu est-ce que cette répugn«ice qui met 
un prix aux railleries de gens dont Festime n en 
peut avoir aucun? Infailliblement cette réflexion 
vous eut sauvé , pour un moment de mauvaise 
honte , une honte beaucoup plus juste, plus du^ 
rable , les regrets , le danger ; et , pour ne vous 
rien dissimuler , votre amie eût versé quelques 
larmes de moins. 

Vous- voulûtes , dites<-vous , mettre à profit 
cette soirée pour votre fonction d observateur. 
Quel soin! quel (emploi! que vos excuses me 
font rougir de vous ! Ne serez-vous point aussi 
curieux d observer un jour les voleurs dans leur» 
cavernes , et de voir comment ils s y prennent 
pour dévaliser les passants? Ignorez-vous qu'il 
y a des objets si odieux quil nest pas même 
permis à l'homme d'honneur de les voir, et que 
l'indignation de la vertu ne peut supporter le 
spectacle du vice ? Le sage observe le désordre 



SECONDE PARTIE. 479 

public qu il ne peut arrêter ; il lobserve , et 
montre sur son visage attristé la douleur qu'il 
lui cause ; mais , quant aux désordres particu- 
liers , il s y oppose, ou détourne les yeux de peur 
qu ils ne s autorisent de sa présence. D ailleurs , 
étoit-il besoin de voir de pareilles sociétés pour 
juger de ce qui s y passe et des discours qu on 
y tient? Pour moi , sur leur seul objet plus que 
sur le peu que vous m en avez dit, je devine ai- 
sément tout le reste ; et Fidée des plaisirs qu on 
y trouve me fait connoitre assez les gens qui les 
cherchent. 

Je ne sais si votre commode philosophie adopte 
déjà les maximes qu on dit établies dans les 
grandes villes pour tolérer de semblables lieux; 
mais j espère au moins que vous n'êtes pas de 
ceux qui se méprisent assez pour s en permettre 
Vusage, sous prétexte de je ne sais quelle chi- 
mérique nécessité qui n est connue que des gens 
de mauvaise vie : comme si les deux sexes étoient 
sur ce point de nature différente , et que dans 
Fabsence ou le célibat il fallût à Fhonnéte hom- 
me des ressources dont Fhonnéte femme n a pas 
besoin ! Si cette erreur ne vous mène pas chez 
des prostituées , j ai bien peur qu elle ne conti- 
nue à vous égarer vous-même. Ah ! si vous vou* 
lez être méprisable , soyez-le au moins sans pré- 
texte , et n ajoutez point le mensonge a la cra- 
pule. Tous ces prétendus besoins n'ont point 
leur source dans la nature , mais dans la volon- 
taire dépravation des sens. Les illusions même 



48o LA NOUVELLE HELOÏSE. 

de Famour se purifient dans un cœur chaste, et 
ne corrompent qu un cœur déjà corrompu : au 
contraire, la pureté se soutient par elle-même; 
les désirs toujours réprimés s accoutument à ne 
plus renaître , et les tentations ne se multiplient 
que par Thabitude d y succomber. L'amitié ma 
fait surmonter deux fois ma répugnance à trai- 
ter un pareil sujet : celle-ci sera la dernière ; 
car à quel titre espérerois-je obtenir de vous ce 
que vous aurez refiisé à l'honnêteté , à Famour 
et à la raison ? 

Je reviens au point important par lequel j ai 
commencé cette lettre. A vingt -un ans vous 
m'écriviez du Valais des descriptions graves et 
judicieuses ; à vingt-cinq vous m'envoyez de Paris 
des colifichets de lettres, oii le sens et la raison 
sont par-tout sacrifiés à un certain tour plai- * 
sant, fort éloigné de votre caractère. Je ne sais 
comment vous avez fait; mais, depuis que vous 
vivez dans le séjour des talents , les vôtres pa- 
roissent diminués ; vous aviez gagné chez les 
paysans, et vous perdez parmi les beaux esprits. 
Ce n'est pas la faute du pays oii vous vivez, mais 
des connoissances que vous y avez faites ; car il 
n'y a rien qui demande tant de choix que le 
mélange de l'excellent et du pire. Si vous voulez 
étudier le monde, fréquentez les gens sensés 
qui le connoissent par une longue expérience et 
de paisibles observations , non de jeunes étour- 
dis qui n'en voient que la superficie , et des ri- 
dicules qu'ils font eux-mêmes. Paris est i>lein 



SECONDE PARTIE. 4^1 

de savants accoutumés à réfléchir, et à qui ce 
grand théâtre en offre tous les jours le sujet. 
Vous ne me ferez point croire que ces hommes 
graves et studieux vont courant comme>ous de 
maison en maison , de coterie en coterie , pour 
amuser les femmes et les jeunes gens , et mettre 
toute la philosophie en babil. Us ont trop de 
dignité pour avilir ainsi leur état , prostituer 
leurs talents , et soutenir par leur exemple des 
mœurs qu ils devraient corriger. Quand la plu- 
part le feroient , sûrement plusieurs ne le font 
point , et o est ceux4à que vous devez recher- 
cher. 

M est-il pas singulier encore que vous donniez 
vous-même dans le défaut que vous reprochez 
aux modernes auteurs comiques ; que Paris ne 
soit plein pour vous que de gens de condition ; 
que ceux de votre état soient les seuls dont vous 
ne parliez point? comme si les vains préjugés 
de la noblesse ne vous coûtoient pas assez cher 
pour les haïr, et que vous crussiez vous dégra- 
der en fréquentant d'honnêtes bourgeois , qui 
sont peut-être Tordre le plus respectable du pays 
où vous êtes ! Vous avez beau vous excuser sur 
les connoissances de mylord Edouard ; avec 
celles-là vous eh eussiez bientôt fait d autres 
dans un ordre inférieur. Tant de gens veulent 
monter, qu il est toujours aisé de descendre ; et , 
de votre propre aveu , c est le seul moyen de 
Gonnoître les véritables mœurs d'un peuple , que 
d'étudier sa vie privée dans les états les plus 

3. 3i 



48a LA NOUYELLE B^ÉLOÏSE. 

nombreux ; car s arrêter aux gens qui représen- 
tent toujours , cest . ne voir que des comédiens. 

Je voudrais que votre curiosité allât plus loin 
encore. Pourquoi , dans une ville si riche, le bas 
peuple est-il si misérable , tandis que la misère 
extrême est si rare parmi nous , où Ton ne voit 
point de millionnaire ? Cette question , ce me 
semble , est bien digne de vos recherches ; mais 
ce n est pas chez les gens avec qui vous vivez 
que vous devez vous attendre à la résoudre. 
G est dans les appartements dorés qu un écolier 
va. prendre les airs du monde; mais le sage 
en apprend les mystères dans la chaumière dû 
pauvre. C'est là quon voit Sensiblement les ob- 
scures manoeuvres du vice , qu il couvre de pa-> 
rôles fardées au milieu d'un cercle : cest là qu on 
s'instruit par quelles iniquités secrètes le puis- 
sant et le riche arrachent un reste de pain noir 
à lopprimé quils feignent de plaindre en pu* 
blic. Ah ! si j en crois nos vieux militaires, que 
de choses vous apprendriez dans les greniers 
d un cinquième étage , qu on ensevelit sous un 
profond secret dans lés hôtels du faubourg Saint- 
Germain ! et que tant de beaux parleurs seroient 
confus , avec leurs feintes maximes d'humanité, 
si tous les malheureux qu ils ont faits se présen- 
toiént pour les démentir ! 

Je sais qu on n aime pas le spectacle de la mi- 
sère qu'on ne peut doulager , et que le riche 
même détourne les yeux du pauvre qu'il refuse 
de secourir ; mais ce n'est pas d'argent seulement 



SECONDE PARTIE. ^^X 

qaoBt besoia les infortunés , et il n y a que le», 
paresseux de bien faire qui ne sachent faire du 
bien que la bourse à la main. Les consolations ^ 
les conseils , les soins , les amis , la protection ^ ' 
sont autant de ressources que la commisération^ 
vous laisse , au défaut des richesses , pour le^ 
soulagement de lindigent. Souvent les opprimés 
ne le sont que parcequ ils manquent d organe 
pour faire entendre leurs plaintes. U ne sagit 
quelquefois que d un mot qu ils ne peuvent dire^. 
d'une raison qu'ils ne savent point exposer , de 
la porte d un grand qu ils ne peuvent franchir. 
L 'intrépide appui de la vertu désintéressée suffit 
pour lever une infinité d obstacles, et Téloquence 
dun homme de ïÂen peut effrayer la tyrannie 
au milieu de toute sa puissance. 

Si FOUS voulez donc être^hommc en effet , ap • 
prenez à redescendre." L'humanité coule commu 
une eau pure et salutaire , et va fertiliser les. 
lieux bas ; elle cherche toujours le niveau ; elle 
laisse à sec ces roches arides qui menacent la 
campagne, et ne donnent quune ombre nui- 
sible où des éclats pour écraser leurs voisins. 

Voilà , mon ami , comment on tire parti du 
présent en slnstruisant pour lavenir , et com- 
ment la bonté met d avance à profit les leçons 
de la sagesse, afin que, quand les lumières ac- 
quises nous resteroient inutiles , on n*ait pas 
pour cda perdu le temps employé à les acqué- 
rir. Qui doit vivre parmi des gens en place ne 
sauroit prendre trop de préservatifs contre leurs 

3i. 



J^Bi LA NOUVELLE HÉLOtSE. 

Biaximes empoisonnées , et il n y a que lexei^ 
cice continuel de la bienfaisance qui garantisse 
les meilleurs cœurs de la contagion des ambi- 
tieux. Essayez , croyez - moi , de ce nouveau 
genre d'études } il est plus digne de vous que 
ceux que vous avez embrassés ; et comme Fe»- 
prit s'étrécit à mesure que lame se corrompt , 
vous sentirez bientôt, au contraire, combien 
Icxercice des sublimes vertus élève et nourrit le 
génie , combien un tendre intérêt auxmalheufê 
d'autrui sert mieux à en trouver la source, et à 
nous éloigner en tout sens des vices qui les ont 
produits. 

Je vous devois toute la franchise de Tamitié 
dans la situation critique où vous me paroissez 
être , de peur qu un second pas vers le désordre 
ne vous y plongeât enfin sans retour, avant que 
vous eussiez le temps de vous reconnoitre. Main- 
tenant je ne puis vous cacher, mon ami , com^ 
bien votre prompte et sincère confession ma tou- 
chée , car je sens combien vous a coûté la honte 
de cet aveu, et par conséquent combien -celle de 
votre faute vous pesoit sur le cœur. Une erreur 
involontaire se pardonne et soublie aisément. 
Quant à lavenir , retenez bien cette maxime dont 
je ne me départirai point : Qui peut s abuser 
deux fois en pareil cas ne s'est pas même abusé 
la première. 

Adieu , mon ami: veille avec soin sur ta santé , 
je t'en conjure, et songe quil ne doit rester au- 
cune trace d un crime que j'ai pardonné. 



ÏMONDE PARTIE. 41S5- 

i^ S. Je viens de voir entré les mains de 
M. d'Orbe des copies de plusieurs de vos lettres 
à. mylord Edouard , qui m obligent à rétracter 
une partie de mes censures sur les matières et le 
style de vos observations. Celles-ci traitent , j'en 
conviens , de sujets importants , et me parois* 
sent pleines de réflexions graves. et judicieuses. 
Mais , en revanche , il est clair que vous nous 
dédaignez beaucoup , ma cousine et moi , ou 
que vous fSaiites bien peu de cas de notre estime, 
en ne nous envoyant que des relations si pro- 
pres à l'altérer , tandis que vous en faites pour 
votre ami de beaucoup meilleures. C'est, ce me 
semble , assez mal honorer vos^ leçons , que de 
juger vos écolières indignes d'admirer vos. tar 
lents ; et vous devriez feindre , au moins par 
vanité, de nous croire capables de vous en-^ 
tendre. 

J'avoue que la politique n est guère du ressort 
des fenmies ; et mon oncle nous en a tant en-^ 
nuyées,que je comprends comment vous avez pu 
craindre d'en faire autant. Ce n-'est pas non plus, 
^ vous parler franchement , l'étude à laquelle je 
donnerois la préférence , son utilité est trop loin 
de moi pour me toucher beaucoup , et ses lu- 
mières sont trop sublimes pour frapper vive* 
ment mes yeux. Obligée d'aimer le gouverne- 
ment sous lequel le ciel m'a fait naître, je me 
soucie peu de savoir s'il. en est de meilleurs. De 
quoi me serviroit de les connoître , avec si peu 
de pouvoir pour les établir? et pourqiK)i cou- 



486 Là nouvelle héloïse. 

tristerois-je mon ame à considérer de si grands 
maux où je ne peux rien, tant que jen vois d au- 
tres autour de moi qu il m est permis de soula- 
ger? lirais je vous aime ; et Tintérét que je ne 
prends pas aux sujets , je le prends à 1 auteur 
qui les traite. Je recueille avec une tendre admi- 
ration toutes les preuves de votre génie; et,fière 
d un mérite si digne de mon cœur , je ne de- 
mande à Tamour quautant d esprit qu il m en 
.faut pour sentir le vôtre. Ne me refusez donc 
pas le plaisir de connoitre et d'aimer tout ce 
que vous faites de bien. Voulez-vous me donner 
rhumiliation de croire que , si le ciel unissoit 
nos destinées , vous ne jugeriez pas votre com- 
pagne digne de penser avec vous ? 



LETTRE XXVIIL 

DE JULIE. 

Tout est perdu ! tout est découvert ! Je ne 
trouve plus tes lettres dans le lieu où je les avois 
cachées. Elles y étoient encore hier au soir. Elles 
nont pu être enlevées que d'aujourd'hui. Ma 
mère seule peut les avoiv surprises. Si mon père 
les voit , c'est fait de ma vie ! Eh ! que serviroit 
qu'il ne les vit pas , s'il faut renoncer... ? Ah 
dieu ! ma mère m'envoie appeler. Où fuir ? 
Comment soutenir ses regards ? Que ne puis-je 
me cacher au sein de la terre !... Tout mon corp» 



SECONDE PARTIE. 4^7 

tremUe, et je suis hors d'état de faire un pas... 
La. honte, rhumiliation , les cuisants reproches... 
j'ai tout mérité , je supporterai tout. Mais la dou- 
leur , les larmes dune mère éplorée... ô mt>n 
cœur , quels déchirements !... Elle m'attend , je 
ne puis tarder davantage... Elle voudra Savoir... 
il faudra tout .dire... Regianino sera congédié. 
Ne m'écris plus jusqu'à nouvel avis... Qui sait si 
jamais... je pourrois.,. quoi ! mentir!... mentir à 
ma mère !... Ah ! s'il faut nous sauver par le men- 
songe , adieu, nous sommes perdus ! 



FIN DE LA SECONDE PARTIE. 



JULIE, 

OU 

LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 



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TROISIÈME PARTIE. 



LETTRE PREMIÈRE. 

DE MADAME DORBE. 

Que de maux vous causez à ceux qui vous 
aiment ! Que de pleurs vous avez déjà fait cou- 
ler dans une famille infortunée dont vous seul 
troublez le repos ! Craignez d ajouter le deuil à 
nos larmes; craippiez que la mort dune mère 
affligée ne soit le dernier efifet du poison que 
vous versez dans le coeur de sa fille , et qu un 
amour désordonné ne devienne enfin pour vous- 
même la source d'un remords étemel. L'amitié 
ma fait supporter vos erreurs tant qu une om- 
bre d espoir pouvoit les nourrir ; mais comment 
tolérer une vaine constance que Fhonneur et la 
raison condamnent , et qui , ne pouvant plus 
causer que des malheurs et des peines , ne mé- 
rite que le nom d obstination ? 



490 l'A NOUVELLE BÉLOÏSE. 

Vous savez de quelle manière le secret de vos 
feux , dérobé si long-temps aux soupçons de ma 
tante, lui fut dévoilé par vos lettres. Quelque 
sensible que soit un tel coup à cette mère ten- 
dre et vertueuse ^ n^oins irritée contre vous que 
contre elle-même , elle ne s en prend qu'à son 
aveugle négligence ; elle déplore sa fatale illu- 
sion : sa plus cruelle peine est d avoir pu trop 
estimer sa fille, et sa douleur est pour Julie un 
châtiment cent fois pire que ses reproches. 

L'accablement de cette pauvre cousine ne sau- 
roit s imaginer. Il faut le voir pour le compren- 
dre. Son cœur semble étouffé par Tafflictiqu , et 
lexcès des sentiments qui loppressent lui donne 
un air de stupidité plus effrayante que des cris 
aigus. Elle se tient jour et nuit à genoux au che- 
vet de sa mère , lair morne , Fo^l fi^é en terre , 
gardant un profond silence, la servant avec plus 
d attention et de vivacité que jamais , puis re- 
tombant à Vii^stant dana un état danéantisse- 
ment qui la feroit prendre pour une autre per- 
sonne. Il est très clair que c est la maladie de la 
mère qui soutient les forces de. la fille ; et si Far- 
deur de la servir n animoit son xéle , ses yeux 
éteints , sa pâleur , son extrême abattement me 
feroient craindre qu elle n eût grand besoin pour 
elle-même de tous les soins qu elle lui rend. Ma 
tante s en aperçoit aussi ; et je vois, à Finquié- 
f i^de ^vec laquelle elle me recommande en par- 
ticulier la santé de sa fille , combien .le cœur 
combat de part et dauti^ contre la gène quelles 



TROISIÈME PAKTÎE. 49^ 

Viniposeat , et combien on doit vous haïr de 
troubler une union si charmante. 

Cette contrainte augmente encore par le soin 
de la dérober aux yeux dhm père emporté , au- 
<iuel une mère tremblante pour les jours de sa 
fille veut cacher ce dangereux secret. On se fait 
une loi de garder en sa présence Fancienne fa- 
miliarité ; mais si la tendresse maternelle profite 
avec plaisir de ce prétexte, une fille confuse 
n ose livrer son cœur à des caresses qu elle croit 
feintes , et qui lui sont d'autant plus cruelles 
quelles lui seroient douces si elle osoit y comp- 
ter. En recevant celles de son père, elle re- 
garde sa mère d un air si tendre et si humilié , 
qu on voit son cœur lui dire par ses yeux : Ah ! 
que ne suis-je digne encore d en recevoir autant 
devons! 

Madame d'Étange ma prise plusieurs fois à 
part; et jai connu facilement, à la douceur de 
ses réprimandes et au ton dont elle ma parlé 
de vous , que Julie a fait de grands efibrts pour 
Calmer envers^nous sa trop juste indignation, et 
quelle na rien éj^rgné pour nous justifier fun 
et lautre à ses dépens. Vos lettres mêmes por- 
tent, avec le caractère d'an amour excessif, une 
sorte d excuse qui ne lui a pas échappé; elle vous 
reproche moins Fabus de sa confiance qu a elle- 
même sa simplicité à vous Faccorder. Elle vous 
estime assez potir croire qu aucun autre homme 
à votre place n eût mieux ^^sisté que vous ; elle 
s'en prend de vos fautes à la vertu même. Elle 



492 LA NOtJVELLE BÉLOÎSE. 

conçoit maintenant , ditrellé, ce que cest qu une 
probité trop vantée, qui n empêche point un 
bonnéte homme amoureux de corrompre , s'il 
peut, une fille sage, et de déshonorer sans 
scrupule . toute tme famille pour satisfiiire un 
noment de fureur. Mais que sert de revenir 
sur le passé? 11 s agit de cacher sous un voile 
étemel cet. odieux, mystère, d*en eilacer, s'il se 
peut, jusquau moindre vestige, et de seconder 
la bonté du ciel qui n en a point laissé de témoi- 
gnage sensible. Le secret est concentré entre six 
personnes sûres. Le repos de tout ce que vous 
avez aimé , les jours d une mère au désespoir , 
rhonneur dune maison respectable, votre pro- 
pre vertu , tout dépend de vous encore ; tout 
vous prescrit votre devoir : vous pouvez réparer 
le mal que vous avez fait; vous pouvez vous 
rendre digne de Julie, et justifier sa faute en re- 
nonçant à elle; et si votre cœur ne ma point 
trompé, il ny a plus que la grandeur dun tel 
sacrifice qui puisse répondre àxelle de lamour 
qui lexige. Fondée sur l'estime gue j eus tou- 
jours pour vos sentiments, et sur. ce que la plus 
tendre union qui fut jamais lui doit ajouter de 
force, j ai promis en votre nom tout ce que vous 
devez tenir : osez me démentir si j'ai trop pré- 
sumé de vous., ou soyez aujourd'hui ce que 
vous devez être. Il faut immoler votre maî- 
tresse ou. votre amour lun à Fautre, et vous 
montrer le plus lâche ou le plus . vertueux de& 
hommes. 



7ROfôIÈM1& PARTIE. ig3 

<jeiie mère infortunée a voulu tous écrire ; 
elle avoit même commencé. O dieu! que de 
coups de poignard vous eussent portés ses 
plaintes amères ! Que ses 'touchants reproches 
vous eussent déchiré le cœur! Que ses humbles 
prières vous eussent pénétré de honte! Xai mis 
en pièces cette lettre accablante que vous n eus- 
siez jan»ais supportée : je nai pu souffrir ce 
comble d'horreur de voir une mère humiliée 
devant le séducteur de sa fille : vous êtes digpie 
au moins qu on n emploie pas avec vous de pa- 
reils moyens , faits pouf fléchir des monstres , 
et pour faire -mourir dé douleur un honune 
sensible. 

Si cetoitici le premier efibrt que lamourvous 
eût demandé, je pourrois douter du succès et 
balancer sur lestime qui vous est due : mais le 
sacrifice que vous aVez fiaiit à Thonneur de Julie 
en quittant ce pays mest garant de celui que 
vous allez Eure à son repos en rompant un com- 
merce inutile. I^es premiers actes de vertu sont 
toujours les plus pénibles , et vous ne perdrez 
point le prix d un efibrt qui vous a tant coûté , 
en vous obstinant à soutenir une vaine corres- 
pondance dont les risques sont terribles pour 
votre amante , les dédommagements nuls pour 
tous les deux , et qui ne fait que prolonger sans 
fruit. les tourments de Fun et de Fautre. N'en 
doutez plus, cette Julie qui vous fut sichère ne 
doit. rien èlre à celui quelle a tant aimé : vous 
vous.dissimulez en vain vos laalheurs; vous la 



494 L^ NOUTELLE HÉLOlSE. 

perdîtes au moment que vous vous séparâtes 
délie, ou plutôt le ciel vous lavoit ôtée* même 
avant qu elle se d<mnât à vous ; car son père la 
promit dès son retour, et vous savez trop que la 
parole de cet homme inflexible est irrévocable. 
De quelque manière que vous vous comportiez, 
l'invincible sprt s oppose à vos vœux, et vous 
ne la posséderez jamais. L unique choix qui vous 
reste à faire est de la précipiter dans tm abyme 
de malheurs et d'opprobres , ou d'honorer en 
elle ce que vous avez adoré, et de lui rendre, au 
lieu du bonheur perdu < la sagesse, la paix, la 
sûreté du moins dont vos fatales liaisons la 
privent. 

Que vous seriez attristé , que vous vous con- 
sumeriez en regrets , si vous pouviez contempler 
Tétat actuel de cette malheureuse amie, et lavi- 
lissementoù la réduisent le remords et la honte! 
Que son lustre est terni! que ses grâces sont 
languissantes! que tous ses sentiments si chaiv 
mants et si doux se fondent tristement dans le 
seul qui les absorbe! L'amitié même en est at* 
tiédie; à peine partage-t-elle encore le plaisir 
que je goûte à la voir; et son cœur malade ne 
sait plus rien sentir que l'amour et la douleur: 
Hélas ! qu'est devenu ce caractère aimant et sen-» 
sible, ce goût si pur des choses* honnêtes, cet 
intérêt si tendre aux peines et aux plaisirs d au- 
trui? Elle est encore, je l'avoue, douce, géné- 
reuse , ^compatissante ; l'aimaUe habitude ' de 
bien faire ne sauroit s'effacer en elle; mais ce 



I 

TROISIÈME Partie. 49^ 

nest plus quune habitude aveugle, un goût 
sans réflexion. EUe fait toutes les mêmes choses, 
mais elle ne les fait plus avec le même zélé; 
ces sentimeûts sublimes se «ont affoiblis, cette 
flamme divine s est amortie , cet ange n est plus 
qu'une femme ordinaire. Ah ! quelle ame vous 
avez ôtée à la vertu ! 



LETTRE II. 

DE l'amant de JULIE A MADAME d'ËTANGE. 

Pénétré d'une douleur qui doit durer autant 
que moi , je me jette à vos pieds, madame, 
non pour vous marquer un repentir qui ne dé- 
pend pas de mon cœur, mais pour expier un 
crime involontaire en renonçant à tout ce qui 
pouvoit faire la douceur de ma vie. Comme ja- 
mais sentiments . humains n approchèrent de 
ceux que m'inspira votre adorable fille , il n'y eut 
jamais de sacrifice égal à celui que je viens faire 
à la plus respectable des mères : mais Julie m'a 
trop appris comment il faut immoler le bonheur 
au devoir; elle m'en a trop courageusement 
donné l'exemple, pour qu'au moins une fois je 
ne sache pas l'imiter. Si mon sang sufHsoit pour 
guérir vos peines, je le verserois en silence et 
me plaindrois de ne vous donner qu'une si fbible 
épreuve de mon zèle : mais briser le plus doux , 
le pluApur, le plus sacré lien qui jamais ait uni 



496 LA NOUVELLE HÉLOISE. 

deux cœurs, ahl cest un effort que l'univers isn- 
tier ne m eût pas fait faire , et qu il n'appartenoit 
qu à vous d obtenir. 

Oui, je promets de vivre loin délie aussi longf< 
temps que vous l'exigerez; je ni'abstiendrai de 
la voir et de lui écrire, j'en jure par vos jours 
précieux, si nécessaires à la conservation des 
siens. Je me soumets , non sans effroi , mais sans 
murmure, à tout ce que vous daignerez ordonner 
d'elle et de moi. Je dirai beaucoup plus encore; 
son bonheur peut me consoler de ma misère , et 
je mourrai content si vous lui donnez un époux 
digne d'elle. Ah ! qu'on le trouve , et qu'il m'ose 
dire : Je saurai mieux l'aimer que toi 1 Madame , 
U aura vainement tout ce qui me manque; s'il 
n'a mon cœur il n'aura rien pour Julie : mais je 
n'ai que ce cœur honnête et tendre. Hélas! je 
n'ai rien non plus. L'amour qui rapproche tout 
n'élève point la personne; il n'élève que les sen- 
timents. Ab! si j'eusse osé n'écouter que les 
miens pour vous, combien de fois ^ en vous 
parlant , ma bouche eût prononcé le doux nom 
de mère! 

Daignez vous confier à des serments qui ne 
sont point vains, et à un homme qui n'est point 
trompeur. Si je pus un jour abuser de votre 
estime , je m'abusai le premier moi-même. Mon 
cœur sans expérience ne connut le danger que 
quand il n'étoit plus temps de fuir, et je n'avois 
point encore appris de votre fille cet art cruel 
de vaincre l'amour par lui-même, quelle m'a 



ttlÔISIÈME PÂRtlË. 497 

depuis si bien ensei^^né. Bannissez vos craintes, 
je vous en conjure. Y a-t-il quelqu'un au monde 
à qui son repos, sa félicité, son honneur, soient 
plus chers quà moi? Non, ma parole et mon 
cœur vous sont garants de lengagemeht que je 
prends au nom de mon illustre ami comme au 
mien. Nulle indiscrétion ne sera commise, soyez* 
en sûre; et je rendrai le dernier soupir sans 
qu on sache quelle douleur termina mes jours. 
Calmez donc celle qui vous consume, et dont 
la mienne s aigrit encore; essuyez des pleurs qui 
m arrachent lame; rétablissez votre santé; ren- 
dez à la plus tendre fille qui fut jamais le bon- 
heur auquel elle a renoncé pour vous; soyez 
vous-même heureuse par elle; vivez enfin, pour 
lui faire aimer la vie. Ah ! malgré les erreurs de 
lamour, être mère de Julie est encore un sort 
assez beau pour se féliciter de vivre. 



LETTRE III. 

DE l'aMAKT de JULIE A MADAME D'oRBE, 

EN LUI ENVOYANT LA LETTRE PBÉCÉDENTE. 

Tenez, cruelle, voilà ma réponse. En la lisant, 
fondez en larmes si vous connoissez mon cœur, 
et si le vôtre est sensible encore ; mais sur-tout 
ne m accablez plus de cette estime impitoyable 
que vous me vendez si cher, et dont vous faites 
le tourment.de ma vie. 

3. 3a 



^gS La nouvelle HÉLOiSE. 

Votre main barbare a donc osé les rompre ce» 
doux nœuds formés sous vos yeux presque dès 
lenfance, et que votre amitié sembloit partager 
avec tant de plaisir! Je suis donc aussi malheu- 
reux que vous le voulez et que je puis letre! 
Ah! connoissez-vous tout le mal que vous faites? 
Sentez- vous bien que voua m arrachez lame, 
que ce que vous m'ôtez est sans dédommage- 
ment y et qu il ve^ut mieux cent fois mourir que 
ne plus vivre Fun pour lautre? Que me parlez- 
vous du bonheur de Julie? En peut-il être sans 
le contentement du cœur? Que me parlez- vous 
du danger de sa mère? Âh ! qu est-ce que la vie 
d'une mère, la mienne, la vôtre, la sienne même» 
qu est-ce que lexistence du inonde entier auprès 
du sentiment délicieux qui nous unissoit? In- 
sensée et farouche vertu ! j obéis à ta voix sans 
mérite; je t abhorre en faisant tout pour toi. 
Que sont tes vaines consolations contre les vi- 
ves douleurs de lame? Va, triste idole des mal- 
heureux, tu ne £oiis qu'augmenter leur misère 
en leur ôtant les ressources que la fortune leur 
laisse. J obéirai pourtant; oui, cruelle, j obéirai: 
je deviendrai, s il se peut, insensible et féroce 
comme vous. J'oublierai tout ce qui me fut cher 
au monde. Je ne veux plus entendre prononcer 
le nom de Julie ni le vôtre. Je ne veux plus m en 
rappeler l'insupportable souvenir. Un dépit, une 
rage inflexible m'aigrit contre tant de revers. 
Une dure opiniâtreté me tiendra lieu de cou- 



TROISIÈME PARTIE. ' 499 

rage : il m en ti trop coûté d*étre sensible ; il 
vaut mieux renoncer à Thumanité. 



LETTRE IV. 

DE MADAME D'ORBE A l' AMANT DE JULIE. 

Vous m'avez écrit une lettre désolante; mais il 
y a tant d amour et de vertu dans votre con- 
duite , qu elle efface lamertume de vos plaintes : 
vous êtes trop généreux pour qu on ait le cou- 
rage de vous quereller. Quelque emportement 
quon laisse paroitre, quand on sait ainsi s'im- 
moler à ce qu'on aime, on mérite plus de louan- 
ges que de reproches; et, malgré vos injures, 
vous ne me fûtes jamais si cher que depuis que 
je connois si bien tout ce que vous valez. 

Rendez grâce à cette vertu que vous croyez 
haïr, et qui fait plus pour vous que votre amour 
même. Il n'y a pas jusqu'à ma tante que vous 
n'ayez séduite par un sacrifice dont elle sent 
tout le prix. Elle n'a pu lire votre lettre sans 
attendrissement; elle a même eu la foihlesse de 
la laisser voir à sa fille; et l'effort qu'a fait la 
pauvre Julie pour contenir à cette lecture ses 
soupirs et ses pleurs l'a fait tomber évanouie. 

Cette tendre mère, que vos lettres avoient 
déjà puissamment émue, commence à connoi- 
tre, par tout ce qu'elle voit, combien vos deux 

3.. 



5oO LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

cœurs sont hors de la règle commune, et com- 
bien votre amour porte un caractère naturel de 
sympadiie , que le temps ni les efforts humains 
ne sauroient effacer. Elle qui a si grand besoin 
de consolation, consoleroit volontiers sa fille, 
si la bienséance ne la retenoit; et je la vois trop 
près d en devenir la confidente pour qu elle ne 
me pardonne pas de lavoir été. Elle s'échappa 
hier jusqu'à dire en sa présence \ un peu indis- 
crètement (i) peut-être, Ah! s'il ne dépendoit 
que de moi... Quoiquelle se retint et n ache- 
vât pas, je vis, au baiser ardent que Julie im- 
primoit sur sa main , qu elle ne la voit que trop 
entendue. Je sais même qu elle a voulu plusieurs 
fois parler à son inflexible époux; mais, soit 
danger d exposer sa fille aux fureurs d un père 
irrité, soit crainte pour elle-même, sa timidité 
la toujours retenue; et son affoiblissement , ses 
maux, augmentent si sensiblement, que j ai peur 
de la voir hors d'état d'exécuter sa résolution 
avant qu elle l'ait bien formée. 

Quoi qu'il en soit, malgré les fautes dont vous 
êtes cause, cette honnêteté de cœur qui se fait 
sentir dans votre amour mutuel lui a donné une 
telle opinion de vous, qu'elle se fie à la parole 
de tous deux sur l'interruption de votre corres- 
pondance , et qu elle n'a pris aucune précaution 
pour veiller de plus près sur sa fille.. Efièctive- 

(i) Claire, étes-vous ici moins indiscrète? est-ce la 
dernière fois que vous le seres? 



TROISIÈME PARTIE. 5oi 

ment, si Julie ne répondoit pas à sa confiance , 
elle ne seroit plus digne de ses soins, et il fau- 
droit vous étouffer Fun et lautre si vous étiez 
capables de tromper encore la meilleure des mè- 
res , et d abuser de lestime qu elle a pour vous. 
Je ne cherche point à rallumer dans votre 
cœur une espérance que je n ai pas moi-même ; 
mais je veux vous montrer, comme il est vrai, 
que le parti le plus honnête est aussi le plus 
sag^e, et que, s il peut rester quelque ressource à 
votre amour, elle est dans le sacrifice que Thon- 
neur et la raison vous imposent. Mère, parents, 
amis, tout est maintenant pour vous, hors un 
père, quV)n gagnera par cette voie, ou que rien 
ne sauroit gagner. Quelque imprécation quait 
pu vous dicter un moment de désespoir, vous 
nous avez prouvé cent fois quil n est point de 
route plus sûre pour aller au bonheur que celle 
de la vertu. Si Ion y parvient, il est plus pur, 
plus solide et plus doux par elle; si on le man- 
que, elle seule peut en dédommager. Reprenez 
donc courage; soyez homme, et soyez encore 
vous-même. Si j ai bien connu votre cœur, la 
manière la plus cruelle pour vous de perdre Ju-* 
lie seroit d'être indigne de lobtenir. 



5o2 LA I90UVELLE HÉLOÏSE. 

LETTRE V. 

DE JULIE A SON AMANT. 

Elle n'est plus. Mes yeux ont vu fermer les 
siens pour jamais ; ma bouche a reçu son der- 
nier soupir ; mon nom fut le dernier mot qu elle 
prononça ; son dernier regard fut tourné sur moi. 
Non, ce n'étoit pas la vie quelle sembloit quit- 
ter , j a vois trop peu su la lui rendre chère; ce- 
toit à moi seule qu elle s arrachoit. Elle me voyoit 
sans guide et sans espérance , accablée de mes 
malheurs et de mes fautes : mourir ne fut rien 
pour elle , et son cœur n a gémi que d abandon- 
ner sa fille dans cet état. Elle n'eut que trop 
de raison. Quavoit-elle à regretter sur la terre? 
Qu'est-ce qui pouvoit ici-bas valoir à ses yeux 
le prix immortel de sa patience et de ses vertus 
qui lattendoit dans le ciel? Que lui restoit-il 
à faire au monde sinon dy pleurer mon op- 
probre? Ame pure et chaste, digne épouse, et 
mère incomparable , tu vis maintenant au séjour 
de la gloire et de la félicité ; tu vis ! et moi , li- 
vrée au repentir et au désespoir, privée à ja- 
mais de tes soins , de tes conseils , de tes douces 
caresses, je suis morte au bonheur, à la paix, à 
l'innocence : je ne sens plus que ta perte ; je ne 
vois plus que ma honte ; ma vie n'est plus que 



TROISIÈME PABTIE. 5o3 

peine et douleur. Ma mère, ma tendre mère, 
hélas ! je suis bien plus morte que toi ! 

Mon dieu ! quel transport égare une infortu- 
née et lui fait oublier ses résolutions? Où viens- 
je verser mes pleurs et pousser mes gémisse- 
ments ? C est le cruel qui les a causés que j en 
rends le dépositaire! Cest avec celui qui fait 
les malheurs de ma vie que j ose les déplorer ! 
Oui, oui, barbare, partagez les tourments que 
vous me faites souffrir. Vous par qui je plon- 
geai le couteau dans le sein maternel , gémis- 
sez des maux qui me viennent de vous, et sen- 
tez avec moi Thorreur dun parricide qui fut 
votre ouvrage. A quels yeux oserois-je parottre 
aussi méprisable que je le suis ? Devant qui 
mavilirois-je au gré de mes remords? Quel 
autre que le complice de mon crime pourroit 
assez le connoltre ? Cest mon plus insupporta- 
ble supplice de n'être accusée que par mon 
cœur , et de voir attribuer au bon naturel les 
larmes impures qu'un cuisant repentir m arra- 
che. Je vis , je vis en frémissant la douleur em- 
poisonner , hâter les derniers jours de ma triste 
mère. En vain sa pitié pour moi lempècha d'en 
convenir ; en vain elle aflèctoit d attribuer le 
progrès de son mal à la cause qui l'avoit pro- 
duit; en vain ma cousine gagnée a tenu le même 
langage : rien n'a pu tromper mon cœur dér« 
chiré de regret; et, pour mon tourment éter- 
nel , je garderai jusqu'au tombeau l'affreuse 



5o4 LA {NOUVELLE HÉLOÏSE. 

idée d avoir abrégé la vie de celle à qui je la 
dois. 

O vous que le ciel suscita dans sa colère pour 
me rendre malheureuse et coupable, pour la 
dernière fois recevez dans votre sein des larmes 
dont vous êtes Fauteur. Je ne viens plus, comme 
autrefois, partager avec vous des peines qui dé- 
voient nous être communes. Ce sont les soupirs 
d un dernier adieu qui s échappent malgré moi. 
C'en est fait ; lempire de lamour est éteint dans 
une ame livrée au seul désespoir. Je consacre le 
reste de mes jours à pleurer la meilleure des 
mères ; je saurai lui sacrifier des sentiments qui 
lui ont coûté la vie ; je serois trop heureuse quil 
m en coûtât assez de les vaincre , pour expier 
tout ce qu ils lui ont fait souffrir. Ah ! si son es- 
prit immortel pénètre au fond de nton cœur, il 
sait bien que la victime que je lui sacrifie n est 
pas tout-à-fait indigne d elle. Partagez un effort 
que vous m avez rendu nécessaire. SU vous reste 
quelque respect pour la mémoire dqn nœud 
si cher et si funeste, cest par lui que je vous 
conjure dç me fuir à jamais, de ne plus m'é- 
crire , de ne plus aigrir mes remords , de me 
laisser oublier, s il se peut, ce que nous fumes 
lun à l'autre. Que mes yeux ne vous voient 
plus; que je n entende plus prononcer votre 
^ nom ; que votre souvenir ne vienne plus agiter 
mon cœur. José parler encore au nom d'un 
amour qui ne doit plus être ; à tant de sujets de 
douleur n ajoutez pas celui de voir son dernier 



TROISIÈME PARTIE. 5o5 

vœu méprisé. Adieu donc pour la dernière fois, 
unique et cher... Ah ! fille insensée !... Adieu pour 
jamais. 



LETTRE VI. 

DE l'amant de JULIE A MADAME d'ORRE. 

Enfin le voile est déchiré; cette longue illusion 
s est évanouie; cet espoir si doux s est éteint : il 
ne me reste pour aliment d une flamme étemelle 
qu'un souvenir amer et délicieux qui soutient 
ma vie et nourrit mes tourments du vain senti- 
ment d un honheur qui nest plus. 

Est-il donc vrai que j ai goûté la félicité su^ 
prême? Suis-je bien le même être qui fut heu- 
reux un jour? Qui peut sentir ce que je souflhre 
nest*>il pas né pour toujours souffrir? Qui put 
jouir des biens que j ai perdus peut-il les perdre 
et vivre encore ? et des sentiments si contraires 
peuvent-ils germer dans un même cœur? Jours 
de plaisir et de gloire, non, vous n'étiez pas 
d'un mortel ; vous étiez trop beaux pour devoir 
être périssables. Une douce extase absorboit 
toute votre durée , et la rassembloit en un point 
comme celle de Téternité. Il n'y avoit pour moi 
ni passé ni avenir, et je goûtois à-la-fois les dé- 
lices de mille siècles. Hélas ! vous avez disparu 
comme un éclair. Cette éternité de bonheur ne 
fut qu'un instant de ma vie. lie temps a repris 



5o6 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

sa lenteur dans les moments de mon désespoir , 
et lennui mesure par longues années le reste 
infortuné de mes jours. 

Pour achever de me les rendre insupporta- 
bles, plus les afflictions m accablent, plus tout 
ce qui m etoit cher semble se détacher de moi. 
Madame , il se peut que vous m aijniez encore ; 
mais dautres soins vous appellent , dautres 
devoirs vous occupent. Mes plaintes que vous 
écoutiez avec intérêt sont maintenant indiscrè- 
tes. Julie , Julie elle-même se décourage et 
mabandonne. Les tristes remords ont chassé 
lamour. Tout est chan{][é pour moi ; mon cœur 
seul est toujours le même , et mon sort en est 
plus afFreux. 

Mais qu'importe ce que je suis et ce que je 
dois être? Julie souffre, est -il temps de songer 
à moi ? Ah ! ce sont ses peines qui rendent les 
miennes plus amères. Oui, jaimerois mieux 
qu elle cessât de m aimer et qu elle ftit heureuse... 
Cesser de m aimer !... lespère-t-elle!... Jamais, 
jamais. Elle a beau me défendre de la voir 
et de lui écrire. Ce n est pas le tourment qu elle 
sôte, hélas! cest le consolateur. La perte d'une 
tendre mère la doit-elle priver d'un plus tendre 
ami? croit-elle soulager ses maux en les multi- 
pliant ? O amour ! est-ce à tes dépens qu'on peut 
venger la nature? 

Non , non ; c'est en vain qu'elle prétend m'ou- 
Wier. Son tendre cœur pourra-t-ii se séparer du 
mien ? Ne le retiens-je pas en dépit d'elle ? Oublie- 



TROISIÈME PARTIE. 5o7 

t*an des sentiments tels que nous les avons 
éprouvés? et peut-on s en souvenir sans les éprou- 
ver encore? L amour vainqueur fit le malheur de 
sa vie; laroour vaincu ne la rendra que plus à 
plaindre. Elle passera ses jours dans la douleur, 
tourmentée à-la-fois de vains regrets et de vains 
désirs, sans pouvoir jamais contenter ni lamour 
ni la vertu. 

Ne croyez pas pourtant quen plaignant ses 
erreurs je me dispense de les respecter. Après 
tant de sacrifices , il est trop tard pour appren- 
dre à désobéir. Puisqu elle commande , il suffit ; 
elle n entendra plus parler de moi. Jugez si mon 
sort est affreux. Mon plus grand désespoir n est 
pas de renoncer à elle. Ah ! c est dans son cœur 
que sont mes douleurs les plus vives, et je suis 
plus malheureux de son infortune que de la 
mienne. Vous qu elle aime plus que toute chose, 
et qui seule, après moi, la savez dignement 
aimer , Claire , aimable Claire , vx>us êtes Tuni- 
que bien qui lui reste. Il est assez précieux pour 
lui rendre supportable la perte de tous les au- 
tres. Dédommagez-la des consolations qui lui 
sont ôtées et de celles qu elle refuse ; qu une 
sainte amitié supplée à-la-fois auprès d elle à la 
tendresse d'une mère, à celle dun amant , aux 
charmes de tous les sentiments qui dévoient la 
rendre heureuse. Quelle le soit, s il est possible, 
à quelque prix que ce puisse être. Qu'elle recou- 
vre la paix et le repos dont je l'ai privée; je sen- 
tirai moins les tourments qu'elle m'a laissés. 



5o8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Puisque je ne suis plus rien à mes propres yeux^ 
puisque c'est mon sort de passer ma vie à mou- 
rir pour elle; qu elle me regarde comme n étant 
plus, j y consens si cette idée la rend plus tran- 
quille. Puisse- t-elle retrouver près de vous ses 
premières vertus , son premier bonheur ! Puis- 
se-t-elle être encore par vos soins tout ce qu elle 
eût été sans moi. 

Hélas ! elle étoit fille , et n a plus de mère ! 
Voilà la perte qui ne se répare point, et dont on 
ne se console jamais quand on a pu se la repro- 
cher. Sa conscience agitée lui redemande cette 
mère tendre et chérie , et dans une douleur si 
cruelle Thorrible remords se joint à son afflic- 
tion. O Julie, ce sentiment affreux devoit-il 
être connu de toi ? Vous qui fûtes témoin de la 
maladie et des derniers moments de cette mère 
infortunée , je vous supplie , je vous conjure , 
dites-moi ce que j en dois croire. Déchireas-moi 
le cœur si je suis coupable. Si la douleur de nos 
fautes la fait descendre au tombeau , nous 
sommes deux monstres indignes de vivre ; c^est 
un crime de songer à des liens si funestes , cen 
est un de voir le jour. Non , j ose le croire , un 
feu si pur n a point produit de si noirs effets. 
L amour nous inspira des sentiments trop nobles 
pour en tirer les forfaits des aroes dénaturées. 
Le ciel , le ciel seroit-il injuste ? et celle qui sut 
immoler son bonheur aux auteurs de ses jours 
méritoit-elle de leur coitter la vie? 



TlaOIStÈME t»ARTIË. 5o9 



LETTRE VII. 

RÉPONSE. 

(JoMMENT pourroit-on vous aimer moins en 
yous estimant chaque jour davantage ? comment 
perdrois-je mes anciens sentiments pour vous 
tandis que vous en méritez chaque jour de nou- 
veaux ? Non , mon cher et digne ami ; tout ce 
que nous fumes les uns aux autres dès notre 
première jeunesse , nous le serons le reste de 
DOS jours ; et , si notre mutuel attachement 
n augmente plus , cest qu il ne peut plus aug- 
menter. Toute la di£Férencé est que je vous ai- 
mois comme mon frère , et qu à présent je vous 
aime comme mon enfont ; car , quoique nous 
soyons tous deux plus jeunes que vous , et même 
vos disciples , je vous regarde un peu comme le 
nôtre. En nous apprenant à penser , vous avez 
appris de nous à être sensible ; et , quoi qu en 
dise votre philosophe anglois , cette éducation 
vaut bien lautre : si cest la raison qui fait 
rhomme, cest le sentiment qui le conduit. 

Savez-vous pourquoi je parois avoir changé 
de conduîte-envers vous ? Ce n est pas , croyez- 
moi , que mon cœur ne soit toujours le même , 
ç est que votre état est changé. Je favorisai vos 
feux tant quil leur restoit un rayon d espérance; 
depuis quen vous obstinant daspirer à Julie 



5lO LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

VOUS ne pouvez plus que la rendre malheureuse, 
ce seroit vous nuire que de vous complaire. 
J aime mieux vous savoir moins à plaindre , et 
vous rendre plus mécontent. Quand le bonheur 
commun devient impossible, chercher le sien 
dans celui de ce qu on aime , n est-ce pas tout 
ce qui reste à faire à lamour sans espoir? 

Vous faites plus que sentir cela , mon géné- 
reux ami ; vous* Texécutez dans le plus doulou- 
reux sacrifice qu ait jamais fait un amant fidèle. 
En renonçant à Julie , vous achetez son repos 
aux dépens du vôtre , et c est à vous que vous 
renoncez pour elle. 

J ose à peine vous dire les bizarres idées qui 
me viennent là-dessus ; mais elles sont conso- 
lantes et cela m enhardit. Premièrement , je 
crois que le véritable amour a cet avantage aussi 
bien que la vertu, qu'il dédommage de tout ce 
quon lui sacrifie , et qu'on jouit en quelque 
sorte des privations qu on s'impose par le senti- 
ment même de ce qu'il en coûte et du motif qui 
nous y porte. Vous vous témoignerez que Julie 
a été aimée de vous comme elle méritoit de 
letre , et vous l'en aimerez davantage , et vous 
^ en serez plus heureux. Cet amour-propre exquis 
qui sait payer toutes les vertus pénibles mêlera 
son charme à celui de l'amour. Vous vous di- 
l'cz, Je sais aimer, avec un plaisir plus durable 
et plus délicat que vous n'en goûteriez à dire , 
Je possède ce que j'aime. Car celui-ci s'use à 
ïorce d'en jouir; mais l'autre demeure toujours, 



TROISIÈME PARTIE. 5ll 

et VOUS en jouiriez encore quand même vous 
naimeriez plus. 

Outre cela, s il est vrai, comme Julie et vous 
me lavez tant dit , que lamour soit le plus déli- 
cieux sentiment qui puisse entrer dans le cœur 
humain , tout ce qui le prolonge et le fixe , 
même au prix de mille douleurs , est encore un 
bien. Si lamour est un désir qui s irrite par les 
obstacles , comme vous le disiez encore , il n est 
pas bon quil soit content ; il vaut mieux quil 
dure et soit malheureux , que de s éteindre ^u 
sein des plaisirs. Vos feux , je lavoue , ont sou- 
tenu lepreuve de la possession , celle du temps , 
celle de Fabsence et des peines de toute espèce ; 
ils ont vaincu tous les obstacles, hors le plus 
puissant de tou^, qui est de n en avoir plus à vain- 
cre y et de se nourrir uniquement d eux-mêmes. 
L univers n a jamais vu de passion soutenir cette 
épreuve ; quel droit avez-vous d'espérer que la 
vôtre leût soutenue ? Le temps eût joint au dé- 
goût d'une longue possession le progrès de Tàge 
et le déclin de la beauté : il semble se fixer en 
votre faveur par votre séparation ; vous serez 
toujours lun pour lautre à la fleur des ans ; vous 
vous verrez sans cesse tels que vous vous vîtes 
en vous quittant ; et vos cœurs , unis jusqu'au 
tombeau, prolongeront dans une illusion char- 
mante votre jeunesse avec vos amours. 

Si vous n'eussiez point été heureux , une in- 
surmontable inquiétude pourroit vous tourmen- 
ter; votre cœur regretteroit en soupirant le» 



5 11 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

biens dont il éloit digne ; votre ardente imagi- 
nation vous demanderoit sans cesse ceux que 
vous nauriez pas obtenus. Mais lamour na 
point de délices dont il ne vous ait comblé, et, 
pour parler comme vous , vous avez épuisé du- 
rant une année les plaisirs d'une vie entière. 
Souvenez- vous de cette lettre si passionnée, 
écrite le lendemain d'un rendez-vous téméraire; 
je lai lue avec une émotion qui m'étoit incon- 
nue: on ny voit pas Tétat permanent dune ame 
attendrie , mais le dernier délire d un cœur brû- 
lant d amour et ivre de volupté ; vous jugeâtes 
vous-même qu on n éprouvoit point de pareils 
transporu deux fois en la vie, et qu'il falloit 
mourir après les avoir sentis. Mon ami , ce fut 
là le comble -, et , quoi que la fortune et lamoùr 
eussent fait pour vous , vos feux et votre Ixm- 
heur ne pouvoientplus que décliner. Cet instant 
fut aussi le commencement de vos disgrâces , et 
votre amante vous fut ôtée au moment que vous 
n aviez plus de sentiments nouveaux à goûter 
auprès d elle : comme si le sort eût voulu garan- 
tir votre cœur d'un épuisement inévitable, et 
vous laisser dans le souvenir de vos plaisirs pas- 
sés un plaisir plus doux que tous ceux dont vous 
pourriez jouir encore. 

Consolez-vous donc de la perte d'un bien qui 
vous eût toujours échappé , et vous eût ravi de 
plus celui qui vous reste. Le bonheur et l'amour 
se seroient évanouis àJa-fois ; vous avez au moins 
conservé le sentiment : on n'est point sans plai- 



TROISIÈME PARTIE. 5l3 

sirs quand on aime encore. L'image de Famour 
éteint effraie plus un cœur tendre que celle de 
lamour malheureux , et le dégoût de ce qu on 
possède est un état cent fois pire que le regret 
de ce qu'on a perdu. » 

Si les reproches que ma désolée cousine se fait 
sur la mort de sa mère étoient fondés , ce cruel 
souvenir empoisonneroit , je lavoue , celui de 
vos amours , et une si funeste idée devroit à ja- 
mais les éteindre ; mais n en croyez pas à ses 
douleurs , elles la trompent , ou plutôt le chi«- 
mérique motif dont elle aime à les aggraver n est 
quun prétexte pour en justifier lexcès. Cette 
ame tendre craint toujours de ne pas s affliger 
assez , et cest une sorte de plaisir pour elle da- 
jouter au sentiment de ses peines tout ce qui 
peut les aigrir. Elle s en impose , soyez^n sur; 
elle n est pas sincère avec elle-même. Ah ! si elle 
croyoit bien sincèrement avoir abrégé les jours 
de sa mère , son cœur en pourroit*il supporter 
FafFreux remords? Non , non, mon ami , elle ne 
la pleureroit pas, elle lauroit suivie. La maladie 
de madame d*Ëtange est bien connue , cétoit 
une hydropisie de poitrine dont elle ne pouvoit 
revenir , et Ion désespéroit de sa vie avant même 
qu elle eût découvert votre correspondance. Ce 
fut un violent chagrin pour elle ; mais que de 
plaisirs réparèrent le mal qu il pouvoit lui faire! 
Qu il fut consolant pour cette tendre mère de 
voir , en gémissant des fautes de sa fille , par 
combien de vertus elles étoient rachetées , et 

3. 33 



5l4 l'A NOUVELLE HÉLOÏSE. 

d être forcée d admirer son ame en pleurant sa 
foiblesse ! Qu il lui fut doux de sentir combien 
elle en étoit chérie ! Quel zélé infSaitigable 1 quels 
soins continuels ! quelle assiduité sans relâche ! 
quel désespoir de lavoir affligée! que de reg^rets ! 
que de larmes ! que de touchantes caresses l 
quelle inépuisable sensiUlité! Cétoit dans les 
yeux de la fille qu on lisoit tout ce que souffroit 
la mère ; c étoit elle qui la servoit les jours , qui 
la veilloit les nuits ; c etoit de sa main qu elle re- 
cevoit tous les secours. Vous eussiez cru voir une 
autre Julie ; sa délicatesse naturelle avoit dis- 
paru , elle étoit forte et robuste , les soins les 
plus pénibles ne lui coûtoient rien, et son ame 
sembloit lui donner un nouveau corps. Elle lai- 
soit tout et paroissoitne rien fiiire; elle étoit par- 
tout et ne bougeoit d auprès d'elle : on la trou» 
voit sans cesse à genoux devant son lit , la bou- 
che collée sur sa main , gémissant ou de sa faute 
ou du mal de sa mère , et confondant ces deux 
sentiments pour sen affliger davantage. Je n ai 
vu personne entrer les derniers jours dans la 
chambre de ma tante sans être ému jusqu'aux 
larmes du plus attendrissant de tous les specta* 
clés. On voyoit lefFort que fiiisoient ces deux 
cœurs pour se réunir plus étroitement au nio- 
ment d une funeste séparation ; on voyoit q«e le 
«eul regret de se quitter occupoit la mère et la 
fille , et que vivre ou mourir n eût été rien pour 
elles si elles avoient pu rester ou partir en- 
semble. 



TROISIÈME PARTIE. 5l5 

Bien loin d adopter les noires idées de Julie ^ 
soyez sûr que tout ce qu'on peut espérer des se* 
cours humains et des consolations du cœur a 
concouru de sa part à retarder le prog;rès de la 
maladie de sa mère , et qu'infailliblement sa ten- 
dresse et ses soins nous Font conservée plus 
long-temps que no«s neussions pu faire sans 
elle. Ma tante elle-même m*a dit cent fois que 
ses derniers jours étoient les plus doux moments 
de sa vie , et que le bonheur de sa fille étoit la 
seule chose qui manquolt au sien. 

S'il faut attribuer sa perte au chagrin , ce cha- 
grin vient de plus loin , et c'est à son époux seul 
qu'il faut s'en prendre. Long-temps inconstant 
et volage , il prodigua les feux de sa jeunesse à 
mille objets moins dignes de plaire que sa ver- 
tueuse compagne ; et quand l'âge le lui eut ra- 
mené , il conserva près d'elle cette rudesse in- 
flexible dont les maris infidèles ont accoutumé 
d'aggraver leurs torts. Ma pauvre cousine s'en 
est ressentie; un vain entêtement de noblesse 
et cette roideur de caractère que rien n'amollit 
ont fait vos malheurs et les siens. Sa mère , qui 
eut toujours du penchant pour vous , et qui pé- 
nétra son amour quand il étoit trop tard pour 
réteindre, porta long-temps en secret la dou- 
leur de ne pouvoir vaincre le goût de sa fille ni 
l'obstination de son époux , et d'être la première 
cause d'un mal qu'elle ne pouvoit plus guérir. 
Quand vos lettres surprises loi eurent appris 
jusqu'où vous aviez abusé de sa confiance , elle 

33. 



5l6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

craignit de tout perdre en voulant tout sauver , 
et d exposer les jours de sa fille pour rétablir son 
honneur. Elle sonda plusieurs fois son mari sans 
succès ; elle voulut plusieurs fois hasarder une 
confidence entière et lui montrer toute reten- 
due de son devoir : la frayeur et sa timidité la 
retinrent toujours. Elle hérita tant qu elle put 
parler ; lorsqu elle le voulut il n étoit plus temps; 
les forces lui manquèrent; elle mourut avec le 
fatal secret : et moi qui connois Thumeur de cet 
homme sévère , sans savoir jusqu où les senti- 
ments de la nature auroient pu la tempérer , je 
respire en voyant au moins les jours de Julie en 
sûreté. 

Elle n'ignore rien de tout cela ; mais vous di- 
rai-je ce que je pense de ses remords apparents? 
L amour est plus ingénieux qu elle. Pénétrée du 
regret de sa mère, elle voudroit vous oublier; 
et, malgré quelle en ait , il trouble sa conscience 
pour la forcer de penser à vous. U veut que ses 
pleurs aient du rapport à ce quelle aime. Elle 
n oseroit plus s en occuper directement ; il la 
force de s en occuper encore au moins par son 
repentir. Il labuse avec tant dart quelle aime 
mieux souffrirdavantage et que vous entriez dans 
le sujet de ses peines. Votre cœur nentend pas 
peut-être ces détours du sien ; mais ils n en sont 
pas moins naturels : car votre amour à tous 
deux , quoique égal en force , n est pas sembla- 
ble en effets ; le vôtre est bouillant et vif, le sien 
est doux et tendre; vos sentiments s exhalent au 



TROISIÈME PARTIE. Sl'J 

dehors avec véhémence , les siens retournent sur 
elle-même, et, pénétrant la substance de son 
ame , laltèrent et la changent insensiblement. 
L amour anime et soutient votre cœur , il af- 
faisse et abat le sien ; tous les ressorts en sont 
relâchés , sa force est nulle , son courage est 
éteint , sa vertu n est plus rien. Tant d'héroïques 
iacultés ne sont pas anéanties, mais suspen- 
dues; un moment de crise peut leur rendre toute 
leur vigueur , ou les effacer sans retour. Si elle 
fait encore un pas vers le découragement , elle 
est perdue ; mais si cette ame excellente se relève 
un instant, elle sera plus grande, plus forte, 
plus vertueuse que jamais , et il ne sera plus 
question de rechute. Croyez-moi , mon aimable 
ami ; dans cet état périlleux sachez respecter ce 
que vous aimâtes. Tout ce qui lui vient de vous , 
Âitrce contre vous-même , ne lui peut être que 
mortel. Si vous vous obstinez auprès délie, vous 
pourrez triompher aisément ; mais vous croirez 
en vain posséder la même Julie , vous ne la re- 
trouverez plus. 



LETTRE VIII. 

DE BITLORD EDOUARD A l'aMANT DE JmJE. 

J 'a VOIS acquis des droits sur ton cœur; tu m*é- 
tois nécessaire , et j etois prêt à t aller joindre. 
Que t'importent mes droits , mes besoins , mon 



5l8 LA NOUVELLE HÉL0Ï8E. 

empressement ? Je suis oublié de toi ; tu ne dai- 
gnes plus ni^écrire. J apprends ta vie solitaire et 
farouche; je pénétre tes desseins secrets. Tu t'en« 
nuies de vivre. 

Meurs donc, jeune insensé; meurs , homme 
à-la-fois féroce et lâche ; mais sache en mourant 
que tu laisses dans lame d un honnête homme à 
qui tu fus cher la douleur de n avoir servi qu un 
ingrat. 



LETTRE IX. 

RÉPONSE. 

Venez, mylord : je croyois ne pouvoir plus 
goûter de plaisir sur la terre ; mais nous nous 
reverroos. Il n est pas vrai que vous puissiez me 
confondre avec les ingrats; votre cœur n est pas 
fait pour en trouver, ni le mien pour Fètre. 



BILLET 

DE JULIE. 

Il est temps de renoncer aux erreurs de la jeu- 
nesse et d'abandonner un trompeur espoir : je ne 
serai jamais à vous. Rendez*moi donc la liberté 
que je vous ai engagée et dont mon père veut 
disposer, ou mettez le comble à mes malheurs 



TBOISIÈME PARTIE.' Sig 

par un refus qui nous perdra tous deux sans vous 
être d aucun usage. 

JULIE d'étange. 



LETTRE X. 

DU BARON D'ÉTANGE, 

DANS LAQUELLE 6tOIT LE FEÉCEDEITT BILLET. 

• 

S'il peut rester dans lame d un suborneur quel- 
que sentiment d'honneur et d'humanité ^ répon- 
dez à ce billet d'une malheureuse dont vous avez 
corrompu le cœur, et qui neseroit plus si j osois 
soupçonner quelle eût porté plus loin l'oubli 
delle-mème. Je m'étonnerai peu que la même 
philosophie qui lui apprit à se jeter à la tète du 
pnemier venu lui apprenne encore à désobéir à 
son père. Pensez*y cependant. J'aime à prendre 
en toute occasion les voies de la douceur et de 
l'honnêteté quand j'espère qu'elles peuvent suf- 
fire i mais , si j'en veux bien user avec vous , ne 
croyez pas que j'i^ore comment se venge l'hon- 
neur d'un gentilhomme offensé par un homme 
qui ne l'est pas. 



530 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 



LETTRE XI. 

RÉPONSE. 

Epargnez-vous, monsieur, des menaces vaines 
qui ne m effraient point, et d injustes reproches 
qui ne peuvent m'humilier. Sachez qu entre deux 
personnes de même âge il n y a dautre subor- 
neur que lamour , et qu il ne vous appartiendra 
jamais d avilir un homme que votre fille honora 
de son estime. 

Quel sacrifice osez-vous m'imposer, et à quel 
titre lexif^ez-vous? Est-ce à lauteur de tous mes 
maux qu'il faut immoler mon dernier espoir? Je 
veux respecter le père de Julie; mais quil daigne 
être le mien s'il faut que j apprenne à lui obéir. 
Non, non, monsieur, quelque opinion que vous 
ayez de vos procédés , ils ne m obligent point à 
renoncer pour vous à des droits si chers et si bien 
mérités de mon cœur. Vous faites le malheur de 
ma vie. Je ne vous dois que de la haine, et vous 
navez rien à prétendre de moi. Julie a parlé; 
voilà mon consentement. Ah ! qu elle soit tou- 
jours obéie ! Un autre la possédera ; mais j en 
serai plus digne d elle. 

Si votre fille eût daigné me consulter sur les 
bornes de votre autorité , ne doutez pas que je 
ne lui eusse appris à résister à vos prétentions 
injustes. Quel que soit lempire dont vous abu- 



' TROISIÈME PARTIE. 521 

sez, mes droits sont plus sacrés que les vôtres ; 
la chatne qui nous lie est la borne du pouvoir 
paternel , même devant les tribunaux humains ; 
et quand vous osez réclamer la nature, cest vous 
seul qui bravez ses lois. 

N alléguez pas non plus cet honneur si bizarre 
et si délicat que vous parlez de venger ; nul ne 
FofFense que vous-même. Respectez le choix de 
Julie , et votre honneur est en sûreté ; car mon 
cœur vous honore malgré vos outrages, et, mal- 
gré les maximes gothiques, lalliance dun hon- 
nête homme n en déshonora jamais un autre. Si 
ma présomption vous oHense , attaquez ma vie , 
je ne la défendrai jamais contre vous. Au surplus, 
je me soucie fort peu de savoir en quoi consiste 
Fhonneur dun gentilhomme; mais, quant à celui 
d'un homme de bien , il m appartient , je sais le 
défendre , et le conserverai pur et sans tache jus- 
qu'au dernier soupir. 

Allez , père barbare et peu digne d'un nom 
si doux , méditez d affreux parricides , tandis 
qu'une fille tendre et soumise immole son bon- 
heur à vos préjugés. Vos regrets me vengeront 
un jour des maux que vous me faites, et vous 
sentirez trop tard que votre haine aveugle et dé- 
naturée ne vous fiit pas moins funeste qu'à moi. 
Je serai malheureux, sans doute ; mais si jamais 
la voix du sang s'élève au fond de votre cœur, 
combien vous le serez plus encore d'avoir sacri- 
fié à des chimères l'unique fruit de vos entrail- 
les, unique au monde en beauté, en mérite, 



522 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

en vernis, et pour qui le ciel , prodigue de ses 
dons , n oublia rien qu un meilleur père ! 



BILLET 

IirCLUS DANS LA PRÉCÉDENTE LETTRE. 

Je rends à Julie d'Etante le droit de disposer 
d elle-même , et de donner sa main sans consul- 
ter son cœur. 

S. G. 

LETTRE XIL 

DE JULIE. 

Je Youlois vous décrire la scène qui vient de se 
passer , et qui a produit le billet que vous avez 
dû recevoir ; mais mon père a pris ses mesures 
si justes qu elle n a fini qu un moment avant le 
départ du courrier. Sa lettre est sans doute ar- 
rivée à t^nps à la poste ; il nen peut être de 
même de celle-ci : votre résolution sera prise 
et votre réponse partie avant quelle vous par- 
vienne, ainsi tout détail seroit désormais inu- 
tile. J ai fait mon devoir ; vous ferez le vôtre : 
mais le sort nous accable , Thonneur nous tra- 
hit; nous serons séparés à jamais, et, pour 
l^omble d'horreur, je vais passer dans les.... 



TROISIÈME PARTIE. 523 

Hélas ! j ai pu vivre dans les tiens ! O devoir! à 
quoi sers^tu? O providence!... il faut gémir et 
se taire. 

La plume échappe de ma main. Jetois in- 
commodée depuis cpielques jours; lentretien 
de ce matin m'a prodigieusement agitée... la 
tête et le cœur me font mal... je me sens défail- 
lir... le ciel auroit-il pitié de mes peines?... Je ne 
puis me soutenir... je suis forcée à me mettre 
au lit , et me console dans Fespoir de n'en point 
relever. Adieu , mes uniques amours. Adieu , 
pour la dernière fois, cher et tendre ami de 
Julie. Ah ! si je ne «dois plus vivre pour toi , 
n ai-je pas déjà cessé de vivre ? 



LETTRE Xin. 

DE JULIE A MADAME d'oRBE. 

Il est donc vrai, chère et cruelle amie , que tu 
me rappelles à la vie et à mes douleurs ? J ai 
vu Tinstant heureux où j'allois rejoindre la plus 
tendre des mères; tes soins inhumains m^ont 
enchaînée pour la |4eurer plus long-temps ; et 
quand le désir de la suivre m arrache à la terre , 
le regret de te quitter m y retient. Si je me con- 
sole de vivre , c est par Fespoir de n'avoir pas 
échappé tout entière à la mort. Ils ne sont plus 
ces agréments de mon visage que mon cœur a 
payés si chers ; la maladie dont je sors m'en a 



524 LA NOUVELLE HÉL0Ï8E. 

délivrée. Cette heureuse perte ralentira lardeur 
grossière d'un homme assez dépourvu de déli- 
catesse pour m oser épouser sans mon aveu. Ne 
trouvant plus en moi ce qui lui plut , il se 
souciera peu du reste. Sans manquer de parole 
à mon père , sans oflfenser lami dont il tient 
la vie , je saurai rebuter cet importun : ma 
bouche gardera le silence, mais mon aspect 
parlera pour moi. Son dégoût me garantira de 
sa tyrannie , et il me trouvera trop laide pour 
daigner me rendre malheureuse. 

Ah ! chère cousine , tu connus un cœur plus 
constant et plus tendre qiy ne se fût pas ainsi 
rebuté. Son goût ne se bornoit pas aux traits et 
à la figure ; c'étoit moi qu il aimoit et non pas 
mon visage ; c étoit par tout notre être que nous 
étions unis lun à lautre ; et tant que Julie eût 
été la même , la beauté pouvoit fuir , lamour 
fut toujours demeuré. Cependant il a pu con- 
sentir... l'ingrat !... Il la dû puisque j ai pu lexi- 
ger. Qui est-ce qui retient par leur parole ceux 
qui veulent retirer leur cœur? Ai-je donc voulu 
retirer le mien ?... Tai-je fait? O dieu ! &ut-il que 
tout me rappelle incessamment un temps qui 
nest plus, et des feux qui ne doivent plus être! 
J ai beau vouloir arracher de mon cœur cette 
image chérie ; je Ty sens trop fortement attachée: 
je le déchire sans le dégager , et mes efforts pour 
en effacer un si doux souvenir ne font que Ty 
graver davantage. 

Oserai-je te dire un délire de ma fièvre, qui , 



TROISIÈME PARTIE. SsS 

loin de s'éteindre avec elle , me tourmente en«- 
core plus depuis ma guérison? Oui, connois et 
plains legarement desprit de ta malheureuse 
amie, et rends grâces au ciel d avoir préservé 
ton cœur de Thorrible passion qui le donne. 
Dans un des moments où j etois le plus mal , je 
crus , durant lardeur du redoublement , voir à 
côté démon lit cet infortuné, non tel quil char- 
moit jadis mes regards durant le court bonheur 
de ma vie , mais paie , défiadt , mal en ordre , et 
le désespoir dans les yeux. Il étoit à genoux; il 
prit une de mes Diains , et sans se dégoûter de 
Tétat oii elle étoit , sans craindre la communi- 
cation d un venin si terrible , il la couvroit de 
baisers et de larmes. A son aspect j'éprouvai 
cette vive et djélicieuse émotion que me donnoit 
quelquefois sa présence inattendue. Je voulus 
m élancer vers lui ; on me retint ; tu larracbas 
de ma présence ; et ce qui me toucha le plus 
vivement , ce furent ses gémissements que je 
crus entendre à mesure qu'il s eloignoit. 

Je ne puis te représenter l'effet étonnant que 
ce rêve a produit sur moi. Ma fièvre a été longue 
et violente; j'ai perdu la connoissance durant 
plusieurs jours ; j'ai souvent rêvé à lui dans mes 
transports ; mais aucun de ces rêves n'a laissé 
dans mon imagination des impressions aussi 
profondes que celle de ce dernier. £lle est telle 
qu'il m'est impossible de leflacer de ma mé- 
moire et de mes sens. A chaque minute, à cha- 
que instant , il me semble le voir dans la même 



528 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ment présente à ton imagination , s est passée 
réellement dans ta chambre le surlendemain du 
jour où tu fus le plus mal. 

La veille je t avois quittée assez tard , et 
M. d*Orbe qui voulut me relever auprès de toi 
cette nuit-là étoit prêt à sortir, quand tout-à- 
coup nous vîmes entrer brusquement et se pré- 
cipiter à nos pieds ce pauvre malheureux dans 
un état à faire pitié. Il avoit pris la poste à la 
réception de ta dernière lettre. Courant jour et 
nuit, il fit la route en trois jours, et ne s arrêta 
qu a la dernière poste en attendant la nuit pour 
entrer en ville. Je te lavoue à ma honte , je fus 
moins prompte que M. d'Orbe à lui sauter au 
cou : sans savoir encore la raison de son voyage, 
j en prévoyois la conséquence. Tant de souve- 
nirs amers, ton danger, le sien, le désordre 
oii je le voyois , tout empoisonnoit une si douce 
surprise, et j'étois trop saisie pour lui faire beau- 
coup de caresses. Je lembrassai pourtant avec 
un serrement de cœur qu il partageoit , et qui 
se fit sentir réciproquement par de muettes 
étreintes, plus éloquentes que les cris et les 
pleurs. Son premier mot fut : Que fait-elle? J h! 
que fait-elle? Donnez-moi la vie ou la mort. Je 
compris alors qu il étoit instruit de ta maladie \ 
et , croyant qu il n en ignoroit pas non plus les- 
péce , j en parlai sans autre précaution que d at- 
ténuer le danger. Sitôt qu il sut que c'étoit la 
petite vérole , il fit un cri et se trouva mal. La 
fatigue et Tinsomnie , jointe à l'inquiétude d es- 



TROISIÈME PARTIE. Sstg 

prit , Tavoient jeté dans un tel abattement qu'on 
fut long-temps à le faire revenir. A peine pou- 
voit-il parler ; on le fit coucher. 

Vaincu par la nature , il dormit douze heures 
de suite , mais avec tant d agitation , qu un pa- 
reil sommeil devoit plus épuiser que réparer ses 
forces. Le lendemain , nouvel embarras ; il vou« 
loit te voir absolument. Je lui opposai le danger 
de te causer une révolution ; il ofhrit d'attendre 
quil ny eût plus de risque , mais son séjour 
même en étoit un terrible. J essayai de le lui faire 
sentir; il me coupa durement la parole. Gardez 
votre barbare éloquence, me dit-il d un ton d m- 
dignation ; c est trop lexercer à ma ruine. N es- 
pérez pas me chasser encore comme vous fites à 
mon exil: je viendrois cent fois du bout du 
monde pour la voir un seul instant. Mais je jure 
par Fauteur de mon être , ajouta-t-il impétueu-* 
sèment , que je ne partirai point d'ici sans lavoir 
vue. Éprouvons une fois si je vous rendrai pi- 
toyable, ou si vous me rendrez parjure. 

Son parti étoit pris. M. d'Orbe iîit d avis de 
chercher les moyens de le satisfaire pour le pou- 
voir renvoyer avant que son retour fut décou- 
vert : car il nétoit connu dans la maison que 
du seul Hanz dont j'étois sûre , et nous lavions 
appelé devant nos gens d un autre nom que le 
aien (i), Je lui promis qu'il te verroit la nuit sui- 

(i) On voit dans Is ^atrième partie que ce Qom sub* 
•jtitué étoit celui de S*-Preiix. 

3. 34 



53o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

vante , à condition qu il ne resteroit qu un in- 
stant , qu'il ne te parleroit point , et qu il reparti- 
roit le lendemain avant le jour : j en exigeai sa 
parole. Alors je fus tranquille ; je laissai mon 
mari avec lui, et je retournai près de toi. 

Je te trouvai sensiblement mieux , leruption 
étoit achevée : le médecin me rendit le courdfye 
et lespoir. Je me concertai d avance avec Babi ; 
et le redoublement , quoique moindre , t ayant 
encore embarrassé la tête , je pris ce temps pour 
écarter tout le monde et faire dire à mon mari 
d amener son hôte , jugeant qu avant la fin de 
laccès tu serois moins en état de le reconnoitre. 
Nous eûmes toutes les peines du monde à ren- 
voyer ton désolé père, qui chaque nuit s obstinoit 
à vouloir rester. Enfin je lui dis en colère qu il 
n'épargneroit la peine de personne , que j'étois 
également résolue à veiller , et qu'il sa voit bien , 
tout père qu il étoit , que sa tendresse n étoit pas 
plus vigilante que la mienne. Il partit à regret ; 
nous restâmes seules. M. d'Orbe arriva sur les 
onze heures , et me dit qu'il avoit laissé ton ami 
dans la rue : je lallai chercher ; je le pris par 
la main : il trembloit comme la feuille. En pas- 
sant dans lantichambre les forces lui manquè- 
rent ; il respiroit avec peine , et fut contraint de 
s'asseoir. 

Alors démêlant quelques objets à la foible 
lueur d une lumière éloignée : Oui , dit -il avec 
un profond soupir , je reconnois les mêmes 
lieux. Une fois en ma vie je les ai traversés... à 



/^^ 







L'inxiveiilmtion à^ IUmM^R 



# 



TROISIÈME PARTIE. 53l 

la luème heure... avec le même mystère... j'étois 
tremblant comme aujourd'hui... le cœur me pal- 
pitoit de même... O téméraire ! jetois mortel, 
et j osois goûter !,.. Que vais-je voir maintenant 
dans ce même asile où tout respiroit la volupté 
dont mon ame étoit enivrée , dans ce même 
objet qui faisoit et partageoit mes transports ? 
Timage du trépas , un appareil de douleur , la 
vertu malheureuse , et la beauté mourante ! 

Chère cousine , j épargne à ton pauvre cœur 
le détail de cette attendrissante scène. Il te vit, 
et se tut ; il iavoit promis : mais quel silence 1 
Il se jeta à genoux; D baisoit tes rideaux en san- 
glotant ; il élevoit les mains et les yeux ; il pous- 
soit de sourds gémissements ; il avoit peine à 
contenir sa douleur et ses cris. Sans le voir, tu 
sortis machinalement une de tes mains ; il s en 
saisit avec une espèce de fureur ; les baisers de 
feu qu il appliquoit sur cette main malade t'é- 
veillèrent mieux que le bruit et la voix de tout 
ce qui t environnoit. Je vis que tu lavois recon- 
nu; et, malgré sa résistance et ses plaintes^ je 
1 arrachai de la chambre à Finstant, espérant 
éluder Tidée dune si courte apparition par le 
prétexte du délire. Mais, voyant ensuite que tu 
ne m en disois rien , je crus que tu lavois ou<» 
bliée ; je défendis à Babi de t en parler , et je sais 
quelle ma tenu parole. Vaine prudence que 
lamour a déconcertée , et qui a a fait que laisser 
fermenter un souvenir qull n est plus temps 
d effacer ! 

34. 



532 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Il partit comme il lavoit promis , et je lai fts 
jurer qu'il ne s arrèteroit pas au voisinage. Mais, 
ma chère, ce nest pas tout; il faut achever de 
te dire ce quaussi bien tu ne pourrois ignorer 
long-temps. Mylord Edouard passa deux jours 
après ; il se pressa pour latteindre; il le joignit 
à Dijon , et le trouva malade. L'infortuné a^oit 
gagné la petite vérole : il m avoit caché qu'il ne 
lavoit point eue, et je te Fa vois mené sans pre^ 
caution. Ne pouvant guérir ton mal , il le vou- 
lut partager. En me rappelant la manière dont 
il haisoit ta main , je ne puis douter qu il ne se 
soit inoculé volontairement. On ne pouvoit être 
plus mal préparé ; mais c etoit l'inoculation de 
lamottr , elle fut heureuse. Ce père de la vie la 
conservée au plus tendre amant qui fut jamais : 
il est guéri ; et , suivant la dernière lettre de my- 
lord Edouard , ils doivent être actuellement re- 
partis pour Paris. 

Voilà , trop aimable cousine , de quoi bannir 
les terreurs funèbres qui t alarmoient sans sujet. 
Depuis long-temps tu as renoncé à la personne 
de ton ami , et sa vie est en sûreté. Ne songe 
donc qu'à conserver la tienne, et à t'acquitter 
de bonne grâce du sacrifice que ton coeur a pro- 
mis à l'amour paternel. Cesse enfin d'être le 
jouet d'un vain espoir et de te repaître de chi* 
mères. Tu te presses beaucoup d'être fière de ta 
laideur: sois plus humble, crois-moi, tu n'as 
encore que trop sujet de l'être. Tu as essuyé une 
cruelle atteinte , mais ton visage a été épargné. 



TROISIÈME PARTIE. 533 

Ce que tu prends pour des cicatrices ne sont que 
des rougeurs qui seront bientôt effacées. Je fus 
plus maltraitée que cela , et cependant tu vois 
que je ne suis pas trop mal encore. Mon ange, tu 
resteras jolie en dépit de toi; et Findifférent 
Wolmar , que trois ans d absence n ont pu gué- 
rir d un amour conçu dans huit jours , s en gué- 
rira-t-il en te voyant à toute heure? O , si ta 
seule ressource est de déplaire , que ton sort est 
désespéré ! 



LETTRE XV. 

DE JULIE. 

C'en est trop , cen est trop. Ami, tu as vaincu. 
Je ne suis point à lepreuve de tant d amour ; 
ma résistance est épuisée. J'ai fait usage de 
toutes mes forces ; ma conscience m en rend le 
consolant témoignage. Que le ciel ne me de- 
mande point compte de plus quil ne ma donné. 
Ce triste cœur que tu achetas tant de fois , et 
qui coûta si cher au tien , t'appartient sans ré- 
serve ; il fut à toi du premier moment où mes 
yeux te virent ; il te restera jusqu'à mon der- 
nier soupir. Tu las trop bien mérité pour le 
perdre , et je suis lasse de servir aux dépens 
de la justice une chimérique vertu. 

Oui , tendre .et généreux amant , ta Julie 
sera toujours tienne, elle t aimera toujours : il 



534 LA NOUVELLE HÉLOlSE. 

le faut , je le veux , je le dois. Je te rends l'em- 
pire que lamour ta donné ; il ne te sera plus 
•ôté. Cest en vain qu'une voix mensongère mur- 
mure au fond de mon ame, elle ne m'abusera 
plus. Que sont les vains devoirs qu elle m op- 
pose contre ceux d aimer à jamais ce que le ciel 
ma fait aimer? Le plus sacré de tous n est-il pas 
envers toi ? n est-ce pas à toi seul que j ai tout 
promis ? le premier vœu de mon cœur ne fut-il 
pas de ne t oublier jamais ? et ton inviolable fi- 
délité n est-elle pas un nouveau lien pour la 
mienne ? Âh ! dans le transport d amour qui me 
rend à toi, mon seul regret est d'avoir com- 
battu des sentiments si chers et si légitimes. 
Nature , ô douce nature ! reprends tous tes 
droits ; j'abjure les barbares vertus qui t'anéan- 
tissent. Les penchants que tu m'as donnés se- 
ront'ils plus trompeurs qu'une raison qui m'6- 
gara tant de fois ? 

Respecte ces tendres penchants, mon aimable 
ami ; tu leur dois trop pour les haïr ; mais souf- 
fre*s-en le cher et doux partage ; souffre que 
les droits du sang et de l'amitié ne soient pas 
éteints par ceux de l'amour. Ne pense point que 
pour te suivre j'abandonne jamais la maison 
paternelle ; n'espère point que je me refuse aux 
liens que m'impose une autorité sacrée : la 
cruelle perte de l'un des auteurs de mes jours 
m'a trop appris à craindre d'affliger l'autre. Non, 
celle dont il attend désormais toute sa consola- 
tion ne contristcra point son ame accablée d'en- 



TROISIÈME PARTIE. 535 

Huis ; »je n aurai point donaë la mort à tout ce 
qui me donna la vie. Non , non ; je connois mon 
crime et ne puis le haïr. Devoir , honneur , ver- 
tu , tout cela ne me dit plus rien : mais pourtant 
je ne suis point un monstre ; je suis foible et 
non dénaturée. Mon parti est pris , je ne veux 
désoler aucun de ceux que j aime. Qu un père 
esclave de sa parole et jaloux du» vain titre 
dispose de ma main qu il a promise ; que lamoiir 
seul dispose de mon cœur; que mes pleurs ne 
cessent de couler dans le sein d une tendre amie. 
Que je sois vile et malheureuse ; mais que tout 
ce qui m est cher soit heureux et content s'il est 
possible. Formez tous trois ma seule existence , 
et que votre bonheur me fasse oublier ma mi- 
sère et mon désespoir. 



LETTRE XVI. 

RÉPONSE. 

Nous renaissons , ma Julie ; tous les vrais sen- 
timents de nos âmes reprennent leur cours. La 
nature nous a conservé letre , et lamour nous 
rend à la vie. En doutois-tu ? L osas-tu croire , 
de pouvoir m'ôter ton cœur? Va , je le connois 
mieux que toi , ce cœur que le ciel a fait pour 
le mien. Je les sens joints par une existence com- 
mune qu ils ne peuvent perdre qu a la mort. Dé- 
pend-il de nous de les séparer, ni même de le 



536 LA HOUT£LLE HÉLÔfSE. 

veuloir ? tiennent-ils lun à lautre par des nœuds 
que les hommes aient formés et qu'ils puissent 
rojnpre ? Non , non , Julie ; si le sort cruel nous 
refuse le doux nom d'époux , rien ne peut nous 
ôter celui d amants fidèles ; il fera la consolation 
de nos tristes jours , et nous remporterons au 
tombeau. 

Ainsi nofis reoommeûçons de vivre pour re« 
commencer de souffrir, et le sentiment de notre 
existence n est pour nous qu un sentiment de 
douleur. Infortunés I que sommes-nous deve- 
nus? Comment avons-nous cessé d'être ce que 
nous fOimes ? Où est cet enchantement de bon« 
heur suprême ? Où sont ces ravissements exquis 
dont les vertus animoient nos feux? Il ne reste 
de nous que notre amour ; lamour seul reste ^ 
et ses charmes se sont éclipsés. Fille trop sou- 
mise , amante sans courage, tous nos maux nous 
viennent de tes erreurs. Hélas 1 un cœur moins 
pur tauroit bien moins égarée ! Oui, cest l'hon- 
nêteté du tien qui tious perd ; les sentiments 
droits qui le remplissent en ont chassé la sa- 
gesse. Tu as voulu concilier la tendresse filiale 
avec l'indomptable amour; en te livrant à-la-fois 
à tous tes penchants , tu les confonds au lieu de 
les accorder, et deviens coupable à force de 
vertus. O Julie , quel est ton inconcevable em- 
pire ! Par quel étrange pouvoir tu fascines ma 
raison ! même en me faisant rougir de nos foux ^ 
tu te fais encore estimer par tes fautes ; tu me 
forces de t'admirer en partageant tes remords... 



TROISIÈME PAtltlË. ' 537 

Dea remords !... étoit-ce à toi den sentir?., toi que 
j'aimai... toi que je ne puis cesser dadorer... Le 
crime pourroit-il approcher de ton cœur?... 
Cruelle ! en me le rendant ce cœur qui ni appar-* 
tient , rends-le-moi tel qu il me fut donné. 

Que m as-tu dit?..» qu oses-tu me faire enten- 
dre?..» Toi , passer dans les bras d un autre !... im 
autre te posséder !... M'étre plus à moi!... ou , 
pour comble d'borreur , n être pas à moi seul ! 
Moi, j'éprouverois cet af&eux supplice!... je te 
verrois survivre à toi-même !... Non ; j*aime 
mieux te perdre que te partager... Que le ciel 
ne me donna-t-il un courage digne des trans- 
ports qui m agitent!... avant que ta main se fut 
avilie dans ce nœud funeste abhorré par la- 
mour et réprouvé par Fhonneur , j'irois de la 
mienne te plonger un poignard dans le sein ; 
j epuiserois ton chaste cœur d un sang que n au- 
roit point souillé Tinfidélité. A ce pur sang je 
roêlerois celui qui brûle dans mes veines d'un 
feu que rien ne peut éteindra; je tomberois dans 
tes bras; je rendrois sur tes lèvres mon dernier 
soupir... je recevrois le tien... Julie expirante!... 
ces yeux si doux éteints par les horreurs de la 
mort!... ce sein, ce trône de Famour, déchiré 
par ma main , versant à gros bouillons le sang 
et la vie !... Non , vis et souffre , porte la peine de 
ma lâcheté. Non ; je voudrois que tu ne fusses 
•plus ; mais je ne puis t aimer assez pour te poi- 
gnarder. 

O si tu connoissois Fétat de ce cœur serré de 



533 LA NOUVELLE HÉLOÎjSE. 

détresse ! jamais il ne brûla d un feu si sacré ; 
jamais ton innocence et ta vertu ne lui furent 
si chères. Je suis amant , je sais aimer , je le 
sens; mais je ne suis quun homme, et il est 
au-dessus de la force humaine de renonœr à 
la suprême félicité. Une nuit , une seule nuit a 
changé pour jamais toute mon ame. Ote-moi 
ce dangereux souvenir, et je suis vertueux. Mais 
cette nuit fatale régne au fond de mon cœur 
et va couvrir de son ombre le reste de ma vie. 
Âh Julie ! objet adoré ! s il faut être à jamais mir 
sérables , encore une heure de bonheur , et des 
regrets éternels! 

Écoute celui qui t aime. Pourquoi voudrions- 
nous être plus sages nous seuls que tout le reste 
des hommes, et suivre avec une simplicité d en- 
fants de chimériques vertus dont tout le monde 
parle et que personne ne pratique ? Quoi ! se- 
rons-nous meilleurs moralistes que ces foules 
de savants dont Londres et Paris sont peuplés , 
qui tous se raillent de la fidélité conjugale et 
regardent ladultère comme un jeu ! Les exem- 
ples nen sont point scandaleux; il nest pas 
même permis d y trouver à redire ; et tous les 
honnêtes gens se riroient ici de celui qui, par 
respect pour le mariage, résisteroit au penchant 
de son cœur. En effet, disent-ils, un tort qui 
nest que dans lopinion n est-il pas nul quemd 
il est secret ? Quel mal reçoit un mari d une in- 
n lélité qu'il ignore? De quelle complaisance une 



TROISIÈME PARTIE. S3g 

femme ne rachéte^t-elle pas ses fautes (i)? 
quelle douceur n emploie-t-elle pas à prévenir 
ou guérir ses soupçons ? Privé d un bien imagi- 
naire, il vit réellement plus heureux; et ce pré- 
tendu crime dont on feit tant de bruit nest 
qu un lien de plus dans la société. 

A Dieu ne plaise, ô chère amie de mon cœur , 
que je veuille rassurer le tien par ces honteuses 
maximes ! je les abhorre sans savoir les combat- 
tre, et ma conscience y répond mieux que ma 
raison. Non que je me fasse fort d un courage 
que je hais , ni que je voulusse d une vertu si 
coûteuse : mais je me crois moins coupable en 
me reprochant mes fautes qu en m'efForçant de 
les justifier ; et je regarde comme le comble du 
crime d en vouloir ôter les remords. 

Je ne sais ce que j'écris : je me sens lame dans 
un état afireux , pire que celui-méme où j'étois 
avant d avoir reçu ta lettre. L espoir que tu me 
rends est triste et sombre; il éteint cette lueur 
si pure qui nous guida tant de fois ; tes attraits 
s'en ternissent et ne deviennent que plus ton- 

(i) Et où le bon Suisse avoit-il vu cela ? Il y a long- 
temps que les femmes galantes Font pris sur un plus 
haut ton. Elles commencent par établir fièrement leurs 
Amants dans la maison ; et si Ton daigne y soufirir le 
mari, c'est autant qu'il se comporte envers eux avec le 
respect qu'il leur doit. Une femme qui se cacheroit d'un 
mauvais commerce feroit croire qu'elle en a honte , et 
seroit déshonorée ; pas une honnête femme ne voudroit 
la voir. 



54o LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

chants; je te vois tendre et malheureuse ; mon 
cœur est inondé des pleurs qui coulent de tes 
yeux, et je me reproche avec amertume un bon- 
heur que je ne puis plus goûter qu aux dépens 
du tien. 

Je sens pourtant qu une ardeur secrète m Ra- 
nime encore et me rend le courage que veulent 
m oter les remords. Chère amie , (ah ! sais-tu de 
combien de pertes un amour pareil au mien 
peut te dédommager? Sais^tu jusqu a quel point 
un amant qui ne respire que pour toi peut te 
faire aimer la vie? Conçois-tu bien que c est pour 
toi seule que je veux vivre, agir , penser , sentir 
désormais? Non , source délicieuse de mon être, 
je n aurai plus d ame que ton ame , je ne serai 
plus rien qu une partie de toi-même, et tu trou- 
veras au fond de mon cœur une si douce exis- 
tence que tu ne sentiras point ce que la tienne 
aura perdu de ses charmes. Hé bien ! nous serons 
coupables ; mais nous ne serons point méchants; 
nous serons coupables, mais nous aimerons 
toujours la vertu : loin doser excuser nos fau- 
tes, nous en gémirons, nous les pleurerons en- 
semble, nous les rachèterons, s'il est possible , 
à force d'être bienfaisants et bons. Julie ! ô Jtilie ! 
que ferois-tu? que peux-tu faire? Tu ne peux- 
échapper à mon cœur ; n a-t-il pas épousé le 
tien ? 

Ces vains projets de fortune qui mont si gros- 
sièrement abusé sont oubliés depuis long-temps. 
Je vais m occuper uniquement des soins que je 



. TROISIÈME PARTIE. 54i 

dois à mylord Edouard : il veut m entraîner en 
Angleterre; il prétend que je puis Ty servir. Hé* 
bien ! je Ty suivrai : mais je me déroberai tous 
les ans ; je me rendrai secrètement près de toi. 
Si je ne puis te parler , au moins je t aurai vue ; 
j aurai du moins baisé tes pas ; un regard de tes 
yeux m'aura donné dix mois de vie. Forcé de 
repartir , en m éloignant de celle que j'aime , je 
compterai pour me consoler les pas qui doivent 
m en rapprocher. Ces fréquents voyages donne- 
ront le change à ton malheurAix amant ; il 
croira déjà jouir de ta vue en partant pour taller 
voir ; le souvenir de ses transports Fenchantera 
durant son retour; malgré le sort cruel, ses 
tristes ans ne seront pas tout-à-fait perdus ; il 
n y en aura point qui ne soient marqués par des 
plaisirs , et les courts moments qu il passera près 
de toi se multiplieront sur sa vie entière. 



LETTRE XVII. 

DE MADAME D'ORBE A l'aMANT DE JULIE. 

Votre amante n est plus ; mais j'ai retrouvé 
mon amie , et vous en avez acquis une dont le 
cœur peut vous rendre beaucoup plus que vous 
n'avez perdu. Julie est mariée , et digne de 
rendre heureux l'honnête homme qui vient d'u- 
nir son sort au sien. Après tant d'imprudences , 
rendez grâces au ciel qui vous a sauvés tous 



542 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

deux , elle de Tignoniiaie , et vous du regret de 
lavoir déshonorée. Respectez son nouvel état ; 
ne lui écrivez point , elle vous en prie. Attendez 
qu elle vous écrive ; c est ce quelle fera dans 
peu. Voici le temps où je vais connoitre si vous 
méritez lestime que j eus pour vous , et si votre 
cœur est sensible à une amitié pure et sans 
intérêt. 



IeTTRE XVIII 

DE JULIE A SON AMI. 

• 

Vous êtes djepuis si long-temps le dépositaire 
de tous les secrets de mon cœur qu il ne sauroit 
plus perdre une si douce habitude. Dans la plus 
importante occasion de ma vie , il veut s épan- 
cher avec vous : ouvrez-lui le vôtre, mon aima- 
ble ami ; recueillez dans votre sein les longs dis- 
cours de lamitié : si quelquefois elle rend diffus 
lami qui parle , elle rend toujours patient lami 
qui écoute. 

Liée au sort d'un époux , ou plutôt aux vo- 
lontés d'un père , par une chaîne indissoluble , 
j entre dans une nouvelle carrière qui ne doit 
finir qu a la mort. En la commen<;ant , jetons 
un moment les yeux sur celle que je quitte; 
il ne nous sera pas pénible de rappeler un temps 
SI cher ; peut-être y trouverai-je des leçons pour 
bien user de celui qui me reste ; peut-être y 



TROISIÈME I^ARTIE. 543 

trouverez-vous des lumières pour expliquer ce 
que ma conduite eut toujours dobscur à vos 
yeux. Au moins , en considérant ce que nous 
fûmes Fun à lautre , nos cœurs n en sentiront 
que mieux ce qu ils se doivent jusqu a la fin de 
nos jours. 

Il y a six ans à peu près que je vous vis pour 
la première fois : vous étiez jeune , bien fait , 
aimable : d autres jeunes gens m ont paru plus 
beaux et mieux faits que vous ; aucun ne ma 
donné la moindre émotion , et mon cœur fut à 
vous dès la première vue (i). Je crus voir sur 
votre visage les traits de lame qu'il falloit à la 
mifnne. Il me sembla que mes sens ne servoient 
que d organe à des sentiments plus nobles ; et 
faimai dans vous moins ce que j'y voyois que 
ce que je croyois sentir en moi-même. Il n'y a 
pas deux mois que je pensois encore ne m'ètre 
pas trompée; l'aveugle amour, me disois-je, 
avoit raison ; nous étions faits l'un pour l'autre ; 
je serois à lui si Tordre bumain n'eût troublé les 
rapports de la nature ; et s'il étoit permis à 
quelqu'un d'être heureux, nous aurions dû Têtre 
ensemble. 
Mes sentiments nous furent communs : ils 

(i) M. Richardson se moque beaucoup de ces attache- 
ments nés de la première vue , et fondés sur des confbr 
mités indéfinissables. C^est fort bien fait de s'en moquer; 
mais comme il n'en existe pourtant que trop de cette 
espèce , au lieu de s'amuser à les nier , ne feroit-on pas 
mieux de nous apprendre à les vaincre. 



544 ^^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

m auroient abusée 6i je les eusse éprouvés seule. 
L amour que j ai connu ne peut naître. que d'une 
convenance réciproque et d'un accord des âmes. 
On n aime point si Ton n est aimé , du moins on 
n aime pas long-temps. Ces passions sans retour 
qui font, dit-on , tant de malheureux, ne sont 
fondées que sur les sens : si quelques unes pé- 
nétrent jusqu a lame , c'est par des rapports faux 
dont on est bientôt détrompé. Lamour sensuel 
ne peut se passer de la possession, et s'éteint 
par elle. Le véritable amour ne peut se passer 
du cœur, et dure autant que les rapports qui l'ont 
fait naître (i). Tel fut le nôtre en commençant ; 
tel il sera, j'espère , jusqu'à la fin de nos joill*s , 
quand nous l'aurons mieux ordonné. Je vis , je 
sentis que j'étois aimée et que je devois l'être : 
la bouche étoit muette , le regard étoit contraint , 
mais le cœur se faisoit entendre. Nous éprouva-* 
mes bientôt entre nous ce je ne sais quoi qui rend 
le silence éloquent , qui fait parler des yeux bais^ 
ses , qui donne une timidité téméraire', qui mon- 
tre les désirs par la crainte , et dit tout ce qu'il 
n'ose exprimer. 

Je sentis mon cœur, et me jugeai perdue à 
votre premier mot. J aperçus la gène de votre 
réserve^ j'approuvai ce respect , je vous en aimai 
davantage : je cherchois à vous dédommager 
d'un silence pénible et nécessaire sans qu'il eq 

(i) Quand ces rapports sont chimériques, il dure aq 
tant que nUusion qui nous les fait imaginer. 



TROISIÈME PARTIE. 545 

coûtât à mon innocence; je forçai mon naturel; 
j'imitai ma cousine ^ je devins badine et folâtre 
comme elle , pour prévenir des explications trop 
graves et fiaiire passer mille tendres caresses à la 
faveur de ce feint enjouement. Je vaulois vous 
rendre si doux votre état présent , que la crainte 
den changer augmentât votre retenue. Tout 
cela me réussit mal : on ne sort point de son 
naturel impunément. Insensée que j'étois! j accé^ 
lérai ma perte au lieu de la prévenir, j employai 
du poison pour palliatif ; et ce qui devoit vous 
faire taire fut précisément ce qui vous fit parler. 
J eus beau, par une froideur a£Fectée , vous tenir 
éloigné dans le tète-à-tète ; cette contrainte même 
me trahit : vous écrivîtes ; au lieu de jeter au 
feu votre première lettre ou de la porter à ma 
mère , j osai louvrir : ce fut là mon crime , et 
tout le reste fut forcé. Je voulus m empêcher de 
répondre à ces lettres funestes que je ne pou- 
vois m empêcher de lire. Cet affreux combat al- 
téra ma santé : je vis labyme où j allois me pré- 
cipiter ; j eus horreur de moi-même , et ne pus 
me résoudre à vous laisser partir. Je tombai dans 
une sorte de désespoir ; j aurois mieux aimé que 
vous ne fussiez plus que de n être point à moi : 
j'en vins jusqu'à souhaiter votre mort , jusqu'à 
vous la demander. Le ciel a vu mon cœur ; cet 
e£Port doit racheter quelques fautes. 

Vous voyant prêt à m'obéir , il fallut parler. 
J'avois reçu de la Chaillot des leçons qui ne me 
firent que mieux connoltre les dangers de cet 

3. 3S 



546 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

aveu. L amour qui me larrachoit m apprit à eu 
éluder FefFet. Vous fûtes mon dernier refuge ; 
j eus assez de confiance en vous pour vous ar- 
mer contre ma foiblesse ; je vous crus digne de 
me sauver de moi-même , et je vous rendis jus- 
tice. En vous voyant respecter un dépôt si cher, 
je connus que ma passion ne m aveugloit point 
sur les vertus qu elle me faisoit trouver en vous. 
Je m y livrois avec d autant plus de sécurité , 
qu'il me sembla que nos cœurs se suffisoient l'un 
à lautre. Sûre de ne trouver au fond du mien 
que des sentiments honnêtes, je goûtois sans 
précaution les charmes d une douce familiarité. 
Hélas ! je ne voyois pas que le mal s*invétéroit 
par ma négligence , et que Fhabitude étoit plus 
dangereuse que lamour. Touchée de votre re- 
tenue 9 je crus pouvoir sans risque modérer la 
mienne ; dans linnocence de mes désirs , je pen- 
sois encourager en vous la vertu même par les 
tendres caresses de Famitié. J appris dans le bos- 
quet de Clarens que j avois trop compté sur moi, 
et qu il ne faut rien accorder aux sens quand on 
veut leur rehiser quelque chose. Un instant , un 
seul instant embrasa les miens d'un feu que rien 
ne put éteindre ; et si ma volonté résistoit en- 
core , dès lors mon cœur fut corrompu. 

Vous partagiez mon égarement : votre lettre 
me fit trembler. Le péril étoit double : pour me 
garantir de vous et de moi il fallut vous éloigner. 
Ce fut le dernier effort d une vertu mourante. 
En fuyant vous achevâtes de vaincre j et sitôt 



TROISIÈME PARTIE. 547 

que je ne vous vis plus , ma lanceur m'ôta le 
peu de force qui me restoic pour vous résister. 

Mon père en quittant le service avoit amené 
chez lui M. de Wolmar ; la vie qu il lui devoit , 
et une liaison de vingt ans , lui rendoient cet 
ami si cher qu'il ne pouvoit se séparer de lui. 
M. de Wolmar avançoit en âge ; et , quoique ri-* 
che et de grande naissance , il ne trouvoit point 
de femme qui lui convint. Mon père lui avoit 
parlé de sa fille en homme qui souhaitoit de se 
faire un gendre de son ami : il fîit question de 
la voir , et cest dans ce dessein qu'ils firent le 
voyage ensemble. Mon destin voulut que je 
plusse à M. de Wolmar, qui n avoit jamais rien 
aimé. Ils se donnèrent secrètement leur parole ; 
et M. de Wolmar ayant beaucoup d'affaires à 
régler dans une cour du nord où étoient sa 
famille et sa fortune, il en demanda le temps, 
et partit sur cet engagement mutuel. Après son 
départ , mon père nous déclara à ma mère et à 
moi qu il me Favoit destiné pour époux , et m or- 
donna d'un ton qui ne laissoit point de réplique 
à ma timidité de me disposer à recevoir sa main. 
Ma mère , qui n'avoit que trop remarqué le pen- 
chant de mon cœur, et qui se sentoit pour vous 
une inclination naturelle , essaya plusieurs fois 
d'ébranler cette résolution : sans oser vous pro- 
poser , elle parloit de manière à donner à mon 
père de la considération pour vous et le désir 
de vous connottre : mais la qualité qui vous 
manquoit le rendit insensible à toutes celles que 

.35 



548 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Yoas possédiez ; et s'il convenoit que la nais- 
sance ne les pouvoit rentiplacer, il prétendoit 
qu elle seule pouvoit les faire valoir. 

L'impossibilité d'être heureuse irrita des feux 
qu elle eût dû éteindre. Une flatteuse illusion me 
soutenoit dans mes peines ; je perdis avec elle la 
force de les supporter. Tant qu'il me fut resté 
quelque espoir d'être à vous , peut^tre aurois-je 
triomphé de moi ; il m'en eût moins coûté de 
vous résister toute ma vie que de renoncer à 
vous pour jamais; et la seule idée d'un combat 
éternel m'ôta le courage de vaincre. 

La tristesse et l'amour consumoient mon 
cœur , je tombai dans un abattement dont mes 
lettres se sentirent. Celle que vous m'écrivîtes 
de Meillerie y mit le comble ; à mes propres dou- 
leurs se joignit le sentiment de votre désespoir. 
Hélas! c'est toujours l'ame la plus foible qui 
porte les peines de toutes deux. Le parti que 
vous m'osiez proposer mit le comble à mes per- 
plexités. L'infortune de mes jours étoit assurée, 
l'inévitable choix qui me restoit à foire étoit d y 
joindre celle de mes parents ou la vôtre. Je ne 
pus supporter cette horrible alternative : les 
forces de la nature ont un terme ; tant d'agita- 
tions épuisèrent les miennes. Je souhaitai d'être 
délivrée de la vie. Le ciel parut avoir pitié de 
moi ; mais la cruelle mort m'épai^a pour me 
perdre. Je vous vis , je fus guérie, et je péris. 

Si je ne trouvai point le bonheur dans me» 
fautes , je n'avois jamais espéré l'y trouver. Je 



TROISIÈME PARTIE. 549 

sentois que mon cœur étoit fait pour la vertu , 
et qu il ne pouvoit être heureux sans elle; je suc- 
combai par foiblesse et non par erreur; je neus 
pas même lexcuse de laveuglement. Il ne me 
restoit aucun espoir; je ne pouvois plus quêtre 
infortunée. L'innocence etlamour metoient éga- 
lement nécessaires; ne pouvant les conserver en- 
semble , et voyant votre égarement , je ne con- 
sultai que vous dans mon choix , et me perdis 
pour vous sauver. 

Mais il ncst pas si facile quon pense de re- 
noncer à la vertu : elle tourmente long-temps 
ceux qui Fabandonnent , et ses charmes, qui 
font les délices des âmes pures , font le premier 
supplice du méchant , qui les aime encore et 
n en sauroit plus jouir. Coupable et non dépra- 
vée, je ne pus échapper aux remords qui mat- 
tendoient ; Thonnèteté me fut chère même après 
la voir perdue ; ma honte , pour être secrète , ne 
juen fut pas moins amère; et quand tout luni- 
vers en eût été témoin , je ne laurois pas mieux 
sentie. Je me consolois dans ma douleur comme 
un blessé qui craint la gangrène, et en qui le 
sentiment de son mal soutient lespoir den 
guérir. 

Cependant cet état d opprobre m'étoit odieux. 
A force de vouloir étouffer le reproche sans re^ 
noncer au crime, il m arriva ce quil arrive à 
toute ame honnête qui s égare et qui se plait 
dans son égarement. Une illusion nouvelle vint 
adoucir lamertume du repentir; j espérai tirer 



SSo LA nOUVELLE HÉLOISE. 

de ma fkute un moyen de la réparer, et josai 
former le projet de contraindre mon père à nous 
unir. Le premier fruit de notre amour devoit 
serrer ce doux lien : je le demandois au ciel 
comme le gage de mon retour à la vertu et de 
notre bonheur commun ; je le desirois comme 
une autre à ma place auroit pu le craindre : le 
tendre amour, tempérant par son prestige le 
murmure de la conscience , me consoloit de ma 
foiblesse par Feffet que j en attendois, et faisoit 
^'une si chère attenté le charme et Fespoir de 
ma vie. 

Sitôt que j aurois porté des marques sensibles 
de mon état, javois résolu d'en faire, en pré- 
sence de toute ma famille, une déclaration pu- 
blique à M. Perret (i). Je suis timide , il est vrai; 
je sentois tout ce qu il m en devoit coûter : mais 
rhonneur même animoit mon courage, et j'ai- 
mois mieux supporter une ibis la confiision que 
javois méritée, que de nourrir une honte éter- 
nelle au fond de mon cœur. Je savois que mon 
père me donneroit la mort ou mon amant ; 
cette alternative n a voit rien d effrayant pour 
moi; et, de manière ou d'autre, j'envisageois 
dans cette démarche la fin de tous mes mal- 
heurs. 

Tel étoit, mon bon ami, le mystère que je 
voulus vous dérober, et que vous cherchiez à 
pénétrer avec une si curieuse inquiétude. Mille 

(i) Pasteur du lieu. 



TROISIÈME PARTIE. 55l 

raisons me forçoient à cette réserve avec un 
homme aussi emporté que vous, sans .compter 
quil ne falloit pas armer d un nouveau pré- 
texte votre indiscrète importunitié. 11 étoit à 
propos sur«tout de vous éloigner durant une si 
périlleuse scène, et je savois bien que vous n au- 
riez jamais consenti à m abandonner dans un 
danger pareil s il vous eût été connu. 

Hélas ! je fus encore abusée par une si douce 
espérance. I^e ciel rejeta des projets' conçus dans 
le crime : je ne méritois pas Fhonneur d'être 
mère ; mon attente resta toujours vainc , et il 
me fîit refusé dexpier ma faute aux dépens de 
ma réputation. Dans le désespoir que j en con- 
çus , limprudent rendez-vous qui mettoit votre 
vie en danger fut une témérité que mon fol 
amour me voiloit d une si douce excuse : je 
m en prenois à moi du mauvais «uccès de mes 
vœus , et mon cœur , abusé par ses désirs , ne 
voyoit dans lardeur de les contenter que le soin 
de les rendre un jour légitimes. 

Je les crus un instant accomplis : cette erreur 
fut la source du plus cuisant de mes regrets ; 
et lamour exaucé par la nature nen fut que 
plus cruellement trahi par la destinée. Vous 
avez su (i) quel accident détruisit, avec le germe 
que je portois dans mon sein, le dernier fon- 
dement de mes espérances. Ce malheur m ar- 
riva précisément dans le temps de notre sépa- 

(i) Ceci suppose d'autres lettres que nous n'avons pas. 



552 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ration, comme si le ciel eût voulu m accabler 
alors de. tous les maux que javois mérités, et 
couper à-la-fois tous les liens qui pouvoient 
nous unir. 

Votre départ fut la fin de mes erreurs ainsi 
que de mes plaisirs; je reconnus, mais trop 
tard, les chimères qui mavoient abusée. Je me 
vis aussi méprisable que je letois devenue , et 
aussi malheureuse que je devois toujours Fètre 
avec un amour sans innocence et des désirs 
sans espoir qu'il metoit impossible déteindre. 
Tourmentée de mille vains regrets , je renonçai 
à des réflexions aussi douloureuses qu mutiles : 
je ne valois plus la peine que je songeasse à 
moi-même, je consacrai ma vie à m occuper de 
vous. Je n avois plus d'honneur que le vôtre , 
plus d espérance qu en votre bonheur; et les sen- 
timents qui me venoient de vous étoient les seuls 
dont je crusse pouvoir être encore émue. • 

L'amour ne m'aveugloit point sur vos défauts, 
mais il me les rendoit chers ; et telle étoit son 
illusion , que je vousaurois moins aimé si vous 
aviez été plus parfait. Je connoissois votre cœur, 
vos emportements; je savois qu'avec plus de 
courage que moi vous aviez moins de patience, 
et que les maux dont mon ame étoit accablée 
mettroient la votre au désespoir ; c'est par cette 
raison que je vous cachai toujours avec soin les 
engagements de mon père; et, à notre sépara- 
tion , voulant profiter du zèle de mylord Edouard 
pour vot^re fortune et vous en inspirer un pareil 



TROISIÈME PARTIE. 553 

à' vous-même, je vous flattai d'un espoir que 
je n avois pas. Je fis plus ; counoissant le danger 
qui nous menaçoit , je pris la seule précaution 
qui pouvoitnous en garantir; et, vous engageant 
avec ma parole ma liberté autant qull m'étoit 
possible , je tâchai d'inspirer à vous de la con- 
fiance, à moi de la fermeté , par tine promesse 
que je n osasse enfireindre et qui pût vous tran- 
quilliser. C'étoit un devoir puéril, j'en conviens, 
et cependant je ne m'en serois jamais départie. 
La vertu est si nécessaire à nos cœurs, que, quand 
on a une fois abandonné la véritable, on s'en 
fait ensuite une à sa mode , et l'on y tient plus 
fortement peut-être parcequelle est de notre 
choix. 

Je ne vous dirai point combien j'éprouvai d'a- 
gitations depuis votre éloignement : la pire de 
toutes étoit la crainte d'ôtre oubliée. Le séjour 
où vous étiez me faisoit trembler ; votre manière 
d'y vivre augmentoit mon effroi ; je croyois déjà 
vous voir avilir jusqu'à n'être plus qu'un homme 
à bonnes fortunes. Cette ignominie m'étoit plus 
cruelle que tous mes maux ; j'aurois mieux aimé 
vous savoir malheureux que méprisable ; après 
tant de peines auxquelles j'étois accoutumée , 
votre déshonneur étoit la seule que je ne pou- 
vois supporter. 

Je fus rassurée sur des craintes que le ton de 
vos lettres commençoit à confirmer; et je le fus 
par un moyen qui eût pu mettre le comble aux 
alarmes d'une autre. Je parle du désordre où 



554 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

VOUS VOUS laissâtes entraîner, et dont le prompt 
et libre aveu iut de toutes les preuves de votre 
franchise celle qui ma le plus touchée. Je vous 
connoissois trop pour ignorer ce qu un pareil 
aveu devoit vous coûter , quand même j'aurois 
cessé de vous être chère ; je vis que lamour , 
vainqueur de la honte , avoit pu seul vous lar- 
racher. Je jug;eai qu un cœur si sincère étoit in- 
capable d'une infidélité cachée; je trouvai moins 
de tort dans votre faute que de mérite à la con- 
fesser 9 et , me rappelant vos anciens en{][age- 
ments , je me guéris pour jamais de la jalousie. 
Mon ami , je n en fus pas plus heureuse ; pour 
un tourment de moins sans cesse il en renaissoit • 
mille autres , et je ne connus jamais mieux 
combien il est insensé de chercher dans l'égare- 
ment de son cœur un repos quon ne trouve 
que dans la sagesse. Depuis long-temps je pieu- 
rois en secret la meilleure des mères , qu'une 
langueur mortelle consumoit insensiblement. 
Babi , à qui le fatal effet de ma chute m avoit 
forcée à me confier , me trahit et lui découvrit 
nos amours et mes fautes. A peine eus-je retiré 
vos lettres de chez ma cousine, qu'elles furent 
surprises. Le témoignage étoit convaincant ; la 
tristesse acheva d'ôter à ma mère le peu de for- 
ces que son mal lui avoit laissées. Je faillis ex- 
pirer de regret à ses pieds. Loin de m'exposer 
à la mort que je méritois , elle voila ma honte , 
et se contenta d'en gémir: vous-même, qui 
laviez si cruellement abusée , ne pûtes lui deve- 



TROISIÈME PARTIE. 555 

nir odieux. Je fus témoin de lefiet que produi- 
sit votre lettre sur son cœur tendre et compa- 
tissant. Hélas ! elle desiroit votre bonheur et le 
mien. Elle tenta plus dune fois... Que sert de 
rappeler une espérance à jamais éteinte ? Le ciel 
en avoit autrement ordonné. Elle finit ses tristes 
jours dans la douleur de n avoir pu fléchir un 
époux sévère, et de laisser une fille si peu digne 
d'elle. 

Accablée dune si cruelle perte , mon ame 
n eut plus de force que pour la sentir ; la voix 
de la nature génjissante étouffa les murmures 
de Tamour. Je pris dans une espèce d'horreur 
la cause de tant de maux; je voulus étouffer 
enfin lodieuse passion qui me les avoit attirés, 
et renoncer à vous pour jamais. Il le falloit , 
sans doute ; n avois-je pas assez de quoi pleurer 
le reste de ma vie , sans chercher incessamment 
de nouveaux sujets de larmes? Tout sembloit 
favoriser ma résolution. Si la tristesse attendrit 
lame, une profonde affliction l'endurcit. Le sou- 
venir de ma mère mourante ef&çoit le vôtre ; 
nous étions éloignés ; l'espoir m'avoit abandon- 
née. Jamais mon incomparable amie ne fîit si 
sublime ni si digne d'occuper seule tout mon - ' 
coeur ; sa ve**tu , sa raison , son amitié , ses ten-> 
dres caresses , sembloient l'avoir purifié : je vous 
crus oublié , je me crus guérie. Il étoit trop tard; 
ce que j'avois pris pour la firoideur d'un amour 
éteint n'étoit que l'abattement du désespoir. 
Gomme un malade qui cesse de souffrir en 



556 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

tombant en foiblesse se ranime à de plus vives 
douleurs , je sentis bientôt renaître toutes les 
miennes quand mon père meut annoncé le 
prochain retour de M. de Wolmar. Ce fut alors 
que Finvincible amour me rendit des forces que 
je croyois n avoir plus. Pour la première fois de 
ma vie j osai résister en face à mon père ; je lui 
protestai nettement que jamais M. de Wolmar 
ne me seroit rien , que j'étois déterminée à mou- 
rir fille , qu il étoit mattre de ma vie , mais non 
pas de mon cœur, et que rien ne me foroit 
changer de volonté. Je ne vous parlerai ni de 
sa colère ni des traitements que j eus à soufifrir. 
Je fus inébranlable : ma timidité surmontée 
mavoit portée à lautre extrémité; et si j a vois le 
ton moins impérieux que mon père , je lavois 
tout aussi résolu. 

Il vit que j avois pris mon parti , et qu il ne 
gagneroit rien sur moi par autorité. Un instant 
je me crus délivrée de ses persécutions; mais 
que devins-je quand tout-à-coup je vis à mes 
pieds le plus sévère des pères attendri et fon- 
dant en larmes ? Sans me permettre de me lever 
il me serroit les genoux , et , fixant ses yeux 
mouillés sur les miens , il me dit d une voix tou- 
chante que j entends encore au-dedans de moi : 
Ma fille , respecte les cheveux blancs de ton 
malheureux père ; ne le fais pas descendre avec 
douleur au tombeau , comme celle qui te porta 
dans son sein : ah ! veux-tu donner la mort à 
toute ta famille ? 



TROISIÈME PARTIE. 557 

Concevez mon saisissement. Cette attitude , 
ce ton , ce geste , ce discours , cette affreuse 
idée, me bouleversèrent au point que je me lais- 
sai aller demi-morte entre ses bras , et ce ne fut 
qu après bien des sanglots dont jetois oppressée 
que je pus lui répondre d'une voix altérée et 
foible : O mon père ! j avois des armes contre 
vos menaces , je n en ai point contre vos pleurs ; 
c est vous qui ferez mourir votre fille. 

Nous étions tous deux tellement agités que 
nous ne pûmes de long-temps nous remettre. 
Cependant, en repassant en moi-même ses der- 
niers mots , je conçus qu il étoit plus instruit 
que je n avois cru , et , résolue de me prévaloir 
contre lui de ses propres connoissances , je me 
préparois à lui faire au péril de ma vie un aveu 
trop long«*temps différé , quand , m arrêtant avec 
vivacité comme sil eût prévu et craint ce que 
j'allois lui dire , il me parla ainsi : 

u Je sais quelle fantaisie indigne d une fille 
« bien née vous nourrissez au fond de votre cœur : 
u il est temps de sacrifier au devoir et à Thonnê- 
u teté une passion honteuse qui vous déshonore 
u et que vous ne satisferez jamais qu aux dépens 
u de ma vie. Écoutez une fois ce que Thonneur 
M d'un père et le vôtre exigent de vous , et jugez- 
tf vous vous-même. 

M M. de Wolmar est un homme d'une grande 
(I naissance , distingué par toutes les qualités qui 
tt peuvent la soutenir , qui jouit de la considéra- 
tf tion publique et qui la mérite. Je lui dois la 



558 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

u vie ; vous savez les engagements que j ai pris 
u avec lui. Ce qu il, faut vous apprendre encore, 
« c est qu étant iallé dans son pays pour mettre 
« ordre à ses affaires , il s est trouvé enveloppé 
« dans la dernière révolution , qu il y a perdu 
M ses biens , qu il n a lui-même échappé à lexil 
« en Sibérie que par un bonheur singulier , et 
u quil revient avec le triste débris de sa fortune, 
M sur ia parole de son ami qui n en manqua ja- 
« mais à personne. Prescrivez-moi maintenant 
« la réception qu il feut lui faire à son retour. 
u Lui dirai-je, Monsieur, je vous promis ma fille 
'M tandis que vous étiez riche , mais à présent 
« que vous n avez plus rien je me rétracte , et 
« ma fille ne veut point de vous ? Si ce n*est pas 
« ainsi que j'énonce mon refus , c est ainsi qu on 
« linterprétera : vos amours allégués seront pris 
fc pour un prétexte , ou ne seront pour moi qu un 
« afiront de plus; et nous passerons, vous pour 
u une fille perdue , moi pour un malhonnête 
i< homme qui sacrifie son devoir et sa foi à un 
«( vil intérêt , et joint l'ingratitude à Finfidélité. 
« Ma fille , il est trop tard pour finir dans Top- 
« probre une vie sans tache , et soixante ans 
tt d'honneur ne s abandonnent pas en un quart 
« d'heure. 

« Voyez donc, continua*t-il , combien tout ce 
M que vous pouvez me dire est à présent hors 
« de propos; voyez si des préférences que la pu- 
ce deur désavoue et quelque feu passager de jeu- 
a nesse peuvent jamais être mis en balance avec 



.TROISIÈME PARTIE. SSg 

« le devoir d une fille et Thonneur compromis 
« d'un père. S'il n etoit question pour lun des 
« deux que d'immoler son bonheur à lautre, ma 
tf tendresse vous disputeroit un si doux sacrifice; 
« mais, mon enfant, Thonneur a parlé, et, dans 
« le sang dont tu sors , c est toujours lui qui dé- 
« cide. » 

Je ne manquois pas de bonnes réponses à ce 
discours; mais les préjugés de mon père lui don- 
nent des principes si différents des miens, que 
des raisons qui me sembloient sans réplique ne 
lauroient pas même ébranlé. D ailleurs, ne sa- 
chant ni d oii lui venoient les lumières qu il pa- 
roissoit avoir acquises sur ma conduite , ni jus- 
qu où;. elles pouvoient aller, craignant, à son 
affectation de m'interrompre , quil n'eût déjà 
pris son parti sur ce que javois à lui dire, et, 
plus que tout cela, retenue par une honte que 
je nai jamais pu vaincre, j aimai mieux em- 
ployer une excuse qui me pafut plus sûre, par- 
cequ elle étoit plus selon sa manière de penser. 
Je lui déclarai sans détour rengagement que j Pa- 
vois pris avec vous ; je protestai que je ne vous 
manquerois point de parole , et que , quoi qu'il 
pût arriver, je ne me marierois jamais sans votre 
consentement. 

En effet, je m'aperçus avec joie que mon 
scrupule ne lui déplaisoit pas : il me fit de vifs 
reproches sur ma promesse , mais il n'y objecta 
rien; tant un gentilhomme plein d'honneur a 
naturellement une haute idée de la foi des en* 



56o LA NOUVELLE HÊLOÏSE. 

gagements, et regarde la parole comme une 
chose toujours sacrée. Au lieu donc de s amuser 
à disputer sur la nullité de cette promesse, doat 
je ne serois jamais convenue, il m obligea d'é- 
crire un billet, auquel il joignit une lettre qull 
fit partir sur-le-champ. Avec quelle agitation, 
nattendis-je point votre réponse! combien je fis 
de vœux pour vous trouver moins de délicatesse 
que vous ne deviez en avoir! Mais je vous con- 
noissois trop pour douter de votre obéissance , 
et je savois que , plus le sacrifice exigé vous se- 
roit pénible, plus vous seriez prompt à vous 
l'imposer. La réponse vint ; elle me fut cachée 
durant ma maladie : après mon rétablissement 
mes craintes furent confirmées, et il ne me resta 
plus d'excuses. Au moins mon père me déclara 
qu'il n'en recevroit plus; et avec l'ascendant que 
le terrible mot qu'il m'avoit dit lui donnoit sur 
mes volontés, il me fit jurer que je ne dirois rien 
à M. de Wolmar <|uî pût le détourner de m'é- 
pouser:car, ajouta-t-il, cela lui paroitroit un 
jeu concerté entre nous , et , à quelque prix que 
ce soit , il faut que ce mariage s'achève , ou que 
je meure de douleur. 

Vous le savez, mon ami, ina santé, si ro- 
buste contre la fatigue et les injures de lair, ne 
peut résister aux Intempéries des passions , et 
c'est dans mon trop sensible cœur qu'est la 
source de tous les maux et de mon corps et de 
mon ame. Soit que de longs chagrins eussent 
corrompu mon sang, soit que la nature eût pris 



ÏROiSIÈMB t'ARTIE. 56i 

ce temps pour lepurer d un levain funeste^ je 
me sentis fort incommodée à la fin de cet entre* 
tien. En sortant de la chambre de mon père je 
m efforçai pour vous écrire un mot, et me trou*" 
vai si mal qu en me mettant au lit j espérai ne 
men plus relever. Tout le reste vous est trop 
connu; mon imprudence attira la vôtre. Vous 
vîntes ; je vous vis , et crus n avoir fait qu un de 
ces rêves qui vous offiroient si souvent à moi du* 
rant mon délire. Mais quand j appris que vous 
étiez venu, que je vous avois vu réellement, et 
que^ voulant partager le mal dont vous ne pom 
viez me guérir, vous laviez pris à dessein, je ne 
pus supporter cette dernière épreuve; et voyant 
un si tendre amour survivre à 1 espérance , le 
mien, que j avois pris tant de peine à contenir, 
ne connut plus de frein , et se ranima bientôt 
avec plus d ardeur que jamais* Je vis qu il feUoit 
aimer malgré moi; je sentis qu'il falloit être 
coupable ; que je ne pouvois résister ni à mon 
père ni à mon amant , et que je n accorderois 
jamais les droits de lamour et du sang qu aux 
dépens de Thonnêteté. Ainsi tous mes bons sen- 
timents achevèrent de s éteindre , toutes nAs fa- 
cultés s altérèrent, le crime perdit son horreur à 
mes yeux , je me sentis tout autre aunledans de 
moi ; enfin les transports effrénés d une passion 
rendue furieuse par les obstacles me jetèrent 
dans le plus affreux désespoir qui puisse acca- 
bler une ame ; j osai désespérer de la vertu. Votre 
lettre , plus propre à réveiller les remords qu à 
3. 36 



562 LA KOUTELLE HÉLOÎSE. 

les prévenir , acheva de ni'égarer. Mon cœur ëtoit 
êi corrompu que ma raison ne put résister aux 
discours de vos philosophes; des horreurs dont 
ridée n avoit jamais soi^lé mon esprit osèrent 
s y présenter. La volonté les combattoit encore , 
mais Fimagination s accoutumoit à les voir ; et 
si je ne portois pas d avance le crime an fond de 
mon cœur, je n y portois plus ces résolutions gé- 
néreuses qui seules peuvent lui résister. 

J ai peine à poursuivre : arrêtons un momoit. 
Rappelei-vous ces temps de bonheur et d mno* 
cence où ce feu si vif et si doux dont nous étions 
animés épuroit tous nos sentiments , oii sa sainte 
ardeur (i) nous rendoit la pudeur plus chère et 
rhonnèteté plus aimable , où les désirs mêmes 
ne semUoient naître que p(WMr nous donner 
rhonneur de les vaincre et d en être plus dignes 
lun de lautre. Rdises nos premières lettres , 
songez à ces moments si courts et trop peu goû- 
tés où Tamour se paroit à nos yeux de tous les 
charmes de la vertu , et où nous nous aimions 
trop pour former entre nous des liens désavoués 
par elle. 

Q&'étions-nous? et que sommes-nous deve- 
nus ? Deux tendres amants passèrent ensemble 
une année entière dans le plus rigoureux si- 
lence : leurs soupirs n osoient s'exhaler , mais 
leurs cœurs sentendoient; ils croyoient souffrir, 

(0 Sainte ardeur! Jnlîe, ah ! Julie, quel mot pour uuc 
lemme au,«i bien guérie que vous croyez l'être ! 



TROISIÈME PARTIE. ' S63 

et ils étoient heureux. A force de s entendre ils 
se parlèrent; mais, contents de savoir triompher 
d eux-mêmes et de s'en rendre mutuellement l'ho- 
liorable témoignage , ils passèrent une autre 
année dans une réserve non moins sévère ; ils 
se disoient leurs peines , et ils étoient heureux. 
Ces longs combats furent mal soutenus ; un in- 
stant de foiblesse ks égara; ils s oublièrent dans 
les plaisirs : mais s ils cessèrent d'être chastes , 
au moins ils étoient fidèles , au moins le ciel et 
la nature autorisoient les nœuds quils avoient 
formés, au moins la vertu leur étoic toujours 
chère , ils Faimoient encore et la savoient en- 
core honorer ; ils s'étoient moins corrompus 
qu avilis. Moins dignes d'être heureux , ils Té- 
toient pourtant encore. 

Que font maintenant ces amants si tendres , 
qui brûloient d'une flamme si pure, qui sen- 
toient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'ap- 
prendra sans gémir sur eux ? Les voilà livrés au 
crime ; l'idée même de souiller le lit conjugal 
ne leur fait plus d*horreur... Us méditent des 
adultères! Quoi! sont-ils bien les mêmes? leurs 
âmes n'ont-elles point changé? Gomment cette 
ravissante image que le méchant n'aperçut ja- 
mais peut-elle s'e£&cer des cœurs où elle a 
brillé? comment l'attrait de la vertu ne dégoûte- 
t-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une 
fois connue? Combien de siècles ont pu produire 
ce changement étrange? quelle longueur de 
temps put détruire un si charmant souvenir , et 

36. 



564 ^^ NOUVELLE HÉLOISE. 

faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui 
la pu savourer une fois? Ah! si le premier dés- 
ordre est pénible et lent , que tous les autres 
sont prompts et faciles ! Prestige des passions , 
tu Êiscines ainsi la raison , tu trompes la sagesse 
et changes la nature avant qu on s en aperçoive ! 
On s égare un seul moment de la vie, on se dé- 
tourne d un seul pas de la droite route ; aussitôt 
une pente inévitable nous entraîne et nous perd; 
on tombe enfin dans le goufire, et Ion se ré- 
veille épouvanté de se trouver couvert de cri- 
mes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon 
ami, laissons retomber ce voile: avons-nous be- 
soin de voir le précipice affreux qu il nous cache 
pour éviter den approcher? Je reprends mon 
récit. 

M. de Wolmar arriva , et ne se rebuta pas du 
changement de mon visage. Mon père ne me 
laissa pas retirer. Le deuil de ma mère alloit 
finir, et ma douleur étoit à Tépreuve du temps. 
Je ne pouvois alléguer ni Fun ni lautre pour 
éluder ma promesse; il fallut 1 accomplir. Le 
jour qui devoit m oter pour jamais à vous et à 
moi me parut le dernier de ma vie. J aurois va 
les apprêts de ma sépulture avec moins d effroi 
que ceux de mon mariage. Plus j approchois du 
moment fiital , moins je pouvois déraciner de 
mon cœur mes premières affections; elles s'irri- 
toient par mes efforts pour les éteindre. Enfin , 
je me lassai de combattre inutilement. Dans 
1 instant même où j'étois prête à jurer à un autre 



TROISIÈME PARTIE. 565 

une éternelle fidélité, mon cœur vous juroit en- 
core un amour éternel , et je fus menée au tem- 
ple comme une victime impure qui souille le 
sacrifice bii Ton va Fiminoler. 

Arrivée à Féglise, je sentis en entrant une 
sorte d'émotion que je n avois jamais éprouvée. 
Je ne sais quelle terreur vint saisir mon ame 
dans ce lieu simple et auguste , tout rempli de la 
majesté de celui qu on y sert. Une firayeur sou- 
daine me fit frissonner; tremblante et prête à. 
tomber en déÊiillance , j eus peine à me traîner 
jusqu'au pied de la chaire. Loin de me remettre , 
je sentis mon trouble augmenter durant la cé- 
rémonie ; et s'il me laissoit apercevoir les objets , 
c étoit pour en être épouvantée. Le jour sombre 
de ledifice , le profond silence des spectateurs , 
leur maintien modeste et recueilli, le cortège 
de tous mes parents , l'imposant aspect de mon 
vénéré père , tout donnoit à ce qui s alloit passer 
un air de solennité qui m excitoit à l'attention 
et au respect , et qui m'eût fait frémir à la seule 
idée d'un parjure. Je crus voir l'organe de la 
Providence et entendre la voix de Dieu dans le 
ministre prononçant gravement la sainte litur- 
gie. La pureté, la dignité, la sainteté du ma- 
riage si vivement exposées dans les paroles de 
l'écriture , ses chastes et sublimes devoirs si im- 
portants au bonheur , à Tordre , à la paix , à la 
durée du genre humain , si doux à remplir pour 
eux-mêmes ; tout cela me fit une telle impres- 
sion , que je crus sentir intérieurement une ré* 



566 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

volution*8ubite. Une puissance inconnue sembla 
corriger tout-à-coup le désordre de mes afiections 
et les rétablir selon la loi du devoir et de la na- 
ture. L œil étemel qui voit tout , disois-Je en 
moi-même , lit maintenant au fond de mon 
cœur; il compare ma volonté cachée à la réponse 
de ma bouche : le ciel et la terre sont témoins de 
rengagement sacré que je prends ; ils le seront 
encore de ma fidélité à lobserver. Quel droit 
peut respecter parmi les hommes quiconque ose 
violer le premier de tous ? 

Un coup-d œil jeté par hasard sur M. et ma- 
dame d'Orbe, que je vis à côté lun de lautre 
et fixant sur moi des yeux attendris, m'émut 
plus puissamment encore que navoient fait 
tous les autres objets. Aimable et vertueux cou* 
pie , pour moins connottre lamour en ètes-vous 
moins unis ? Le devoir et Thonnéteté vous lient : 
tendres amis , époux fidèles , sans brûler de ce 
feu dévorant qui consume lame , vous vous ai** 
mez d un sentiment pur et doux qui la nourrit , 
que la sagesse autorise et que la raison dirige ; 
vous nen êtes que plus solidement heureux* 
Ah ! puissé-je dans un lien pareil recouvrer la 
même innocence et jouir du même bonheur ! Si 
je ne lai pas mérité comme vous , je m'en ren- 
drai digne à votre exemple. Ces sentiments ré- 
veillèrent mon espérance et mon courage. J en« 
visageai le saint nœud que j allois former comme 
un nouvel état qui devoit purifier mon ame et 
la rendre à tous ses devoirs. Quand le pasteur 



TBOISIÈME PARTIE. 667 

me demanda si je promettois obéissance et fidé- 
lité parfaite à celui que j acceptois pour époux , 
ma bouche et mon cœur le promirent. Je le 
tiendrai jusqu à la mort. 

De retour au logis , je soupirois après une 
heure de solitude et de recueillement. Je iob- 
tins , non sans peine; et, quelque empressement 
que j eusse d'en profiter , je ne m examinai d a- 
bord qu avec répugnance , craignant de n avoir 
éprouvé qu une fermentation passagère en chan- 
geant de condition, et de me retrouver aussi 
peu digne épouse que j avois été fille peu sage, 
li épreuve étoit sûre, mais dangereuse : je com- 
mençai par songer à vous. Je me rendois le té- 
moignage qae nul tendre souvenir n avoit pro- 
fané rengagement solennel que je venois de 
prendre. Je ne pouvois concevoir par quel pro- 
dige votre opiniâtre image m avoit pu laisser si 
long-temps en paix avec tant de sujet de me la 
rappeler : je me serois défiée de Imdifférence et 
de i oubli comme d un état trompeur qui m'étoit 
trop peu naturel pour ècre durable. Cette illu- 
sion n etoit guère à craindre : je sentis que je 
vous aimois autant et plus |>eut-ètre que je 
n avois jamais fait ; mais je le sentis sans rougir. 
Je vis que je n avois pas besoin pour penser à 
vous d oublier que j'étois la femme d'un autre. 
En me disant combien vous m'étiez cher, mon 
cœur étoit ému , mais ma conscience et mes 
sens étoient tranquilles, et je connus dès ce 
moment que j'étois réellement changée. Quel 



568 lâ nouvelle héloïse. 

torrent de pure joie vint alors inonder nioa 
ame ! Quel sentiment de paix y effacé depuis si 
long-temps , vint ranimer ce cœur flétri par Vi- 
gnominie , et répandre dans tout mon être une 
sérénité nouvelle ! Je crus me sentir renaître ; 
je crus recommencer une autre vie. Douce et 
consolante vertu , je la recommence pour toi ; 
c est toi qui me la rendras chère ; c est à toi que 
je la veux consacrer. Ah ! j'ai trop appris ce qu il 
en coûte à te perdre , pour Vdbandonner une se- 
conde fois ! 

Dans le ravissement d un changement si grand, 
si prompt , si inespéré , j osai considérer Tétat 
où j'étois la veille; je frémis de Tindigne abais- 
sement où m avoit réduite loubli de moi-même 
et de tous les dangers que j avois courus depuis 
mon premier égarement. Quelle heureuse révo- 
lution me venoit de montrer l'horreur du crime 
qui m avoit tentée , et réveilloit en moi le goût 
de la sagesse ! Par quel rare bonheur avois-je 
été plus fidèle à lamour qu a Thonneur qui me 
fut si cher? Par quelle faveur du sort votre in- 
constance ou la mienne ne m avoit-elle point 
livrée à de nouvelles inclinations? Gomment 
eussé-je opposé à un autre amant une résistance 
que le premier avoit déjà vaincue , et une honte 
accoutumée à céder aux désirs ? Aurois-je plus 
^•especté les droits d un amour éteint que je n Pa- 
vois respecté ceux de la vertu , jouissant en- 
core de tout leur empire? Quelle sûreté avois-je 
eue de n'aimer que vous seul au mpnde , si ce 



TROISIÈME PARTIE. 669 

ti est un sentiment intérieur que croient avoir 
tous les amants, qui âe jurent une vconstance 
éternelle , et se parjurent innocemment toutes 
les fois qu il platt au ciel de changer leur cœur? 
Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante ; 
l'habitude du vice en eût efFacé Fhorreur à mes 
yeux. Entraînée du déshonneur à l'infamie sans 
trouver de prise pour m arrêter , d une amante 
abusée je devenois une fille perdue , l'opprobre 
de mon sexe et le désespoir de ma famille. Qui 
m'a garantie d'un effet si naturel de ma première 
faute ? qui m'a retenue après le premier pas ? 
qui m'a conservé ma réputation et l'estime de 
ceux qui me sont chers? qui ma mise sous la 
sauvegarde d'un époux vertueux , sage , aiknable 
par son caractère et même par sa personne , et 
rempli pour moi d'un respect et d'un attache- 
ment si peu mérités? qui me permet enfin d as- 
pirer encore au titre d'honnête femme , et me 
rend le courage d'en être digne ? Je le vois , je 
le sens ; la main secourable qui m'a conduite à 
travers les ténèbres est celle qui lève à mes yeux 
le voile de l'erreur, et me rend à moi malgré 
moi-méme. La voix $ecrète qui ne cessoit de 
murmurer au fond de mon cœur s'élève et tonne 
avec plus de force ai^moment où j etois prête- à 
périr. L'auteur de toute vérité n'a point souffert 
que je sortisse de sa présence, coupable d'un vil 
parjui:e; et, prévenant mon crime par mes re-* 
mords, il m'a montré l'abyme où j'allois me pré- 
ppiter. Providence éternelle, qui fais ramper 



Sjà LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Imsecte et rouler les cieux, tu veilles sur la 
moindre de tes œuvres ! tu me rappelles au bien 
que tu mas fait aimer! Daigne accepter d'un 
cœur épuré par tes soins Thommage que toi 
seule rends digne de t être offert. 

A Tinstaat, pénétrée dun vif sentiment du 
danger dont j'étois délivrée , et de 1 état d'hon- 
neur et de sûreté où je me sentois rétablie , je 
me prosternai contre terre , j'élevai vers le ciel 
mes mains suppliantes , j'invoquai l'être dont il 
est le trône, et qui soutient ou détruit quand fl 
lui platt par nos propres forces la liberté qu'il 
nous donne. Je veux, lui dis«-je, le bien que 
tu veux , et dont toi seul es la source. Je veux 
aimer l'époux que tu m'as donné. Je veux être 
fidèle , parceque c'est le premier devoir qui lie 
la femille et toute la société. Je veux être chaste, 
parceque c'est la* première vertu qui nourrit 
toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte 
à l'ordre de la nature que tu as établi , et aux rè- 
gles de la raison que je tiens de toi. Je remets 
mon cœur sous ta garde et mes désirs en ta 
main. Rends toutes mes actions conformes à 
ma volonté constante, qui est la tienne; et ne 
permets plus que Terreur d'un moment l'em* 
porte sur le choix de tou^ ma vie. 

Après cette courte prière , la première que 
j'eusse faite avec un vrai zèle , je me sentis telle- 
ment affermie dans mes résolutions , il me parut 
si facile et si doux de les suivre , que je vis clai- 
rement où je devois chercher désormais la force 



TROISIÈME PARTIE. &']\ 

dont j avois besoin pour résister à mon propre 
cœur, et que je ne pouvois trouver en moi* 
même. Je tirai de cette seule découverte une 
confiance nouvelle , et je déplorai le triste aveu* 
glement qui me lavoit fait manquer si long« 
temps. Je n avois jamais été tout-à-fait sans re- 
ligion : mais peut-être vaudroit-ii mieux n'en 
point avoir du tout , que d en avoir une exté- 
rieure et maniérée, qui sans toucher le cœur 
rassure la conscience ; de se borner à des for* 
mules, et de croire exactement en Dieu à cer- 
taines heures pour ny plus penser le reste du 
temps. Scrupuleusement attachée au culte pu- 
blic , je n en savois rien tirer pour la pratique 
de ma vie. Je me sentois bien née , et me livrois 
à mes penchants ;jaimois à réfléchir, et me fiois 
à ma raison : ne pouvant accorder lesprit de 
Tévangiie avec celui du monde, ni la foi avec les 
œuvres ,j avois pris un milieu qui contentoit ma 
vaine sagesse ; j avois des maximes pour croire 
et d'autres 'pour agir \ j oubliois dans un lieu 
ce que j avois pensé dans lautre ; j etois dévote 
à leglise et philosophe au logis. Hélas ! je nér 
tois rien nulle part ; mes prières n etoientque des 
mots , mes raisonnements des sophismes , et je 
suivois pour toute lumière la fisiusse lueur des 
feux errants qui me guidoient pour me perdre. 
Je ne puis vous dire combien ce principe in-» 
térieur qui m avoit manqué jusqu'ici ma donné 
de mépris pour ceux qui m ont si mal conduite; 
Quelle étoit, je vous prie , leur raison première? 



572 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

et sur quelle base étoient-ils fondés? Un heureux 
instiact me porte au bien : une violente passion 
s'élève ; elle a sa racine dans le même instinct , 
que ferai-je pour la détruire ? De la considéra- 
tion de Tordre je tire la beauté de la vertu , et 
sa bonté de Futilité commune. Mais que fait tout 
cela contre mon intérêt particulier? et lequel au 
fond m'importe le plus , de mon bonheur aux 
dépens du reste des hommes , ou du bonheur 
des autres aux dépens du mien ? Si la crainte de 
la honte ou du châtiment m empêche de mal 
faire pour mon profit , je n ai qu à mal faire en 
secret, la vertu n a plus rien à me dire ; et si je 
suis surprise en foute , on punira , comme à 
Sparte , non le délit , mais la maladresse. Enfin , 
que le caractère et lamour du beau soient em- 
preints par la nature au fond de mon ame , j au- 
rai ma règle aussi long-temps quils ne seront 
point défigurés. Mais comment massurer de 
conserver toujours dans sa pureté cette effigie 
intérieure qui n a point parmi les êtres sensibles 
de modèle auquel on puisse la comparer? Ne 
sait-on pas que les affections désordonnées cor- 
rompent le jugement ainsi que la volonté, et 
que la conscience saltère et se modifie insensi- 
blement dans chaque siècle , dans chaque peu- 
ple , dans chaque individu , selon Imconstance 
et la variété des préjugés ? 

Adorez FÊtre éternel , mon digne et sage 
ami ; d'un souffle vous détruirez ces fantômes 
de raison qui n ont qu une vaine apparence ^ et 



TROISIÈME PARTIE. S-ji 

fuient comme une ombre devant Timmuable vé- 
rité. Rien n existe que par celui qui est ; c est lui 
qui donne un but à la justice , une base à la 
vertu , un prix à cette courte vie employée à lui 
plaire ; c est lui qui ne cesse de crier aux coupa- 
jbles que leurs crimes secrets ont été vus , et qui 
sait dire au juste oublié , tes vertus ont un té- 
moin ; c est lui ,. c est sa substance inaltérable 
qui est le vrai modèle des perfections dont nous 
portons tous ime image en nous-mêmes. Nos 
passions ont beau la défigurer , tous ses traits 
)iés à lessence infinie se représentent toujours 
à la raison , et lui servent à rétablir ce que Tim- 
posture et Terreur en ont altéré. Ces distinctions 
me semblent faciles , le sens commun suffit pour 
les faire. Tout ce qu on ne peut séparer de lidée 
de cette essence est Dieu ; tout le reste est lou- 
vrage des hommes. Cest à la contemplation de 
ce divin modèle que lame s'épure et s élève, 
qu elle apprend à mépriser ses inclinations bas- 
ses et à surmonter ses vils penchants. Un cœur 
pénétré de ces sublimes vérités se refuse aux 
petites passions des hommes; cette grandeur in- 
finie le dégoûte de leur orgueil; le diarme de la 
méditation larrache aux désirs terrestres ; et 
quand Tètre immense dont il s'occupe n'existe- 
roit pas , il seroit encore bon qu'il s'en occupât 
sans cesse pour être plus maître de lui-même , 
plus fort, plus heureux et plus sage. 

Cherchez-vous un exemple sensible des vains 
sophismes d une raison qui ne s'appuie que sur 



5-4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

elle-même? Considérons de sang froid les dis* 
cours de vos philosophes , dignes apologistes du 
crime , qui ne séduisirent jamais que des cœurs 
déjà corrompus. Ne diroit-on pas qu'en satta- 
quant directement au plus saint et au plus so« 
lennel des engagements , ces dangereux raison- 
neurs ont résolu d'anéantir d'un seul coup toute 
la société humaine , qui n'est fondée que sur la 
foi des conventions ? Mais voyez , je vous prie , 
comment ils disculpent un adultère secret. C'est, 
disent-ils, qu'il n'en résulte aucun mal, pas 
même pour l'époux qui l'ignore : comme s'ils 
pouvoient être sûrs qu'il l'ignorera toujours ! 
comme s'il suffisoit, pour autoriser le parjure et 
l'infidélité, qu'ils ne nuisissent pas à autrui ! 
fcorame si ce n'étoit pas assez, pour abhorrer le 
crime, du mal quil fait à ceux qui le commet- 
tent ! Quoi donc ! ce n'est pas un mal de man- 
quer de foi , d'anéantir autant qu'il est en soi la 
force du serment et des contrats les plus invio- 
lables ? Ce n'est pas un mal de se forcer soi- 
même à devenir fourbe et menteur? Ce n'est pas 
un mal de former des liens qui vous font désirer 
le mal et la mort d'autrui , la mort de celui 
même qu'on doit le plus aimer et avec qui Ton 
à juré de vivre ? Ce n'est pas un mal qu'un état 
dont mille autres crimes sont toujours le fruit ? 
Un bien qui produiroit tant de maux seroit par 
cela seul un mal lui-même. 

I^ un des deux penseroit-il être innocent par- 
cequ il est libre peut-être de son côté et ne man- 



TBOISIÈME PARTIE. $75 

que de foi à personne ? Il se trompe grossière- 
ment. Ce n est pas seulement Fintérêt des époux, 
mais la cause commune de tous les hommes , 
que la pureté du mariage ne soit point altérée. 
Chaque fois que deux époux s unissent par un 
nœud solennel , il intervient un engagement ta- 
cite de tout le genre humain de respecter ce 
lien sacré, d'honorer en eux lunion conjugale ; 
et c est , ce me semble , une raison très forte 
contre les mariages clandestins , qui, n offrant 
nul signe de cette union , exposent des cœurs 
innocents à brûler dune flamme adultère. Le 
public est en quelque sorte garant d'une conven- 
tion passée en sa présence , et Ton peut dire que 
l'honneur dWe femme pudique est sous la pro- 
tection spéciale de tous les gens de bien. Ainsi 
quiconque ose la corrompre pèche , première- 
ment parcequ'il la fait pécher , et qu'on partage 
toujours les crimes qu'on fidt commettre ; il pè- 
che encore directement lui-même , parcequil 
viole la foi publique et sacrée du mariage , sans 
lequel rien ne peut subsister dans l'ordre légi- 
time des choses humaines. 

Le crime est secret , disent-ils , et il n'en ré- 
sulte aucun mal pour personne. Si ces philoso- 
phes croient l'existence de Dieu et l'immortalité 
de l'ame, peuvent-ils appeler un crime secret 
celui qui a pour témoin le premier offensé et le 
seul vrai juge ? étrange secret que celui qu'on 
dérobe à tous les yeux , hors ceux à qui l'on a 
le plus d'intérêt à le cacher ! Quand même ils ne 



576 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

reconnoitroient pas la présence de la Divinité , 
comment osent -ils soutenir quils ne font de 
mal à personne ? comment prouvent-ils qu il est 
indifférent à un père davoir des héritiers qui 
ne soient pas de son sang , d*étre chargé peut- 
être de plus d enfants qu'il n en auroit eu , et 
forcé de partager ses biens aux gages de son 
déshonneur sans sentir pour eux des entrailles 
de père ? Supposons ces raisonneurs matéria- 
listes ; on n en est que mieux fondé à leur op- 
poser la douce voix de la nature , qui réclame 
au fond de tous les cœurs contre une orgueil- 
leuse philosophie , et qu on n attaqua jamais 
par de bonnes raisons. En effet, si le corps 
seul produit la pensée , et que le sentiment dé- 
pende uniquement des organes , deux êtres for- 
més d'un même sang ne doivent-ils pas avoir 
entre eux une plus étroite analogie , un atta- 
chement plus fort Tun pour lautre, et se res- 
sembler d ame comme de visage , ce qui est une 
grande raison de s aimer ? 

M est-ce donc faire aucun mal , à votre avis y 
que d anéantir ou troubler par un sang étran- 
ger cette union naturelle , et d altérer dans son 
principe laffection mutuelle qui doit lier entre 
eux tous les membres d une famille ? Y a-t-il au 
monde un honnête homme qui n eût horreur de 
changer lenfent d'un autre en nourrice? et le 
crime est-il moindre de le changer dans le sein 
de la mère? 

Si je considère mon sexe en particulier, que 



TROISIÈME tARtlIS. 57'/ 

de maux j'aperçois dans ce désordre qu'ils pré- 
tendent ne faire aucun mal ! ne fut-ce que lavi' 
lissement d'une femme coupable à qui la perte 
de rhonneur ôte bientôt toutes les autres vertus. 
Que d'indices trop sûrs pour un tendre époux 
d une intelligence qu'ils pensent justifier par le 
secret , ne fût-ce que de n'être plus aimé de sa 
femme ! Que fera-t-elle avec ses soins artificieux? 
que mieux prouver son indifférence. Est-ce 1 œil 
de lam^ur qu'on abuse par de feintes caresses? 
et quel supplice, auprès d'un objet cbéri, de 
sentir que la main nous embrasse et que le cœur 
nous repousse ! J^ veux que la fortune seconde 
une prudence qu'elle a si souvent trompée ; je 
compte un moment pour rien la témérité de 
confier sa prétendue innocence et le repos d'au- 
trui à des précautions que le ciel se plaît à con- 
fondre : que de faussetés , que de mensonges , 
que de fourberies pour couvrir un mauvais com-^ 
merce, pour tromper un mari , pour corrompre 
des domestiques , pour en imposer au public ! 
Quel scandale pour des complices ! quel exem- 
ple pour des enfants ! que devient leur éduca- 
tien parmi tant de soins pour satisfaire iitipu-^ 
nément de coupables feux ? Que devient la paix 
de la maison et l'union des chefs? Quoi! dans 
tout cela l'époux n'est point lésé ? Mais qui le 
dédommagera donc d'un cœur qui lui étoit dû ? 
qui lui pourra rendre une femme estimable? 
qui lui donnera le repos et la sûreté? qui le 
guérira de ses justes soupçons ? qui fera confier 
3. 37 



SyS LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

un père au sentiment de la nature en embrassant 
son propre enfant ? 

A regard des liaisons prétendues que ladul- 
tère et Tin fidélité peuvent former entre les fa- 
milles, cest moins une raison sérieuse quuoe 
plaisanterie absurde et brutale , qui ne mérite 
pour toute réponse que le mépris et lindigna- 
tion. Les trahisons , les querelles , les combats , 
les meurtres, les empoisonnements dont ce dés- 
ordre a couvert la terre dans tous les temps , 
montrent assez ce quon doit attendre pour le 
repos et lunion des hommes d'un attachement 
formé par le crime. SU résulte quelque sorte de 
société de ce vil et méprisable commerce , elle 
est semblable à celle des brigands, qu il faut dé- 
truire et anéantir pour assurer les sociétés légi- 
times. 

J ai tâché de suspendre lindignation que mm* 
spirent ces maximes pour les discuter paisible- 
ment avec vous. Plus je les trouve insensées , 
moins je dois dédaigner de les réfuter, pour me 
&ire honte à moi-même de les avoir peut-être 
écoutées avec trop peu deloignement. Vous 
voyez combien elles supportent mal lexameti 
de la saine raison. Mais^ où chercher la saine 
raison., sinon dans celui qui en est la source ? 
et que penser de ceux qui consacrent à perdre 
les hommes ce flambeau divin qu il leur donna 
pour les guider? Défions-nous dune philosophie 
en paroles ; défions^nous d une fausse vertu qui 
sape toutes les vertus , et s applique à justifier 



TROISIÈME PARTIE. S79 

tous les vices pour s autoriser à les avoir tous. 
Le meilleur moyen de trouver ce qui est hien 
est de le chercher sincèrefnent ; et loo ne peut 
long-temps le chercher ainsi sans remonter à 
Fauteur de tout bien. G est ce quil me semble 
avoir fait depuis que je m'occupe à rectifier mes 
sentiments et ma raison ; c'est ce que vous feres 
mieux que moi quand vous voudrez suivre la 
même route. Il m'est consolant de songer que 
vous avez souvent nourri mon esprit des grandes 
idées de la religion ; et vous, dont le cœur n eut 
rien de caché pour moi , ne m'en eussiez pas 
ainsi parlé si vous aviez eu d autres sentiments. 
Il me semble même que ces conversationsavoient 
pour nous des charmes. La présence de TÉtre 
suprême ne nous fut jamais importune ; elle 
nous donnoit plus despoir que depouvante ; 
elle n effraya jamais que lame du méchant ; 
nous aimions à lavoir pour témoin de nos en- 
tretiens , à nous élever conjointement jusqu'à 
lui. Si quelquefois nous étions humiliés par la 
honte , nous nous disions en déplorant nos foi- 
blesses , au moins il voit le fond de nos cœurs , 
et nous en étions plus tranquilles. 

Si cette sécurité nous égara , c'est au principe 
sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. 
N'est-il pas bien indigne d un homme de ne pou- 
voir jamais s'accorder avec lui-même , d'avoir 
une règle pour ses actions , une autre pour ses 
sentiments , de penser comme s'il étoit sans 
corps y d'agir comme s'il étoit sans ame , et de 

3?. 



58o LA NOUVELI^E HÉLOÎSE. 

ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce 
qu'il fait en toute sa vie ? Pour moi , je trouve 
qu on est bien fort avec nos anciennes maximes 
quand on ne les borne pas à de vaines spécula- 
tions. La foiblesse est de Thomme , et le Dieu 
clément qui le fit la lui pardonnera sans doute; 
mais le crime est du méchant , et ne restera 
point impuni devant l'auteur de toute justice. 
Un incrédule , d ailleurs heureusement né , se 
livre aux vertus qu'il aime ; il fait le bien par 
goût et non par choix. Si tous ses désirs sont 
droits , il les suit sans contrainte ; il les suivroit 
de même s ils ne Tétoient pas ; car pourquoi se 
gèneroit-il ? Mais celui qui reconnolt et sert le 
père commun des hommes se croit une plus 
haute destination ; lardeur de la remplir anime 
son zèle; et, suivant une régie plus sûre que 
ses penchants , il sait faipe l^ bien qui lui coûte ^ 
et sacrifier les désirs de son cœur à la loi (du 
devoir. Tel est , mon ami , le sacrifice héroïque 
auquel nous sommes tous deux appelés. L'a- 
mour qui nous unissoit eût fait le charme de 
notre vie. Il survéquit à l'espérance ;' il brava 
le temps et l'éloignement ; il supporta toutes 
les épreuves. Un sentiment si parfait ne devoit 
point périr de lui-même ; il étoit digne de n'être 
immolé qu'à la vertu. 

Je vous dirai plus : tout est changé entre 
nous ; il faut nécessairement que votre cœur 
change. Julie de Wolmar n'est plus votre an- 
cienne Julie ; la révolution de vos sentiments 



TROISIÈME PARTIE. 58l 

pour elle est inévitable , et il ne vous reste que 
le choix de faire honneur de ce changement aiji 
vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un pas- 
sage d un auteur que vous ne récuserez pas : 
<cL amour, dit-il, est privé de son* plus grand 
u charme quand Thonnêteté labandonne. Pour 
« en sentir tout le prix, il faut que le cœur s y 
« complaise et qu'il nous élève en élevant Tobjet 
it aimé. Otez l'idée de la perfection , vous ôtez 
<f l'enthousiasme ; ôtez l'estime , et l'amour n'est 
ff plus rien. Comment une femme honorera-t-elle 
ff un homme qu'elle doit mépriser ? comment 
a pourra-t-il honorer lui même celle qui n'a pas 
«e craint de s'abandonner à un vil corrupteur ? 
«e Ainsi bientôt ils se mépriseront mutuellement, 
ce L'amour 9 ce sentiment céleste, ne sera plus 
<c pour eux qu'un honteux commerce. Us auront 
« perdu l'honneur, et n'auront point trouvé la 
M félicité (i). Voilà notre leçon , mon ami , c'est 
vous qui l'avez dictée. Jamais nos cœurs s'ai- 
mèrent-ils plus délicieusement, et jamais l'hon- 
nêteté leur fut-elle aussi chère que dans le temps 
heureux oii cette lettre fut écrite ? Voyez donc 
à quoi nous méneroient aujourd'hui de coupa- 
bles feux nourris aux dépens des plus doux 
transports qui ravissent l'ame ! L'horreur du 
vice qui nous est si naturelle à totis deux s'éten- 
droit bientôt sur le complice de nos fautes ; nous 
nous haïrions pour nous être trop aimés , et l'a- 

(i) Voyez la première partie, lettre XXIV, 



58a LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

niour s eteindroit dans les retnords. Ne vaut*fl 
pas mieux épurer un sentiment si cher pour le 
rendre durable ? Ne vaut-il pas mieux en con- 
6er\"er au moins ce qui peut s'accorder avec Tin- 
nocence? N est-ce pas conserver tout ce quil 
«ut de plus^'charmant? Oui , mon bon et digne 
ami , pour nous aimer toujours il faut renoncer 
lun à lautre. Oublions tout le reste , et soyez 
) amant de mon ame. Cette idée est si douce 
qu elle console de tout. 

Voilà le fidèle tableau de ma vie et Thistoire 
naïve de tout ce qui s est passé dans mon cœur. 
Je vous aime toujours, n en doutez pas. Le sen- 
timent qui m attache à vous est si tendre et si 
vif encore, qu'une autre en seroit peut-^tre alar- 
mée ; pour moi , j en connus un trop différent 
pour me défier de celui-ci. Je sens qu'il a changé 
de nature ; et du moins en cela mes fautes pas*- 
fiées fondent ma sécurité présente. Je sais que 
l'exacte bienséance et la vertu de parade exige^ 
roient davantage encore , et ne seraient pas con- 
tentes que vous ne fussiez tout<*à-*fait oublié. Je 
crois avoir une règle plus sûre , et je m'y tiens. 
J'écoute en secret ma conscience ; elle ne me 
reproche rien , et jamais elle ne trompe une ame 
qui la consulte sincèrement. Si cela ne suffit pas 
pour me justifier dans le monde , cela suffit pour 
ma propre tranquillité. Comment s'est fait cet 
heureux changement? Je l'ignore. Ce que je sais, 
c'est que je l'ai vivement désiré. Dieu seul a fait 
ïe reste. Je penserais qu'une ame une fois cor- 



TROISIÈME PARTIE. 583 

rompue lest pour toujours , et ne revient plus 
au bien delle-méme , à moins que quelque ré- 
volution subite , quelque brusque changement 
de fortune et de situation ne change tout-à-coup 
ses rapports , et par un violent ébranlement ne 
laide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses 
habitudes étant rompues et toutes ses passions 
modifiées, dans ce bouleversement général, on 
reprend quelquefois son caractère primitif, et 
Ion devient comme un nouvel être sorti récem- 
ment des mains de la nature. Alors le souvenir 
de sa précédente bassesse peut servir de préser- 
vatif contre une rechute. Hier on étoit abject et 
foible, aujourd'hui Ion est fort et magnanime. 
En se contemplant de si près dans deux états 
si différents , on en sent mieux le prix de celui 
où Ion est remonté , et Ion en devient plus at- 
tentif à s'y soutenir. Mon mariage ma fait éprou- 
ver quelque chose de semblable à ce que je tâ- 
che de vous expliquer. Ce lien si redouté me dé- 
livre d une servitude beaucoup plus redoutable , 
et mon époux m en devient plus cher pour m Sa- 
voir rendue à moi-même. 

Nous étions trop unis vous et moi pour qu en 
changeant d espèce notre union se détruise. Si 
vous perdez une tendre amante , vous gagnez 
une fidèle amie; et, quoi que nous en ayons pu 
dire durant nos illusions , je doute que ce chan- 
gement vous soit désavantageux. Tirez - en le 
même parti que moi , je vous en conjure , pour 
devenir meilleur et plus sage , et pour épurer 



584 L^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

par des mœurs chrétiennes les leçons de la phi» 
losophie. Je ne serai jamais heureuse que vous 
ne soyez heureux aussi, et je sens plus que ja^ 
mais qu'il n y a point de honheur sans la vertu. 
Si vous m'aimez véritablement , donnez-moi la 
douce consolation de voir que nos cœurs ne 
s accordent pas moins dans leur retour au bien 
qu ils s accordèrent dans leur égarement. 

Je ne crois pas avoir besoin d apologie pour 
cette longue lettre. Si vous m'étiez moins cher , 
elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me 
reste une grâce à vous demander. Un cruel tar^ 
deau me pèse sur le cœur. Ma conduite passée 
est ignorée de M. de Wolmar ; mais une sincé- 
rité sans réserve fait partie de la fidélité que je 
lui dois. J aurois déjà cent ibis tout avoué , vous 
seul mavez retenue. Quoique je connoisse la 
sagesse et la modération de M. de Wolmar , c est 
toujours vous compromettre que de vous nom- 
mer , et je n ai point voulu le faire sans votre 
consentement. Seroit^ ce vous déplaire que de 
vous le demander? et aurois -je trop présumé 
de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir? 
Songez , je vous supplie , que cette réserve ne 
sauroit être innocente , qu elle m'est chaque jour 
plus cruelle , et que jusqu'à la réception de votre 
réponse je n'aurai pas un instant de tranquillité. 



TROISIÈME PARTIE. 585 



LETTRE XIX. 

RÉPONSE. 

Et vous ne seriez plus ma Julie? Ah ! ne dites 
pas cela , digne et respectable femme; vous letes 
plus que jamais. Vous êtes celle qui méritez les 
hommages de tout lunivers ; vous êtes celle que 
j adorai en commençant d'être sensible à la véri- 
table beauté ; vous êtes celle que je ne cesserai 
d adorer , même après ma mort , s'il reste encore 
en mon ame quelque souvenir des attraits 
vraiment célestes qui renchantèrent durant ma 
vie. Cet effort de courage qui vous ramène à 
toute votre vertu ne vous rend que plus sem- 
blable à vous-même. Non , non , quelque sup- 
plice que j éprouve à le sentir et le dire , jamais 
vous ne fûtes mieux ma Julie qu au moment que 
vous renoncez à moi: Hélas ! c e6t en vous pen» 
dant que je vous ai retrouvée. Mais moi dont le 
cœur frémit au seul projet de vous imiter, moi 
tourmenté d'une passion criminelle que je ne 
puis ni supporter ni vaincre, suis-je celui que je 
pensois être? Étois-je digne de vous plaire? Quel 
droit avois-je de vous importuner de mes plain- 
tes et de mon désespoir? C'étoit bien à moi 
d oser soupirer pour vous ! Et qu étois-je pour 
vous aimer ? 

Insensé ! comme si je n'éprouvois pas assez 



586 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

d'humiliations sans en rechercher de nouvelles ! 
Pourquoi compter des différences que lamour 
fit disparottre ? Il m elevoit , il m'égaloit à vous ; 
sa flamme me soutenoit ; nos cœurs s*étoient 
confondus ; tous leurs sentiments nous étoient 
communs , et les miens partageoient la grandeur 
des vôtres. Me voilà donc retombé dans toute ma 
bassesse! Doux espoir, qui nourrissois mon ame 
et m abusas si long-temps , te voilà donc éteint 
sans retour ! Elle ne sera point à moi ! Je la 
perds pour toujours! Elle feit le bonheur d'un au- 
tre!... O rage , ô tourment de lenfer!... Infidèle! 
ah ! devois-tu jamais...? Pardon , pardon , ma- 
dame ; ayez pitié de mes fureurs. O Dieu ! vous 
lavez trop bien dit, elle n*est plus... elle n'est 
plus , cette tendre Julie à qui je pouvois mon- 
trer tous les mouvements de mon cœur ! Quoi ! 
je me trouvois malheureux , et je pouvois me 
plaindre!... elle pouvoit m'écouter ! Jetois mal- 
heureux !... que suis-je donc aujourd'hui?... Non, 
je ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi. 
G en est fait , il faut renoncer lun à lautre ; il 
faut nous quitter : la vertu même en a dicté 
larrêt ; votre main la pu tracer. Oublions-nous... 
oubliez-moi du moins. Je lai résolu , je le jure ; 
je ne vous parlerai plus de moi. 

Oserai-je vous parler de vous encore , et con- 
server le seul intérêt qui me reste au monde , 
celui de votre bonheur? En m'exposant Tétat de 
votre ame vous ne m avez rien ditde votre sort. 
Ah ! pour prix d un sacrifice qui doit être senti 



TROISIÈME PARTIE. 687 

de VOUS , daif];Dez me tirer de ce doute insuppor- 
table. Julie , ètes-vous heureuse? Si vous letes , 
donnez-moi dans mon désespoir la seule conso^ 
lation dont je sois susceptible ; si vous ne Tètes 
pas, par pitié daignez me le dire J en serai moins 
lonf];*temps malheureux. 

Plus je réfléchis sur laveu que vous méditez , 
moins j y puis consentir ; et le même motif qui 
m'ôta toujours le courage de vous faire un refus 
me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet 
est de la dernière importance, et je vous exhorte 
à bien peser mes raisons. Premièrement , il me 
semble que votre extrême délicatesse vous jette 
à cet égard dans Terreur, et je ne vois point sur 
quel fondement la plus austère vertu pourroit 
exiger une pareille confession. Nul engagement 
au monde ne ^peut avoir un effet rétroactif. On 
ne sauroit s'obliger pour le passé , ni promettre 
ce qu on n a plus le pouvoir de tenir : pourquoi 
devroit*on compte à celui à qui Ton s engage de 
Tusage antérieur qu on a fait de sa liberté et 
d'une fidélité qu on ne lui a point promise ? Ne 
vous y trompez pas , Julie ; ce n est pas à votre 
époux , cest à votre ami que vous avez manqué 
de foi. Avant la tyrannie de votre père , le ciel 
et la nature nous avoient unis Tun à Tautre. 
Vous avez fieiit en formant d'autres nœuds un 
crime que Tamour ni Thonneur peut-être ne 
pardonnent point , et c'est à moi seul de récla- 
mer le bien que M. de Wolmar m'a ravi. 

S'il est des cas où le devoir puisse exiger un 



588 LA NOUVELLE HÉLOifSE. 

pareil aveu , c'est quand le danger dune rechute 
oblige une femme prudente à prendre des pré- 
cautions pour s'en garantir. Mais votre lettre m'a 
plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sen- 
timents. En la lisant, j'ai senti dans mon propre 
cœur combien le vôtre eût abhorré de près , 
même au sein de l'amour, un engagement cri- 
minel dont l'éloignement nous ôtoit l'horreur. 

Dès-là que le devoir et l'honnêteté n'exigent 
pas cette confidence , la sagesse et la raison la 
défendent; car c'est risquer sans nécessité ce 
qu'il y a de plus précieux dans le mariage , l'at- 
tachement d'un époux , la mutuelle confiance, 
la paix de la maison. Avez- vous assez réfléchi 
sur une pareille démarche ? Connoissez-vous 
assez votre mari pour être sûre de l'efifct qu'elle 
produira sur lui ? Savez-vous combien il y a 
d'hommes au monde auxquels il n'en faudroit 
pas davantage pour concevoir une jalousie ef- 
frénée , un mépris invincible , et peut-être at- 
tenter aux jours d'une femme ? Il faut pour ce 
délicat examen avoir égard aux temps , aux lieux, 
aux caractères. Dans le pays où je suis , de pa- 
reilles confidences sont sans aucun danger, et 
ceux qui traitent si légèrement la foi conjugale 
ne sont pas gens à faire une si grande affaire des 
fautes qui précédèrent l'engagement. Sans par- 
ler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux^ 
indispensables , et qui n'ont pas eu lieu pour 
vous , je connois des femmes assez médiocre* 
ment estimables qui se sont fait à peu de risques 



TROISIÈME Partie. 689 

un mérite de cette sincérité , peut-être pour ob- 
tenir à ce prix une confiance dont elles pussent 
abuser au besoin. Mais dans des lieux où la 
sainteté du mariage est plus respectée , dans des 
lieux où ce lien sacré forme une union solide, et 
où les maris ont un véritable attachement pour 
leurs femmes , ils leur demandent un compte 
plus sévère d elles-mêmes ; ils veulent que leurs 
cœurs n aient connu que pour eux un sentiment 
tendre ; usurpant un droit qu ils n ont pas , ils 
exigent qu elles soient à eux seuls avant de leur 
appartenir , et ne pardonnent pas plus labus de 
la liberté qu une infidélité réelle. 

Croyez-moi, vertueuse Julie , défiez-vous d un 
zèle sans fruit et sans nécessité. Gardez un se- 
cret dangereux que rien ne vous oblige à révé- 
ler, dont la communication peut vous perdre et 
n'est d aucun usage à votre époux. S'il est digne 
de cet aveu , son ame en sera contristée , et vous 
laurez affligé sans raison. S*il n'en est pas digne , 
pourquoi voulez-vous donner un prétexte à ses 
torts envers vous? Que savez-vous si votre vertu, 
qui vous a soutenue contre les attaques de vo- 
tre cœur , vous soutiendroit encore contre des 
chagrins domestiques toujours renaissants ? 
N'empirez point volontairement vos maux, de 
peur qu ils ne deviennent plus forts que votre 
courage , et que vous ne retombiez à force de 
scrupules dans un état pire que celui dont vous 
avez eu peine à sortir. La sagesse est la base de 
toute vertu : consulte^la , je vous en conjure. 



590 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

dans la plus importante occasion de votre vie ; 
et si ce fatal secret vous pèse si cruellement , 
attendez du moins pour vous en décharger que 
le temps , les années , vous donnent une con- 
noissance plus parfaite de votre époux , et ajou- 
tent dans son cœur , à lefFet de votre beauté , 
leffet plus sur encore des charmes de votre ca- 
ractère , et la douce habitude de les sentir. En6n, 
quand ces raisons , toutes solides qu elles sont , 
ne vous persuaderoient pas , ne fermez point IV 
reille à la voix qui vous les expose. O Julie ! 
écoutez un homme capable de quelque vertu , et 
qui mérite au moins de vous quelque sacrifice 
par celui qu il vous fait aujourd'hui. 

Il faut finir cette lettre. Je ne pourrois , je le 
sens, m empêcher d'y reprendre un ton que 
vous ne devez plus entendre. Julie , il faut vous 
quitter ! si jeune encore , il faut déjà renoncer 
au bonheur ! O temps qui ne dois plus revenir ! 
temps passé pour toujours , source de regrets 
éternels ! plaisirs , transports , douces extases , 
moments délicieux , ravissements célestes ! mes 
amours , mes uniques amours , honneur et 
charme de ma vie ! adieu pour jamais. 



TROISIÈME PARTIE. Sgi 

LETTRE XX. 

DE JULIE. 

Vous me demandez si je suis heureuse. Cette 
question me touche , et en la disant vous m ai- 
dez à y répondre ; car , hien loin de chercher lou- 
bli dont vous parlez, j avoue que je ne saurois 
être heureuse si vous cessiez de m*aimer : mais 
je le suis à tous égards, et rien ne manque à 
mon bonheur que le vôtre. Si j'ai évité dans ma 
lettre précédente de parler de M. de Wolmar , je 
1 ai fait par ménagement pour vous. Je connois- 
sois trop votre sensibilité pour ne pas craindre 
daigrir vos peines ; mais votre inquiétude sur 
mon sort m obligeant à vous parler de celui dont 
il dépend , je ne puis vous en parler que d'une 
manière digne de lui , comme il convient à son 
épouse et à une amie de la vérité. 

M. de Wolmar a près de cinquante ans ; sa vie 
unie , réglée , et le calme des passions , lui ont 
conservé une constitution si saine et un air si 
frais, quil parott à peine en avoir quarante; et 
il na rien d un âge avancé que lexpérience et la 
sagesse. Sa physionomie est noble et prévenante, 
son abord simple et ouvert ; ses manières sont 
plus honnêtes qu empressées ; il parle peu et 
d un grand sens , mais sans affecter ni précision 
ni sentences.il est le même pour tout le monde. 



igi LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

ne cherche et ne fuit personne , et n'a jamais 

d'autres préférences que celles de la raison. 

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secon- 
dant les intentions de mon père, crut sentir que 
je lui convenois , et pour la première fois de sa 
yie il prit un attachement. Ce goût modéré^ 
mais durable, s est si bien réglé sur les bien- 
séances, et s'est maintenu dans une telle égalité, 
qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en 
changeant d'état, et que, sans blesser la gravité 
conjugale , il conserve avec moi depuis son ma- 
riage les mêmes manières qu'il avoit aupara-- 
vaut. Je* ne l'ai jamais vu ni gai ni triste, mais 
toujours content ; jamais il ne me parle de lui , 
rarement de moi ; il ne me cherche pas , mais 
il n'est pas fâché que je le cherche, et me quitté 
peu volontiers. Il ne rit point ; il est sérieux sans 
donner envie de l'être ; au contraire , son abord 
serein semble m'inviter à l'enjouement ; et 
comme les plaisirs que je goûte sont les seuls 
auxquels il paroît sensible , une des attentions 
que je lui dois est de chercher à m amuser. En 
un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me 
le dit pas, mais je le vois; et vouloir le bon- 
heur de sa femme n est-ce pas l'avoir obtenu ? 

Avec quelque soin que j'aie pu l'observer, je 
n'ai su lui trouver de passion d'aucune espèce 
que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion 
est-elle si égale et si tempérée, quon diroit qu'il 
n'aime qu'autant qu'il veut aimer , et qu'il ne 
le veut qu'autant que la raison le permet. II 



tftOlSIÈME PARTIE. Sgî 

est réellement ce que mylord Edouard croit 
être; en quoi je le trouve bien supérieur à tous 
nous autres gens à sentiment que nous admi-^ 
rons tant nous-mêmes; car le cœur nous trompe 
en mille manières, et nagit que par un principe 
toujours suspect : mais la raison n a d autre Hn 
que ce qui est bien ; ses régies sont sûres , 
claires , faciles dans la conduite de la vie ; et 
jamais elle ne s égare que dans d'inutiles spé- 
culations qui ne sont pas faites pour elle. 

Le plus grand goût de M. de Wolmar est 
d observer. Il aime à juger des caractères des 
hommes et des actions qu il voit faire. Il en 
juge avec une profonde sagesse et la plus par-» 
faite impartialité. Si un ennemi lui ftiisoit du 
mal , il en discuteroit les motifs et les moyens 
aussi paisiblement que sll s'agissoit d une chose 
indifférente. Je ne sais comment il a entendu 
parler de vous, mais il m'en a parlé plusieurs 
fois lui-même avec beaucoup destime,çt je le 
connois incapable de déguisement. J ai cru re- 
Tiiarquer quelquefois quil m observoit durant 
ces entretiens; mais il y a grande apparence 
que cette prétendue remarque n esr que le secret 
reproche d'une conscience alarmée. Quoi qu'il 
en soit, j'ai fait en cela mon devoir; la crainte 
ni la honte ne m'ont point inspiré de réserve 
injuste, et je vous ai rendu justice auprès de 
lui, comme je la lui rends auprès de vous. 

J'oubliois de vous parler de nos revenus et 
de leur administration. Le débris des biens de 

3. 38 



594 L^ NOUVELLE HÉLOÏSE. 

M. de Wolmar^ joint à celui de mon père qui 
ne s est réservé quune pension, lui fait une 
fortune honnête et modérée, dont il use no- 
blement et sagement , en maintenant chez lui 
non lincommode et vain appareil du luxe , mais 
labondance , les véritables commodités de la 
vie (i), et le nécessaire chez ses voisins indi- 
gents. Lordre quil a mis dans sa maison est 
limage de celui qui règne au fond de son ame , 
et semble imiter dans un petit ménage Tordre 

(i) Il n^y a pas d'association plus commane que celle 
du faste et de la lésine. On prend sur la nature , sur les 
vrais plaisirs , sur le besoin même , tout ce qu'on donne 
à Fopinion. Tel homme orne son palais aux dépens de 
sa cuisine; tel autre aime mieux une belle vaisselle 
qu'un bon dtné ; tel autre fait un repas d'appareil , et 
meurt de faim tout le reste de l'année. Quand je vois 
un buffet de vermeil, je m'attends à du vin qui m'em- 
poisonne. Combien de fois , dans des maisons de cam- 
pagne , en respirant le frais au matin , l'aspect d'un beau 
jardin vous tente ! On se lève de bonne heure , on se pro- 
mène, on gagne de l'appétit, on veut déjeuner: l'ofBcier 
est sorti , ou les provisions manquent , ou madame n'a 
pas donné ses ordres , ou l'on vous fait ennuyer d'atten- 
dre. Quelquefois on vous prévient, on vient magnifique- 
ment vous offrir de tout , à condition que vous n'accep- 
terez rien. Il faut rester à jeun jusqu'à trois heures, 
ou déjeuner avec des tulles. Je me souviens de m'ém 
promené dans un très beau parc dont on disoit que la 
mal tresse aimoit beaucoup le café et n'en prenoit jamais , 
attendu qu'il coûtoit quatre sous la tasse; mais elle don- 
noit de grand cœur mille écus à son jardinier. Je crois 
que j'aimerois mieux avoir des charmilles moins bien 
taillées , et prendre du café plus souvent. 



TROISIÈME PARTIE. 696 

établi dans le gouvernement du monde. On n'y 
voit ni cette inflexible régularité qui donne plus 
de gène que d avantage et n est supportable qu'à 
celui qui l'impose , ni cette confusion mal en- 
tendue qui pour trop avoir ète l'usage de tout. 
On y reconnoit toujours la main du maître et 
Ion ne la sent jamais; il a si bien ordonné le 
premier arrangement qu'à présent tout va tout 
seul , et qu'on jouit à-la-fois de la régie et de la 
liberté. 

Voilà, mon bon ami, une idée abrégée mais 
fidèle du caractère de M. de Wolmar, autant 
que je l'ai pu connoitre depuis que je vis avec 
lui. Tel il m'a paru le premier jour, tel il me 
paroit le dernier sans aucune altération ; ce qui 
me fait espérer que je l'ai bien vu , et qu'il ne 
me reste plus rien à découvrir; car je n'ima- 
gine pas qu'il put se montrer autrement sans y 
perdre. 

Sur ce tableau vous pouvez d'avance vous ré- 
pondre à vous-même ; et il faudroit me mépriser 
beaucoup pour ne pas me croire heureuse avec 
tant de sujet de l'être (1). Ce qui m'a long-temps 
abusée, et qui peut-être vous abuse encore, c'est 
la pensée que l'amour est nécessaire pour for- 
mer un heureux mariage. Mon ami , c'est une 
erreur , l'honnêteté , la vertu , de certaines con- 
venances moins de conditions et d'âges que de 

(i) Apparemment qu'elle n'avoit pas découvert encore 
le fatal secret qui la tourmenta si fort dans la suite , ou 
qu'elle ne vouloit pas alors le confier à son ami. 

38. 



696 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

caractères et d'humeurs , suffisent entre deui 
époux ; ce qui n empêche point qu il ne résulte 
de cette union un attachement très tendre, qui, 
pour n être pas précisément de lamour , n'en 
est pas moins doux et n'en est que plus durable. 
L'amour est accompagné d'une inquiétude con« 
tinuelle de jalousie ou de privation, peu conve- 
nable au mariage, qui est un état de jouissance 
et de paix. On ne s'épouse point pour penser 
uniquement l'un à l'autre, mais pour remplir 
conjointement les devoirs de la vie civile, gou- 
verner prudemment la maison , bien élever ses 
enfants. Les amants ne voient jamais qu eux , 
ne s'occupent incessamment que d'eux, et la 
seule chose qu'ils sachent faire est de s'aimer. 
Ce n'est pas assez pour des époux , qui ont tant 
d'autres soins à remplir. Il n'y a point de pas- 
sion qui nous fasse une si forte illusion que l'a- 
mour : on prend sa violence pour un signe de 
sa durée ; le cœur surchargé d'un sentiment si 
doux retend pour ainsi dire sur l'avenir, et tant 
que cet amour dure on croit qu'il ne finira point. 
Mais , au contraire , c'est son ardeur même qui 
le consume ; il s'use avec la jeunesse , il s'efiace 
avec la beauté, il s'éteint sous les glaces de l'âge; 
et depuis que le monde existe on n'a jamais vu 
deux amants en cheveux blancs soupirer l'un 
pour l'autre. On doit donc compter qu'on ces- 
sera de s adorer tôt ou tard; alors, l'idole qu'on 
servoit détruite , on se voit réciproquement tels 
qu'on est. On cherche avec étojinement l'objet 



TROISIÈME PARTIE. Sgj 

qu on aima ; ne le trouvant plus , on se dépite 
contre celui qui reste , et souvent 1 imagination 
le défigure autant qu elle Tavoit paré. Il y a peu 
de gens, dit La Rochefoucauld, qui ne soient 
honteux de s^étre aimés , quand ils ne s aiment 
plus (i). Combien alors il est à craindre que. 
lennui ne succède à des sentiments trop vifs ; • 
que leur déclin , sans s'arrêter à FindifFérence , 
ne passe jusqu'au dégoût; quon ne se trouve 
enfin tout-à-fait rassasiés Tun de lautre ; et que 
pour s'être trop aimés amants on n en vienne 
à se haïr époux ! Mon cher ami ^ vous m'avez 
toujours paru bien aimable, beaucoup trop pour 
mon innocence et pour mon repos ; mais je ne 
vous ai jamais vu qu'amoureux : que sais-je ce 
que vous seriez devenu cessant de Têtre ? L'a- 
mour éteint vous eût toujours laissé la vertu, je 
l'avoue ; mais en est-ce assez pour être heureux 
dans un lien que le cœur doit serrer? et com- 
bien d'hommes vertueux ne laissent pas d'être 
des maris insupportables ! Sur tout cela vous, 
en pouvez dire autant de moi. 

Pour M. de Wolmar , nulle illusion ne noua 
prévient l'un pour l'autre : nous nous voyons 
tels que nous sommes ; le sentiment qui nous 
joint n'est point l'aveugle transport des coeurs 
passionnés, mais l'immuable et constant atta^ 
cfaement de deux personnes honnêtes et raison- 

(i) Je seroîs bien surpris que Julie eût lu et cité La 
Rochefoucauld en toute autre occasion : jamais son triste 
livre ne sera goûté des bonnes gens« 



598 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

nables, qui, destinées à passer ensemble le reste 
de leurs jours , sont contentes de leur sort et 
tâchent de se le rendre doux lune à Fautre. Il 
semble que quand on nous eût formés exprès 
pour nous unir , on n auroit pu réussir mieux. 
SU avoît le cœur aussi tendre que moi, il seroit 
impossible que tant de sensibilité de part et 
d'autre ne se heurtât quelquefois, et qu'il n'en 
résultât des querelles. Si j'étois aussi tranquille 
que lui , trop de froideur régneroit entre nous , 
et rendroit la société moins agréable et moins 
douce. S'il ne m'aimoit point, nous vivrions mal 
ensemble : s'il m'eût trop aimée , il m'eût été 
importun. Chacun des deux est précisément ce 
qu'il faut à l'autre ; il m'éclaire et je l'anime ; 
nous en valons mieux réunis, et il semble que 
nous soyons destinés à ne faire entre nous qu'une 
seule ame , dont il est l'entendement et moi la 
volonté. Il n'y a pas jusqu'à son âge un peu 
avancé qui ne tourne aU commun avantaj^e : 
car , avec la passion dont j'étois tourmentée , il 
est certain que s'il eût été plus jeune je l'aurois 
épousé avec plus de peine encore, et cet excès 
de répugnance eût peut-être empêché l'heureuse 
révolution qui s'est faite en moi. 

Mon ami, le ciel éclaire la bonne intention 
des pères, et récompense la docilité des enfants. 
A Dieu ne plaise que je veuille insulter à vos 
déplaisirs. Le seul désir de vous rassurer plei- 
nement sur mon sort me fait ajouter ce que je 
vais vous dire. Quand avec les sentiments que 



TROISIÈME PARTIE. 699 

jeus ci-devant pour vous, et les connoîssances 
que jai maintenant, je serois libre encore et 
maîtresse de me choisir un mari , je prends à 
témoin de ma sincérité ce Dieu qui dai^pie m*é- 
clairer et qui lit au fond de mon cœur, ce n est 
pas vous que je choisirois , c est M. de Wolmar. 
Il importe peut-être à votre entière guérison 
que j achève de vous dire ce qui me reste sur 
le cœur. M. de Wolmar est plus âgé que moi. Si 
pour me punir de mes fautes le ciel m'ôtoit le 
digne époux que j'ai si peu mérité, ma ferme 
résolution est de nen prendre jamais un autre. 
S'il n a pas eu le bonheur de trouver une fille 
chaste, il laissera du moins une chaste veuve. 
Vous me connoissez trop bien pour croire qu'a- 
près vous avoir lait cette déclaration je sois fem- 
me à m'en rétracter jamais (i). 

(1) Nos situations diverses déterminent et changent 
malgré nous toutes les affections de nos cœurs : nous se- 
rons vicieux et méchants tant que nous aurons intérêt à 
Pétre , et malheureusement les chaînes dont nous som- 
mes chargés multiplient cet intérêt autour de nous. LVF- 
fort de corriger le désordre de nos désirs est presque 
toujours vain , et rarement il est vrai. Ce qu'il Faut chan- 
ger, c'est moins nos désirs que les situations qui les 
produisent. Si nous voulons devenir bons, 6tons les rap- 
ports qui nous empêchent de Têtre, il n'y a point d'autre 
moyen. Je ne voudrois pas pour tout au monde avoir 
droit à la succession d'autrui , sur-tout de personnes 
qui devroient m'être chères ; car que sais-je quel hor- 
rible vœu l'indigence pourroit m'arracher? Sur ce prin- 
cipe, examinez bien la résolution de Julie, et la décla- 



6oo LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

Ce que j ai dit pour lever vos doutes peut ser- 
vir encore à résoudre en partie vos objections 
contre laveu que je crois devoir faire à mon 
mari. II est trop sage pour me punir d*une dé-^ 
marche humiliante que le repentir seul peut 
m arracher, et je ne suis pas plus capable d user 
de la ruse des dames dont vous parlez quil lest 
de m en soupçonner. Quant à la raison sur la^ 
quelle vous prétendez que cet aveu n*est pas. 
nécessaire , elle est certainement un sophisme ; 
car quoiqu'on ne soit tenue à rien envers un 
épouK qu on n a pas encore, cela n autorise point 
à se donner à lui pour autre chose que ce qu on 
est. Je lavois senti, même avant de me marier; 
et si le serment extorqué par mon père m em- 
pêcha de faire à cet égard mon devoir, je n'en 
fus que plus coupable , puisque c est un crime 
de faire un serment injuste, et un second de le 

ration qu'elle ea fait à son ami ; pesez cette résolution 
dans toutes ses circonstances, et vous verrez comment 
un cœur droit en doute de lui-même sait s^ôter au be- 
soin tout intérêt contraire au devoir. Dès ce moment , 
Julie , malgré i^amour qui lui reste , met ses sens du 
parti de sa vertu ; elle se force, pour ainsi dire, d'aimer 
\Volmar comme son unique époux, comme le seul homme 
avec lequel elle habitera de sa vie ; elle change Tintérét 
secret qu'elle avoit à sa perte en intérêt à le conserver. 
Pu je ne connois rien au coeur humain , ou c'est à cette 
seule résolution si critiquée que tient le triomphe de 
la vertu dans tout le reste de la vie de Julie, et ratta- 
chement sincère et constant qu'elle a jusqu'à la fin pour 
pou mari. 



TROISIÈME PARTIE. 6oi 

tenir. Mais ) avois une autre raison que mon 
cœur n osoit s avouer, et qui me rendoit beau* 
coup plus coupable encore. Grâces au ciel elle 
ne subsiste plus. 

Une considération plus légitime et d un plus 
(prand poids est le danger de troubler inutile- 
ment le repos d un honnête homme qui tire 
son bonheur de lestime qu il a pour sa femme. 
Il est sûr quil ne dépepd plus de lui de rom- 
pre le nœud qui nous unit, ni de moi den 
avoir été plus digne. Ainsi je risque par une 
confidence indiscrète de Faffliger à pure perte , 
sans tirer d autre avantage de ma sincérité que 
de décharger mon cœur d'un secret funeste qui 
me pèse cruellement. Jen serai plus tranquille^ 
je le sens, après le lui avoir déclaré; mais lui, 
peut-être, le sera-t-il moins; et ce seroit bien 
mal réparer mes torts que de préférer mon re- 
pos au sien. 

Que ferai-je donc dans le doute où je suis? 
En attendant que le ciel meclairc mieux sur 
mes devoirs, je suivrai le conseil de votre ami- 
lié; je garderai le silence, je tairai mes fautes 
à mon époux, et je tâcherai de les eftacer par 
une conduite qui puisse un jour en mériter le 
pardon. 

Pour commencer une reforme aussi nécessai- 
re , trouvez bon , mon ami , que nous cessions 
désormais tout commerce entre nous. Si M. de 
Wolmar avoit reçu ma confession , il décideroii 
jiisqu à quel point nous pouvons nourrir les sen- 



6o2 LA HOUVELLE HÉLOÏSE. 

timents de l'amitié qui nous lie, et nous en 
donner les innocents témoig^naj^es; mais, puis- 
que je n'ose le consulter là-dessus , j'ai trop ap- 
pris à mes dépens combien nous peuvent égarer 
les habitudes les plus légitimes en apparence. li 
est temps de devenir sage. Malgré la sécurité de 
mon cœur, je ne veux plus être juge en ma pro- 
pre cause , ni me livrer étant femme à la même 
présomption qui me perdit étant fille. Voici la 
dernière lettre que vous recevrez de moi: je 
vous supplie aussi de ne plus m'écrire. Cepen- 
dant comme je ne cesserai jamais de prendre à 
vous le plus tendre intérêt, et que ce sentiment 
est aussi pur que le jour qui m'éclaire, je serai 
bien aise de savoir quelquefois de vos nouvelles, 
et de vous voir parvenir au bonheur que vous 
méritez. Vous pourrez de temps à autre écrire à 
madame d'Orbe dans les occasions où vous au- 
. rez quelque événement intéressant à nous ap- 
prendre. J'espère que l'honnêteté de votre ame 
se peindra toujours dans vos lettres. D'ailleurs 
ma cousine est vertueuse et assez sage pour ne 
me communiquer que ce qu'il me conviendra 
de voir, et pour supprimer cette correspondance 
si vous étiez capable d'en abuser. 

Adieu , mon cher et bon ami : si je croyois 
que la fortune put vous rendre heureux, je vous 
dirois, courez à la fortune; mais peut-être avez- 
vous raison de la dédaigner avec tant de trésors 
pour vous passer d'elle : j'aime mieux vous dire, 
courez à la félicité, c'est la fortune du sage. 



TROISIÈME PARTIE. 6o3 

Nous avons toujours senti qu il n y en avoît point 
sans la vertu ; mais prenez garde que ce mot de 
vertu trop abstrait n ait plus d'éclat que de so*^ 
lidité , et ne soit un nom de parade qui sert plus 
à éblouir les autres qu à nous contenter nous- 
tnêmes. Je frémis quand je songe que des gens 
qui portoient ladultère au fond de leur cœur 
osoient parler de vertu. Savez-vous bien ce que 
signifioit pour nous un terme si respectable et 
si profané, tandis que nous étions engagés dans 
un commerce criminel? cétoit cet amour for- 
cené dont nous étions embrasés Tun et lautre 
qui déguisoit ses transports sous ce saint en- 
thousiasme, pour nous les rendre encore plus 
chers et nous abuser plus long- temps. Nous 
étions faits , j'ose le croire , pour suivre et ché- 
rir la véritable vertu; mais nous nous trompions 
en la cherchant , et ne suivions qu un vain fan- 
tôme. Il est temps que Tillusion cesse, il est 
temps de revenir dun trop long égarement. 
Mon ami, ce retour ne vous sera pas difficile: 
vous avez votre guide en vous-même ; vous la- 
vez pu négliger, mais vous ne lavez jamais re- 
buté. Votre ame est saine, elle s attache à tout 
ce qui est bien; et si quelquefois il lui échappe, 
c est quelle !n a pas usé de toute sa force pour 
s y tenir. Rentrez au fond de votre conscience, 
et cherchez si vous n y retrouveriez point quel- 
que principe oublié qui serviroit à mieux or- 
donner toutes vos actions , à les lier plus solide- 
ment entre elles et avec un objet commun. Ce 



6o4 LA. IVOUVELLE HÉLOÏSE. 

nest pas assez, croyez-moi, que la vertu soit la 
base de votre conduite, si vous n'établissez cette 
base mènie sur un fondemejSt inébranlable. Sou- 
venez-vous de ces Indiens qui ibat porter le mon- 
de sur un grand éléphant, et puis Téléphant sur 
une tortue ; et quand on leur demande sur quoi 
porte la tortue, ils ne savent plus que dire. 

Je vous €X)njure de faire quelque attention 
aux discours de votre amie , et de choisir pour 
aller au bonheur une routé plus sûre que celle 
qui nous a si long-temps égarés. Je ne cesserai 
de demander au ciel pour vous et pour moi cette 
félicité pure, et ne serai contente qu après la- 
voir obtenue pour tous les deux. Ah ! si jamais 
nos cœurs se rappellent malgré nous les erreurs 
de notice jeunesse, faisons au moins que le re- 
tour quelles auront produit en autorise le sou- 
venir, et que nous puissions dire avec cet an- 
cien, Hélas! nous périssions si nous n'eussions 
péri! 

Ici finissent les sermons de la prêcheuse : elle 
aura désormais assez à faire à se prêcher elle- 
même. Adieu, mon aimable ami, adieu pour 
toujours ; ainsi lordonne Tinflexible devoir : 
mais croyez que le cœur de Julie ne sait point 
oublier ce qui lui fut cher... Mon Dieu! que fais- 
je?... Vous le verrez trop à Tétat de ce papier. 
Ah! n est-il pas permis de s attendrir en disant 
à son ami le dernier adieu? 



TROISIÈME PARTIE. 6oS 



LETTRE XXI. 

DE l'AMAMT de JULIE A MTLORD EDOUARD. 

Oui , mylord, il est vrai, mon ame est oppres- 
sée du poids de la vie; depuis long-temps elle 
m est à charge : j ai perdu tout ce qui pouvoit 
me la rendre chère , il ne m'en reste que les en- 
nuis. Mais on dit quil ne m est pas permis d en 
disposer sans Tordre de celui qui me la don- 
née. Je sais aussi qu elle vous appartient à plus 
d'un titre; vos soins me l'ont sauvée deux fois, 
et vos bienfeits me la conservent sans cesse : je 
n'en disposerai jamais que je ne sois sur de le 
pouvoir faire sans crime , ni tant qu'il me res- 
tera la moindre espérance de la pouvoir em- 
ployer pour vous. 

Vous disiez que je vous étois nécessaire : pour- 
quoi me trompiez- vous? Depuis que nous som- 
mes à Londres , loin que vous songiez à m'occu- 
per de vous, vous ne vous occupez que de moi. 
Que vous prenez de soins superflus! Mylord , 
vous le savez, je hais le crime encore plus que 
la vie ; j'adore l'Être étemel. Je vous dois tout , 
je vous aime , je ne tiens qu'à vous sur la terre : 
l'amitié, le devoir, y peuvent enchaîner un in- 
fortuné; des prétextes et des sophismes ne l'y 
retiendront point. Éclairez ma raison , parlez à 
mon cœur, je suis prêt à vous entendre; mais 



6o6 £a nouvelle héloîse. 

souvenez-vous que ce nest point le désespoir 
qu on abuse. 

Tous voulez qu on raisonne : hé bien ! raison- 
nons. Tous vouiez qu on proportionne la déli- 
bération à Timportance de la question quon 
agite ; j y consens. Cherchons la vérité paisible- 
ment y tranquillement ; discutons la proposition 
générale comme s'il sagissoit dun autre. Ro- 
beck fit lapologie de la mort volontaire avant 
de se la donner. Je ne veux pas faire un livre à 
son exemple , et je ne suis pas fort content du 
sien ; mais j espère imiter son sang-froid dans 
cette discussion. 

Jai long-temps médité sur ce grave sujet; 
vous devez le savoir, car vous connoissez moa 
sort, et je vis encore. Plus j'y réfléchis, plus je 
trouve que la question se réduit à cette propo- 
sition fondamentale, Chercher son bien et fuir 
son mal en ce qui n offense point autrui , c est 
le droit de la nature. Quand notre vie est un 
mal pour nous et n est un bien pour personne, 
il est donc permis de sen délivrer. S'il y a dans 
le monde une maxime évidente et certaine , je 
pense que c'est celle-là ; et si l'on venoit à bout 
de la renverser , il n'y a point d'actioa humaine 
dont on ne pût faire un crime. 

Que disent là-dessus nos sophistes? Première- 
ment ils regardent la vie comme une chose qui 
n'est pas à nous , parcequ elle npus a été don- 
née : mais c'est précisément parcequ elle nous a. 
été donnée qu'elle est à qqus. Dieu ne le^r a*t-îl 



TROISIÈME PARTIE. 607 

pas donné deux bras? cependant quand ils crai- 
gnent la p^angrène ils s en font couper un, et 
tous les deux, s il le faut. La parité est exacte 
pour qui croit Timmortalité de laroe ; car si je 
sacrifie mon bras à la conservation d une chose 
plus précieuse qui est mon corps , je sacrifie 
*mon corps à la conservation d une chose plus 
précieuse qui est mon bien-être. Si tous les dons 
que le ciel nous a faits sont naturellement des 
biens pour nous , ils ne sont que trop sujets 
à changer de nature; et il y ajouta la raison 
pour nous apprendre à les discerner. Si cette 
régie ne nous autorisoit pas à choisir les uns et 
rejeter les autres, quel seroit son usage parmi 
les hommes? 

Cette objection si peu solide, ils la retournent 
de mille manières. Ils regardent Thomme vivant 
sur la terre comme un soldat mis en faction. 
Dieu, disent-ils, ta placé dans ce monde, pour 
quoi en sors-tu sans son congé? Mais toi-même, 
il ta placé dans ta ville , pourquoi en sors-tu 
sans son congé? Le congé n'est-il pas dans le 
mal-être? En quelque lieu quil me place, soit 
dans un corps, soit sur la terre, cest pour y 
rester autant que j y suis bien , et pour en sortir 
dès que j y suis mal. Voilà la voix de la nature 
et la voix de Dieu. Il faut attendre Tordre, j en 
conviens; mais quand je meurs naturellement, 
Dieu ne m ordonne pas de quitter la vie , il me 
Tôle ; c est en me la rendant insupportable qu il 
m ordonne de la quitter. Dans le premier cas. 



6o8 LA 190UVELLE HÉLOÏSE. 

je résiste de toute ma force ; dans le second , j*ai 

le mérite d obéir. 

Goncevez^vous qu'il y ait des gens assez in- 
justes pour taxer la mort volontaire de rébellion 
contre la Providence, comme si Ton vouloit se 
soustraire à ses lois? Ce nest point pour s'y 
soustraire qu'on cesse de vivre, cest pour les 
exécuter. Quoi! Dieu na-t-il de pouvoir que sur 
mon corps? est-il quelque lieu dans l'univers où 
quelque être existant ne soit pas sous sa main ? 
et agira- t-il moins immédiatement sur moi 
quand ma substance épurée sera plus une et 
plus semblable à la sienne? Non, sa justice et 
sa bonté font mon espoir; et, si je croyois que 
la mort pût me soustraire à sa puissance , je ne 
voudrois plus mourir. 

C'est un des sophismes du Phédon , rempli 
d'ailleurs de vérités sublimes. Si ton esclave se 
tuoit, dit Socrate à Gebès , ne le puniroîs-tu pas, 
s'il t'étoit possible, pour t'avoir privé injustement 
de ton b»en? Bon Socrate, que nous dites-vous? 
N'appartient-on plus à Dieu quand on est mort ? 
Ce n est point cela du tout ; mais il falloit dire : 
Si tu charges ton esclave d'un vêtement qui le 
gêne dans le service qu'il te doit , le puniras-tu 
d'avoir quitté cet habit pour mieux faire son 
service ? La grande erreur est de donner trop 
d'importance à la vie ; comme si notre être en 
dépendoit , et qu'après la mort on ne fut plus 
rien. Notre vie n'est rien aux yeux de Dieu , elle 
n'est rien aux yeux de la raison , elle ne doit rien 



TROISIÈME PARTIE. 609 

être aux nôtres ; et , quand nous laissons notre 
corps f nous ne fiûsons que poser un vêtement 
incommode. Est-ce la peine d en faire un si grand 
bruit ? Mylord , ces déclamateurs ne sont point 
de bonne foi ; absurdes et cruels dans leurs rai- 
sonnements , ils aggravent le prétendu crime , 
comme si Ion s'ôtoit lexistence , et le punissent, 
comme si Ion existoit toujours. 

Quant au Phédon qui leur a fourni le seul ar- 
gument spécieux qulls aient jamais employé , 
cette question n y est traitée que très légèrement 
et comme en passant. Socrate , condamné par 
un jugement inique à perdre la vie dans quel*» 
ques heures , n avoit pas besoin d examiner bien 
attentivement s il lui étoit permis d en disposer. 
En supposant qu il ait tenu réellement les dis- 
cours que Platon lui fidt tenir, croyez-moi , my- 
lord , il les eût médités avec plus de soin dans 
Foccasion de les mettre en pratique ; et la preuve 
qu on ne peut tirer de cet immortel ouvrage au- 
cune bonne objection contre le droit dr dispo- 
ser de sa propre vie , c est que Caton le lut par 
deux fois tout entier la nuit même qu'il quitta 
la terre. 

Ces mèipes sophistes demandent si jamais la 
vie peut être un mal. En considérant cette foule 
d erreurs , de tourments et de vices dont elle est 
remplie, on seroit bien plus tenté de demander 
si jamais elle fîit un bien. Le crime assiège sans 
cesse rhomme le plus vertuenx ; chaque instant 
qu il vit , il est prêt à devenir la proie du mé- 
3. 39 



6lO LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

chant, OU méchant lui-raème. Combattre et souf- 
frir, voilà son sort dans ce monde; mal faire 
et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. 
Dans tout le reste ils diffèrent entre eux, ils 
n ont rien en commun que les misères de la vie. 
S'il vous falloit des autorités et des faits , je vous 
citerois des oracles , des réponses de sages , des 
actes de vertu récompensés par la mort. Laissons 
tout cela , mylord : cest à vous que je parle , et 
je vous demande quelle est ici-bas la principale 
occupation du sage , si ce n est de se concentrer 
pour ainsi dire au fond de son ame , et de s ef- 
forcer d'être mort durant sa vie. Le seul moyen 
qu ait trouvé la raison pour nous soustraire aux 
maux de l'humanité n'est-*il pas de nous déta- 
cher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a 
de mortel en nous , de nous recueillir au-dedans 
de nousrmèmes, de nous élever aux sublimes 
contemplations ? et si nos passions et nos erreurs 
font nos infortunes, avec quelle ardeur devons- 
nous soupirer après un état qui nous délivre 
des unes et des autres ! Que font ces hommes 
sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs 
douleurs par leurs voluptés? ils anéantissent 
pour ainsi dire leur existence à force de l'éten- 
dre sur la terre; ils aggravent le poids de leurs 
chaînes par le nombre de leurs attachements ; 
ils n'ont point de jouissances qui ne leur pré- 
parent mille amères privations : plus ils sentent, 
et plus ils soufirent; plus ils s'enfoncent dans la 
vie , et plus ils sont malheureux. 



TROISIÈME PARTIE. 6ll 

Mais qu en général ce soit , si Ton veut , un 
bien pour rhomme de ramper tristement sur la 
terre , jy. consens : je ne prétends pas que tout 
le genre humain doive s'immoler d un commun 
accord , ni faire un vaste tombeau du monde. Il 
est , il est des infortunés trop privilégiés pour 
suivre la route commune , et pour qui le déses- 
poir et les amères douleurs sont le passe-port 
de la nature : c est à ceux-là qu il seroit aussi in- 
sensé de croire que leur vie est un bien, quMl Fé- 
toit au sophiste Possidonius tourmenté de la 
goutte de nier quelle fàt un mal. Tant qu'il 
nous est bon de vivre nous le desirons fortement, 
et il n y a que le sentiment des maux extrêmes 
qui puisse vaincre en nous ce désir : car nous 
avons tous reçu de la nature une très grande 
horreur de la mort , et cette horreur déguise à 
nos yeux les misères de la condition humaine. 
On supporte long-temps une Vie pénible et dou- 
loureuse avant de se résoudre à la quitter; mais 
quand une fois lennui de vivre l'emporte sur 
l'horreur de mourir, alors la vie est évidemment 
un grand mal , et Ion ne peut s'en délivrer trop 
tAt. Ainsi , quoiqu'on ne puisse exactement as- 
signer le point où elle cesse d'être un bien , on 
sait très certainement au moins qu'elle est un 
mal long-temps avant de nous le parottre ; et 
chez tout homme sensé le droit d'y renoncer en 
précède toujours de beaucoup la tentation. 

Ce n'est pas tout ; après avoir nié que la vie 
puisse être un mal pour nous ôter le droit de 

39- 



6l2* LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

nous en déBsdre , ils disent ensuite qu elle est un 
mal pour nous reprocher de ne la pouvoir en- 
durer. Selon eux , c est une lâcheté de se sous- 
traire à ses douleurs et à ses peines , et il n y a 
jamais que des poltrons qui se donnent la mort. 
O Rome, conquérante du monde, quelle troupe 
de poltrons t en donna lempire! Qu Arrie , Épo* 
nine , Lucrèce , soient dans le nombre , elles 
étoient femmes; mais Brutus , mais Cassius, et 
toi. qui partageois. avec les dieux les respects 
de la terre étonnée , grand et divin Gaton , toi 
dont Timage auguste et sacrée animoit les Ro- 
mains d un saint zélé et feisoit frémir les tyrans, 
tes fiers admirateurs, ne pensoient pas qu un 
jour , dans le coin poudreux d un collège , de 
vils rhéteurs prouveroient que tu ne fîis qu un 
lâche pour avoir refusé au crime heureux Thom- 
mage de la vertu dans les fers. Force et gran- 
deur des écrivain» modernes , que vous êtes su- 
blimes , et qu'ils sont intrépides la plume à la 
main ! Mais dites-moi, brave et vaillant héros, 
qui vous sauvez si courageusement d un com- 
bat pour supporter plus long-temps la peine de 
vivre, quand un tison brûlant vient. à tomber 
sur cette éloquente main , pourquoi la retirez- 
vous si vite ? Quoi ! vous avez. la lâcheté de no- 
ser soutenir lardeur du feu ! Rien, dites-vous, 
ne m oblige à supporter le tison ^, et moi, qui 
m oblige à supporter la vie? La génération dun 
homme a-t-elle coûté plus à la Providence que 



TROISIÈME PARTIE. 6l3 

crile d un fétu ? et Tune et iautre n est-elle pas 
également son ouvrage ? 

Sans doute il y a du courage à soufFrir avec 
constance les maux qu on ne peut éviter ; mais 
il n y a qu un insensé qui souffre volontairement 
ceux dont il peut s exempter sans mal faire , et 
c'est souvent un très grand mal dendurer un 
mal sans nécessité. Celui qui ne sait pas se dé- 
livrer d'une vie douloureuse par une prompte 
mort ressemble à celui qui aime mieux laisser 
envenimer une plaie que de la livrer au fer sa- 
lutaire d'un chirurgien. Viens , respectable Pa- 
risot (i), coupe-moi cette jambe qui me feroit 
périr : je te verrai faire sans sourciller , et me 
laisserai traiter de l&che par le brave qui voit 
tomber la sienne en pourriture faute d'oser sou- 
tenir la même opération. 

J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui 
ne permettent pas à tout homme de disposer de 
lui-même ; mais en revanche combien en est-il 
qui l'ordonnent ! Qu'un magistrat à qui tient le 
salut de la patrie , qu'un père de famille qui doit 
la subsistance à ses enfants, qu'un* débiteur in- 
solvable qui ruineroit ses créanciers , se dévouent 
à leur devoir , quoi qu'il arrive; que mille autres 
relations civiles et domestiques forcent un hon- 
nête homme infortuné de supporter le malheur 

(i) Chirurgien de Lyon, homme d^honneur, bon ci- 
toyen , ami tendre et généreux , négligé y mais non pas 
oublié de tel qui fut honoré de ses bienfiaiits. 



6l4 L4 NOUVELLE HÉLOÏSE. 

de vivre pour éviter le malheur plus grand d être 
injuste; est-il permis pour cela, dans des cas 
tout différents , de conserver aux dépens dune 
foule de misérables une vie qui n est utile qu a 
celui qui nose mourir? Tue-moi, mon enfant, 
dit le sauvage décrépit à son fils qui le porte et 
fléchit sous le poids ; les ennemis sont là ; va 
combattre avec tes frères , va sauver tes enfants, 
et n expose pas ton père à tomber vif entre les 
mains de ceux dont il mangea les parents. Quand 
la faim , les maux , la misère , ennemis domes- 
tiques pires que les sauvages , permettroient à 
un malheureux estropié de consommer dans 
son lit le pain d une femille qui peut à peine 
en gagner pour elle ; celui qui ne tient à rien , 
celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre , 
celui dont la malheureuse existence ne peut pro- 
duire aucun bien , pourquoi n auroit-il pas au 
moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes 
sont importunes et ses maux sans utilité ? 

Pesez ces considérations, mylord, rassemblez 
toutes ces raisons , et vous trouverez qu elles se 
réduisent au plus simple des droits de la nature 
qu'un homme sensé ne mit jamais en question. 
En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir 
de la goutte et non de la vie? L'une et Tautre ne 
nous vient-elle pas de la même main?S*il est pé- 
nible de mourir , qu est-ce à dire ? Les drogues 
font-elles plaisir à prendre ? Combien de gens 
préfèrent la mort à la médecine ! Preuve que la 



TROISIÈME PAKTIB. 6l5 

nature répug;ne à lune et à lautre. Qu'on me 
montre donc comment il est plus permis de se 
délivrer d un mal passag[er en faisant des remè- 
des , que d un mal incurable en s'ôtant la vie , et 
comment on est moins coupable d user de quin- 
quina pour la fièvre que d opium pour la pierre. 
Si nous regardons à lobjet , lun et Tautre est 
de nous délivrer du mal-étre ; si nous regar- 
dons au moyen , Fun et lautre est également na- 
turel ; si nous regardons à la répugnance , il y 
en a également des deux côtés ; si nous regar- 
dons à la volonté du mattre , quel mal veut-on 
combattre qu il ne nous ait pas envoyé ? A quelle 
douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne 
pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa 
puissance et où l'on peut légitimement résister? 
Ne nous est^il donc permis de .changer Fétat 
daucune chose parceque tout ce qui est est 
comme il Fa voulu ? Faut-il ne rien faire en ce 
monde de peur d enfreindre ses lois ^ et , quoi 
que nous fassions, pouvons-nous jamais les en- 
freindre ? Non , mylord , la vocation de Fhomme 
est plus grande et plus noble ; Dieu ne Fa point 
animé pour rester immobile dans un quiétisme 
éternel , mais il lui a donné la liberté pour faire 
le bien, la conscience pour le vouloir, et la rai* 
son pour le choisir; il Fa constitué seul juge de 
ses propres actions ; il a écrit dans son cœur : 
Fais ce qui t'est salutaire et n est nuisible à per- 
sonne. Si je sens qull m'est bon de mourir , je 



6l6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

résiste à son ordre en m opiniàtrant à vivre ; 
car , en me rendant la mort désirable, il me pre»* 
ont de la chercher. 

Bomston , j en appelle à votre sagesse et à vo* 
tre candeur , quelles maximes plus certaines la 
raison peut-elle déduire de la religion sur la 
mort volontaire ? Si les chrétiens en ont établi 
d'opposées , ils ne les ont tirées ni des principes 
de leur religion , ni de sa règle unique , qui 
est récriture, mais seulement des philosophes 
païens. Lactance et Augustin , qui les premiers 
avancèrent cette nouvelle doctrine dont Jésus- 
Christ ni les apôtres navoient pas dit un mot , 
ne sappuyèrent que sur le raisonnement du 
Phédon , que j ai déjà combattu ; de sorte que 
les fidèles , qui croient suivre en cela lautôrité 
de Févangile , ne suivent que celle de Platon. En 
efFet,où verra-t-on dans la Bible entière une loi 
contre le suicide, ou même une simple impro- 
bation?et n est-il pas bien étrange que, dans les 
exemples de gens qui se sont donné la mort , on 
n y trouve pas un seul mot de blâme contre au- 
cun de ces exemples ? Il y a plus ; celui de Sam- 
son est autorisé par un prodige qui le venge de 
ses ennemis. Ce miracle se seroit-il fait pour 
justifier un crime? et cet homme , qui perdit sa 
force pour s être laissé séduire par une femme , 
reût-ilrecouvrée pour commettre un forfait au- 
thentique ? comme si Dieu lui-même eût voulu 
tromper les hommes ! 

Tu ne tueras point, dit le Décalogue. Que 



TBOISIÈME PARTIE. 617 

tensuit-il de là? Si ce commandement doit être 
pris à la lettre , il ne fout tuer ni les malfaiteurs 
ni les ennemis ; et Moïse qui fit tant mourir de 
gens entendoit fort mal son propre précepte. 
S'il y a quelques exceptions , la première est cer- 
tainement en faveur de la mort volontaire y par- 
cequelle est exempte de violence et dlnjustice, 
les deux seules considérations qui puissent ren- 
dre rhomicide criminel , et que la nature y a mis 
d ailleurs un suffisant obstacle. 

Mais, disent-ils encore, soufFrez patiemment 
les maux que Dieu vous envoie ; faites-vous un 
mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maxi- 
mes du christianisme , que cest mal en saisir 
lesprit ! L'homme est sujet à mille maux , sa vie 
est un tissu de misères , et il ne semble naitre 
que pour soufFrir. De ces maux, ceux qu il peut 
éviter la raison veut qu'il les évite ; et la religion , 
qui n est jamais contraire à la raison , lapprouve. 
Mais que leur somme est petite auprès de ceux 
qu'il est forcé de souffrir malgré lui ! C'est de 
ceux-ci qu'un Dieu clément permet aux hommes 
de se faire un mérite ; il accepte ^n hommage 
volontaire le tribut forcé qu'il nous impose , et 
marque au profit de l'autre vie la résignation 
dans celle-ci. La véritable pénitence de l'homme 
lui est imposée par la nature; s'il endure pa- 
tiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer , 
il a fSut à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; 
et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vou- 
loir fkire davantage, c'est un fou qu'il faut en- 



6l8 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE. 

fermer , ou un fourbe qu il i^ut punir. Fuyons 
donc sans scrupule tous les maux que nous pou- 
vons fuir, il ne nous en restera que trop à souf- 
frir encore. Délivrons-nous sans remords de la 
vie même , aussitôt qu elle est un mal pour 
nous, puisqu'il dépend de nous de le faire, et 
qu en cela nous n offensons ni Dieu ni les hom- 
mes. SU faut un sacrifice à FÊtre suprême , n est- 
ce rien que de mourir? Offrons à Dieu la mort 
qu il nous impose par la voix de la raison , et 
versons paisiblement dans son sein notre ame 
qu'il redemande. 

TeJs sont les préceptes généraux que le bon 
sens dicte à tous les hommes, et que la religion 
autorise (i). Revenons à nous. Vous avez daigné 
m ouvrir votre cœur ; je connois vos peines, vous 
ne souffrez pas moins que moi ; vos maux sont 
sans remède ainsi que les miens , et d autant plus 
sans remède que les lois'de Thonneur sont plus 
immuables que celles de la fortune. Vous les 
supportez , je lavoue , avec fermeté. La vertu 
vous soutient; un pas de plus, elle vous dégage. 

(i) L'étrançe lettre pour la délibération dont il s'açît! 
Raisonne-t-on si paisiblement sur une question pareille 
quand on Texamine pour soi? la lettre est-elle fabri- 
quée , ou Fauteur ne veut-il qu'être réfîité? Ce qui peut 
tenir en doute, c'est Texemple deRobeck qu'il cite, et 
qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posé- 
ment, qu'il eut la patience de faire un livre, un gros 
livre , bien long , bien pesant , bien froid ; et quand il 
£ut établi , selon lui , qu'il étoit permis de se donner la 
mort , il se la donna avec la même tranquillité. DéBons- 



TROISIÈME PARTIE. 619 

Vous me pressez de soufFrir ; mylord , j*ose vous 
presser de terminer vos souffrances, et je vous 
laisse à juger qui de nous est ]e plus cher à 
lautre. 

Que tardons -nous à faire un pas quil faut 
toujours faire? Attendrons-nous que la vieillesse 
et les ans nous attachent bassement à la vie 
après nous en avoir ôté les charmes, et que nous 
traînions avec effort , ignominie et douleur , 
un corps infirme et cassé? Nous sommes dans 
Fàge où la vigueur de lame la dégage aisément 
de ses entraves , et où Thomme sait encore mou- 
rir; plus tard, il se laisse en gémissant arracher 
la vie. Profitons d'un temps où lennui de vivre 
nous rend la mort désirable; craignons qu elle ne 
vienne avec ses horreurs au moment où nous 
n'en voudrons plus. Je m en souviens, il fut un 
instant où je ne demandois qu'une heure au 
cielj, et où je serois mort désespéré si je ne l'eus- 
se obtenue. Ah! qu'on a de peine à briser les 
nœuds qui lient nos cœurs à la terre! et qu'il 
est sage de la quitter aussitôt quih sont rom- 

nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n^est 
pas la mode de se tuer on n^imagine que des enragés 
qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de 
chimères pour les âmes (oibles ; chacun ne juge des 
autres que par soi : cependant combien n'avons-nous 
pas d'exemples attestés d'hommes sages en tout autre 
point, qui, sans remords , sans fîireur, sans désespoir , 
renoncent à la vie uniquement parcequ'elle leur est 
à charge, et meurent plus tranquillement quHls n'ont 
vécu ! 



620 LA NOUVELLE HÉLOirSE. 

pus! Je le sens, mylord, nous sommes dignes 
tous deux d'une habitation plus pure : la yertu 
nous la montre, et le sort nous invite à la cfaer- 
cfaer. Que lamitié qui nous joint nous unisse 
encore à notre dernière heure. Oh ! quelle vo- 
lupté pour deux vrais amis de finir leurs jours 
volontairement dans les bras l'un de l'autre , de 
confondre leurs derniers soupirs , d'exhaler à- 
la-fois les deux moitiés de leur ame ! Quelle dou- 
leur, quel regret peut empoisonner leurs der- 
niers instants? Que quittent -ils en sortant du 
monde? Us s'en vont ensemble; ils ne quittent 
rien. 



• LETTRE XXIL 

RÉPONSE. 

Jeune homme, un aveugle transport t'égare : 
sois plus discret, ne conseille point en deman- 
dant conseil : j'ai connu d'autres maux que les 
tiens^ J'ai l'ame ferme; je suis Anglois. Je sais 
mourir; car je sais vivre, souffrir en homme. 
J'ai vu la mort de près , et la regarde avec trop 
d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de 
toi. 

Il est vrai, tu m'étois nécessaire; mon ame 
avoit besoin de la tienne; tes soins pouvoient 
m'être utiles; ta raison pou voit m'éclairer dans 
la plus importante affaire de ma vie; si je ne 



TROISIÈME PARTIE. 621 

m'en sers point, à qui ten prends-tu? Où est- 
elle? qu est-elle devenue? Que peux -tu faire? à 
quoi es-tu bon dans letat où te voilà? quels ser- 
vices puis-je espérer de toi? Une douleur insen- 
sée te rend stupide et impitoyable : tu n es pas 
un homme ^ tu nés rien; et, si je ne regardois 
à ce que tu peux être , tel que tu es , je ne vois 
rien dans le monde au-dessous de toi. 

Je n'en veux pour preuve que ta lettre même. 
Autrefois je trouvois en toi du sens, de la vé- 
rité; tes sentiments étoient droits, tu pensois 
juste, et je ne t aimois pas seulement par goût, 
mais par choix , comme un moyen de plus pour 
moi de cultiver la sagesse. Qu ai-je trouvé main- 
tenant dans les raisonnements de cette lettre 
dont tu parois si content? Un misérable et per- 
pétuel sophisme, qui, dans Fégarement de ta 
raison, marque celui de ton cœur, et que je ne 
daignerois pas même relever si je navois pitié 
de ton délire. 

Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux 
te demander qu une seule chose : Toi qui crois 
Dieu existant, lame immortelle, et la liberté de 
rhomme, tu ne penses pas, sans doute, quun 
être intelligent reçoive un corps et soit placé 
sur la terre au hasard seulement pour vivre, 
soufirir, et mourir? il y a bien peut-être à la vie 
humaine un but, une fin, un objet moral? Je te 
prie de me répondre clairement sur ce point ; 
après quoi nous reprendrons pied à pied ta let« 
tre, et tu rougiras de lavoir écrite. 



C22 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

Mais laissons les maximes générales , dont on 
fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en 
suivre aucune; car il se trouve toujours dans 
lapplication quelque condition particulière qui 
change tellement letat des choses, que chacun 
se croit dispensé dobéir à la régie qu'il prescrit 
aux autres ; et Ton sait bien que tout homme 
qui pose des maximes générales entend qu elles 
obligent tout le monde, excepté lui. Encore un 
coup, parlons de toi. 

Il test donc permis, selon toi, de* cesser de 
vivre? La preuve en est singulière, cest que tu 
as envie de mourir. Voilà certes un argument 
fort commode pour les scélérats : ils doivent t è* 
tre bien obligés des armes que tu leur fournis ; il 
n y aura plus de forfaits qu ils ne justifient par 
la tentation de les commettre; et dès que la vio- 
lence de la passion l'emportera sur Thorreur du 
crime, dans le désir de mal faire ils en trouve* 
ront aussi le droit. 

Il test dpnc permis de cesser de vivre? Je 
voudrois bien savoir si tu as commencé. Quoi ! 
lus-tu placé sur la terre pour ny rien faire? Le 
ciel ne tlmposa-t-il point avec la vie une tâche 
pour la remplir ? Si tu as fait ta journée avant 
le soir, repose -toi le reste du jour, tu le peux; 
mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens* 
tu prête au juge suprême qui te demandera comp- 
te de ton temps? Parle, que lui diras-tu? Jai sé- 
duit une fille honnête; j abandonne un ami dans 
ses chagrins. Malheureux! trouve* moi ce justd 



TROISIÈME PARTIE. 628 

qui se vante d avoir assez vécu ; que j apprenne 
de lui comment il faut avoir porté la vie poiir 
être en droit de la quitter. 

Tu comptes les maux de Thumanité; tu ne 
rougis pas d'épuiser des lieux communs cent 
fois rebattus, et tu dis, la vie est un mal. Mais 
regarde, cherche dans Tordre des choses si tu y 
trouves quelques biens qui ne soient point mê- 
lés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait au- 
cun bien dans lunivers? et peux -tu confondre 
ce qui est înal par sa nature avec ce qui ne souf- 
fre le mal que par accident? Tu las dit toi-mê- 
me, la vie passive de Thomme nest rien, et ne 
regarde quun corps dont il sera bientôt délivré; 
mais sa vie active et morale, qui doit influer sur 
tout son être, consiste dans lexercice de sa vo- 
lonté. La vie est un mal pour le méchant qui 
prospère , et un bien pour Thonnête homme in- 
formné; car ce nest pas une modification pas- 
sagère, mais son rapport avec son objet, qui la 
rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces 
douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? 
Penses-tu que je n'aie pas démêlé sous ta feinte 
impartialité dans le dénombrement des maux 
de cette vie la honte de parler des tiens? Crois- 
moi, n abandonne pas à-la-fois toutes tes ver- 
tus; garde au moins ton ancienne franchise, et 
dis ouvertement à ton ami : J ai perdu lespoir 
de corrompre une honnête femme, me voilà for- 
cé d'être homme de bien ; j aime mieux mourir. 
Tu t'ennuies de vivre , et tu dis, la vie est un 



6a4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras, 
la vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux 
raisonner; car rien n aura changé que toi. Chan- 
ge donc dès aujourd'hui; et puisque cest dans 
la mauvaise disposition de ton ame qu est tout 
le mal, corrige tes affections déréglées, et ne 
brûle pas ta maison pour n avoir pas la peine de 
la ranger. 

Je soufFre, me dis-tu; dépend-il de moi de ne 
pas souffrir? D abord cest changer Tétat de la 
question ; car il ne s agit pas de savoir si tu souf- 
fres , mais si c est un mal pour toi de vivre. Pas- 
sons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus 
souffrir. Voyons s il est besoin de mourir pour 
cela. 

Considère un moment le progrès naturel des 
maux de lame directement opposé au progrès 
des maux du corps, comme les deux substances 
sont opposées par leur nature. Ceux-ci smvé- 
tèrent , s'empirent en vieillissant , et détruisent 
enfin cette machine mortelle. Les autres, au cou* 
traire, altérations externes et passagères dun 
être immortel et simple, s effacent insensible- 
ment et le laissent dans sa forme originelle que 
rien ne sauroit changer. La tristesse, lennui, 
les regrets , le désespoir, sont des douleurs peu 
durables qui ne s'enracinent jamais dans laBie; 
et l'expérience dément toujours ce sentiment d'a- 
mertume qui nous fait regarder nos peines com- 
me éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que 
les vices qui nous corrompent nous soient plus 



TROISIÈME PARTIE. 625 

inhérents que nos chagrins ; non seulement je 
pense qu'ils périssent avec le corps qui les oo- 
casione, mais je ne doute pas quune plus lon- 
gue vie ne pût suffire pour corriger les hommes , 
et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous ap 
prissent qu il ù y a rien de meilleur que la vertu. 
Quoi quil en soit, puisque la plupart de nos 
maux physiques ne font quaugmenter sans 
cesse, de violentes douleurs du corps, quand 
elles sont incurables, peuvent autoriser .un 
homme à disposer de lui ; car toutes ses facul^ 
tés étant aliénées par la douleur, et le mal étant 
sans remède, il n a plus lusage ni de sa volonté 
ni de sa raison ; il cesse d être homme avant de 
mourir, et ne fait en s'ôtant la vie qu achever 
de quitter un corps qui lembarrasse et où son 
ame n est déjà plus. 

Mais il nen est pas ainsi des douleurs de 
Tame, qui, pour vives quelles soient, portent 
toujours leur remède avec elles. En effet , qu est- 
ce qui rend un mal quelconque intolérable? c est 
sa durée. Les opérations de la chirurgie sont 
communément beaucoup plus cruelles que les 
souffrances qu elles guérissent ; mais la douleur 
du mal est permanente , celle de lopération pas- 
sagère, et l'on préfère celle-ci. Qu'est-il donc 
besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint 
leur propre durée, qui seule les rendroit insup- 
portables? Est-il raisonnable d'appliquer d'aussi 
violents remèdes aux maux qui s'effacent d'eux- 
mêmes? Pour qui fait cas de la constance et 
3. 4o 



626 LA NOUVELLE HÉLOÏ^E. 

n estime les ans que le peu quils valent, de deux 

moyens de se délivrer des mêmes souffrances , 

lequel doit être préféré de la mort ou du temps? 

Attends, et tu seras guéri. Que demandes-tu 

davantage? 

Ah! cest ce qui redouble mes peines de son- 
ger qu elles finiront ? Vain sophisme de la dou- 
leur; bon mot sans raison, sans justesse, et 
peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif 
de désespoir que lespoir de terminer sa mi- 
sère (i)! Même en supposant ce bizarre senti- 
ment, qui naimeroit mieux aigrir un moment 
la douleur présente par Fassurance de la voir 
finir, comme on scarifie une plaie pour la faire 
cicatriser? et quand la douleur auroit un charme 
qui nous feroit aimer à souffrir, s en priver en 
s'ôtant la vie, n est-ce pas faire à Imstant même 
tout ce qu'on craint de la venir? 

Pense-s-y bien, jeune homme; que sont dix, 
vingt, trente ans pour un être immortel? La 
peine et le plaisir passent comme une ombre; 
la vie s écoule en un instant; elle nest rien par 
elle-même , son prix dépend de son emploi. Le 
bien seul qu on a fait demeure, et cest par lui 
qu elle est quelque chose. 

(i) Non , mylord , on ne termine pas ainsi sa misère , 
on y met le comble ; on rompt les derniers nœuds qui 
nous attachoient au bonheur. En regrettant ce qui nous 
fut cher , on tient encore à l'objet de sa douleur par sa 
douleur même , et cet état est moins affreux que de ne 
tenir plus à rien. 



TROISIÈME PARTIE. 6^7 

. Ne dis donc plus que cest ua mal pour toi 
de vivre , puisqu'il dépend de toi seul que ce soit 
un bien , et que si c est un mal d avoir vécu ^ 
c est une raison de plus pour vivre encore. Ne 
dis pas non plus quil test permis de mourir j 
car autant vaudroit dire qu'il test permis de 
n'être pas homme , qu il t'est permis de te révol- 
ter contre l'auteur de ton être , et de tromper ts^ 
destination, Mais , en ajoutant que ta mort ne 
fait de mal à personne , sopges^u que c'est à ton 
ami que tu l'oses dire? 

Ta mort ne fait de mal à personne! J'en- 
tends; mourir à nos dépens ne t'importe guère , 
tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle 
plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'eu 
est-il point de plus chers encore (i) qui t'obli- 
gent à te conserver? S'il est une personne au 
monde qui t*ait assez aimé pour ne vouloir pas 
te survivre y et à qui ton bonheur manque pour 
être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? 
Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils 
point la paix d'une ame rendue avec tant de 
peiqe à S9 première innocence? Ne crains -tu 
point de rouvrir dans ce cœur trop tendrç des 
]3less\ires mal refermées? Ne crains- tu point que 
ta perte n'en entraîne une autre encore plus 
cruelle, en étant au monde et à la vertu leur 
plus oigne ornement? et si elle te survit, ne 

(1) Des droits plus chçrs que ceux de ramîtié ! et c'est 
|io sane qui le ^i\ Mais ce prétendu sage étoit amoi|- 
reux lui-même. 

40. 



628 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

crains-tu point dexciter dans son sein le re- 
mords, plus pesant à supporter que la vie? In- 
grat ami, amant sans délicatesse, seras-tu tou- 
jours occupé de toi-même? Ne songeras-tu ja- 
mais qua tes peines? N es-tu point sensible aii 
bonheur de ce qui te fut cher? et ne saurois-^ 
tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi? 

Tu parles des devoirs du magistrat et du père 
de famille, et parcequlls ne te sont pas imposés, 
tu te crois affranchi de tout : et la société à qui 
tu dois ta conservation , tes talents, tes lumières; 
la patrie à qui tu appartiens, les malheureux 
qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? O 
lexact dénombrement que tu fais ! parmi les de- 
voirs que tu comptes, tu n oublies que ceux 
d'homme et de citoyen. Où est ce vertueux pa- 
triote qui refuse de vendre son sang à un prince 
étranger parcequ il ne doit le verser que pour 
son pays , et qui veut maintenant le répandre 
en désespéré contre l'expresse défense des lois ? 
Les lois , les lois , jeune homme ! le sage les 
méprise-t-il? Socrate innocent , par respect pour 
elles,* ne voulut pas sortir de prison: tu. ne 
balances point à les violer pour sortir injus- 
tement de la vie , et tu demandés , quel mal 
fais-je? 

Tu veux tautoriser par des exemples ; tu 
m'oses nommer des Romains! Toi, des Romains ! 
il t'appartient bien d oser prononcer ces noms 
illustres ! Dis-moi , Brutus mourut-il en amant 
désespéré? et Caton déchira-t-il ses entrailles 



TROISIÈME PARTIE. 629 

poiur sa maîtresse ? Homme petit et foible , qu* y 
a-t*fl entre Gaton et toi? Montre-moi la mesure 
commune de cette ame sublime et de la tienne. 
Téméraire , ah 1 tais-toi. Je crains de profaner 
son nom par son apologie. A ce nom saint et 
auguste , tout ami de la vertu doit mettre le 
front dans la poussière , et honorer en silence 
la mémoire du plus grand des hommes. 

Que tes exemples sont mal choisis ! et que tu 
juges bassement des Romains , si tu penses qu'ils 
se crussent en droit de s ôter la vie aussitôt 
qu elle leur étoit à charge ! Regarde les beaux 
temps de la république , et cherche si tu y ver- 
ras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi 
du poids de ses devoirs , même après les plus 
cruelles infortunes. Régulus retournant à Car- 
thage prévint-il par sa mort les tourments qui 
lattendoient ? Que neùt point donné Posthu-, 
mi us pour que cette ressource lui fut permise 
aux Fourches Gaudines ? Quel efïbrt de courage 
le sénat même n admira-t-il pas dans le consul 
Varron pour avoir pu survivre à sa défaite ! Par 
quelle raison tant de généraux se laissèrent-ils 
volontairement livrer aux ennemis , eux à qui 
Tignominie étoit si cruelle , et à qui il en coûtoit 
si peu de mourir? G est qu ils dévoient à la patrie 
leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs, et 
que la honte ni les revers ne les pouvpient dé- 
tourner de ce devoir sacré. Mais quand les lois 
furent anéanties , et que Fétat fut en proie à des 
tyrans , les citoyens reprirent leur liberté natu- 



630 LA NOUVELLE HÉLOÎSE. 

irelle et lears drbits sur eux-mêmes. Quand Rome 
ne fîit plus , il fîit permis à des Romains de ces- 
ser d'être : ils avoient rempli leurs fonctions sur 
la terre ; ils n avoient plus de patrie ; ils étoient 
en droit de disposer d*eiix , et de se rendre à 
eux-mêmes la liberté qu'ils ne pOuvoient plus 
rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie 
à servir Rome expirante et à combattre pour les 
lois , ils moururent vertuetix et grands comme 
ils avoient vécu ; et leur mort fut encore un tri- 
but à la gloire du nom romain , afin qu on ne 
vit dans aucun d eux le spectacle indigne de 
Vrais citoyens servant un Usurpateur. 

Mais toi^ qui es -tu? qu as-tu fait? Crois-tu 
t excuser sur ton obscurité? ta foiblesset exempte^ 
t-elle de tes devoirs? et pour n avoir ni nom ni 
rang dans ta patrie , en es-tu inoîns soumis à 
ses lois? Il te sied bien doser parler de mourir^ 
tandis que tU dois lusage de ta Vie à tes sem^ 
blables ! Apprends qu une tnort telle que tu la 
médites est honteuse et furtivé ; c'est un vol lait 
Hu genre humain. Avant de le quitter ^ rends-lui 
ce qu'il a fait pour toi. Mais je ne tiens à rien.*, 
je suis inutile au monde... Philosophe d'un jour 1 
ignores^tu que tu ne saurois faire Uil pas sur la 
terre sans y trouver quelque devoir à remplir ^ 
et que tout homme est utile à Ihumanité par 
tela seul qu'il existe ? 

Ëcoute-moi, jeune insensé • tii mes cher, j'ai 
Jpîlié de tes erreurs. S'il te reste au fond du cœur 
le moindre sentiment de vertu, viens ^ que j« 



TROISIÈME PARTIE. 63l 

t apprenne à aimer la vie. Chaque fois que tu 
seras tenté d en sortir , dis en toi-même : u Que 
M je fasse encore une bonne action avant que de 
u mourir. » Puis va chercher quelque indigent à 
secourir, quelque infortuné à consoler, quelque 
opprimé à défendre. Rapproche de moi les mal- 
heureux que mon abord intimide : ne crains 
d abuser ni de ma bourse ni de mon crédit; 
prends , épuise mes biens , fai»-moi riche. Si 
cette considération te retient aujourdliui , elle 
te retiendra encore demain , après demain, toute 
ta vie. Si elle ne te retient pas, meurs : tu nés 
qu un méchant. 



LETTRE XXIII. 

DE MYLORD EDOUARD A L AMANT DE JULIE. 

Je ne pourrai, mon cher, vous embrasser au- 
jourd'hui comme je lavois espéré , et Ion me 
retient encore pour deux jours à Kinsington. Le 
train de la cour est qu on y travaille beaucoup 
sans rien faire , et que toutes les affaires s y suc- 
cèdent sans s achever. Celle qui m arrête ici de- 
puis huit jours ne demandoit pas deux heures : 
mais, comme la plus importante affaire des mi- 
nistres est d avoir toujours lair affairé , ils per- 
dent plus de temps à me remettre qu'ils nen 
auroient mis à m expédier. Mon impatience un 
peu trop visible nabrège pas ces délais. Voui 



63l LA IVOUVELLB HËLOÏSE« 

savez que la cour ne me convient guère ; elle 
m est encore plus insupportable depuis que nous 
vivons ensemble , et j aime cent fois mieux par- 
tager votre mélancolie que Fennui des valets qui 
peuplent ce pays. 

Cependant , en causant avec ces empressés 
fainéants , il m est venu une idée qui vous re- 
garde , et sur laquelle je n attends que votre 
aveu pour disposer de vous. Je vois qu en com- 
battant vos peines vous souffrez à-Ia-fois du mal 
et de la résistance. Si vous voulez vivre et gué- 
rir , c est moins parceque Thonneur et la raison 
lexigent, que pour complaire à vos amis. Mon 
cher, ce n est pas assez : il &ut reprendre le goût 
de la vie pour en bien remplir les devoirs ; et 
avec tant dlndifSérence pour toute chose, on ne 
réussit jamais à rien. Nous avons beau faire fun 
et lautre , la raison seule ne vous rendra pas la 
raison. 11 &ut qu une multitude d'objets nou- 
veaux et frappants vous arrachent. une partie 
de lattentioD que votre cœur ne donne qu a ce- 
lui qui Toccupe. 11 faut , pour vous rendre à 
vous-même , que vous sortiez d au-dedans de 
vous , et ce n est que dans lagitation d*une vie 
active que vous pouvez retrouver le repos. 

Il se présente pour cette épreuve une occa- 
sion qui n est pas à dédaigner ; il est question 
d une entreprise grande , belle , et telle que bien 
des âges n en voient pas de semblables. 11 dé- 
pend de vous d en être témoin et d y concourir. 
Vous verrez le plus grand spectacle qui puisse 



TROISIÈME PARTIE. 633 

frapper les yeux des hommes ; votre goût pour 
Tobservation trouvera de quoi se contenter. 
Vos fonctions seront honorables ; elles n'exige- 
ront , avec les talents que vous possédez , que 
du courage et de la santé. Vous y trouverez plus 
de péril que de gène ; elles ne vous en convien- 
dront que mieux. Enfin votre engagement ne 
sera pas fort long. Je ne puis vous en dire au- 
jourd'hui davantage , parceque ce projet sur 
le point d'éclore est pourtant encore un secret 
dont je ne suis pas le maître. J ajouterai seu- 
lement que si vous négligez cette heureuse et 
rare occasion , vous ne la retrouverez probable- 
ment jamais, et la regretterez peut-être toute 
votre vie. 

J'ai donné ordre à mon coureur , qui vous 
porte cette lettre, de vous chercher oii que vous 
soyez , et de ne point revenir sans votre ré- 
ponse; car elle presse, et je dois donner la 
mienne avant de partir d'ici. 



LETTRE XXIV. 

RÉPONSE. 

Faites , mylord ; ordonnez de moi ; vous ne 
serez désavoué sur rien. En attendant que je 
mérite de vous servir , au moins que je vous 
obéisse. 



634 Là nouvelle HÉLOÏSË. 

LETTRE XXV. 

t)E MTLORD EDOUARD A L AMANT DE JULIE. 

Puisque vous approuvez ridée qui m est venue , 
je ne veux pas tarder un moment à vous mar- 
quer que tout vient d être conclu , et à vous ex^ 
pliquer de quoi il s agit , selon la permission que 
j en ai reçue en répondant de vous. 

Vous savez qu on vient d armer à Plimouth 
une escadre de cinq vaisseaux de guerre , et 
qu elle est prête à mettre à la voile. Celui qui 
doit la commander est M. George Anson , hà-» 
bile et vaillant officier, mon ancien ami. Elle 
est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se 
rendre par le détroit de Le Maire , et en reve- 
nir par les Indes orientales. Ainsi vous voyez 
qu il n est pas question de moins que du tour du 
monde; expédition qu'on estime devoir durer 
environ trois ans. J aurois pu vous faire inscrire 
comme volontaire ; mais , pour vous donner 
plus de considération dans 1 équipage , j'y ai 
fait ajouter un titre , et vous êtes couché sur 
létat en qualité d'ingénieur des troupes de dé- 
barquement : ce qui vous convient d'autant 
mieux que le génie étant votre première desti- 
nation, je sais que vous l'avez appris dès votre 
enfance. 



ITROISIÈME l^ARTtË. 635 

Je compte retourner demain à Londres (i) , et 
vous présenter à M. Anson dans deux jours. En 
attendant , songez à votre équipage , et à vous 
pourvoir d'instruments et de livres ; car , rem- 
barquement est prêt , et Ton n attend plus que 
Tordre du départ. Mon cher ami , j espère que 
Dieu vous ramènera saia de corps et de cœur 
de ce long voyage, et qua votre retour nous 
nous rejoindrons pour ne nous séparer jamais. 



LETTRE XXVL 

DE l'ABIANT de JULIE A MADAME D'ORBE. 

Je pars , chère et charmante cousine > pour faire 
le tour du globe ; je vais chercher dans un au^ 
tre hémisphère la paix dont je n ai pu jouir dans 
celui-ci. Insensé que je suis ! je vais errer dans 
Tunivers sans trouver un lieu pour y reposer 
mon cœur ; je vais chercher un asile au monde 
Dù je puisse être loin de vous ! Mais il faut res^ 
pecter les volontés d un ami , d un bienfaiteur , 
dun père. Sans espérer de guérir, il faut au 
moins le vouloir , puisque JuUe et la vertu lor^ 

(i) Je n'entends pas trop bien ceci. Kinsington n'é-^ 
tant qu'à un quart de lieue de Londres , )cs seig;neur9 
qui vont à la cour n'y couchent pas : cependant voilà 
tnylord Edouard forcé d^y passer je ne sais combien d« 
JourSk 



636 LA NOUVELLE HÉLOÏSE. 

donnent. Dans trois heures je vais être à la 
merci des flots ; dans trois jours je ne verrai plus 
l'Europe ; dans trois mois je serai dans des mers 
inconnues où régnent d'étemels orages ; . dans 
trois ans peut-être... Quil seroit affreux, de ne 
TOUS plus voir ! Hélas ! le plus grand péril est au 
fond de mon cœur : car , quoi qu'il en soit de 
mon sort , je l'ai résolu , je le jure , vous me ver- 
rez digne de parottre à vos yeux , ou vous ne me 
reverrez jamais. 

Mylord Edouard qui retourne à Rome vous 
remettra cette lettre en passant ^-et vous fera le 
détail de ce qui me regarde. Vous connoissez 
son ame , et vous devinerez aisément ce qu'il ne 
vous dira pas. Vous connûtes la mienne , jugez 
aussi de ce que je ne vous dis pas moi-même. 
Ah ! mylord , vos yeux les reverront ! 

Votre amie a donc ainsi que vous le honheur 
d'être mère ! Elle devoit donc l'être?... Ciel inexo- 
rahle^.. O ma mère! pourquoi vous donna-t-il 
un fils dans sa colère ? 

Il faut finir, je le sens. Adieu, charmantes 
cousines. Adieu, beautés incomparables. Adieu, 
pures et célestes âmes. Adieu, tendres et insépa- 
rables amies , femmes uniques sur la terre. Cha- 
cune de vous est le seul objet digne du cœur 
de l'autre. Faites mutuellement votre bonheur. 
Daignez vous rappeler quelquefois la mémoire 
d'un infortuné qui n'existoit que pour partager 
entre vous tous les sentiments de son ame, et 



TROISIÈME Partie. 687 

qui cessa de vivre au moment qu il s*éloigiia de 
vous. Si jamais... J'entends le signal et les cris 
des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer 
les voiles : il faut monter à bord , il faut partir. 
Mer vaste , mer immense , qui dois peut-être 
m engloutir dans ton sein , puissé-je retrouver 
sur tes flots le calme qui fuit mon cœur agité ! 



FIN DE LA troisième PARTIE. 



TABLE 

DES LETTRES ET MATIÈRES 

C0KTIRUE8 EN CB VOLUME. 



PREMIÈRE PARTIE. 

Lettre première , a Julie , page 87 

SoD maître d'études , devenu amoureux d'elle , lui té-* 
moigne les sentiments les plus tendres, il lui repro* 
che le ton de cérémonie en particulier , et le ton fa- 
milier devant tout le monde. 

Lettre II , a Julie , 4^ 

L'innocente familiarité de Julie devant tout le monde 
avec son maître d'études, retranchée. Plaintes de 
celui-ci à cet égard. 

Lettre III , a Julie , 4^ 

Son amant s'aperçoit du trouble qu'il lui cause, et 
veut s'éloigner pour toujours. 

Premier billet de Julie , 4^ 

Elle permet à son amant de rester, et de quel ton. 
RÉPONSE , ibid, 

L'amant persiste à vouloir partir. 
Second «llet de Julie , 49 

Elle insiste sur ce que son amant ne parte point. 
RÉPONSE , ibid. 

Désespoir de l'amant. 

Troisième billet de Julie , ibid. 

Ses alarmes sur les jours de son amant. Elle lui or- 
dqnne d'attendre. 



64o tABLË. 

L£TTBE IV, DE JcLiE , page 5o 

Aveu de sa flamme. Ses remords. Elle conjure son 
amant d'user de générosité à son égard. 

Lettee Vy A Julie , 54 

Transport de son amant. Ses protestations du respect 
le plus inviolable. 

Lettre VI , de Julie a Glaire , Sj 

Julie presse le retour de Glaire, sa cousine, auprès 
d'elle , et lui fait entrevoir qu'elle aime* 

Lettre VII. Réponse. Sg 

Alarmes de Glaire sur l'état du cœur de sa cousine, à 
qui elle annonce son retour prochain. 

Lettre VIII , a Julie , 64 

Son amant lui reproche la santé et la tranquillité 

qu'elle a recouvrées , les précautions qu'elle prend 

contre lui, et ne veut' plus refuser de la fortune les 

occasions que Julie n'aura pu lui ôter. 

Lettre IX , de Julie , 67 

Elle se plaint des torts de son amant , lui explique la 
cause de ses premières alarmes, et celle de l'état 
présent de son coeur ; l'invite à s'en tenir au plaisir 
délicieux d'aimer purement. Ses pressentimenu sur 
l'avenir. 

Lettre X, a Julie, j^ 

Impression que la belle ame de Julie fait sur son 
amant. Grôtradictions qu'il éprouve dans les senti- 
ments qu'elle lui inspire. 

Lettre XI, de Julie , 76 

Kenouvellement de tendresse pour son amant, et en 
même temps d'attachement à son devoir. Elle lui 
représente combien il est important pour tous deux 
qu'il s'en remette à elle du soin de leur destin com- 
mun. 



TABLE; 64 1 

LfirmE XII 9 A Julie, page 78 

Son amant acquiesce à ce qu^eïle exige de lui. Nou- 
veau plan d'études qu'il lui propose , et qui amène 
plusieurs observations critiques. 

LetTRK Xni , DE JlTLlE , 87 

Satisfaite de la pureté des sentiments de son amant , 
elle lui témoigne qu'elle ne désespère pas de pou- 
voir le rendre heureux un jour ; lui annonce le re- 
tour de son père, et le prévient sur une surprise 
qu^ellé veut lui faire dans un bosqueL 

LxTTHE XIV, A Julie ^ 91 

Etat violent de l'amant de Julie. Effet d'un baiser qu'il 
a reçu d'elle dans le bosquet* 

LfiTTBE XV, DE Julie , 94 

Elle exige que son amant s'absente pour un temps , et 
lui fait tenir de l'argent pour aller dans sa patrie , 
afin de vaquer à ses affaires. 

Lettre XVL Réponse, gS 

L'amant obéit; et, par un motif de fierté, lui renvoie 
son argent. 

Lettre XVIL Réplique , 96 

Indignation de Julie sur le refus de son amant. Elle lui 
fait tenir le double de la première somme« 

Lettre XVIII , a Julie , 99 

Son amant reçoit la somme, et part 

Lettre XIX , a Julie, lOo 

Quelques jours après son arrivée dans sa patrie, l'a- 
mant de Julie lui demande de )e rappeler, et lui té- 
moigne son inquiétude sur le sort d'une premièire 
lettre qu'il lui a écrite. 

Lettre XX , de Julie, io3 

Elle tranquillisa son amant sur ses inquiétudes par 
3. 4« 



64^ TABLE. 

rapport au retard des réponses à ses lettres. Aitivée 
du père de Julie. Rappel de son amant différé. 

LsTTHS XKÏ , A JcLiE, page io5 

La sensibilité de Julie pour son père louée par son 
amant II regrette néanmoins de ne pas posséder 
son cœur tout entier. 

LcTTRE XXn , ne Julie , 109 

Etonnement de son père sur les connoissances et les 

talents qu'il lui voit. Il est informé de la roture et 

de la fierté du maître. Julie fait part de ces choses 

à son amant , pour lui laisser le temps d^y réfléchir. 

Lettre XXIII, a Julie, m 

Description des montagnes du Valais. Mœurs des ha- 
bitants. Portrait des Valaisanes. L'amant de Julie ne 
Toit qu'elle pai^oui. 

Lettre XXIV, a Julie, ii5 

Son amant lui répond sur le paiement proposé des 
soins qu'il a pris de son éducation. Différence en- 
tre la position où ils sont tous deux par rapport 
à leurs amours , et celle où se troirroiant Heloïse 
et Abélard. 

Lettre XXV, t>E JtitÂU , 119 

Son espérance se flétrit tottê lies jônrs ; elle est accablée 
du poids de l'absence. ' 

Billet, iSa 

L'amant de Julie s'approche du lieu «(à cUekdMte, et 
l'avertit de l'atile qu'il s'est choisi. 

Lettre XXVI , a Julie , ibid. 

Situation cruelle de son amant. Du haut de sa retraite , 
il a continuellement les yeux fixés sur elle. 11 lui 
propose de fuir avec lui. 



TABLE. 643 

Lettrb XXVn, DE Claire, page i4o 

Julie à rextrémité. Effet de k proposition de son amant. 
Glaire le rappelle. 

Lettre XXVIII, db Julie ▲ Glaire , i4i 

Julie se plaint de Tabsence de Glaire ; de son père qui 
veut la marier à un de ses ainis ; et ne répond plus 
d^elie-mème. 

Lettre XXIX , de Julie a Claire , i4a 

Julie perd son innocence. Ses remords. Elle ne trouve 
plus de ressource que dans sa cousine. 

Lettre XXX. Réponse , i45 

Glaire tâche de calmer le désespoir d% Julie^ et lui jure 
une amitié inviolable. 

Lettre XXXI , a Julie , 149 

L'amant de Julie, quMI a surprise fondante en larmes, 
lui reproche son repentir. 

Lettre XXXII. Réponse , 1 53 

Julie regrette moins d'avoir donné trop à l'amour que 
de l'avoir privé de son plus grand charme. Elle con- 
seille k son amant, à que elle apprend les soupçons 
de sa mère , de femdre des afFaires qui Tempéchent 
de continuer à nnstmîre , et l'informera des moyens 
qu'elle imagine d'avoir d'autres occasions de se voir 
tous deux. 

LEtTRE XXXin , DE Julie y iSj 

Peu satisfaite de la conduite des rendez-vous publics , 
dont elle craint d^ailleurs que la dissipation n'afFoi- 
blîsse les feux de son amant, elle l'invite à repren- 
dre avec elle là vie solitaire et paisible dont elle Ta 
tiré. Projet qu'elle lui cache , et sur lequel elle lui 
défend de l'interroger. 

4*. 



644 TABLE. 

Lrmc XXXIV. Réfohse, page i6a 

L'amant de Julie, pour la rassurer sur la diversion 
dont elle lui a parlé , lui dëuille tout ce qui s'est fait 
autour d'elle dans l'assemblée où il l'a vue , et pro- 
met de garder le silence qu'elle lui a impose. Il re- 
fuse le grade de capitaine au service du roi de Sar- 
daigne , et par quels moti£i. 

LETTmE XXXV, DE Julie , i64 

De la justification de son amant Julie prend occasion 
de .traiter de la jalousie. Fût-il amant volage , elle 
ne le croira jamais ami trompeur. Elle doit souper 
avec lui chez le père de Glaire. Ce qui se passera 
après le souper. 

Letthe XXXVT , DE Julie , 169 

Les parents de Julie obligés de s'absenter. Elle sera 
déposée chez le père de sa cousine. Arrangements 
qu'elle prend pour voir son amant en liberté. 

Lbttbe XXXVII , DE Julie , 1 73 

Départ des parents de Julie. Etat de son cœur dans cette 
circonstance. 

Lettre XXXVIII , a Julie , 1 75 

Témoin de la tendre amitié des deux cousines , l'amant 

de Julie sent redoubler son amour. Son impatience 

de se trouver au chalet, rendez-vous champêtre que 

Julie lui a assigné. 

Lettre XXXIX , de Julie , 178 

Elle dit à son amant de partir sur l'heure, pour aller 

demander le congé de Claude Anet , jeune garçon 

qui s'est engagé pour payer les loyers de sa mal* 

tresse , qu'elle protégeoit auprès de sa mère. 

Lettre XL , de Fanchom Regard a Julie , 181 

Elle implore le secours de Julie pour avoir le congé de 
son amant. Sentiments nobles et .vertueux de cett» 
fiUe. 



TABLE. 645 

LfiTTHE -XLI. RÉPONSE , page i83 

Julie promet à Fanchon Regard , mattresse de Claude 
Anet , de s'employer pour sou amant. 

Lbttiub XLII, a Jclie , i84 

• Son amant part pour avoir le congé de Claude Anet. 
Lettre XLIII , a Julie , ibid. 

Génërositë du capitaine de Claude Anet. L'amant de 

Julie lui demande un rendez-vous au chalet avant 

le retour de la maman. 

Lettre XLIV, de Julie , 187 

Retour prëcipité de sa mère. Avantages qui résultent 
du voyage qu'a fait l'amant de Julie pour avoir le 
congé de Claude Anet. Julie lui annonce l'arrivée de 
mylord Edouard Bomston , dont il est connu. Ce 
qu'elle pense de cet étranger. 

Lettre XLV, a Julie , 190 

Où et comment l'amant de Julie a fait cdnnoissanc* 

avec mylord Edousird , dont il fait le portrait. Il 

reprocjie à sa maîtresse de penser en femme sur cet 

Anglois , et la somme du rendez-vous au chalet. 

Lettre XL VI , de Julie , ig4 

Elle annonce à son amant le mariage de Fanchon Re- 
gard , et lui fait entendre que le tumulte de la noce 
peut suppléer au mystère du chalet. Elle répond an 
reproche que son amant lui a fait par rapport à my- 
lord Edouard. Différence morale des sexes. Souper 
pour le lendemain , où Julie et son amant doivent se 
trouver avec mylord Edouard. 

Lettre XLVII , a Julie , 198 

Son amant craint que mylord Edouard ne devienne son 
époux. Rendez-vous de musique. 

Lettre XL VIII , a Julie, aoi 

Réflexions sur la musique françoise et sur la musique 
italienjie. 



646 TABLE. 

Lettre XLIX , de Julie , page 207 

Elle cakne les craintes de son amant , eni'assiirant qu'il 

n'est point question de mariage entre elle et mylord 

Edouard. 

Lettre L, de Julie , 310 

Reproche qu'elle fait à son amant de ce qu'échauffe 
de vin au sortir d'un long repas il lui a tenu des 
discours grossiers , accompagnés de manières indé- 
centes. 

LvttreLL RÉPoifSE, 21S 

L'amant de Julie^ étonné de son forfait, renoncé au 
▼in pour la vie. 

Lettre LII , de Jolie, ai8 

Elle badine son amant sur le serment quHI a fait de ne 
plus boire de vin , lui pardonne , et le relève de son 
vœu. 

Lettre LIII , de Julie , aaa 

La noce de Fanchon , qui devoit se faire à Glarens , se 

fera à la ville , ce qui déconcerte les projets de Julie 

et de son amant. Julie lui propose un rendez-vous 

nocturne , au risque d'y périr tous deux. 

Lettre LIV, a Julie , 235 

L'amant de Julie, dans le cabinet de sa maîtresse. Ses 
transports en l'attendant. 

Lettre LV, a Julie , 227 

Sentiments d'amour, chez l'amant de Julie, plus pai- 
sibles mais plus affectueux et plus multipliés après 
qu'avant la jouissance. 

Lettre LVI , de Claire a Julie , 23 1 

Démêlé de l'amant de Julie avec mylord Edouard* Jolie 

en est l'occasion. Duel proposé. Claire, qui apprend 

cette aventure à sa cousine , lui conseille d'écarter 



TABLE. 64? 

ton amant, pour prévenir tout soupçon. Elle ajoute 
qu'il faut commencer par vider Taffaire de mylord 
Edouard , et par quels motifs. 

Lettre LVII , de Julie , P^6^ ^^^ 

Raisons de Julie pour dissuader son amant de se bat- 
tra avec mylord Edouard , fondées principalement 
sur le soin qu^il doit prendre de la réputation de son 
amante, sur la notion de l'honneur réel et de la vé« 
ritable valeur. 

Lettre LVIII , i» Julie a mtlord Édovaru , ^49 

Elle lui avoue qu'elle a un amant maître de son Cœur 
et de sa personne. Elle en fait l'éloge , et jure qu'elle 
ne lui survivra pas. 

Lettre LIX , de M. d'Orbe a Julie , aSi 

Il lui rend compte de la réponse de mylord Edouard 
après la lecture de sa lettre. 

Lettre LX, a Julie, i5a 

Réparation de mylord Edouard. Jusqu'à quel point il 
porte l'humanité et la générosité. 

Lettre LXI, de Julie, 159 

Ses sentiments de reconnoissance pour mylord Edouard. 

Lettre LXU, de Claire a Julie, a6a- 

Mylord Edouard propose au père de Julie de la marier 
avec son maître d'études , dont il vante le mérite. Le 
père est révolté de cette proposition. Réflexions de 
mylord Edouard sur la noblesse. Claire informe sa 
cousine de l'éclat que l'affaire de son amant a fait 
par la ville, et la conjure de l'éloigner. 

Lettre LXIII, de Julie a Claire , 268 

Emportement du père de Julie contre sa femme et sa 

fille, et par quel motif. Suites. Regrets du père. U 

déclare a sa fille qu'il n'acceptera jamais pour gen- 



648 TABLE/ 

dre un homme tel que son maitre d^études ^ et lui 
défend *de le voir et de lui parler de sa vie* Impres- 
sion que cet ordre fait sur le cœur de Julie. Elle 
remet à sa cousine le soin d'éloigner son amant. 

Lettre LXJV, np Glaire ▲ M. d'Orbk , page 278 

Elle Tinstruit de ce qu'il faut d'abord faire pour prépa- 
rer le départ d^ l'amiiQt de Ju|ie, 

Lettre LXV, de Glaire a Julie , a8o 

Détail des mesures prises avec M. d'Orbe et mylord 
Edouard pour le départ de l'amant de Julie. Arrivée 
de cet amant chez Claire, qui lui annonce la néces- 
sité de s'éloigper. Ge qui se passe dans son cœur. Son 
départ. 

SECONDE PARTIE. 

Lettre première, a Julie, agS 

Reproches que lui fait son amant en proie aux peines 
de l'absence. 

Lettre II , de mtlord Edouard a Claire, 299 

Il l'informe du trouble de l'amant de Julie , et promet 
de ne point le quitter qu'il ne le voie dans un état 
sur lequel il puisse compter. 

Fragments joiio's a la lettre précédente , 3o6 

L'amant de Julie se plaint que l'amour et l'amitié le sé- 
parent de tout ce qu'il aime. Il soupçonne qu'on lui 
a conseillé de l'éloigner. 

Lettre III, de mtlord Edouard a Julie, 3o8 

Il lui propose de passer en Angleterre avec son amant 
pour l'épouser, et leur offre une terre qu'il a dans le 
duché d'Yorck. 

Lettre; IV, de Julie a Clause , 3 1 3 

Perplexités de Julie; incertaine si -elle acceptera ou 



TABLE. 649 

non la proposition demylord Edouard; elle demande 
conseil à son amie. 

Lettre V. RÉPONSE, page 3 17 

Glaire témoigne à Julie le plus inviolable attachement, 
et rassure qu'elle la suivra par-tout , sans lui con- 
seiller néanmoins d'abandonner la maison pater- 
nelle. 

Billet de Julie a Glaire , 3^4 

Julie remercie sa cousine du conseil qu'elle a cru en- 
trevoir dans la lettre précédente.^ 

Lettre YI , de Julie a mtlord Edouard , 3a5 

Refus de la proposition qu'il lui a faite» 

Lettre VII , de Julie , 3^9 

Elle relève le courage abattu de son amant , et lui peint 
vivement l'injustice de ses reproches. Sa crainte de 
contracter des nœuds abhorrés et peut-être inévi- 
tables. 

Lettre VIII, de Glaire, 336 

£lle reproche à l'amant de Julie son ton grondeur et 

ses mécontentements , et lui avoue qu'elle a engagé 

sa cousine à l'éloigner et à refuser les ofiFres de my- 

k>rd Edouard. 

Lettre IX, de mtlord Edouard a Julie, 338 

L'amant de Julie plus raisonnable. Départ de mylord 

Edouard pour Rome. Il doit à son retour reprendre 

son ami à Paris , l'emmener en Angleterre , et dans 

quelles vues. . 

Lettre X , a Glaire , 34o 

Soupçons de l'amant de Julie contre mylord Edouard. 

Suites. Eclaircissements. Son repentir. Son inquié-* 

tude causée par quelques mots d'une lettre de Ju- 

4ie. 



6So TABLE. 

Lettre XI , db Jclib , V^tSf ^4? 

Elle exhorte son amant à faire usage de ses talents dans 
la carrière qu'il va courir^ à n'abandonner jamais la 
▼ertQ , et à n'oublier jamais son amante ; elle ajoute 
qu'elle ne l'épousera point sans le consentement du 
baron d'Étange , mais qu'elle ne sera point à un au- 
tre sans le sien. 

Lettre XII , a Julie , 357 

Son amant lui annonce son départ. 

Lettre XIII , a Juub, 358 

Arrivée de son amant à Paris. Il lui jure une constance 
étemelle , et l'informe de la générosité de mylord 
Edouard à son égard. 

Lettre XIV, a Jolie , 363 

Entrée de son amant dans le monde. Fausses amitiés. 
Idée du ton des conversations à la mode. Contraste 
entre les discours et les actions. 

Lettre XV, de Julie , 37a 

Critique de la lettre précédente. Prochain mariage dé 
Claire. 

Lettre XVI, a Julie, 378 

Son amant répond à la critique de sa dernière lettre. 
Où et comment il faut étudier un peuple. Le senti- 
ment de ses peines. Consolation dans Pabsence. 

Lettre XVII, a Julie , 387 

Son amant tout-a-fait dans le torrent du monde. Dif- 
ficultés de l'étude du monde. Soupers priés. Visites. 
Spectacles. 

Lettre XVIII, de Julie, 4^5 

Elle informe son amant du mariage de Claire; prend 
avec lui des mesures pour continuer leur correspon- 
dance par une autre voie que celle de sa cousine ; 



TABLE. 65i 

(ait réloge des François ; se plaint de ce qu'il ne lui 
dit rien des Parisiennes ; invite son ami à faire usage 
de ses talents à Paris ; lui annonce Farrivëe de deux 
ëpouseurs, et la meilleure santé de madame d'É- 
tange. 

Lettre XIX, a Julie, page 4' 4 

Motif de la franchise de son amant vis-à-vis des Pari- 
siens. Par quelle raison il préfère FAngleterre à la 
France pour y faire valoir ses talents. 

Lettre XX , de Julie , 4 < ^ 

Elle envoie son portrait à son amant, et lui annonce 
le départ des deux épouseurs. 

Lettre XXI, a Julie, 4i9 

Son amant lui fait le portrait des Parisiennes* 

LettreXXII, A Julie, 44< 

Transports de Tamant de Julie à la vue du portrait de 
sa maîtresse. 

Lettre XXIII, de l'amant de Julie a madame d'Orbe, 44^* 
Description critique de l'opéra de Paris. 

Lettre XXIV, de Julie, 4^9 

Elle informe son amant de la manière dont elle s'y est 
prise pour avoir le portrait qu'elle lui a envoyé. 

Lettre XXV, a Julie, 4^' 

Critique de son portrait. Son amant le fait réformer. 

Lettre XXVI , a Julie , 4^ 

Son amant conduit , sans le savoir, chez des femmes 
du monde. Suites. Aveu de son crime. Ses regrets. 

Lettre XXVII , de Julie , 47> 

Elle reproche à a^n amant ses sociétés et sa mauvaise 

honte comme lef premières causes de sa faute ; lui 

conseille de remplir sa fonction d'observateur parmi 



6Î>2 TABLE. 

le bourg^eois et même le bas peuple ; se plaint de la 
différence entre les relations frivoles qu'il lui en- 
voie , et celles beaucoup meilleures quHl adresse à 
M. d'Orbe. 

Lettre XX VIII , de Julie , page 4^6 

Les lettres de son amant surprises par sa mère. 

TROISIÈME PARTIE. 

Lettre première , de madame d'Orbe , 4^ 

Elle annonce à l'amant de Julie la maladie de madame 
d'Étange et l'accablement de sa fille, et l'engage à 
renoncer à Julie. 

Lettre II, de l'amant de Julie a madame d'Étahge, 49^ 
Promesse de rompre tout commerce avec Julie. 

Lettre III , de l'amant de Julie a madame d'Orbe , eh 
LUI envoyant la lettre précédente , 497 

Il lui reproche l'engagement qu'elle lui a fait prendre 
de renoncer à Julie. 

Lettre W, de madame d'Orbe a l'amant de Julie , 499 
Elle lui apprend l'effet de sa lettre sur le cœur de ma- 
' dame d'Étange. 

Lettre V, de Julie a son amant, 5o2 

Mort de madame d'Étange. De'sespoir de Julie. Son 
' trouble en disant adieu pour jamais à son amant. 

Lettre VI , de l'amant de Julie a madame d'Orbe, 5o5 
Il lui témoigne combien il ressent vivement les peines 
de Julie , et la recommande à son amitié. Ses in- 
. quiétudes sur la véritable cause de la mort de ma- 
dame d'Etange. 

Lettre VII. Réponse , Sog 

Madame d'Orbe félicite l'amant de Julie du sacrifice 

qu'il a fait , cherche à le consoler de la perte de son 



TABLE. 653 

amante , et dissipe ses inquiétudes sur la cause de 
la mort de madame d^Étange. 

Lettre YIII, de utlord Edouard ▲ l'akaiit de Julie, 

page 517. 
II lui reproche de l'oublier , le soupçonne de vouloir 
cesser de vivre , et Taccuse d'ingratitude. 

Lettre IX. Réponse , 5 1 8 

L'amant de Julie rassure mylord Edouard sur ses 
craintes. 

Billet de Julie , ibid. 

Elle demande à son amant de lui rendre afia libetté. 

Lettre X y du raron d'Étange , dans laquelle étoit le 
précédent rillet , 5 1 9 

Reproches et menaces à l'amant de sa fille. 

Lettre XI. Réponse, S20 

L'amant de Julie brave les menaces du baron d'Étange , 
et lui reproche sa barbarie. 

Billet inclus dans la précédente lettre , 5aa 

L'amant de Julie lui rend le droit de disposer de sa 



Lettre XII , de Julie , ibid. 

Son désespoir de se voir sur le point d'être séparée à 
jamais de son amant. Sa maladie. 

Lettre XIII , de Julie a madabie d'Orbe , 5a3 

Elle lui reproche les soins qu'elle a pris pour la rap-^ 
peler à la vie. Prétendu rêve qui loi fait craindre 
que son amant ne soit plus. 

Lettre XIV. Réponse , 6^7 

Explication du prétendu rêve de Julie. Arrivée subite 

de son amant. U s'inocule volonuirement en lui 

baisant la main. Son départ 11 tombe' malade ea 



654 TABLE. 

chemin. Sa guërison. Son retour à Paris ayecmylord 
Edouard, 

Lettre XV, de Julie , page 533 

Nouveaux témoignages de tendresse pour son amant. 
Elle est cependant résolue à obéir à son père. 

Lettre XVL RÉPONSE, 535 

Transports d'amour et de fureur de Famant de Julie. 
Maximes honteuses aussitôt rétractées qu'avancées. 
Il suivra mylord Edouard en Angleterre , et projette 
de se dérober tous les ans , et de se rendre secrète- 
ment près de son amante. 

Lettre XVII, de madame d'Orbe a l'amant de Julie, 54 1 
Elle loi apprend le mariage de Julie. 

Lettre XVIU, de Julie a son ami , 54^ 

Récapitulation de leurs amours. Vues de Julie dans 
ses rendez-vous. Sa grossesse. Ses espérances éva- 
nouies. Gomment sa mère fut informée du tout. 
Elle proteste à son père qu'elle n'épousera jamais 
M. de Wolmar. Quels moyens son père emploie 
pour vaincre sa fermeté. Elle se laisse mener à l'é- 
glise. Changement total de son cœur. Réfutation 
solide des sophismes qui tendent à disculper l'adul- 
tère. Elle engage celui qui fut son amant à s'en te- 
nir, comme elle fait , aux sentiments d'une amitié 
f\dèle , et lui demande son consentement pour avouer 
à son époux sa conduite passée. 

Lettre XIX. Réponse , 585 

Sentiments d'admiration et de fureur che2 l'ami de 
Julie. Il s'informe d'elle si elle est heureuse , et la 
dissuade de faire l'aveu qu'elle médite. 

Lettre XX , de Julie , 591 

Son bonheur avec M. de Wolmar , dont elle dépeint 

à son ami le caractère. Ce qui suffit entre deux 



TABLE. 655 

ëpoux pour yivre heureux. Par quelle considéra- 
tion elle ne fera pas Taveu qu^elle méditoit. Elle 
rompt tout commerce avec son ami , lui permet 
de lui donner de ses nouvelles par madame d^Orbe 
dans les occasions intéressantes, et lui dit adieu 
pour toujours. 

Lettrs XXI , DE l'amamt de Julie a mtlord£dquard, 

. • pafje 6o5 

Ennuyé de la vie, il cherche à justifier le suicide. 

Lettre XXIL Réponse , 6ao 

Mylord Edouard réfute avec force les raisons alléguées 
par Pâmant de Julie pour autoriser le suicide. 

Lettre XXIII , de mtlord Edouard a l'amant de Julie, 63 t 
Il propose à son ami de chercher le repos de Tame 
dans l'agita tion d'une vie active. U lui parle d'une 
occasion qui se présente pour cela , et , sans s'ex- 
pliquer davantage , lui demande sa réponse. 

Lettre XXIV. Réponse, 638 

Résignation de l'amant de Julie aux volontés de myloid 
Edouard. 

Lettre XXV, de bivlord Edouard a l'amant de Julie, 634 
Il a tout disposé pour l'embarquement de son ami en 
qualité d'ingénieur sur un vaisseau d'une escadre 
angloise qui doit faire le tour du monde. 

Lettre XXVI, de l'amant de Julie a madabie d'Orre,63S 
Tendres adieux à madame d'Orbe et à madame de 
Wolmar. 



fin de la table. 



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